Meyer Fortes (1906 – 1983)

J’ai déjà rédigé il y a près de cinq ans un billet de ce nom. Je n’y disais en fait pas grand-chose de Meyer Fortes, sinon ceci :

Meyer Fortes, le sage « talmudique » (je ne sais pas ce que le mot signifie exactement, mais je crois que c’est bien cela que je veux dire !), qui se décrétait grand-père de certains étudiants thésards à Cambridge et devenait pour eux à partir de ce moment, leur ange tutélaire, chacun des mots qu’il leur adressait prenant alors la forme d’une bénédiction. Il est toujours là, perché à jamais sur mon épaule.

Je dirai davantage aujourd’hui de ce phare de l’anthropologie britannique.

J’étais arrivé à Cambridge en janvier 1975, en tant qu’étudiant thésard. Deux ans plus tôt, Jack Goody avait succédé à la tête du Département d’anthropologie à Meyer Fortes, qui l’avait dirigé de 1950 à 1973. Fortes continuait cependant de participer à toutes les activités du département, assistant en particulier à tous les séminaires. Il me prit immédiatement en grippe. À chaque fois que je prenais la parole, il prenait un malin plaisir à intervenir aussitôt après pour me contredire. Cela dura ainsi trois ans. Il se dérida une première fois en voyant mon fils Armel tout bébé en 1978. Je fis un jour un exposé où ma bonne connaissance de la théorie psychanalytique était mise en valeur. Notre relation en fut instantanément modifiée. Dans les jours qui suivirent, il m’invita à déjeuner pour m’expliquer la satisfaction qu’il éprouvait que je partage son point de vue. « Il ne suffira jamais, disait-il, d’analyser les institutions humaines, il faudra aussi, parallèlement – car l’un ne peut pas se comprendre sans l’autre – analyser le fonctionnement de la psyché humaine ». C’était là le point de vue qu’il avait défendu dans un petit livre publié en 1959, intitulé : Oedipus and Job in West African Religion. Les populations qu’il avait étudiées et qu’il évoquait dans son opuscule, étaient les Tallensi du Nord du Ghana et les habitants de l’ancien royaume Ashanti dans le Sud du pays. 

C’est à cette époque que Fortes me prit sous son aile protectrice. Un jour que j’avais fait un exposé consacré au savoir empirique des pêcheurs bretons, attirant l’attention sur le fait que leurs constatations rendent souvent mieux compte de la réalité observée que les applications de certains grands principes auxquels les scientifiques souscrivent, et où j’avais mentionné un certain nombre de cas pour lesquels leurs représentations sont cependant manifestement fausses, il m’aborda pour me dire qu’il connaissait l’explication. « Tu sais ce que ces cas que tu as mentionnés ont en commun ? » Non, je ne le savais pas. « Ce sont les distorsions que l’espérance introduit dans nos représentations. Dans ce que nous croyons, et qui nous permet de vivre, il n’y pas seulement ce qui est vrai, il y a aussi ce qui nous permet de survivre quand le fossé se creuse un peu trop entre le monde et nous-mêmes, et ce qui apparaît là, c’est l’espoir ». Il y a dans les pages finales de La transmission des savoirs (1984) – le livre que Geneviève Delbos, mère d’Armel, et moi avons co-rédigé – un sous-chapitre appelé « Le principe du père Noël », selon l’expression humoristique que Lacan avait inventée, qui doit beaucoup à cette conversation avec Meyer Fortes.

Quand la nouvelle fut connue que je ne serais pas titularisé, Leach réagit de manière désabusée, sur le mode « qu’est-ce qu’on pouvait attendre d’autre de leur part ? ». Il me dit : « C’est déjà pas mal qu’ils aient accepté un iconoclaste comme moi. Mais en prendre deux, ç’aurait vraiment été beaucoup leur demander ! ». Fortes réagit très différemment. Il appartenait comme Leach à King’s College et c’est là qu’il me fit venir. Il me parla sur un tout autre ton que les fois précédentes. Il était solennel, non pas comme un professeur s’adressant à l’un de ses élèves mais comme un maître au sens antique s’entretenant avec l’un de ses disciples sur lequel il fonde un grand espoir. Je ne répéterai pas ses mots, je me contenterai de dire qu’ils furent reçus par moi comme il voulait très certainement que je les reçoive : comme une bénédiction. Certains disent que la religion leur a permis de surmonter les épisodes les plus éprouvants de leur vie, d’autres affirment que c’est la musique qui a joué pour eux ce rôle, pour moi, ce sont les paroles que me dit ce jour-là Meyer Fortes, l’homme qui m’avait pourtant, bien des années auparavant, pris en grippe aussitôt que nos regards s’étaient croisés. 

Un jour, il voulut me voir pour me parler des études de la parenté, une sous-discipline importante de l’anthropologie sociale. Il me dit comment il envisageait que la recherche se poursuive à l’avenir, il souligna encore une fois l’importance de la métapsychologie freudienne pour comprendre tout ce qui relève de l’humain, et me confia la tâche de le rappeler à tous ceux qui pourraient un jour l’oublier. Il parlait comme quelqu’un qui s’apprête à partir pour un long voyage et qui veut s’assurer que l’on s’occupera comme il faut de la maisonnée durant son absence. Il tomba dans le coma quelques jours plus tard. En compagnie d’un collègue, Gilbert Lewis, j’allai voir son corps inanimé à l’hôpital. La mort intervint peu de temps après. 

Meyer Fortes était très conscient de sa judéité et il m’évoqua plusieurs fois sa carrière au sein du monument monolithique de l’identité anglaise et anglicane qu’était l’Université de Cambridge. Il avait dirigé pendant vingt-trois ans le département d’anthropologie sociale et considérait qu’aucune expression d’antisémitisme n’avait handicapé sa carrière mais il voulait faire part à un autre « étranger », un Belge désormais maître de conférences, de la lassitude qui avait été la sienne pendant tant d’années devant l’expression de cette pensée unique, anglaise et anglicane, bienveillante sans aucun doute mais laissant néanmoins constamment percer que la manifestation de toute autre identité que celle-là était incongrue, voire même légèrement malséante, et requérait en tout cas une explication. 

J’assistai dans la matinée à la crémation. Au moment où le cercueil pénétra dans le mur de flammes, « Amazing Grace », un hymne protestant bien connu, fusa dans la salle où nous étions réunis, parents et proches confondus. Je revis dans l’instant la crispation de son visage quand il me parlait de Cambridge et de sa pensée unique. L’après-midi, un office en son honneur devait avoir lieu dans la chapelle de King’s College, une chapelle de la taille plutôt d’une église monumentale et l’un des plus beaux fleurons du gothique anglais tardif. Je me représentai aussitôt les manifestations infinies de l’insensibilité cambridgienne à des identités autres qu’anglaise et anglicane auxquelles cette cérémonie donnerait lieu et décidai que le plus bel hommage que je pouvais rendre au vieux sage serait de me recueillir plutôt chez moi en pensant aux moments que nous avions passés ensemble. 

Quelques années plus tard, Jean Pouillon m’a rapporté qu’une anthropologue française influente avait été très vexée que je ne la salue pas lors du service à King’s Chapel. La personne qu’elle a dû fixer avec insistance n’a certainement rien compris à ce regard appuyé et lourd de reproches.

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6 réflexions sur « Meyer Fortes (1906 – 1983) »

  1. l’homme qui m’avait pourtant, bien des années auparavant, pris en grippe aussitôt que nos regards s’étaient croisés.

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  2. Des entrevues qui ont manifestement imprégné la qualité exceptionnelle de votre travail.
    Qui est donc cette influente personne 🙂 ?

  3. J’ai repensé à Nietzsche ( de mémoire : ce qui compte ce n’est pas ce qui est vrai , mais ce qui nous aide à vivre ) .

    Ce qui introduit à première vue une complication supplémentaire entre vérité et réalité .

    Qu’en dirait la pensée confucéenne ?

    1. Tant qu’on doute c’est l’essentiel ? C’est d’être confus qui a l’air de fonctionner ici bas. Même les oiseaux apprécient l’homme confus.

  4. Je ne sais si c’est vrai, mais la photo évoque un vrai sens de l’humour – je veux dire le fumeur de pipe en vis-à-vis de de cette longue pipe en arrière plan comme un “trophée anthropologique” , et le masque qui sourit . Hum…

    1. Heu… oui mais a pas l’air commode.
      A du en ronger des tuyaux de pipe.
      A des quinquets comme ces phares qui zébraient la nuit et guidaient les DCA britanniques en 1944, oui, pas commode.

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