L’EUROPE, UN DÉBAT QUI MANQUE DE SOUFFLE par François Leclerc

Billet invité. Ouvert aux commentaires.

L’ordre a été donné de retirer la photographie officielle de Carles de Puigdemont des murs où elle est suspendue, de supprimer les escortes de sécurité et de faire accompagner par un membre de la police régionale les dirigeants et hauts fonctionnaires destitués qui veulent récupérer leurs affaires personnelles dans leur bureau.

S‘ils se refusent de le quitter, un procès-verbal doit être transmis au procureur. Les choses se font en douceur, et il est trop tôt pour faire un premier bilan de ce qu’un dirigeant indépendantiste a identifié comme étant « le début d’une guerre psychologique ». Comment une administration forte de 200.000 employés va-t-elle réagir ? Un membre au moins du gouvernement ne s’est en tout cas pas posé la question, posant avec le journal du jour dans son bureau en affirmant continuer d’exercer ses fonctions…

« Les Catalans veulent avant tout récupérer une souveraineté que l’Espagne en tant que nation inféodée aux diktats européens a perdu » remarque à juste titre Anatole dans un commentaire mis en ligne hier sur le blog. Deux facteurs ont contribué à la brusque et récente poussée indépendantiste, celui-là et le coup d’arrêt porté par la droite espagnole à l’autonomie croissante de la Catalogne. Cette dernière est toujours présentée – à juste titre – comme une région riche comparée aux autres, mais il s’agit d’une moyenne trompeuse. Les Catalans ont été durement éprouvés par la crise espagnole, en particulier par l’éclatement de la bulle immobilière.

L’Europe, la nation, les régions : ne faut-il pas repenser l’articulation entre ces trois échelons ? Le cadre fédéral est sans doute le plus adapté, mais la question n’est pas seulement institutionnelle : il y va de la politique sociale et fiscale qui sera menée à tous les niveaux. Et de leur caractère démocratique, de l’existence de garde-fous à tous les étages, aussi bien à Bruxelles, à Strasbourg qu’à Francfort, le siège de la BCE.

D’une manière générale, une refonte de l’exercice de la démocratie est indispensable si l’on se réfère à la crise politique qui se poursuit sans désemparer. Le résultat des dernières élections islandaises l’a encore confirmé. Le premier ministre conservateur a réussi à résister à une érosion trop prononcée de ses résultats aux élections législatives, arrivant premier, mais ni son Parti de l’indépendance (conservateur), ni le mouvement Gauche-Verts n’a obtenu la majorité des sièges, ouvrant une période d’incertitude. Mais, ce qui se passe en Islande pouvant être relativisé étant donné la dimension du pays, il faut se tourner encore une fois vers l’Italie.

La réforme électorale destinée à empêcher le Mouvement des 5 étoiles d’accéder au gouvernement ne semble pas produire ses effets escomptés. D’après les derniers sondages, celui-ci sortirait en tête des intentions de vote, se détachant du Parti démocrate avec lequel il était au coude à coude précédemment, Forza Italia et la Ligue du Nord récupérant les 5% d’intentions de vote perdues.

Les élections législatives n’auront lieu qu’au printemps prochain, mais la poursuite des jeux politiques italiens traditionnels s’annonce déjà. Ni l’un ni l’autre des deux pôles, Mouvement des 5 étoiles exclu, ne serait en effet en mesure de l’emporter si la tendance révélée par ce sondage se confirmait, y compris une coalition Forza Italia et Ligue du Nord.

Va-t-on assister à l’éclosion de gouvernements minoritaires en Europe, sur les modes existant déjà à Madrid et à Lisbonne ? C’est une hypothèse à suivre en Italie, mais aussi en Allemagne, qui fragiliserait si elle se vérifiait cette Europe où les chefs d’État et de gouvernement se sont arrogés les principaux pouvoirs.

Considéré comme une valeur sûre, le repli derrière les frontières nationales à tendance chauvine xénophobe profite principalement à l’extrême-droite. Les partis de gouvernement, en pleine crise existentielle, vilipendent non sans morgue le populisme tout en l’alimentant. Et la monnaie unique, dénoncée aujourd’hui comme l’étaient les banques hier parce que plus visible, est visée comme étant la principale responsable de la politique d’austérité qui a été imposée. Erreur de tir !

On cherche à gauche des options alternatives. La tenue de conférences européennes pour un plan B masque mal que leurs participants n’en disposent pas, mis à part quelques slogans ronflants. Sa troisième édition s’est tenue à Lisbonne sous le slogan « Pour une Europe de coopération démocratique et de solidarité », aux généreuses intentions mais aux contours flous. Marisa Matias, la coordinatrice de la conférence, membre du Bloc de Gauche, lui a donné comme perspective : « initier et soutenir les mouvements de désobéissance civile », signant l’absence de toute vision.

L’extrême-gauche et assimilés qui ne se sont pas commis avec l’idéologie social-libérale ne parviennent pas à sortir de l’incantation. Seul Yanis Varoufakis tente difficilement de lancer son mouvement pan-européen DIEM 25 en développant sa propre vision structurée. A l’arrivée, le débat va s’enclencher pour ou contre l’Europe telle qu’elle est, à l’occasion des prochaines élections européennes du printemps 2019 que prépare déjà un Emmanuel Macron qui se présente à son avantage comme son réformateur.

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9 réflexions sur « L’EUROPE, UN DÉBAT QUI MANQUE DE SOUFFLE par François Leclerc »

  1. Le « monde libre » aura perdu sa bataille contre le pouvoir.
    Depuis que l’humain est passé d’un pouvoir non coercitif à un pouvoir coercitif, c’est à dire depuis que le pouvoir se concentre sur une minorité, cette dernière n’a jamais rien lâché! Le pouvoir depuis a toujours su muter, s’adapter, comme des bactéries qui deviennent résistantes aux antibiotiques. L’ultralibéralisme et son totalitarisme marchand sont la dernière évolution du pouvoir. Une forme ultime, capable de contaminer d’autres pays, et de détruire ceux qui refuseraient de se faire contaminer. Bactérie résistante ou cancer, choisissez la métaphore qui vous convient le mieux.
    Heureusement que les grecs ont pondu l’idée de la constitution… Mais le pouvoir n’a pas mis longtemps à contourner ce garde fou.

    Je crois bien que si nous voulons que notre vieille Europe survive à cela, la seule solution restante pour la majorité sera la violence. Soit nous nous rebellons et nous acculons le pouvoir, soit on continue le jeu et la France ainsi que l’Europe se diluent définitivement dans l’ultralibéralisme qui laisse la politique derrière l’économie car « TINA ».
    Nous sommes sur le point de définitivement livrer nos destins, nos choix, notre souveraineté, notre planète et notre descendance au totalitarisme marchand.

    M.Jorion et M.Leclerc, j’ai 28 ans et déjà très désespéré. Je ne vois pas le printemps venir.

    Une question pour vous: « que feriez vous si par magie, vous vous retrouviez dans vos corps de 28ans, tout en préservant ce que vous savez de ce monde? »

  2. Macron réformateur…..Il s’intéresse avant tout à une rédistribution des fonds, l’Europe a beaucoup d’argent dans ses caisses, surveillées par le dragon allemand.
    Mais l’avantage de Macron c’est qu’il pousse des choses. Le bilan de Hollande était lamentablement faible, Chirac n’a rien fait, déjà marqué par sa maladie dès son élection, son soucis était de couler des jours tranquils à l’Elysée.
    Beaucoup de gens en Europe en ont marre des effets de la mondialisation économique, d’une Europe où seul les principes mercantils dominent la scène, puis la vague magratoire….Certains en Europe continentale et en Angleterre considèrent Merkel comme une illuminée qui fait entrer n’importe qui en Europe – image un peu exagérée mais qui illustre les inquiétudes des gens.
    Il faut que les choses changent en Europe, où bien il y aura des changements forcés. Le problème c’est que l’environnement international change, mais les systèmes en Europe, portés par les « élites », ne sont pas assez réactifs ni vraiment démocratiques, ni prévoyants.

    1. @François Leclerc:

      J’ai 28ans, mais ma « prise de conscience » date de plus tôt, et d’ailleurs ça n’a rien d’un « échelon de compréhension », cela s’est fait progressivement.

      Bref, François, vous ne répondez pas à la question! XD
      La sous-question est: Des conseils sur ce qu’il conviendrait de faire pour bouger ce foutu chmilblik?
      Comment vous êtes vous rebellé? Pour ma part, j’ai quitté le poste de cadre dans la multinationale dans laquelle j’étais employé (et le salaire, et le niveau de vie que cela impliquait). Désormais j’enseigne, je m’efforce de faire en sorte que nos enfants et ados ne deviennent pas de la chair à escrocs. C’est je crois le seul vrai acte politique que j’ai pu faire dans ma vie. Maiiiiiiis, vous conviendrez que l’impact de la chose est limitée.

  3. Mon avis: Les actions (politiques, citoyennes etc…) vont bientôt prendre un virage a 180 degrés.
    C’est le changement climatique qui va tout bouleverser. Il est la, et on ne veut pas encore le voir…On est dans la marmite qui mijote. Plus les politiques négligeront cette vague scélérate, plus la panique se déploira sur la planète entière. De manière de plus en plus claire, tous les problèmes actuels sont reliés au changement climatique (flux migratoires/guerres/économie/etc…).
    La feuille de route va devenir de plus en plus limpide: elle finira bientôt par être entièrement dictée par le changement climatique. Tout va s’accélérer, va falloir s’accrocher!

  4. Tout va de travers dans l’UE.
    Tout le monde rêve d’une « autre Europe ».
    Mais quelle autre Europe ?
    Construire l’Europe d’accord, mais construire une « autre Europe » ça, je ne sais pas faire…
    Mais quelle articulation Europe-nations-régions ?

    L’Europe fédérale n’est-elle pas une illusion ?

    L’euro, monnaie européenne, n’est-il pas une illusion ?

    On ne peut pas à la fois taper sur les nations, leur contester leur souveraineté, nier leurs frontières et regretter qu’elles s’affaiblissent jusqu’à risquer le dislocation ou être submergées par l’extrême-droite identitaire. Faudrait savoir !…

  5. L’Union Européenne se meurt de n’avoir pas voulu exister en tant qu’État.
    Ceux qui se la sont accaparée (prêtres d’une religion féroce) n’ont pas souhaité qu’elle soit plus qu’une zone, vague et floue, de concurrence libre et non faussée…
    Et, à mesure qu’elle obtenait des Nations qu’elle confédère qu’elles suppriment frontières et protections sociales, elle n’a pas souhaité les remplacer par les siennes. Ou, plutôt, elle a décidé de ne pas le faire.
    Et les habitants de cet espace ouvert aux quatre vents ont progressivement cessé de supporter les flux qui balayaient leur vie; qui économiques, qui commerciaux, qui migratoires. Et chacun de se rendre compte qu’au lieu du rêve généreux qu’ont lui a vendu, il se retrouve dans le délire d’idéologues mercantiles.
    D’où le regain des nationalismes (dont le nationalisme catalan) et des partis qui les représentent. Et qui seront tous des partis de droite, tant que la gauche placera ses idéaux au-dessus de la défense des intérêts de ceux qu’elle prétend représenter.

  6. « Les Catalans veulent avant tout récupérer une souveraineté que l’Espagne en tant que nation inféodée aux diktats européens a perdu »
    Rien que ça!

    « Catalonia, next independant state in Europe » voilà ce que clament en américain les ethno- libéraux catalans. Il faut quand même avoir des œillères idéologiques pour ne pas remarquer l’omniprésence du drapeau européen autour de ceux qui « refusent les diktats ».

    L’ethno- liberal leader flamand s’exprime :
    http://www.lalibre.be/actu/international/independance-de-la-catalogne-de-wever-estime-que-puigdemont-est-un-ami-que-l-on-ne-laisse-pas-tomber-59f8ba71cd703cdd752f38cc

    Ajoutons seulement que la fondation de George Soros Open Society Foundations in Europe participe à la remise en question de la souveraineté des états européens, par exemple en finançant l’indépendantisme Catalan

    http://www.lavanguardia.com/politica/20160816/403969314802/george-soros-diplocat-financio.html

    Rappelons que le principe de subsidiarité, imposé par les Länders allemands dans l’Acte Unique est au cœur du fonctionnement de la machinerie européenne

    https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Principe_de_subsidiarité

    Et que le régionalisme en Europe avance à Bruxelles à visage découvert afin d’adapter les institutions aux exigences de la globalisation – je rajoute – financière.

    N’avons-nous pas là les bases d’un débat qui ne manque de souffle que parce qu’on l’etouffe?

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