Goldman Sachs aujourd’hui (III) – Se débarrasser de la camelote : le CDO

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Goldman Sachs aujourd’hui (I) – Résultats financiers du second trimestre 2010

Goldman Sachs aujourd’hui (II) – La dénonciation de la supercherie par Michael Lewis

Une fois connue en février 2007 l’inéluctabilité d’un effondrement total du marché de la titrisation des crédits hypothécaires subprime aux États-Unis, Wall Street mit au point une double stratégie : d’abord se débarrasser de ces produits financiers toxiques, tenter ensuite de se refaire à l’aide de paris biaisés en faveur de la banque (la preuve étant faite que ce n’est pas seulement au casino que ce biais existe !)

Le moyen le plus expéditif pour se débarrasser des produits financiers toxiques adossés à des crédits hypothécaires subprime consistait à les reconditionner à l’échelle industrielle. On utilisa pour cela un instrument de dette appelé le CDO (Collateralized–Debt Obligation). Un CDO rassemble sous un même emballage un ensemble de « tranches » d’ABS (Asset–Backed Securities) qui sont des titres composés chacun d’une collection de quelques milliers de crédits, et en particulier de crédits hypothécaires subprime. Une tranche – l’américain utilise ce terme français, on dit aussi certificat – est, comme le nom l’indique, une découpe du flux financier qui alimente le CDO en différents morceaux caractérisés par un risque de non-remboursement et de paiement anticipé spécifique et par un taux d’intérêt reflétant ce risque ; cette découpe regroupera différemment, par exemple, les versements d’intérêts, les sommes qui correspondent à l’amortissement du principal, les remboursements anticipés, etc. Les émetteurs de CDO, en partenariat avec certains de leurs clients qui parièrent par ailleurs sur la très mauvaise performance de ces titres, s’arrangeaient pour y regrouper les crédits hypothécaires dont la probabilité qu’ils ne seraient jamais remboursés était la plus élevée. Cette sélection négative intentionnelle n’était bien entendu pas signalée aux acheteurs éventuels de ces produits. Un « CDO synthétique » n’est pas une obligation comme un CDO mais un produit dérivé constitué d’un CDS (Credit-default swap) portant sur un CDO, c’est-à-dire, un produit financier dont la valeur est celle de la perte éventuelle subie sur un CDO.

Accusée de fraude dans une plainte déposée en avril par la SEC (Securities & Exchange Commission), le régulateur des marchés financiers américains, Goldman Sachs affirma que cette sélection négative des crédits titrisés ne constituait pas une information pertinente dont il aurait fallu notifier des clients potentiels. La ligne de défense était que la banque se contentait d’intervenir en tant que market maker, « teneur de marché », c’est-à-dire vendant à ceux qui veulent acheter, et achetant à ceux qui veulent vendre, et faisant son bénéfice de la différence des deux prix.

Comme on le sait, l’affaire s’est réglée au début du mois pour Goldman Sachs (Fabrice Tourre, l’executive director nommément accusé, n’est lui pas tiré d’affaire) par une amende se montant à 300 millions de dollars et le versement de 250 millions additionnels en compensation aux deux banques lésées dans l’affaire du CDO synthétique appelé ABACUS 2007-AC1 au centre de l’accusation : Royal Bank of Scotland (pour avoir racheté la banque néerlandaise ABN-AMRO, la véritable victime) et IKB, la première banque à tomber dans la crise des subprimes en Allemagne en juillet 2007.

La somme de 550 millions, la presse l’a immédiatement noté, ne représente pour Goldman Sachs qu’environ une semaine de bénéfices, mais il ne s’agissait pas pour la SEC d’abattre la firme par une amende colossale – si l’on voulait la pénaliser de manière majeure, il aurait été plus simple de lui interdire pour un temps un certain type d’activités – mais, en lui faisant admettre une faute, de donner le feu vert à quiconque voudrait la poursuivre en justice pour des pertes subies du fait d’un produit qu’elle vendait. L’accusation ne portait sans doute que sur ABACUS 2007-AC1 : un CDO synthétique bien précis, mais la reconnaissance par Goldman Sachs dans la publication judiciaire, d’une erreur de sa part, permet que des plaintes soient déposées par des compagnies se considérant lésées dans des cas apparentés, non seulement vis-à-vis de Goldman Sachs elle-même, mais aussi vis-à-vis de tout autre établissement financier qui aurait agi de la même manière dans le même type de contexte.

Qu’il ait fallu la publication du livre de Michael Lewis The Big Short, révélant ces abus, pour que les régulateurs interviennent, souligne à quel point le rapport de force était défavorable à ceux-ci dans la période précédant le début de la crise, soit qu’ils aient choisi de rester silencieux alors que la situation leur était connue, soit qu’ils n’en aient rien su alors que leur fonction était pourtant de surveiller et de contrôler ces activités, activités qu’un essayiste parvenait sans difficulté à se faire expliquer dans tous ses tenants et aboutissants par une dizaine de témoins au moins.

(à suivre…)

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Michael Lewis, The Big Short. Inside the Doomsday Machine, London : Allen Lane, 2010

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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15 réflexions sur « Goldman Sachs aujourd’hui (III) – Se débarrasser de la camelote : le CDO »

  1.  » Le moyen le plus expéditif pour se débarrasser des produits financiers toxiques adossés à des crédits hypothécaires subprime consistait à les reconditionner à l’échelle industrielle.  »

    Le nouveau produit financier était devenu tellement avarié et immangeable pour la clientèle, qu’il nous a fallu alors invoquer à plusieurs un plus grand génie malsain pour nous en sortir les premiers, avec l’aide aussi de nombreux cuistos sans aucun états d’Ames pour mieux les reconditionner de tout urgence en petites barquettes histoire de les rendre plus digestes et présentables à la vente, mais voilà il y a un hic il y a toujours encore de nos jours certains prophètes de malheur qui circulent dans les villes et qui avertissent de nouveau les gens Attention Attention n’allez pas encore acheter et consommer à l’aveugle toutes ces nouvelles choses, car si on le permet aujourd’hui au monde de la finance quand sera-t-il demain pour la nourriture du boire et du manger et des matières premières ?

    Mais Mr comment il n’y a pas eu encore mort d’homme à ce que je sache sur les marchés, non bien sur que non c’est tellement plus difficile à prouver devant un tribunal, encore plus si la justice de ce monde préfère d’abord servir en coulisses les nombreux puissants de ce monde.

    L’argent de la finance ne manifestera hélas ici et ailleurs que de mauvais maîtres de plus sur terre. On se demande parfois quand même si ça n’est pas l’état d’esprit de la mafia russe ou italienne qui dirige peu à peu le monde à distance, ça craint c’est louche, ça sent quand même plus mauvais qu’hier sur les marchés du monde ne disons pas tout alors à nos enfants, laissons les encore rêver un peu à l’école du meilleur des mondes.

    Si l’esclavage n’est pas mauvais, rien n’est mauvais. [Abraham Lincoln]

  2. Tant que le numéraire peut, à tout moment, se retirer dans une position d’attente, il n’y aura aucune chance d’entamer réellement la puissance du capital et de ses représentants!

  3. bonjour,

    on aimerait partager l’optimisme de PJ sur la fessée que GS risque de prendre devant la justice américaine. Mais quel cabinet d’avocats prendra le risque de lancer des actions en justice contre GS? Celui qui le ferait aurait-il la moindre chance de retrouver un autre client ?

  4. @Paul :
    Presque trois ans que je vous lis !
    Quand on a acheté vos livres, lu vos articles, cette chronique ressemble à un rappel en forme de grand coup de pied dans le cul !
    L’institution bancaire a parié sur sa propre faillite, vous soulignez en trois chapitres complémentaires pourquoi les livres d’histoire retiendront le nom de Goldman and Sachs. Et nous, vos lecteurs, on fait quoi devant « ce truc » ? C’était l’acmé du capitalisme souligné d’un coup de plume ?

    -Vivement la suite …

  5. M.Paul Jorion, votre dernier paragraphe est éloquent sur le fait que ce soit Michael Lewis et son livre qui fasse enfin réagir les pouvoirs publics, le pouvoir fédéral US en l’occurence, sur l’opportunité de peut-être réguler un peu les CDO et autres ABS.

    Cela jette quand même le doute, voire la suspicion sur tout le système.
    Avec plusieurs hypothèses à la clé:
    – soit il y a ignorance des régulateurs, donc incompétence
    – soit il y a un silence coupable, du genre on laisse faire mais on ne dit rien
    – soit c’est pire que tout et il y a une collusion pouvoir/banques pour tondre les brebis jusqu’à l’os, et après l’os, on creuse!

    D’autant que selon votre petit billet d’humeur vidéo du vendredi, la nouvelle régulation US ne va pas servir à grand chose.

    Toutefois j’ai une question:
    – si des compagnies financières ou des entreprises qui se sont faites flouées par Goldman Sachs et consors peuvent désormais poursuivre en justice ces derniers, en est-ils de même pour les particuliers, le citoyen lambda ou bien des associations de consommateurs ?
    Des class-action seraient-elles possibles aux USA par exemple?

  6. Présomptueux de croire et de faire croire que Lambda pourrait inquièter GS en justice… La puissance publique reste un adversaire que GS doit (encore) prendre en compte. Lambda eut été mangé depuis la remise du pli de convocation par l’huissier.

  7. Merci, Monsieur Jorion, d’avoir réussi à faire éditer et faire reconnaître la félonie de ces gens par un public connu et reconnu. Car, s’il est possible à chacun d’écrire n’importe quoi, il n’est pas, en revanche, facile d’être écouté et respecté quand on dit la vérité ! Loin de prêcher dans le désert, vous avez réussi. Je vous souhaite de continuer de réussir à mener votre navire à travers les écueils et de rester soutenu par des gens connus et reconnus !

    1. C’est bien ce que je me demande aussi. Soit il y a beaucoup de pigeons (et des gros), soit GS fait malgré cela gagner de l’argent à ses clients.
      Autre possibilité: les clients de GS sont eux-mêmes des escrocs qui ne risquent rien parce qu’ils ne sont que des intermédiaires et le client final (celui qui payera la note) ne sait pas qu’il fait affaire avec GS.

  8. Si j’ai bien compris, titriser pour une banque, c’est mettre ensemble par tranches des créances de différentes natures pour répartir le risque et à l’occasion générer des liquidités.
    Et si j’ai bien compris encore, les CDO sont des tranches de ces tranches
    Si c’est cela – merci de le confirmer – ne sommes nous pas devant une fuite en avant type Ponzi ? On pourrait créer des CDOO, tranches de tranches de tranches ….

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