Il faut deux porte-avions, par Jean-Baptiste Auxiètre

Illustration par ChatGPT

La guerre contre l’Iran, déclenchée le 28 février 2026 par une opération militaire conjointe américano-israélienne, offre une leçon de stratégie navale d’une clarté peu commune. Elle mérite d’être énoncée simplement, avant d’être comprise dans sa portée plus large.

Les États-Unis possèdent onze porte-avions. Ils n’en avaient, au moment des premières frappes, qu’un seul en position.

L’USS Abraham Lincoln avait quitté San Diego le 25 novembre 2025 – soit plus de trois mois avant le début des hostilités – opérant en mer de Chine méridionale lorsqu’il reçut l’ordre de se dérouter vers l’océan Indien. L’USS Gerald R. Ford, lui, se trouvait aux Caraïbes : Donald Trump l’y avait envoyé pour accentuer la pression sur le Venezuela, aboutissant le 2 janvier à l’enlèvement du président Maduro. Il ne rejoignit la zone qu’une journée avant les frappes, le 27 février.

La puissance navale américaine la plus importante depuis l’invasion de l’Irak en 2003 était donc constituée, au jour J, d’un porte-avions épuisé après trois mois de mer et d’un second arrivé la veille. Cinq autres unités étaient immobilisées en maintenance lourde ou en refonte. Le Nimitz, maintenu en service au-delà de sa date de désarmement uniquement pour satisfaire à la loi fédérale imposant onze unités, ne dispose plus guère de potentiel opérationnel depuis que ses réacteurs nucléaires ont été rechargés pour la dernière fois en 2001.

Sur onze porte-avions, quatre étaient disponibles. Sur ces quatre, deux engagés sur un seul théâtre, épuisés. Il en reste deux pour le reste du monde – dont un pour le détroit de Formose, dont un pour l’Atlantique.

La cause de cette situation

Elle n’est pas mystérieuse. Donald Trump a utilisé la flotte comme un instrument de sa politique étrangère personnelle et impulsive, sans vision d’ensemble du dispositif. En retirant le Gerald R. Ford de Méditerranée début novembre pour une opération caribéenne, il a créé un vide au Moyen-Orient que l’Abraham Lincoln dut combler en urgence, en transit forcé depuis le Pacifique. Chaque décision était localement rationelle. Le résultat global était stratégiquement incohérent.

Mais ce serait une erreur d’attribuer cette fragilité au seul style de gouvernance trumpien. Elle révèle quelque chose de structurel : la disponibilité réelle des porte-avions américains est d’environ 25 à 30%, non par négligence, mais par nécessité mécanique. Un porte-avions nucléaire nécessite une refonte complète – le RCOH – tous les vingt-cinq ans, mobilisant Newport News Shipbuilding pendant quarante-quatre mois. Un seul chantier naval produit ces bâtiments. Un seul démantèle ceux mis hors service. C’est une architecture industrielle qui ne supporte aucune élasticité.

Ce que cela dit des deux porte-avions français

La France possède un seul porte-avions, le Charles de Gaulle, avec une disponibilité annuelle d’environ 60%. Quand il est en arrêt technique majeur, la France n’a plus de groupe aéronaval. Ce constat, documenté, a justifié la décision de Macron en décembre 2025 de lancer officiellement le PANG – renommé France Libre le 18 mars 2026 – pour une livraison prévue en 2038.

Mais la question que la guerre d’Iran pose aux Français n’est pas seulement quantitative. Elle est aussi qualitative. Le France Libre sera doté de trois catapultes électromagnétiques EMALS fournies par General Atomics. Ces catapultes fonctionnent grâce à des aimants permanents – néodyme, dysprosium – dont la Chine contrôle la quasi-totalité de la chaîne d’approvisionnement mondiale, de l’extraction au raffinage. La France acquiert donc une technologie américaine dont le cœur opérationnel dépend d’un pays qui a développé, de façon totalement souveraine, exactement cette même technologie sur son propre porte-avions, le Fujian, mis en service en 2025.

Le France Libre devrait entrer en service en 2038. La Chine maîtrise ses EMALS dès 2025. Treize ans d’écart, sur une technologie dont la France dépendra pour les cinquante prochaines années.

Le problème de la cause finale

Ce qui frappe dans ce tableau: onze porte-avions américains dont quatre disponibles, un France Libre dépendant technologiquement de son adversaire stratégique potentiel, une Europe qui consacre 83% de ses dépenses cloud à des acteurs américains, c’est moins l’incompétence des décideurs que l’absence de ce qu’Aristote nommait la cause finale : une intention explicite, formulée, planifiée sur le long terme.

La Chine a eu cette cause finale. Elle a décidé il y a vingt ans de maîtriser les terres rares, de construire ses propres catapultes, de former ses propres ingénieurs. Elle y est parvenue dans les délais qu’elle s’était fixés.

Les États-Unis ont eu une cause finale navale pendant la Guerre Froide. La dissolution de l’URSS l’a progressivement remplacée par l’improvisation réactive, chaque crise justifiant un déploiement, aucune vision d’ensemble organisant la flotte dans la durée.

La France a des discours sur la souveraineté. Elle a créé, le 26 janvier 2026 – un mois avant le déclenchement de la guerre – un Observatoire de la souveraineté numérique, dont la mission est de mesurer les dépendances. Mesurer, pas réduire. Constater, pas décider.

La leçon navale est une leçon générale

Il faut deux porte-avions, oui. Mais surtout, il faut savoir pourquoi on les construit, contre quelle menace, dans quelle alliance, avec quelle autonomie technologique sur les composants critiques.

Un porte-avions sans cause finale, c’est un cuirassé de l’ère des avions – impressionnant, coûteux, et fondamentalement mal positionné face aux dynamiques qui le rendront progressivement obsolète. La « flotte de moustiques » iranienne : plus de mille vedettes rapides, certaines sans pilote et chargées d’explosifs, maintient depuis le début du conflit deux groupes aéronavals américains statiques devant le détroit d’Ormuz. Ce n’est pas un hasard : l’Iran a précisément construit cette capacité asymétrique en réponse à la supériorité navale américaine, avec une cause finale claire.

La guerre d’Iran de 2026 ne dit pas que les porte-avions sont inutiles. Elle dit que la puissance militaire sans vision stratégique cohérente est une collection d’outils sans main pour les tenir.

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8 responses to “Il faut deux porte-avions, par Jean-Baptiste Auxiètre”

  1. Avatar de écodouble
    écodouble

    Bonne analyse, dixit l’ancien officier de réserve que je fus.

    La situation actuelle de ce que sont les porte-avions révèle la bêtise de nos dirigeants face aux dangers qui nous menacent, en particulier le Réchauffement Climatique.
    En effet, que font les abrutis qui nous gouvernent face à celui-ci ? Ben, ils font des serveurs pour l’IA et les réseaux sociaux, des armes et des guerres, du béton et des pesticides, des bagnoles et du nucléaire, des monnaies virtuelles et du porno… alors qu’il faudrait désormais refaçonner le paysage « néolibéral » de nos campagnes, où il n’y a plus de haies et de vraies forêts mais seulement des sols nus et « chimiqués » ou du béton et du goudron qui font que ça chauffe encore plus ; de plus en plus.

    Une IA est-elle capable de dire le bon sens économique et stratégique ? De façon à ce notre environnement soit un allié pour nous et non un ennemi.
    Manifestement, elle n’en est pas capable. Car elle n’est qu’un instrument de pouvoir ultra-néolibéral, déblatérant de fait de l’ultra-néolibéral. Le serpent qui se mors la queue.

    En effet, l’IA qui ne semble pas pouvoir proposer la seule solution économique qui peut désormais sauver l’Humanité et le Biotope Terre actuel : la Décroissance.
    La Décroissance commençant par la restructuration du paysage, avec des arbres (locaux ! pas des l’eucalyptus), la restauration des sols (fin des pesticides et des gros tracteurs), la restauration des grands cycles (carbone, azote, eau…).
    L’IA ne propose pas cela car elle n’est pas autorisée à piocher dans les études « alternatives ». Elle n’a pour mission – tant qu’il y aura de l’électricité – que de cracher les vérités néolibérales ; qu’elle déballe tristement, avec son style « énumératif » froid et inhumain.

    D’ailleurs, l’IA est-elle capable de suggérer autre chose que l’ultra-néolibèralisme ?

    1. Avatar de Garorock
      Garorock

      Oui elle en est capable à condition de bien lui rentrer dans le lard. In fine, elle a une certaine logique…
      Et après?
      Après rien, si tous ceux qui s’en servent adorent la croissance de leur assurance-vie!
      😎

  2. Avatar de ilicitano
    ilicitano

    Remarques , pour infos , concernant la souveraineté :

    « La France a des discours sur la souveraineté. Elle a créé, le 26 janvier 2026 – un mois avant le déclenchement de la guerre – un Observatoire de la souveraineté numérique, dont la mission est de mesurer les dépendances. Mesurer, pas réduire. Constater, pas décider. »
    (JBA)

    *************
    En France a été créé , en 04/2024, l’AMIAD : l’Agence Ministérielle pour l’Intelligence Artificielle de Défense

    L’AMIAD assure la supervision et la coordination de l’ensemble des projets liés à l’IA de défense au sein du ministère des Armées. Elle conçoit et déploie des solutions d’IA destinées aux forces, qu’elle met en production à grande échelle. Véritable arsenal numérique, elle ne se limite pas à prescrire des orientations technologiques : elle produit, intègre et généralise les capacités d’IA dans tous les domaines militaires. Elle agit ainsi comme levier central d’accélération pour les armées, directions et services.

    Elle accompagne également la transformation data-centrée du ministère, tout en exerçant un rôle d’expert référent dans son domaine.
    L’AMIAD veille à l’intégration de technologies robustes et sûres, en assurant un cadre de fiabilité, de performance et de sécurité pour les systèmes d’IA militaire utilisés dans des contextes opérationnels ou critiques.

    les axes stratégiques de l’AMIAD ?
    L’action de l’AMIAD s’articule autour de plusieurs axes majeurs. Trois grands domaines d’application structurent l’emploi de l’IA de défense :

    * l’IA embarquée dans les systèmes d’armes, les capteurs, la robotique autonome ou le combat collaboratif ;
    * l’IA des opérations, au service de l’analyse d’images, du renseignement, de la cybersécurité et de l’aide à la décision rapide ;
    * l’IA organique, intégrée aux fonctions support telles que les ressources humaines, la santé, les finances ou encore les infrastructures.

    L’objectif est d’unifier ces initiatives, d’en accélérer la montée en puissance et de les inscrire dans une logique de performance collective.

    Parallèlement, l’AMIAD pilote le développement d’infrastructures logicielles et matérielles d’IA de défense, indispensables à une mise en production sûre et souveraine.

    Un supercalculateur classifié, implanté à Suresnes, a été inauguré en septembre 2025 pour répondre aux exigences de traitement des données les plus sensibles.
    Ces investissements sont déterminants pour garantir l’autonomie du ministère dans le traitement de l’information à très haute criticité.

    Ces initiatives s’inscrivent dans une démarche visant à garantir la souveraineté technologique du ministère et à accélérer la diffusion de l’IA dans l’ensemble des champs d’action. Elles traduisent une volonté forte : positionner la France comme un acteur stratégique de l’IA de défense en Europe.

    Il y a deux sites

    * un pôle technique et de direction à Bruz, au sein du site de DGA Maîtrise de l’Information, * un pôle recherche à Palaiseau, sur le campus de l’École polytechnique.

    *********

    300 recrutements prévus en 2026
    400 Cas d’usage IA identifiés
    2 sites : Bruz et Palaiseau

    *********
    sources :
    https://www.defense.gouv.fr/amiad-agence-ia-defense

    https://www.defense.gouv.fr/cnd/actualites/ministre-armees-inaugure-commissariat-au-numerique-defense-cnd-supercalculateur-asgard

    (supercalculateur, situé au sein de la forteresse du Mont-Valérien, appelé ASGARD, le plus puissant de son genre en Europe, dédié aux applications militaires

    1. Avatar de ilicitano
      ilicitano

      Les drones intelligents pour la guerre

      AMIAD et drones intelligents
      L’AMIAD, en collaboration avec l’ENSTA, a créé, ce 18 février 2026, le laboratoire LARIAD pour développer des robots et drones intelligents.
      Ce laboratoire vise à créer des algorithmes d’IA capables de faire coopérer des robots très différents, comme:
      * des drones aériens,
      * des véhicules terrestres autonomes
      * des engins navals.

      Les chercheurs travaillent sur des projets tels que le développement de la première unité robotique de combat utilisant de l’intelligence artificielle, qui pourrait être démontrée l’été prochain.
      L’AMIAD et l’ENSTA partagent des robots, ordinateurs de calcul et espaces de test pour mener ces travaux, en mettant en commun ce qui existe déjà pour aller plus vite et plus loin.

      https://www.usinenouvelle.com/technos-et-innovations/l-instant-tech/ia-de-defense-lamiad-se-rapproche-de-lensta-pour-renforcer-ses-recherches-sur-la-navigation-des-robots-et-des-drones.4VZ7TOSO5JCHXIZX7PKT6ZAUXE.html

      ENSTA : Ecole d’ingénieurs
      L’École Nationale Supérieure de Techniques Avancées,
      2 sites : Palaiseau , Brest

    2. Avatar de Jean-Baptiste AUXIETRE
      Jean-Baptiste AUXIETRE

      Nous sommes dans une souveraineté déclarée mais en ce qui concerne notre porte-avions nous sommes de fait associés aux Britanniques malgré notre discours, et il n’y a qu’avec eux que nous avons au moins un porte-avions disponible. Le hasard et seulement celui-ci à fait qu’à l’instant du déclenchement de la guerre contre l’Iran ce soit le français qui soit disponible avec une probabilité d’environ 50% ! Les Britanniques se retrouvant quand même mais avec un porte-avions putativement disponible mais sans groupe naval et avec des indisponibilités supérieures à celle des navires français, cela restant un tout petit critère d’autosatisfaction mais pas à la hauteur de l’enjeu réel.

  3. Avatar de ilicitano
    ilicitano

    Concernant les porte-avions et les missiles hypersoniques « tueurs » de porte-avions

    https://militarywatchmagazine.com/article/pentagon-war-simulations-china-supercarriers

    Des simulations de guerre du Pentagone montrent comment la Chine pourrait couler les superporte-avions les plus avancés de la marine américaine dans un conflit du détroit de Taïwan.

    Une évaluation de wargame américaine fuitée, connue sous le nom d’Overmatch Brief, a conclu que l’Armée populaire de libération de Chine pourrait couler les nouveaux superporte-avions de classe Gerald Ford de la marine américaine dans un conflit potentiel autour de Taïwan.
    De multiples simulations ont montré que les forces chinoises pouvaient détruire ou neutraliser les nouveaux porte-avions de multiples façons, et le faire avant que la puissance aérienne américaine ne puisse influencer le cours des hostilités.
    L’Armée populaire de libération a été montrée menant des opérations cybernétiques efficaces et des attaques contre-spatiales, complétant l’efficacité de ses salves de missiles pour dégrader les défenses américaines entourant le porte-avions lors de la phase initiale du combat.

    En juillet 2024, la marine américaine et la marine de l’Armée populaire de libération chinoise ont été rapportées par plusieurs sources philippines et américaines comme ayant mené des combats intensifs de guerre électronique en mer de Chine méridionale, avec des engagements de guerre électronique ayant duré douze heures complètes dans le nord des Philippines.
    Les navires de guerre américains « ont fait face à une crise sans précédent — des écrans remplis de parasites et une perte totale des signaux GPS », la flotte se retirant en raison de graves perturbations des capacités de communication et de navigation.
    L’équipement de guerre électronique de la marine américaine a été jugé d’une génération entière en retard par rapport à celui de la Chine, alimentant les critiques au niveau national.
    C’était l’un des nombreux développements qui ont montré un avantage de plus en plus marqué pour les forces chinoises.

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