Le capitalisme financier fera-t-il un jour du social pour sauver sa peau ?, par Jean-Paul Vignal

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Ce n’est plus un secret pour personne que les quantitative easing à répétition des banques centrales n’ont pas donné les résultats escomptés sur la vigueur des économies occidentales, qu’ils s’avèrent incapables de restaurer malgré les sommes considérables déversées sur les marchés. Les raisons de cet échec sont multiples, mais elles sont pour l’essentiel liées au courtermisme obstiné des décideurs, qui préfèrent spéculer sur les actifs existants et même les rachats d’actions, que de prendre le risque d’investir dans la création de richesses nouvelles ou la transition écologique.

Les banques centrales savent qu’elles doivent donc trouver autre chose pour combattre l’inévitable prochaine crise, qui sera sans doute au moins aussi redoutable que celle de 2008, car les marges de manœuvre des Etats comme des banques centrales ont beaucoup diminué depuis. Les délocalisations et l’irruption des logiciels et des robots ont certes maintenu ou augmenté les marges bénéficiaires, mais ils ont aussi comprimé le revenu disponible des consommateurs à un niveau tel que la croissance n’est plus guère possible qu’à crédit, que ce crédit soit privé quand les consommateurs s’endettent personnellement, ou qu’il soit public quand les Etats s’endettent pour financer leur système de protection sociale.

Ainsi, après l’avoir évoqué pendant longtemps sur le ton humoristique, les économistes officiels parlent de plus en plus sérieusement (cf. références ci-dessous) d’étendre le quantitative easing aux peuples, sous forme d’ « hélicopter money », cette pratique imaginée par Milton Friedman en 1969, qui consisterait à ce que la banque centrale verse directement chaque mois une somme fixe de monnaie, par exemple 200 euros, à toute personne physique titulaire d’un compte bancaire, résident ou non résident, durant toute la période nécessaire pour que les économies mal en point retrouvent leur vigueur. Le concept ressemble beaucoup au revenu universel cher à Benoît Hamon, mais avec deux différences majeures (i) l’application ne coûterait pas le moindre euro au Trésor Public des Etats, tandis que la proposition Hamon aurait représenté une charge annuelle de plus de 200 milliards d’euros pour l’Etat français, ce qui est beaucoup en période de disette budgétaire et (ii) les principes fondateurs du système néolibéral seraient respectés, puisque la solution ne viendrait pas de l’Etat honni mais de la banque centrale indépendante.

Sur le fond, l’idée générale semble économiquement bonne : il est a priori bien plus efficace de donner l’argent directement à ceux qui le dépensent, que d’en confier la distribution aux banques, qui prennent leurs commissions au passage, et ne sont pas forcément les distributeurs les plus efficaces, car, dans leur credo, « l’argent va à l’argent » plus qu’à ceux qui doivent le dépenser parce qu’ils en ont besoin pour survivre, et ne peuvent  donc en principe pas l’investir dans les paradis fiscaux,  le gonflage de bulles spéculatives ou le rachat de leurs actions.

Il semble cependant que ce ne soit pas la bonne solution, parce que ce serait en fait une privatisation partielle du système de protection sociale publique. En effet, comme on le voit bien à travers les réactions plutôt favorables des « marchés » au concept de revenu universel, ce serait en fait un prétexte supplémentaire pour privatiser et marchandiser toujours plus les services de base, alors que l’on devrait au contraire les rendre plus universels et totalement gratuits. A ce titre, cet helicopter money direct, – de la planche à billets au consommateur -, n’est donc pas aussi séduisant qu’on peut le croire a priori : il vaudrait beaucoup mieux financer directement, éventuellement sans passer par l’intermédiation des Etats, les régimes sociaux publics déficitaires (maladies, retraites…), l’enseignement public, ou les forces de maintien de l’ordre.

On peut même se prendre à rêver que les partisans d’une UE plus fédérale profitent de cette opportunité pour donner un vrai « budget » à la Commission via la planche à billets de la BCE, ce qui permettrait à la fois de faire avancer la cause du fédéralisme et de conforter l’euro en tant monnaie unique dans l’esprit des européens.

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14 réflexions sur « Le capitalisme financier fera-t-il un jour du social pour sauver sa peau ?, par Jean-Paul Vignal »

  1. En fait ils ont tout compris , ils ne créent pas de nouvelles richesses , ils recyclent , dans un sens ce sont eux les vrais écologistes , ils préservent la planète

  2. Bonjour,

    « On peut même se prendre à rêver que les partisans d’une UE plus fédérale profitent de cette opportunité pour donner un vrai « budget » à la Commission via la planche à billets de la BCE, ce qui permettrait à la fois de faire avancer la cause du fédéralisme et de conforter l’euro en tant monnaie unique dans l’esprit des européens. »

    Alors, je ne sais pas si cette idée est faisable…..mais je la trouve fort intéressante.
    Est ce qu’il est faisable de créer 2 types d’argent public? L’argent public « classique » qui proviendrait des taxes et des impôts et l’argent public « planche à billet » qui proviendrait directement des banques centrales? A ce niveau, je dois avouer que mes lacunes a comprendre le système actuel m’empêche de bien voir si cela serait possible.
    Je serais preneur d’explication.
    Mais c’est une idée que j’aime bien. On reproche à juste titre que l’Europe n’a pas de moyens et là on pourrait du coup imaginer une sorte de protection sociale Européenne qui pourrait jouer de liant inter-peuple, de créer une sorte d’effet d’appartenance à une même société quelque soit le pays. On pourrait imaginer que les institutions Européennes se concentrent sur un rôle de protection au sens large du citoyen.
    Idée à creuser! 😉

  3. A pile ou face il y a peu de chance que la gravité équilibre le pièce sur la tranche. Le roulement du jeton peut certes tenir en haleine les plus surpris d’entre nous mais la précarité de la situation prendra incessamment le dessus.

  4. Le capitalisme qui sacrifie les banques pour faire survivre le commerce et accessoirement le consommateur. Je n’appelle pas ça faire du social, mais bon, du point de vue d’un économiste pur jus Hayekyain sa se discute.
    Nos pauvres banquiers subissent déjà les taux d’intérêt négatif, alors le vent de l’hélicoptère risque de les faire sortir de leurs gonds.
    Concrètement, du coté de chez moi, le pognon des riches et des pauvres (à travers les fonds de pension et les assurances en tous genrs) se transmute massivement en briques locatives(je vous passe le bilan CO2). Le citoyen est pris en ciseau entre le loyer, les assurances maladie et son salaire en berne pour un boulot toujours plus débilitant.
    Déverser de l’argent la dessus, c’est complètement débile !!!!

    1. Effectivement, c’est débile, mais parce que le capitalisme peut se passer du travail humain pour produire ses marchandises, mais pas de consommateurs pour les acheter, il y a de bonnes chances pour qu’il « invente » du pouvoir d’achat, que ce soit sous forme de revenu universel ou d’hélicoptère monétaire. Raison de plus pour se battre pour la gratuité avec Paul Jorion.

  5. Quelques précisions :
    Le RBI permet de rémunérer des activités qui sont trop fragmentées (veiller sur ses parents, nettoyer une rivière, etc.) pour pouvoir être facturable.
    Son financement peut aussi se faire grâce à une microtaxe sur toutes les transactions financières électroniques (cf. Prof. Marc Chesnay, directeur de l’institut Banque et finance de l’Université de Zurich https://marcchesney.com).
    Il ne peut pas y avoir de montant FIXE garanti car le produit de la microtaxe est fonction de l’activité économique. Par contre, il y a une forme d’équilibre homéostatique : si l’activité diminue, le produit de la microtaxe diminue et donc les acteurs doivent reprendre une activité plus économique.

  6. ils feraient déjà bien de développer le crédit pour les plus faibles, parce qu’en dessous d’un certain seuil, il n’y a pasréellement de crédit possible, ici, le micro crédit est une blague publicitaire. j’ai besoin de 3000 eur j ai l’expertise dans mon domaine (vidéo), et dans un pays qui dit etre la 6-7 puissance mondiale, cette somme ridicule est impossible a trouver (en fait 5000 serait ce qu il faudrait, ms vu que 3000 c déjà. introuvable…) et moi, avec cette somme, je sors des aides sociales (ASS= 500eur/mois) sans probléme et ne suis plus a la charge de l’état, je ne comprend dc pas leur raisonnement economique.

  7. la planche à billets actuelle (QE), pour faire simple, ne fait que gonfler des actifs financiers tout en engendrant des bulles. Donner de l’argent vraiment à ceux qui en ont besoin, c’est une bonne initiative même si le spectre de l’inflation hante les esprits économes…
    le problème, dans notre ère de décroissance nécessaire, c’est plutôt de niveler les hauts revenus pour éviter une surconsommation à tendance « collapsologique ».
    il y a plus de 30 ans, j’avais écrit cette chanson : « lard et caviar » ^^
    https://youtu.be/eaqKNSkb1_M

  8. Si le capitalisme fait un jour du social pour sauver sa peau, il sera un peu moins capitaliste et un peu plus social. En ce sens, il sera préférable à ce qu’il est aujourd’hui. Pourquoi refuser une amélioration des choses si ce n’est par idéologie, laquelle n’a jamais rien résolu même lorsqu’elle se revendiquait du social. Si demain le capitalisme fait du climat sa priorité, faudra-t-il aussi le condamné? Il n’y a sans doute pas de bonne idéologie mais la critique pour la critique vaudra toujours moins qu’un changement utile et positif.

    1. « Si demain le capitalisme fait du climat sa priorité… »

      … cela n’aura aucun impact : la colonisation à outrance de notre environnement est inscrite dans ses gènes (voir mes livres depuis 10 ans).

      1. C est le propre de la vie pas selon de notre espèce, La vie explore colonise et exploite le milieu jusqu au crash. S il peut nous paraître qu il y a des situation d équilibre elle ont toute été obtenues parce que ce qont les seules qui durent. Le darwinisme est sans pitié… Ce n est pas parce que nous sommes là première espèce qui en a conscience que nous échapperons à ses principes.

  9. Oui, c’est une bonne idée, je n’aime pas les spectres non plus.
    Bon, alors que les choses soient claires, que le chèque Kdo d’une valeur faciale de 200, 600 ou 1000 euros à Noël, nous soit offert, je dis oui MAIS à condition que ce soit le vrai père Noël qui me le donne et à Noël uniquement. Passé cette date de péremption, nous n’accepterons plus qu’un versement de 1 million d’euros en cash de la BCE via Me Lagarde, sans barbe et sans bonnet, cela va de soie, dixit le joli papillon.
    En outre, si le vice président de Black Rock est d’accord, no problémo amigo.
    Tutto va bene… sur les rochers, en général et en particulier, ça farte.

    « Philipp Hildebrand, le vice-président de BlackRock (NYSE:BLK), l’un des plus gros fonds de gestion du monde, a d’ailleurs qualifié l’actuelle directrice générale du FMI de “candidate idéale” pour se lancer dans une telle révolution. »
    https://fr.investing.com/news/economy/et-si-la-bce-distribuait-de-largent-directement-aux-consommateurs–1911059

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