La lettre de Jacques Seignan au Président de la République

Billet invité.

le 4 juillet 2013                                                                                                       Copie : M. H. Désir, PS

 
Monsieur le Président de la République,

Je sais que cette lettre d’un citoyen au citoyen qui est devenu notre président de la République ne servira à rien.

Mais je l’écris pour l’honneur.

Vous avez à votre disposition des analystes, des sondeurs, des communicants, des spin doctors ; vos conseillers, vos ministres et leurs collaborateurs sont des gens brillants issus du même moule et donc vous savez tous mieux que nous, les Français de la base, un peu stupides, ce qu’il faut faire pour la France.

Pour mieux expliquer ma démarche, d’abord quelques mots sur moi.

J’ai 61 ans et je suis retraité depuis peu, après une période de chômage de trois ans, car j’ai fait partie de cadres éliminés en 2009 pour améliorer la compétitivité de la société où je travaillais.

Depuis que j’ai pu voter, en 1974 à 22 ans pour mon premier vote, j’ai voté socialiste : évidemment pour François Mitterrand quatre fois et jamais je n’oublierai ma joie le 10 mai 1981. Ensuite j’ai toujours voté socialiste sauf en 2002 car j’ai obéi, nolens volens, au front républicain et j’ai dû voter pour M. Chirac.

Il y a eu ces terribles années avec un président libéral au service des riches, pour le dire simplement mais clairement, et j’ai voté pour vous trois fois (en tenant compte du 2ème tour de la Primaire) de façon positive : pas seulement contre votre prédécesseur mais pour ‘le changement, c’est maintenant’. Vivant en banlieue parisienne je suis allé à votre meeting de Vincennes et à celui de Bercy ; je retrouvais le ‘peuple de gauche’ si chaleureux. Un deuxième président socialiste ! J’avais en 2007 soutenu Madame Royal activement et je l’avais même dit lors d’un diner avec des collègues de ma société et de cadres d’un distributeur : ma déclaration avait fait le même effet que si j’avais avoué être un tueur en série. J’en ris encore.

Enfin j’étais heureux que la France ait un président honnête, cultivé, pondéré et parlant français correctement.

Et puis… il me faudrait plusieurs pages pour dire mon immense déception qui bien sûr s’accompagne d’une complète désapprobation de votre politique en général. Je me sens humilié d’avoir soutenu votre candidature auprès de tant de gens autour de moi.

Fondamentalement, il y a cette politique économique néolibérale non assumée (mais supposée de gauche, merci la novlangue) qui est en train de détruire tous nos acquis sociaux sous le prétexte de compétitivité ou de dette. Vous avez été surpris que le bas du cycle économique ne soit pas plus vite suivi d’un haut comme on l’apprend à l’ENA : ça ne marche plus comme ça, c’est une Grande Crise !

Un gouvernement de ‘gauche’ qui va faire de minables économies sur les retraites et qui ne touche en rien au pouvoir exorbitant des banques ! Un gouvernement ‘socialiste’ qui cherche des économies sur tous les budgets sociaux – plus celui primordial de l’écologie – et qui ne s’attaque en rien aux privilèges de l’argent, aux fraudeurs, au système financier qui nous mène à l’abime ! Vos conseillers doivent penser que nous sommes idiots et mal informés : par exemple qui va croire à la séparation des activités bancaires telle que prévue ? Pensez-vous que ce genre de mesures de pur marketing et ‘com.’ donne le change ? Quand allez-vous comprendre que ces discours tournent à vide ?

En résumé, toutes les politiques d’austérité (même si vous préférez dire de ‘rigueur’, vive la novlangue) échouent partout : au Portugal après la Grèce, en Espagne et même en Irlande, le bon élève. Des millions de chômeurs et d’exclus, des millions de jeunes en perdition ; la France qui coule. Mais les faits ne comptent pas. Par miracle ça finira bien par repartir, voilà l’incantation ! De toute façon, vos brillants conseillers auront des places après que la gauche au pouvoir ait été balayée et certains probablement dans des banques ; pour eux, aucun risque finalement – on peut bien appeler avec un trémolo dans la voix aux efforts de tous pour nos enfants quand on est soi-même si bien protégé des aléas de la vie (comme le chômage…).

Pour moi, il est maintenant clair que tout se passe comme si la France devait obéir à la Commission européenne (non élue), à la Troïka, au FMI, aux quelques dirigeants de nos banques ‘too big to fail’ et in fine à l’Empire.

La preuve éclatante de cette soumission : le survol du territoire français par l’avion du Président Morales a été refusé ; il a dû être contrôlé pour s’assurer que Monsieur Snowden, ce héros courageux de nos libertés, n’était pas à son bord. Vous avez dit que vous aviez « des informations contradictoires sur les passagers à bord ». Incroyable aveu !

Trop c’est trop !

Bien sûr, donner l’asile à M. Snowden serait une provocation frontale contre les USA (comme le fut le discours du Général de Gaulle à Phnom Penh contre la guerre du Viêt-nam mais tout le monde ne peut avoir le courage du chef de la France Libre) mais au moins ne pas déclarer implicitement que nul avion passant au-dessus de la France avec ce résistant ne serait autorisé de survol. C’est inacceptable. Je demande que la France s’honore d’accorder l’asile politique à M. Edward Snowden et je comprends que ce sera impossible pour vous et votre gouvernement.

En conséquence, Monsieur le Président, je ne voterai jamais plus pour vous – si par hypothèse saugrenue vous pensiez vous représenter.

En conséquence, je ne voterai jamais plus pour le PS, sauf si par hypothèse miraculeuse ce parti redevenait un parti de gauche, digne de Jaurès ou Mendès France.

En conséquence, tant que la France sera sous tutelle de l’Europe bruxelloise, néolibérale, atlantiste et celle des USA, sans souveraineté réelle, je ne perdrai plus mon temps à aller voter. Nous serons des millions à refuser d’être autant méprisés : voter à gauche et subir une politique de droite.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression des mes salutations républicaines.

Jacques Seignan, un Indigné

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