Ce qui fait trace dans l’action

Illustration par ChatGPT

Nous aimons croire que la responsabilité commence avec l’intention : qui a voulu quoi, à quel moment, et quelle était sa motivation ? Cette manière de penser est profondément ancrée dans nos traditions morales et juridiques occidentales. Pourtant, ce schéma cesse d’être opérant aussitôt que l’action n’est plus le prolongement direct d’une intention clairement formulée – voire même, formulable.

Or, plutôt que sur l’intention – souvent l’objet d’une reconstruction après-coup –  l’accent devrait être mis sur une distinction restant souvent inaperçue, alors qu’elle est décisive : celle entre ce qui fait trace et ce qui est destiné à s’estomper. Et pour cela, il faut distinguer la trace, de l’enregistrement.

Un événement se produit, il est consigné, archivé, documenté. Mais une trace au sens de simple enregistrement est neutre : elle rapporte ce qui s’est passé, sans se prononcer pour autant sur ce qui comptait à ce moment-là.

Or toutes les actions ne laissent pas la même empreinte : certaines s’inscrivent durablement, reviennent à la mémoire sous le moindre prétexte, en un mot : résistent à l’oubli. D’autres disparaissent presque aussitôt, même si leur rappel ultérieur signale qu’elles ont été parfaitement enregistrées. D’autres encore – la porte fermée à clé ou non – ont été si réflexes que l’enregistrement lui-même semble avoir fait défaut. Autrement dit, il y a une différence dans la qualité de l’enregistrement qui ne tient pas à la précision de l’archivage, mais à autre chose, de plus fondamental. Comme un poinçon, comme un tampon.

Ce qui fait qu’un événement devient une trace signifiante est indépendant de son occurrence – qu’il a eu lieu ou non – c’est sa valeur de saillance au moment où il est survenu : ce qui, dans une situation donnée, fait qu’un élément se détache du fond, qu’il importe plus que d’autres, qu’il engage quelque chose.

La saillance marque une différence qualitative : cela n’est pas indifférent. Sans cette valeur de saillance, le paysage des traces en mémoire n’est qu’une morne plaine : des faits alignés côte à côte, équivalents, interchangeables. Rien qui permette de comprendre, après coup, pourquoi nos actes auraient pris une direction plutôt qu’une autre.

La mémoire, nul ne l’ignore, est un dispositif structuré : elle organise, stabilise, rend disponible ce qui a été enregistré. Elle permet la remémoration : la convocation du passé, son retravail au sein d’un récit plus ou moins véridique, plus ou moins de simple rationalisation, l’inscription quoi qu’il en soit dans une continuité autobiographique.

Mais ce n’est pas la mémoire, à elle seule, qui  décide, « en son âme et conscience », ce qui mérite ou non d’être retenu : ce qui donne son relief au paysage qu’est une mémoire personnelle, ce qui retire toute neutralité à chacun des enregistrements qui constitue son tissu, c’est sa valeur de saillance initiale. C’est elle qui hiérarchise implicitement, qui sépare le central du périphérique, qui distingue le décisif de l’anodin. Sans elle, la mémoire est un simple entrepôt, incapable de soutenir d’une quelconque manière la responsabilité de son dépositaire.

On aura compris alors pourquoi la responsabilité ne peut pas être fondée sur la seule traçabilité. Pouvoir reconstruire une chaîne causale ne suffit pas : être responsable, c’est pouvoir énoncer – a minima – pourquoi, au moment où cela s’est passé, telle chose comptait.

En l’absence de cette dimension, toute erreur est assurée d’invisibilité : il est possible de constater qu’une action a été mauvaise ou inefficace, mais en quoi elle pouvait paraître justifiée au moment où elle a été produite demeure opaque. La responsabilité est intraçable : non parce que personne n’est en faute, mais parce que le sens de l’action au moment où elle fut posée, est indéchiffrable.

Le principal danger n’est donc pas dans l’erreur elle-même : il est dans le silence éventuel sur ce qui a fait saillance. Une erreur associée à ce qui fut sa valeur de saillance peut être comprise, discutée, corrigée. Une action dépourvue de toute saillance affective se répète sans jamais se reconnaître. J’écrivais dans Principes des systèmes intelligents que la valeur d’affect d’une trace en mémoire définit sa pertinence à long terme (1989 : 122).

L’illusion existe qu’agir sans affect serait agir objectivement. Rien n’est plus éloigné de la vérité : agir sans affect, c’est au contraire agir sans ce qui permet, ultérieurement, de faire tenir ensemble les éléments ayant présidé à la décision effectivement prise, autrement dit de répondre de ce que l’on a fait.

La mémoire permet de revenir sur une action. Mais c’est la valeur de saillance, l’affect qui a effectivement pesé, qui permet qu’il y ait quelque chose sur quoi revenir dans un paysage de préférences, de choix possibles, et non un simple bric à brac dans un hangar à l’abandon. Sans la saillance des événements du passé, sans la valeur d’affect qui fut vécue au moment-même, il n’y a qu’inscriptions insignifiantes. Avec elle, il y a point d’ancrage pour une compréhension de ce qui s’est passé, pour une identification du preneur de décision avec l’acte qu’il a posé en réponse : le socle d’une responsabilité personnelle digne de ce nom.

(à suivre…)

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9 responses to “Ce qui fait trace dans l’action

  1. Avatar de PAD
    PAD

    Un système qui agit peut-il être tenu pour responsable s’il ne peut pas dire ce qui, pour lui, faisait différence ?

  2. Avatar de Pascal
    Pascal

    Digression, la responsabilité ici et ailleurs avec GPT

    Le terme « responsabilité », tel qu’il est stabilisé dans les langues et institutions occidentales modernes, n’est pas universel. En revanche, les problèmes humains auxquels il répond — agir, répondre de ses actes, assumer les conséquences, prendre soin d’autrui et du monde — sont universels, mais conceptualisés autrement selon les traditions culturelles. Autrement dit, ce n’est pas la responsabilité qui est occidentale, mais une certaine manière de la penser.

    Je vais procéder par décentrement conceptuel, en montrant ce que l’Occident a spécifiquement construit, puis comment les traditions orientales proposent des équivalents fonctionnels non superposables.

    1. La responsabilité comme invention conceptuelle occidentale

    a) Généalogie du terme

    Le mot *responsabilité* dérive du latin *respondere* : répondre de, être convoqué devant une instance (juridique, morale, divine).

    Il suppose :
    * un sujet individualisé
    * une causalité linéaire (un acte → un effet → un auteur)
    * une instance de jugement (loi, Dieu, conscience)

    Cette structure est renforcée par :
    * le christianisme (péché, culpabilité, jugement)
    * le droit romain
    * la philosophie morale moderne (libre arbitre, autonomie)

    ➡️ La responsabilité occidentale est forensique : elle s’inscrit dans un espace de comparution.

    2. Le contraste oriental : pas d’abolition, mais déplacement

    Les grandes traditions orientales ne nient ni l’action ni ses effets, mais **elles déplacent radicalement le centre de gravité** :
    👉 de l’auteur vers le processus,
    👉 de la faute vers la conséquence,
    👉 du jugement vers la transformation.

    3. Bouddhisme : responsabilité sans sujet substantiel

    a) Karma : causalité morale impersonnelle

    Le *karma* n’est pas une punition ni une responsabilité au sens juridique, mais une loi d’enchaînement des actes, intentions et effets.

    Caractéristiques :
    * pas de sujet permanent (*anātman*)
    * pas de juge
    * pas de culpabilité au sens occidental
    * responsabilité immanente et dynamique

    L’agent n’« est pas responsable » : il hérite de ses actes.

    ➡️ On pourrait parler d’une responsabilité sans imputabilité personnelle stable.

    b) Éthique de la vigilance

    La responsabilité se manifeste comme :
    * attention à l’intention
    * maîtrise de l’esprit
    * compassion (*karuṇā*)

    Il s’agit moins de répondre de ce que l’on a fait que de cesser de produire de la souffrance.

    4. Taoïsme : responsabilité sans volonté souveraine

    Dans le taoïsme, la question de la responsabilité est presque dissoute.

    a) Non-agir (wú wéi)

    L’action juste est celle qui :
    * n’impose pas une volonté séparée
    * suit le flux du *Dao*

    La responsabilité ne consiste pas à maîtriser les effets, mais à **ne pas perturber l’ordre des processus**.

    b) Désanthropocentrage

    Il n’y a pas d’instance morale transcendantale :
    * pas de faute
    * pas de dette
    * pas de culpabilité

    ➡️ On pourrait parler d’une **responsabilité cosmique négative** : ne pas sur-agir.

    5. Confucianisme : responsabilité relationnelle et hiérarchique

    Le confucianisme offre peut-être le plus proche équivalent oriental.

    a) Responsabilité comme rôle (*lǐ*, *yì*)

    On n’est pas responsable en tant qu’individu abstrait, mais :
    * en tant que fils, parent, fonctionnaire, souverain
    * dans un réseau de relations codifiées

    La responsabilité est :
    * situationnelle
    * graduée
    * non universaliste

    b) Honte plutôt que culpabilité

    Le moteur moral n’est pas la faute intérieure, mais la **désharmonie relationnelle** et la perte de face.

    ➡️ Responsabilité sans tribunal intérieur.

    6. Synthèse comparative

    | Tradition | Sujet | Logique dominante | Responsabilité |
    | —————- | ———————- | —————— | —————– |
    | Occident moderne | Individu autonome | Imputation / faute | Comparution |
    | Christianisme | Sujet pécheur | Dette / rédemption | Culpabilité |
    | Bouddhisme | Non-sujet | Causalité morale | Héritage karmique |
    | Taoïsme | Processus | Harmonie | Non-perturbation |
    | Confucianisme | Personne relationnelle | Rôle | Ajustement social |

    7. Conséquence philosophique majeure

    La responsabilité occidentale est exceptionnellement lourde :
    * elle concentre sur le sujet individuel
    * la causalité
    * la faute
    * le jugement
    * la réparation

    Les traditions orientales tendent au contraire à :
    * désubstantialiser le sujet
    * dissoudre la faute dans le processus
    * transformer l’éthique en pratique de justesse plutôt qu’en reddition de comptes

    8. Enjeu contemporain

    Dans un monde gouverné par :
    * des systèmes techniques non intentionnels (IA)
    * des causalités diffuses
    * des effets à long terme

    la responsabilité occidentale devient conceptuellement inadéquate — ce qui explique le regain d’intérêt pour :
    * le karma (sans métaphysique)
    * le care
    * l’écologie relationnelle
    * les pensées du processus

    👉 Ce déplacement entre directement en résonance avec votre intérêt pour les traditions orientales et la crise contemporaine du réel et de la vérité

  3. Avatar de Pascal
    Pascal

    Qu’elles sont les implications de l’émergence de l’IA aujourd’hui ?
    Par Claude AI

    L’IA et le bouleversement de la responsabilité

    L’émergence de l’IA crée une crise conceptuelle majeure pour toutes nos conceptions de la responsabilité, occidentales comme orientales.

    Le problème de la dilution de la responsabilité

    Quand une IA prend une décision qui cause un préjudice, nous nous heurtons à ce que les juristes appellent le « problème des mains multiples » :
    – Le développeur qui a écrit l’algorithme ?
    – L’entreprise qui l’a déployé ?
    – L’utilisateur qui l’a activé ?
    – Les données qui l’ont entraîné ?
    – L’IA elle-même ?

    Cette chaîne causale complexe fragmente la responsabilité traditionnelle. En Occident, cela ébranle notre modèle de l’agent rationnel libre. Dans les cultures asiatiques, cela complique les liens de responsabilité relationnelle.

    L’autonomie sans conscience

    L’IA introduit quelque chose d’inédit : des systèmes autonomes sans subjectivité. Ils agissent, apprennent, décident, mais sans intention, conscience morale ou capacité de souffrance.

    – Peut-on être responsable sans conscience ?
    – La responsabilité exige-t-elle la possibilité de « répondre de » ses actes ?
    – Comment punir ou corriger une machine ?

    Cela remet en question aussi bien le modèle occidental (basé sur l’intention et la liberté) que le karma bouddhiste (qui suppose une continuité de conscience).

    Les transformations pratiques

    Sur le plan juridique : émergence de concepts comme la « responsabilité algorithmique », le droit à l’explication, la personnalité juridique des IA (débattue). L’Europe tente avec l’AI Act de créer une responsabilité « objective » basée sur le risque plutôt que sur la faute.

    Sur le plan moral : questions vertigineuses comme les dilemmes du tramway automatisés (qui sacrifier en cas d’accident inévitable ?), la responsabilité des biais algorithmiques reproduisant des discriminations, ou la manipulation cognitive par les systèmes de recommandation.

    Sur le plan psychologique : risque d’**irresponsabilité apprise**. Quand l’IA décide à notre place (que manger, qui fréquenter, quelle carrière choisir), nous pourrions perdre notre capacité et notre sentiment d’être agents responsables. L’autonomie déléguée devient abdication.

    Le paradoxe de la responsabilité augmentée

    Ironiquement, l’IA nous rend potentiellement plus responsables : avec des outils prédictifs puissants, notre « ignorance excusable » diminue. Si une IA peut prédire qu’un prévenu récidivera, sommes-nous responsables de sa future victime si nous le libérons quand même ?

    Vers de nouveaux modèles ?

    Certains philosophes proposent une responsabilité distribuée ou en réseau, où la responsabilité n’est plus localisée dans un agent unique mais répartie dans un système socio-technique.

    D’autres parlent de responsabilité prospective plutôt que rétrospective : moins « qui a causé ce dommage ? » que « qui doit s’assurer que cela n’arrive pas ? ». Un glissement du jugement moral vers la gestion du risque.

    Les cultures non-occidentales, avec leurs conceptions plus collectives ou systémiques de la responsabilité, pourraient paradoxalement être mieux équipées conceptuellement pour penser la responsabilité à l’ère de l’IA. Le défi devient universel : comment maintenir une responsabilité humaine quand l’action humaine est de plus en plus médiée, augmentée, voire remplacée par des systèmes autonomes ?

    La question n’est pas seulement technique ou juridique. Elle touche à ce qui fait notre « dignité morale » : être des êtres capables de répondre de nos actes, d’assumer nos choix, de réparer nos erreurs. L’IA nous force à redéfinir ce que signifie être humain.

  4. Avatar de timiota
    timiota

    Mais pourquoi la saillance serait-elle unidimensionnelle ?
    Matricielle, multi-dimensionnelle.
    Est-ce une retombée de l’hypothèse de l’unicité de l’esprit humain que d’avoir une unicité de la catégorie de saillance ? Qu’elle me vienne de mon rapport aux choses ou de mon rapport aux êtres, ce serait la même saillance ?
    A l’inverse, on peut abusivement plaquer la saillance sur la morale (qui se décline par rapport aux choses, aux êtres, aux associations, aux mémoires) et lui conférer des dimensions distinctes qu’elle n’aurait pas.
    Mais, si on a un moteur à émergence côté IA , il n’est pas illogique qu’il lui corresponde quelque chose côté IH (Intelligence humaine). Tropes entropiques sans triste tropiques.

  5. Avatar de bb
    bb

    Avec un tel sujet, ne plongeons-nous pas pleinement dans le transhumanisme et les dérives potentielles qu’il implique
    ?

    —- L’expérience réelle du taureau arrêté par une télécommande.——

    José Delgado, un chercheur de l’université de Yale, s’est rendu dans une arène en Espagne. Il a fait face à un taureau de combat de plusieurs centaines de kilos auquel il avait préalablement implanté des électrodes dans le cerveau (un appareil qu’il appelait le « stimoceiver »).
    Le taureau charge vers Delgado à toute vitesse. Au dernier moment, Delgado appuie sur un bouton de sa télécommande radio. Le taureau s’arrête net, sa fureur semble s’évaporer, et il finit par s’éloigner calmement.

    Cette expérience provoqua un scandale. Ce scandale n’est pas venu seulement de la cruauté envers l’animal, mais de ce que Delgado affirmait pouvoir faire ensuite.

    Il a prouvé qu’on pouvait supprimer l’agressivité ou déclencher des mouvements forcés par simple stimulation électrique. Il a plus tard réalisé des tests sur des humains, réussissant à forcer une personne à fermer le poing même si elle essayait de toutes ses forces de le garder ouvert.

    Puis le scandale politique a éclaté. Delgado a publié un livre intitulé Physical Control of the Mind: Toward a Psychocivilized Society. Il suggérait que la technologie pourrait être utilisée pour « corriger » les comportements déviants ou violents des êtres humains afin de créer une société sans conflits.
    Pour le public, cela ressemblait aux pires cauchemars de science-fiction (comme 1984 ou Le Meilleur des Mondes)– En pire selon moi— . On craignait que des gouvernements utilisent ces implants pour contrôler la pensée ou les émotions des citoyens.

    L’expérience de Delgado est le parfait exemple de ce que vous décrivez monsieur Jorion :
    Le taureau qui s’arrête n’a pas « décidé » de s’arrêter. Son mouvement n’est pas une action qui « fait trace » pour lui comme un choix moral ; c’est une réaction purement mécanique provoquée par une machine.

    Vous soulignez que nous passons notre temps à justifier nos actes après coup. Si le taureau pouvait parler, il dirait peut-être « j’ai eu soudainement pitié de cet homme », alors que la vérité est purement électrique.
    Si un courant électrique peut dicter nos mouvements et nos émotions, que reste-t-il de notre « moi » véritable ?

    Faisons le pont entre l’expérience de Delgado et les projets actuels comme Neuralink d’Elon Musk, tout en gardant en tête la votre réflexion sur la « trace ».

    À l’époque de Delgado, l’implant était énorme et fonctionnait avec des ondes radio rudimentaires. Aujourd’hui, on parle de fils ultra-fins (plus fins qu’un cheveu) insérés par un robot chirurgien, capables de lire et d’écrire des données dans le cerveau en temps réel.
    L’ambition affichée est noble : redonner la marche aux paralysés ou la vue aux aveugles. Mais le lien avec l’expérience du taureau est évident.
    Hier, on utilisait l’électricité pour arrêter une action (le taureau qui charge).
    Demain, on pourrait utiliser l’IA pour induire une action ou une émotion (calmer une dépression, supprimer une addiction).

    Si une puce électronique stimule votre cerveau pour vous rendre « heureux » ou pour vous faire « choisir » d’aller courir un marathon : Votre corps a bougé, c’est ce que votre cerveau a traité comme information.

    Mais y a-t-il une « trace » ? Est-ce que c’est votre action ? Si l’intention n’est qu’une invention après coup, alors l’humain augmenté par une puce risque de devenir un étranger à lui-même. Il agira, mais il ne sera plus l’auteur de ce qui « fait trace » dans sa propre vie.

    Le scandale Delgado portait sur la perte de liberté. Avec les neurotechnologies modernes, le risque est plus subtil : c’est la perte de l’authenticité. Si nos émotions et nos choix sont « lissés » par une machine pour que nous soyons toujours productifs et calmes (comme le taureau de Delgado), nous perdons ce qui fait le relief (la saillance) de l’existence humaine.

    Ce qui nous définit, ce sont les traces que nous laissons par nos actes. Si nos actes sont dictés par une puce ou une influence extérieure, nous ne laissons plus de traces « humaines », nous devenons de simples machines qui enregistrent des données.

    Ce que vous suggérez monisuer Jorion, c’est un changement radical de perspective.
    Si nous ne sommes pas toujours les auteurs de nos intentions (parce que notre cerveau ou une puce décide avant nous), comment rester libres ?

    Voici les trois pistes principales pour « reprendre la main » :

    1. Puisque nous inventons souvent une explication après avoir agi, la première étape est de cesser de se mentir. Au lieu de dire « j’ai voulu faire ça », il faut apprendre à observer : « voilà ce que j’ai fait, et voilà comment je tente de le justifier ».
    En étant honnête sur le fait que nous sommes parfois des « automates », nous devenons plus lucides et moins manipulables par les discours (ou les puces) qui veulent nous dicter notre conduite.

    2. Puisque ce qui fait de nous des humains, ce sont les traces (les moments forts) et non les simples enregistrements mécaniques, la solution est de chercher des expériences qui ont du sens réel.
    Une machine (ou une IA) cherche la stabilité et la performance constante. L’humain, lui, se construit dans l’erreur, l’imprévu et l’émotion forte. Reprendre le contrôle, c’est accepter le « désordre » qui crée de vraies traces mémorielles, plutôt que de chercher une vie parfaitement optimisée et « lisse » comme le taureau de Delgado.

    3. Même si c’est mon cerveau (ou une influence extérieure) qui a déclenché l’acte, c’est moi qui dois en assumer la trace.
    Il faut passer d’une morale de l’intention (« Je n’ai pas fait exprès ») à une morale de la trace (« C’est arrivé par moi, j’en assume les conséquences »).
    En revendiquant même nos actes automatiques, nous empêchons la technologie de nous déresponsabiliser.

    Votre message est un appel à la vigilance. Si nous laissons des machines décider de nos actes, nous ne « ferons plus trace » dans l’histoire, nous serons juste des données enregistrées dans un serveur.

    1. Avatar de Armel

      Merci pour votre post, éclairant.

  6. Avatar de CloClo
    CloClo

    Je n’ai aucune idée de ce qui fait trace dans la neige de l’univers, mais cette petite vidéo, si vous allez jusqu’à la fin, démontre qu’actuellement, d’abord non l’Europe, la France spécifiquement, n’est pas dépassé ni hors champ, mais surtout, que nous vivons tous dans des mondes parallèles pourtant intriqués. Ainsi Poutine, et Trump et les débiles du café du commerce, et là de l’empathie et des la recherche appliquée au bénéfice du tous et du futur.

    https://youtu.be/8WmW-aqd0AE?si=KF0BEixX22rLPnpz

    Bon Pascale n’est pas la plus doué de sa génération pour parler devant un public mais elle en a dans le cerveau… Et c’est bien ce qu’on attend d’elle bordel ! 😀

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