L’Afrique et moi VIII. Les rapports que je rédigeai pour la FAO

Rappel : L’Afrique et moi I. Fonctionnaire des Nations-Unies ; II. Un poste de tout repos ; III. Des pêcheurs ne sachant pas pêcher : IV. La vérité : vraiment pas bonne à dire ; V. « Jorion se fâche » ; VI. Pêcherie et sorcellerie : VII. Un environnement pas toujours très sûr.

La FAO publia en 1985 deux de mes rapports *  : l’un sur l’organisation des villages et, en parallèle avec la présence de fonctionnaires et d’élus, l’influence encore des structures traditionnelles que sont la chefferie et les églises locales vaudou ; l’autre relatif à l’autosubsistance dans les villages : la part de ce qui est pêché, de ce qu’on récolte, et qu’on ne cherche pas à vendre à l’extérieur parce que l’on en vit prioritairement.

Mais la FAO refusa de faire paraître le rapport que j’avais rédigé en 1986, consacré aux migrations des pêcheurs Ghanéens et Béninois le long de la côte de l’Afrique occidentale du Libéria au Congo, le premier rapport pourtant sur cette question, avec une carte détaillée des migrations de pêcheurs.

L’objet de ce rapport était – comme on l’a vu – sujet à controverse, non pas au niveau des faits,  qui n’étaient pas contestés, mais sur le plan de la paix des ménages d’experts occidentaux. Qu’à cela ne tienne, je transformai le rapport en question en un article qui fut publié en 1988 dans la revue Maritime Anthropological Studies  **. L’histoire ne s’arrête pas là : il y a quelques années, je suis tombé sur une liste de lectures recommandées, diffusée par la Division des Pêches de la FAO. Mes deux rapports qu’elle avait publiés ne s’y trouvaient pas, mais celui qui avait été refusé par elle y était lui sous la forme de « Going Out or Staying Home », l’article paru en 1988. 

On avait préféré me licencier pour commencer. On reprit ensuite pour les réaliser, les solutions que j’avais proposées : que l’on creuse des puits dans les villages et que l’on construise une piste du village côtier d’Avlékété jusqu’à Pahou situé sur la route inter-État où existe un marché. Le hasard voulut que Geneviève se trouve dans les bureaux du projet au moment où les villageois firent cadeau d’une grande pendule en remerciement de ce qui avait été fait pour eux. J’étais en Europe à ce moment-là, j’avais été chassé, elle était restée, pour que les enfants puissent terminer leur année scolaire. « C’était un grand moment, me dit-elle en souriant quand elle me raconta l’affaire, tout le monde savait très bien, côté FAO, comme côté africain, qui était exactement la personne que l’on remerciait ».

Je fus rappelé comme je l’ai dit l’année suivante et lorsque l’avion qui me ramenait en Europe décolla de l’aéroport de Cotonou, la première chose que je vis à ma droite par le hublot, ce fut une ligne jaune dans la brousse : la piste d’Avlékété à Pahou dont j’avais recommandé la construction.

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The Influence of Socio-Economic and Cultural Structures on Small-Scale Coastal Fisheries Development in Bénin, IDAF/WP4, F.A.O., 1985, 42 pp. ; Non-Monetary Distribution of Fish as Food in Béninois Small-Scale Fishing Villages and its Importance for Self-Consumption, PMB/WP4, F.A.O., 1985, 26 pp.

** « Going out or staying home: Seasonal movements and migration strategies among Xwla and Anlo-Ewe fishermen », Maritime Anthropological Studies, 1, 2, 1988 : 129-155.

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3 réflexions sur « L’Afrique et moi VIII. Les rapports que je rédigeai pour la FAO »

  1. Pas trop mauvaise fin, finalement. L’important est la reconnaissance des intéressés, pas la satisfaction des chefaillons.
    Il est vrai qu’il fallait disposer d’un agent en place pour en avoir connaissance. Comme bien souvent, “notre agent à la Havane” est d’actualité. Un ‘honorable correspondant’ est bien utile.

    S’il faut en appeler à l’espionnage (parodique) dans ces affaires bureaucratiques, c’est qu’elles sont pourries et/ou détournées de leur objet. Comme vous l’aviez montré avant.

    Au sujet des publications, on admirera, comme confirmation, la haute valeur morale de ces bureaucraties.

    Il me semble qu’offrir une ‘grande pendule’ devait avoir un sens dissimulé ou être un symbole. Et en Afrique où le temps n’est pas la préoccupation première. Mon tropisme conspirationniste se réveillant, j’arrête là.

  2. Bonjour, moi-même je viens d’être “débarqué” du poste que j’occupais jusqu’à fin 2020, par un mécanisme qui me semble similaire à celui rapporté par Paul ; contexte d’une structure très bureaucratique, rancune personnelle et jeu de pouvoir et de carrière de petit chef… avec un acharnement inversement proportionnel avec les résultats réels obtenus sur les projets …La chose ne s’est pas faite dans l’instant, mais , à la manière bureaucratique, par une succession d’étapes, qui m’ont laissé le temps d’analyser la totale absurdité du processus, essentiellement motivé et ourdi par une personne mal intentionnée et perverse. Le contexte bureaucratique a servi d’infrastructure favorable à cela, et permettant de décorréler totalement la réalité. Pour la petite histoire, j’ai pu “m’en sortir” , par un surcroit de lucidité et de “ruse” pour ne pas me laisser détruire, ce qui m’a permis en fin de compte, de rebondir ailleurs à temps….Mais l’expérience restera pour moi, de ce que la conjugaison d’un cadre bureaucratique et de personne mal intentionnée et perverse, peut générer comme dégâts, sur les personnes et sur les projets, sans être aucunement remise en cause….Je crois retrouver là quelques similitudes avec le récit de Paul .

    1. Quelle était la forme de partage des savoirs, dans votre branche ?
      Dans les domaines où les barrières multiples entre savoirs sont favorisées, j’aurais tendance à dire qu’une logique perverse dans le travail s’installe plus facilement.

      (Et au fond, j’accuserais les “structures du travail” de former un espace mal fichu dans ce cas de figure,
      la question sous-jacente est pourquoi de telles structures mal fichues se créent et perdurent)

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