Même la raison d’État est aujourd’hui en très petite forme

Rien n’est sans doute plus malaisé que de parvenir à déchiffrer en temps réel l’époque où l’on vit : les événements ayant lieu ici ou là s’égrènent l’un après l’autre et rien n’est plus tentant pour les contemporains que de les considérer disparates, faute pour eux de détecter les pointillés qui les relient, et qui n’apparaîtront en pleine lumière qu’une fois le dénouement final intervenu.

Nos régimes politiques subissent en ce moment une profonde mutation. Le fait que des candidats qui auraient été considérés loufoques il y a quelques années soient en passe de diriger de grandes nations en est l’une des manifestations. L’exaspération des populations s’exprime ainsi devant ce qui leur apparaît au mieux comme une démission de la classe politique et, au pire, comme une corruption généralisée de celle-ci. L’opinion publique aspire à « autre chose » mais l’offre étant désespérément restreinte, le loufoque parvient à se retrouver aux marches du pouvoir.

Un consensus existait jusqu’ici pour tolérer le principe de la raison d’État qui veut que le pouvoir enfreigne à l’occasion et de manière occulte les principes censés s’appliquer à tous et en toutes circonstances, pour autant que l’intérêt général le requière impérativement.

Or les peuples et leurs représentants à divers niveaux se rebiffent aujourd’hui contre cela même, convaincus que le pouvoir a cessé d’invoquer la raison d’État à bon escient.

En France, la raison d’État exigeait en 2008 qu’une perte de 4,8 milliards subie par une grande banque soit attribuée à un lampiste, pour que celle-ci puisse obtenir 2,2 milliards d’euros en déduction d’impôts. Or il y a quelques jours, huit ans plus tard, ce n’est plus qu’une somme en relation avec la responsabilité du maladroit qui est réclamée de lui, soulevant une double question : celle de la responsabilité financière de la banque et celle de la raison d’État qui avait conduit à commettre dans la précipitation, une injustice.

Hier aux États-Unis, la raison d’État a subi un autre revers cinglant. Les représentants du peuple avaient accédé aux désirs de membres des familles de victimes des attentats du 11 septembre 2001 en votant une loi permettant aux citoyens ordinaires d’assigner en justice les états commanditaires d’actes de terrorisme, le Justice Against Sponsors of Terrorism Act. Le Président Obama avait fait prévaloir la raison d’État exigeant le maintien de relations amicales entre les États-Unis et l’Arabie saoudite, en opposant son veto à la nouvelle loi. Les représentants du peuple n’en ont cependant rien voulu savoir : par des majorités massives, ils ont renversé hier la décision du Président : par 348 voix contre 77 au Congrès, et de manière plus humiliante encore pour lui, par 97 voix contre une seule au Sénat.

Les arguments justifiés du Président qu’une telle loi permettrait que dans d’autres nations des citoyens rendent aux États-Unis la monnaie de leur pièce en les traînant en justice, n’y ont rien fait. Il avait sans aucun doute à l’esprit les assassinats perpétrés à l’aide de drones au Pakistan et en Afghanistan, ainsi que le soutien inconditionnel apporté par les États-Unis au fil des années à Israël dans les combats souvent douteux que mène cette nation et les décisions fourvoyées qu’elle prend plus souvent qu’à son tour.

Bien que quinze des dix-neuf auteurs des attentats du 11 septembre aient été des ressortissants saoudiens, rien n’indique selon l’information dont nous disposons aujourd’hui que leur gouvernement ait été directement impliqué. Les documents tenus secrets par le FBI depuis 2001 et rendus publics en juillet de cette année, ne révèlent rien de plus compromettant qu’un imam en contact avec l’un des terroristes et étant également en possession du numéro de téléphone d’un garde du corps à l’ambassade d’Arabie saoudite à Washington.

Mais quel que soit le caractère ténu des connexions connues, cela importe désormais fort peu : c’est le fait que d’éventuelles connexions réelles auraient été tenues secrètes de toute manière pour raison d’État qui a poussé l’exaspération de l’opinion publique américaine a son paroxysme.

Dans l’affaire du Justice Against Sponsors of Terrorism Act, la raison d’État a fini par être prise à son propre piège : quand les peuples perdent confiance dans leurs dirigeants, la moindre dissimulation par eux est interprétée comme l’équivalent d’un mensonge. Tant va la cruche à l’eau…

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