« L’homme qui voulait détruire le secret bancaire » (A Leak in Paradise), de David Leloup

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Le 23 mars sortira en salles en Belgique un documentaire de David Leloup intitulé « L’homme qui voulait détruire le secret bancaire ». Le film a déjà pu être vu sur une chaîne de télévision néerlandaise coproductrice, sous l’appellation « A Leak in Paradise », une fuite au paradis, le paradis en question étant les Iles Caïman où a longtemps travaillé l’homme auquel le film est consacré, Rudolf Elmer, autrefois employé de la banque suisse Julius Bär.

Ni le titre anglais, ni le titre français ne conviennent parfaitement. « Paradise » renvoie certainement à l’expression « paradis fiscal », ce qu’on qualifie en anglais de « tax haven », c’est-à-dire « havre fiscal ». Une rumeur veut que l’expression « paradis fiscal » serait la traduction inadéquate de « tax haven », le traducteur ayant confondu « haven » avec le mot « heaven », signifiant bien « le Ciel ». Quant à « L’homme qui voulait détruire le secret bancaire », l’étiquette est malheureuse dans la mesure où Rudolf Elmer a souvent répété qu’il ne voulait pas détruire le secret bancaire : « La protection du caractère privé est importante et je ne suis pas opposé au secret bancaire mais les firmes abusent de ce secret », a-t-il ainsi un jour déclaré.

L’histoire de Rudolf Elmer est curieuse : elle montre un personnage, abondamment présent dans le documentaire, devenant héros malgré lui, en dépit d’un départ dans cette voie dont le moins qu’on puisse dire est qu’il était très mal engagé : ex-employé mécontent de la banque qui l’a licencié en 2002 pour avoir échoué à un test au détecteur de mensonges et se lançant alors dans une vendetta contre son ancien employeur – il est d’ailleurs condamné en justice pour des menaces anonymes, qu’il qualifie de son côté de « légitime défense ». Il devient ensuite au fil des années chevalier blanc d’une croisade contre l’évasion fiscale dont le point culminant est sans doute une conférence de presse en janvier 2011, au cours de laquelle il transmet solennellement à Julian Assange des disquettes censées contenir des données compromettantes pour certaines banques ; il affirmera cependant un mois plus tard que ces disquettes étaient vierges.

Un juge suisse a dit d’Elmer dans les attendus de son procès qu’il n’était pas devenu lanceur d’alertes pour des raisons éthiques mais par vengeance personnelle, ce qui est effectivement l’impression qui se dégage du documentaire. Il faut d’ailleurs louer l’auteur de « L’homme qui voulait détruire le secret bancaire », qui ne cherche pas à cacher l’ambiguïté du personnage : dans une scène, Elmer, au volant est interrogé : a-t-il reçu une somme importante [600.000 francs suisses] de son ancien employeur pour prix de son silence sur le harcèlement dont il a été la victime ? Il perd alors contenance, dit qu’il doit réfléchir avant de répondre, il range son véhicule avant d’admettre que oui, c’est vrai. On apprend alors qu’il a placé la somme dans un havre fiscal, recourant donc à titre personnel à la formule dont son personnage public est censément un farouche dénonciateur.

Mais l’intérêt du documentaire va bien au-delà de savoir si Rudolf Elmer est complice en tout ou en partie du système qu’il a maintenant fait profession de dénoncer, la scène finale du film le montre ainsi faisant campagne dans un espace public en tant que candidat du « seul parti en Suisse dénonçant les havres fiscaux » ; on l’observe d’ailleurs de manière assez dérangeante incapable de répondre à un contradicteur qui lui affirme que la spéculation est une chose excellente.

L’intérêt du documentaire réside dans l’illustration qui nous est donnée d’un pays ayant fait d’une activité contraire à l’éthique l’une de ses industries nationales et la manière alors dont l’exécutif, le législatif, le judiciaire et même l’opinion publique, concourent à la défense de cet objectif douteux. Ainsi, un journaliste suisse à qui Elmer transmet des preuves d’évasion fiscale les communique à la police au lieu de les publier ; Elmer est ensuite incarcéré pour six mois sur la foi d’un document lui assignant une fausse épouse (une simple erreur de copier-coller sera-t-il affirmé par la suite) ; il est par ailleurs constamment intimidé, harcelé, etc. Le véritable mystère du film est pourquoi il a choisi alors de retourner vivre en Suisse, là où toutes les forces sont liguées contre lui – à moins qu’il n’y ait encore d’autres éléments dans ce récit qu’on ne nous a encore révélés qu’à moitié …

Chaque pays s’invente des raisons grandioses lui permettant de trouver grâce à ses propres yeux quand il commet des actes dont il devrait plutôt s’abstenir : « parce que c’est une vieille tradition locale », « parce que cela crée de l’emploi », « parce que personne ici ne trouve à y redire » … vous compléterez aisément la liste des boniments imaginables. Cela dit, l’histoire des hommes présente toujours un versant ironique : quand le temps d’une certaine chose est venu, elle advient, et c’est ce qui fait que Rudolf Elmer est véritablement « L’homme qui a détruit le secret bancaire » en Suisse. Est-ce ce qu’il entendait le faire ? l’excellent documentaire de David Leloup permet d’en douter – encore que certains des mails de menace qu’il faisait parvenir à d’anciens collègues étaient signés semble-t-il « Robin des Bois », – qu’importe puisqu’il l’aura fait !

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– « L’homme qui voulait détruire le secret bancaire » (A Leak in Paradise) sortira en salles le 23 mars.

 Avant-première le 19 mars à 18h15 au Cinéma Galeries à Bruxelles dans le cadre du festival Millenium.

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