Notre-Dame de la Vie, par Cédric Chevalier

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Pour quoi pleurons-nous ? L’œuvre humaine et l’œuvre d’art

Pourquoi pleurons-nous d’avoir vu brûler Notre-Dame de Paris ? Pourquoi s’émouvoir pour de vielles pierres et d’antiques charpentes, si vénérables soient-elles ? Quel sens donner à l’émotion qui nous étreint dans une sorte de communion internationale ? Qu’est-ce qui est affecté en nous exactement ?

On a vu le spécialiste de l’histoire et du patrimoine Stéphane Bern très ému à la télévision. Est-ce indécent ? J’ai pour ma part du mal à cerner cette grande tristesse qui m’affecte. Quand des êtres humains sont touchés dans leur chair, la légitimité de notre détresse est évidente. Quand il s’agit de dégâts matériels sur des objets, si précieux soient-ils, j’ai ressenti une gêne d’être si affecté, je l’avoue.

Je veux dépasser ce doute et approfondir notre introspection collective. Car mon intuition rejoint celle d’autres observateurs : nous avons vécu hier soir un grand moment d’humanité partagée, qui, si nous prenons la peine d’y songer, nous rappelle qui nous sommes, dans quel monde nous vivons, et ce que nous pouvons faire du temps qui nous est accordé dans ce monde. La bonne question serait ainsi : quel sens voulons-nous donner à cet événement et aux émotions qui l’accompagnent ?

D’abord Notre-Dame de Paris est une œuvre humaine et une œuvre d’art, un objet qui incarne notre mémoire collective, et ce n’est pas anodin. Pour le philosophe Hans Jonas : « […] en tant que partie du monde, une fois qu’elle le devient […], l’œuvre d’art existe pourtant seulement pour les hommes et à leur intention et seulement tant qu’ils existent eux-mêmes. Le plus grand des chefs d’œuvre devient un morceau muet de matière dans un monde sans hommes. D’autre part, sans ce chef-d’œuvre et sans ce qui lui ressemble le monde qu’habitent les humains est un monde moins humain et la vie de ses habitants est plus pauvre en humanité. Ainsi la production de l’œuvre d’art fait-elle malgré tout partir de l’agir instaurateur d’un monde de l’homme, et sa présence fait-elle partie de l’équipement d’un monde librement créé, dans lequel seule la vie humaine peut avoir son site. » (Le Principe Responsabilité, 1979)

Ensuite, de tout temps nous nous sommes révoltés contre notre condition mortelle et la création d’œuvres fut notre planche de salut. Selon la philosophe Hannah Arendt « Le devoir des mortels, et leur grandeur possible, résident dans leur capacité de produire de choses – œuvres, exploits et paroles – qui mériteraient d’appartenir et, au moins jusqu’à un certain point, appartiennent à la durée sans fin, de sorte que par leur intermédiaire les mortels puissent trouver place dans un cosmos où tout est immortel sauf eux. » (Condition de l’homme moderne, 1958)

La destruction d’une œuvre humaine, par disparition physique ou effacement de la mémoire humaine, est donc toujours le signe d’une remise en question de cette ambition pour les mortels que nous sommes.

Le deuil de notre immortalité

Je pense que pour comprendre ce qu’il s’est passé hier soir, nous devons parler de l’impermanence, le fait que rien ne semble durer, que tout semble changer, naître et mourir.

En effet, ne pleurerions-nous pas parce que cet incendie témoignerait de l’absurdité du monde dans lequel notre existence est jetée, et de l’impermanence de toute chose, à commencer par notre propre vie ?

Ne pleurerions-nous pas parce que, pire encore, cet incendie témoignerait de l’impermanence radicale de l’aventure humaine, de l’œuvre humaine elle-même, de toute œuvre humaine, destinée à disparaître, tôt ou tard, demain ou dans des centaines de milliers d’années ?

Même le nom des rois de jadis, certains pharaons, est effacé à jamais du granit, oublié pour l’éternité. Les monuments les plus invincibles s’enfoncent dans les sables du temps et de l’oubli. Les plus brillantes civilisations sont mortelles. Rien ne nous sera épargné, tout est poussière et retournera à la poussière. Nous partageons cette humaine condition. Ainsi le Président Emmanuel Macron est tout petit face aux tours de la cathédrale. Les hommes les plus puissants, ne peuvent rien contre la fatalité et les ravages du temps. Un jour lui comme nous tous ne serons plus qu’une ligne sur une tombe, un nom qui finira par être oublié.

Ainsi, l’incendie de Notre-Dame de Paris, comme la destruction de toute œuvre humaine majeure, me paraît terrible, m’a profondément ému, car il me ramène à notre condition humaine mortelle, me renvoie à notre propre finitude, à notre mort, et à l’impermanence de toute chose, y compris les œuvres que nous avons voulu, et cru, immortelles. Si même Notre-Dame de Paris, un monument séculaire, peut se consumer pour finir en cendres, alors aucune de nos œuvres n’est immortelle. Et nous voilà de nouveau face à l’absurde si bien décrit par l’écrivain Albert Camus (dans Le mythe de Sisyphe, 1942), celui que toute l’entreprise culturelle a pour laborieuse fonction de camoufler le plus possible.

Victor Hugo et Ananké, déesse de la fatalité

Le célèbre écrivain Victor Hugo avait apparemment bien compris la dialectique entre la permanence et l’impermanence, le rôle de la fatalité, en observant la cathédrale de Notre-Dame de Paris. C’est une inscription gravée dans la pierre d’une des tours qui lui donne l’idée d’écrire son fameux roman, comme il le révèle à ses lecteurs dans sa préface à Notre-Dame de Paris. 1482 (1831)

« Il y a quelques années qu’en visitant, ou, pour mieux dire, en furetant Notre-Dame, l’auteur de ce livre trouva, dans un recoin obscur de l’une des tours, ce mot gravé à la main sur le mur :

ἈNΆГKH. [Ananké]

Ces majuscules grecques, noires de vétusté et assez profondément entaillées dans la pierre, je ne sais quels signes propres à la calligraphie gothique empreints dans leurs formes et dans leurs attitudes, comme pour révéler que c’était une main du moyen-âge qui les avait écrites là, surtout le sens lugubre et fatal qu’elles renferment, frappèrent vivement l’auteur.

Il se demanda, il chercha à deviner quelle pouvait être l’âme en peine qui n’avait pas voulu quitter ce monde sans laisser ce stigmate de crime ou de malheur au front de la vieille église.

Depuis, on a badigeonné ou gratté (je ne sais plus lequel) le mur, et l’inscription a disparu. Car c’est ainsi qu’on agit depuis tantôt deux cents ans avec les merveilleuses églises du moyen-âge. Les mutilations leur viennent de toutes parts, du dedans comme du dehors. Le prêtre les badigeonne, l’architecte les gratte, puis le peuple survient, qui les démolit.

Ainsi, hormis le fragile souvenir que lui consacre ici l’auteur de ce livre, il ne reste plus rien aujourd’hui du mot mystérieux gravé dans la sombre tour de Notre-Dame, rien de la destinée inconnue qu’il résumait si mélancoliquement. L’homme qui a écrit ce mot sur ce mur s’est effacé, il y a plusieurs siècles, du milieu des générations, le mot s’est à son tour effacé du mur de l’église, l’église elle-même s’effacera bientôt peut-être de la terre.

C’est sur ce mot qu’on a fait ce livre.

Février 1831. »

Dans la religion des Grecs anciens, Ananké personnifiait la destinée, la nécessité inaltérable et la fatalité. Elle était l’épouse de Chronos, le temps. Ainsi semble-t-il, Victor Hugo avait déjà percé à jour, en écrivant son chef d’œuvre, le rôle que revêt Notre-Dame de Paris dans la psyché humaine : le questionnement sur le sens que veulent se donner les humains face à la fatalité absurde et l’impermanence. Une cathédrale est le parfait symbole de cette quête de sens et de ce défi, de cette révolte face à la fatalité, de ce désir humain d’immortalité.

Dans Les travailleurs de la mer (1866), le célèbre écrivain de la cathédrale explique davantage sa pensée :

« La religion, la société, la nature, telles sont les trois luttes de l’homme. Ces trois luttes sont en même temps ses trois besoins ; il faut qu’il croie, de là le temple ; il faut qu’il crée, de là la cité ; il faut qu’il vive, de là la charrue et le navire. Mais ces trois solutions contiennent trois guerres. La mystérieuse difficulté de la vie sort de toutes les trois. L’homme a affaire à l’obstacle sous la forme superstition, sous la forme préjugé, et sous la forme élément. Un triple ananké pèse sur nous, l’ananké des dogmes, l’ananké des lois, l’ananké des choses. Dans Notre-Dame de Paris, l’auteur a dénoncé le premier ; dans Les Misérables, il a signalé le second ; dans ce livre, il indique le troisième. À ces trois fatalités qui enveloppent l’homme se mêle la fatalité intérieure, l’ananké suprême, le cœur humain. Hauteville House, mars 1866. »

Notre-Dame de la Nature, cette autre cathédrale en péril

Cela peut paraître incongru alors que l’on s’inquiète de Notre-Dame de Paris, mais je voudrais, si le lecteur le permet, ajouter une perspective personnelle aux événements. On a beaucoup parlé hier de la « Forêt de Notre-Dame », vieille de 8 siècles,qui brûlait, c’est-à-dire de sa charpente de bois constituée par 1300 chênes, soit plus de 21 ha de forêts de France. Outre notre condition humaine commune, outre la question de l’œuvre humaine et de sa durée dans le temps, notre époque nous interroge sur l’œuvre de la Nature et de sa durée dans le temps, une œuvre d’art non-humaine mais vivante. Une œuvre d’art mortelle (car vivante) et immortelle à la fois (à l’échelle de l’espèce humaine). Une œuvre d’art qui s’autoproduit en permanence, qui rénove en permanence ses œuvres passées, qui auto-entretient son patrimoine – qui est aussi notre patrimoine –, et qui crée chaque jour du radicalement neuf (via l’évolution notamment) en ajoutant de la beauté au monde, et à notre existence. Une œuvre d’art qui nous confronte à l’altérité radicale du vivant non-humain, à l’Autre. Aujourd’hui, la Nature est l’œuvre radicalement autre dont l’existence est menacée par l’œuvre humaine. Or pourtant l’œuvre humaine repose sur la persistance de l’œuvre de la Nature. L’aventure humaine repose sur la persistance de la Nature.

 La Nature est cette autre grande Dame, cette cathédrale vivante, que nous côtoyons en permanence, qui nous ramène elle aussi à notre mortalité, qui nous dépasse en même temps par son apparente immortalité. Depuis l’Accord de Paris, la Nature aussi, est Notre-Dame de Paris. Elle aussi fait partie de notre patrimoine commun et elle aussi peut être détruite par le feu, notamment par le réchauffement climatique.

Je voudrais dès lors formuler le vœu que l’émotion sincère ressentie dans le monde entier devant les flammes rongeant la cathédrale Notre-Dame de Paris, devant la perte d’un patrimoine commun à tous les humains, soit le signe qu’il est encore possible pour l’humanité de s’émouvoir pour tenter de sauver ensemble la cathédrale de Notre-Dame de la Nature des flammes qui la ronge, qu’il est encore possible que les humains soient sincèrement affectés par la destruction de la Nature et veuillent la reconstruire, avant qu’elle ne soit irrémédiablement perdue dans l’incendie écologique.

Protéger notre patrimoine commun

Alors si tout change, si rien ne dure, pourquoi vivons-nous ? Pourquoi prenons-nous encore la peine de reconstruire ce qui a été détruit, et de créer du radicalement neuf ? Alors qu’a brûlé le cœur de Notre-Dame, le cœur de Paris et le cœur du monde entier, mon cœur à moi me murmure que ces événements doivent renforcer en nous la compréhension du caractère si fragile et si précieux de la vie sur notre planète, de l’existence humaine, de nos œuvres qui forment la mémoire de l’Humanité.

Ne blâmons pas à l’émotion sincère, populaire, légitime, qui entoure l’incendie de la cathédrale parisienne, au motif fallacieux qu’on voit des gens pleurer pour des pierres et des poutres, alors qu’ils auraient les yeux secs pour la destruction de notre nature, la misère et la mort de tant d’entre nous partout dans le monde. D’abord la majorité des gens pleurent pour la nature, la misère et la mort des humains dans le monde. Ensuite, et j’en fais le pari, le deuil ressenti face à Notre-Dame témoigne de notre capacité – intacte – à nous émouvoir, à ressentir notre commune condition humaine face à ce qui nous est cher : la vie, l’œuvre, la mémoire, la beauté, la nature.

« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre » est l’impératif moral catégorique de Hans Jonas dans son Principe Responsabilité. Cela concerne tant le patrimoine naturel que le patrimoine humain. Tant qu’ils préservent l’œuvre de la Nature et sa mémoire accumulée pendant des millions d’années (la biodiversité) et l’œuvre humaine et sa mémoire accumulée pendant des millénaires (le patrimoine artistique et la culture au sens large), les humains préserveront des conditions d’une vie authentiquement humaine sur terre. Chez les Grecs anciens, Chronos (le temps) est uni avec Ananké (la nécessité, la fatalité). Comme dans le mythe de Sisyphe décrit par Camus, l’aventure et l’œuvre humaine sont vouées à terme, tôt ou tard à mesure que le temps passe, à connaître l’échec et la destruction : la pierre poussée par Sisyphe finit par retomber inexorablement. Mais comme dans ce même mythe, tant qu’il existe, l’être humain peut reconstruire ce qui est détruit et construire du radicalement neuf, restaurer encore et encore les œuvres du passé et produire de nouvelles œuvres. Et protéger l’œuvre de cet Autre si proche et si différent à la fois : le vivant non-humain, la Nature. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir !

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110 réflexions sur « Notre-Dame de la Vie, par Cédric Chevalier »

  1. Repos, soldat Juannessy!
    Pour compter ses heures, mon gaillard,
    Faut déjà qu’on en ait l’ordre, nom d’une serpillère…
    Allez, faites les moi briller, ces chiottes!

    Ah oui, moi aussi, je me souviens maintenant, ça dépotait salement, ha, ha, ha!
    Obligé, surtout dans le Génie…
    Tous géniaux ces militaires… Mais pour l’esprit pratique on fait mieux…

    Moi je me souviens avec émotion d’une marche à la quelle tous les appelés du Génie devaient se
    plier, mais j’étais en retard et le bus était déjà parti, restait le Colon et sa bagnole qui l’attendait
    pour rejoindre le reste de l’unité… C’était à Fontainebleau, je crois…
    Il avise mon air emmerdé de 2ème pompe boutonneux et m’invite un peu sèchement à monter dans
    sa berline…
    Sans réfléchir,..: »Merci mon Col… » je monte derrière et m’installe sur la banquette arrière.
    Puis il monte au volant, démarre, jetant un regard un peu furieux dans le rétro…
    Je pense: « hum, pas sympa ce type finalement »
    Au feu, un peu plus loin, vautré sur la confortable banquette, j’avise une autre
    berline verte arrêtée à notre hauteur avec chauffeur au volant et un gradé derrière,
    En silence les regards se croisent, puis se décroisent, et une gène se fait sentir…
    Et le feu passe au vert…
    Réalisant soudain l’infamie, je propose au ch.. ,enfin au colon:
    « Mon colonel, peut-être préféreriez vous que je monte devant, plutôt? »
    Alors, lui brièvement: « Hum, non, non , ça ira comme ça ».
    Je crois que je n’oublierai jamais les mines réjouies des autres conscrits à mon arrivée!
    Quel cran ce colon, tenir ainsi près de 20 km (dont au moins 3 en ville – sa ville!), à faire le
    chauffeur pour un bleu!
    Ce doit être ça qu’on appelle être « pragmatique » dans l’armée. Quelle abnégation!
    Et songez à la conversation dans l’auto…
     » Hum, alors, vous êtes content de votre affectation, mon garçon?
    « Oh oui, mon Général!
    « Pas encore, mon garçon, pas encore… »

    Pour un peu, j’en pleurerais!
    Eric

    1. J’ai aussi connu le Génie , mais pas les mêmes colons .

      Les militaires que j’évoquais plus haut , c’était dans le cadre de mes jobs civils .

      1. Hé, hé, moi aussi j’en ai connu qui faisaient dans le civil, il y a bien longtemps…
        Surtout un qui estimait et vendait les casernes devenues soi-disant inutiles…
        Ah! Quel bel empressement à brader les immeubles à vil prix!
        Pour peu que la commission soit juteuse…
        Doit-être général maintenant!
        Oui, oui ,oui. Pour dépoter, ça dépotait!
        Oh! Mais que je suis mauvaise langue!
        Pardon, vraiment…
        Oui, oui, je tairai les noms, pas d’inquiétude!
        Eric.

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