INTERFÉRENCES, par Michel Leis

Billet invité.

Les mouvements qui agitent le Monde musulman plongent les pays occidentaux dans une grande perplexité, leur position ambiguë dans le conflit syrien n’est que l’un des indices de cet embarras. Pourtant, l’interventionnisme à géométrie variable depuis plusieurs décennies demeure la règle et pose une fois de plus la question compliquée des rapports qu’entretiennent Occident et Monde musulman.

L’idée qui prédomine, c’est celle d’une confrontation déjà ancienne. Au milieu du 8e Siècle se joue en moins de 20 ans et en deux batailles une partie du destin du monde dont les effets sont encore perceptibles aujourd’hui. En 732, un siècle exactement après la mort du Prophète, les armées arabes sont défaites aux environs de Poitiers, marquant la fin de l’expansion vers l’Ouest et le Nord. En 751, à la bataille de Talas [i] s’arrête le chemin vers l’Est du Monde musulman malgré une victoire sans appel des armées arabes sur les armées chinoises. La rapidité de l’expansion initiale illustre la vigueur de la nouvelle foi et son prosélytisme, elle s’appuie sur le sabre, mais aussi sur un réseau de marchands arabes préexistant à cette expansion tout autour de la Méditerranée et le long de la Route de la Soie. La Reconquista, les Croisades et l’expansion turque changent les frontières jusqu’à la bataille de Vienne en 1683 qui fige un temps les contours de ces deux mondes, avant que le déclin de l’Empire ottoman, la décolonisation et l’effondrement de l’Empire soviétique ne mette à nouveau les frontières en mouvement. On aurait tort pourtant de voir dans cette longue période deux mondes unis en confrontation directe. Ces deux mondes sont traversés par des rivalités internes entre États et des schismes religieux (Catholicisme / Protestantisme ou Sunnisme / Chiisme) à l’origine de conflits toujours d’actualité.

Dans cette longue période, l’Occident est loin d’avoir le monopole de la culture et de la modernité. Sous le règne des califes abbassides, le Monde musulman intègre, commente et approfondit les savoirs grec et indien qui retourneront / arriveront en Occident vers le 13e siècle. L’attitude de l’Empire ottoman vis-à-vis des autres religions et minorités avec son organisation en millet est beaucoup plus tolérante que celle qui se pratique à la même époque en Occident. L’administration ottomane de l’âge d’or (16e siècle) est en grande partie fondée sur une méritocratie. Elle est centralisée et très moderne pour son époque, même si elle comporte de nombreux paradoxes : elle repose en partie sur la conversion forcée des janissaires et un statut d’esclave qui n’empêche ni les promotions, ni les honneurs.

Souvent abordées comme un choc de civilisation, j’aimerais envisager un instant ces relations sous l’angle des interférences entre deux normes sociales devenues divergentes après près de 1000 ans d’un fonctionnement parallèle. Cette norme sociale dominante, c’est celle où la religion, le pouvoir et la peur se combinent pour construire la cohésion sociale. Dans un univers marqué par la lutte pour la survie, la religion et les rituels qui l’accompagnent rythment le quotidien de manière rassurante. Elle apporte un message d’acceptation et de consolation s’opposant aux peurs multiples. Le pouvoir de par ses fonctions régaliennes devrait assurer la sécurité des individus, mais cette longue période voit surtout un exercice du pouvoir absolu au service exclusif d’une poignée d’individus. L’état de servage (de jure ou de facto) dans lequel se trouve une majorité de la population n’est supportable que par le secours de la religion, la boucle est bouclée. Au 8e siècle, ce mode de régulation est largement dominant en Occident. La nouvelle religion tend à réaliser une symbiose entre pouvoir politique et religieux à un point qui ne sera jamais atteint en Occident. Le calife, successeur du prophète Mahomet, revendique le pouvoir temporel sur les musulmans, même si l’étendue de ce pouvoir et les problèmes de successions restent récurrents pendant des siècles. La Charia, très précise dans la description des fautes, des litiges ainsi que dans la manière de les réparer se revendique source de la loi, le doute est peu présent dans une religion qui met beaucoup l’accent sur la soumission, facilitant ainsi l’exercice d’un pouvoir absolu. On peut parler d’un Islam politique qui parachève la norme sociale traditionnelle.

Le décalage se crée lorsqu’apparaît une nouvelle norme sociale en Europe, à partir de la double révolution industrielle et politique de la fin du 18e siècle. Les mouvements de fonds qui préparent ces changements sont déjà anciens : des villes où un proto-capitalisme se développe, des lieux de pensée en marge du pouvoir central. À partir de la double révolution se développe la norme de progrès : d’un côté une aspiration sociale fondée sur une rupture avec l’ordre ancien, de l’autre l’idée d’une continuité sociale dans laquelle on peut se mouvoir et améliorer sa position, ou au moins son confort matériel. Un rapport différent au pouvoir et à l’économie s’établit. La répartition inégalitaire ne va plus de soi et quand elle existe, elle doit fabriquer son consentement (ce qui n’empêche pas son existence), que ce soit au travers d’élections, en instituant une forme de mobilité sociale, ou en partageant quelques miettes du bien-être matériel.

L’ambiguïté de la norme de progrès en Occident, c’est qu’elle va donner un regain de vigueur à la colonisation et donner de nouvelles justifications à l’entreprise de pillage systématique des ressources naturelles. À l’évangélisation des populations se substitue la « mission civilisatrice » de l’Occident apportant aux peuples colonisés les vertus du progrès. Beau discours qui recouvre le plus souvent une violence qui n’a pas toujours été reconnue par les pays occidentaux et la décolonisation n’aura que trop rarement suscité une réflexion sur ce passé peu glorieux.

Notre représentation, sinon notre pratique est hantée par une vision continue du monde, de la société et de l’histoire. L’Occident se perçoit comme au centre tandis que les images des événements lointains ne refléteraient qu’une continuité inachevée. Malgré les nombreux accidents de parcours, une convergence généralisée vers un futur à « l’Occidentale » reste la représentation dominante. C’est un prisme qui tend à déformer la perception et l’analyse que nous faisons du flot d’images qui nous parviennent, donnant des points de repère aussi nombreux qu’erronés. Implicitement, cette vision du monde suppose un alignement des normes sociales. Il est donc demandé au Monde musulman de s’inscrire directement dans une logique qui aura quand même pris plusieurs siècles pour s’établir en Occident. Entre la double révolution de la fin du 18e siècle et l’apogée de la norme de progrès au milieu des Trente Glorieuses, on parle d’un laps de temps supérieur à un siècle et demi. Si l’on rajoute les changements en profondeur de la société européenne, il faut remonter aux travaux des Encyclopédistes et à cette longue période de maturation décrite par Braudel dans son ouvrage majeur : « Civilisation Matérielle, Economie et Capitalisme XVe XVIIIe Siècle », on parle alors d’un horizon de 5 siècles.

Cette nouvelle norme sociale ne s’est pas étendue « naturellement » au Monde musulman. Si les biens de consommation se sont largement introduits dans ce monde en devenir, ils n’ont pas pour autant déclenché une remise en cause généralisée de la régulation sociale. Je me risquerais pour ma part à une hypothèse. En Occident le développement de la consommation est consubstantiel à la remise en cause du mode de régulation antérieur : les biens manufacturés sont indissociables d’un mode de production qui a profondément changé le paysage social. De plus, l’institution catholique s’est souvent opposée à la science, à la diffusion des savoirs, et par là-même au progrès technique créant une opposition entre matérialisme et spiritualité. Avec une organisation moins institutionnalisée, si cette opposition a existé dans la religion musulmane, elle est moins visible et ne marque pas l’inconscient collectif. Dans le Monde musulman, les biens manufacturés sont souvent exogènes et n’ont pas fondamentalement changé le paysage social.

On est dans le domaine de l’interférence. Compte tenu de la distance et des nombreuses barrières naturelles, celles-ci devraient être limitées à un bruit de fond, mais il se trouve que par un caprice de la géologie, la ligne de partage entre ces deux mondes recouvre en partie celle des ressources naturelles indispensables aux économies développées. La sécurisation des ressources qui a succédé au contrôle direct de l’époque coloniale ne se fait pas sans contradiction. Défense de régimes rétrogrades à certains endroits, volonté d’imposer une démocratie ailleurs, la présence occidentale se fait forte, multipliant les points de contact des cultures avec ces inévitables frictions. D’autres points de contact existent. Une fraction de la population vivant dans le Monde musulman se réfère plus ou moins implicitement aux normes collectives occidentales. À l’opposé, une immigration pas toujours choisie se trouve confrontée directement à cette même normalisation occidentale tout en se référant dans sa culture, sinon dans sa pratique à une autre norme sociale. Enfin, les moyens de communication permettent une accession généralisée à des discours construits sur des référentiels différents. Dans cette situation d’exposition étendue, la norme sociale dominante du Monde musulman est remise en cause. Les soubresauts que l’on observe me semblent exprimer avant toute chose un conflit interne, dont les batailles se déroulent parfois à domicile, parfois à l’extérieur. L’Occident ne peut se dédouaner de ce conflit, il en est partie prenante, ne serait-ce que par sa vision particulière du sens de l’histoire et son interventionnisme récurrent.

On peut discerner trois situations bien différentes : l’exception turque, un groupe de pays qui, lors du déclin de l’Empire ottoman ou la décolonisation, se sont construits sur une normalisation traditionnelle mêlant pouvoir et religion et enfin ceux qui ont tenté de basculer du côté de la norme de progrès.

L’exception turque, c’est l’établissement d’un pouvoir laïc qui veut imposer un bond en avant à partir de l’accession au pouvoir d’Atatürk en 1923. Par certains côtés, la politique menée n’est pas sans rappeler l’ère Meiji au Japon et sa transformation rapide d’un pays encore archaïque en grande puissance. Avec quelques grandes villes, un début d’industrialisation, une élite multiculturelle largement ouverte sur les influences extérieures, une minorité musulmane alévis largement plus libérale que les courants traditionnels de l’Islam et enfin une histoire dont la modernité n’est pas absente, la Turquie remplit toutes les conditions pour suivre le même cheminement que l’Occident. Pourtant sa mutation est encore loin d’être achevée. Près de 30% de la population active vit encore de l’agriculture, une grande partie de l’immigration dans les villes est récente, elle mélange rapidement une société traditionnelle et un monde en pleine mutation. La percée de l’AKP illustre un paradoxe : ce parti plutôt libéral sur le plan économique encourage le progrès technique et le développement de la consommation dans le cadre de plus en plus strict d’un pouvoir qui veut imposer le retour de la religion comme norme sociale, le tout s’appuyant sur un nationalisme soigneusement entretenu. À certains égards, malgré des points de départ très différents, cette politique converge tout doucement avec la politique iranienne, le rival de longue date le Monde musulman. Le choix imposé d’une norme sociale traditionnelle passe mal. Une partie de la population a un mode de vie comparable en de nombreux points au mode de vie occidental : éducation, organisation du travail, accès aux médias, consommation et même parfois revenus, il n’est pas étonnant que ses aspirations soient similaires. Pourtant, au moment des élections, l’AKP pourra compter sur une structure somme toute très traditionnelle du pays profond.

Le deuxième groupe, celui des pays restés dans la régulation traditionnelle n’a pourtant pas échappé à l’influence occidentale. En particulier, dans les pays bénéficiant de la rente pétrolière, une avalanche de biens de consommation a envahi la société. En toute logique, le monde occidental est venu poser ses boutiques au plus proche du consommateur, en plus de surveiller le flux régulier du pétrole. Ces régimes ont confiné l’occidentalisation qui aurait pu résulter du développement économique. Pour ce faire, ils ont confié l’exploitation d’une grande partie des infrastructures économiques à des immigrés dont les origines comme les rémunérations varient en fonction des emplois proposés, ceux qui sont en bas de l’échelle vivant dans un état de quasi-servage. Dans certains de ces pays, ce sont des minorités (chiites ou sunnites suivant les cas) qui assurent ces tâches. Cette absence de contamination n’est pourtant pas exempte d’une lente remise en cause. Derrière les portes fermées, le contact avec d’autres formes de relation à l’autorité s’insinue, ne serait-ce que dans les médias. Mais la remise en cause des formes d’exercice du pouvoir n’est pas pour demain. La religion se marie parfaitement avec des pouvoirs autocratiques pour pérenniser l’ordre établi.

Les pays qui ont opéré le choix du progrès à tout prix lors de la décolonisation se sont souvent tournés vers le bloc des non-alignés [ii] qui incarnait alors une voie « sociale » vers le progrès, largement soutenue par le bloc de l’Est avant qu’il ne s’effondre à son tour. Cette tentative de passage à marche forcée vers la modernité dans des pays peu préparés à cette mutation a vite tourné à l’établissement de régimes autocratiques où la seule garantie de maintien au pouvoir repose sur la coercition et le soutien de l’armée, tandis que le pays profond se tourne vers une religion coupée du pouvoir et qui proclame l’illégitimité de ce dernier. C’est dans ces pays que se sont jouées une grande partie des révoltes du Printemps arabe, mariage de la carpe et du lapin. D’un côté, une frange de la population aspirant au retour d’une démocratie perdue dans la marche vers le progrès, de l’autre un nombre importante d’individus n’ayant aucun espoir de voir leur situation s’améliorer rapidement, pour qui cette modernité est une menace sur un quotidien rassurant qui risque de ne pas y survivre. L’Occident et la libération des mœurs, le changement du statut de la femme, la laïcisation forcée, la place accordée aux minorités homosexuelles sont vécues comme des agressions fortes. C’est un schéma ancien, et la révolution iranienne est la matrice des Printemps arabes, de la querelle des anciens contre les modernes [iii]. Dans une structure sociale qui reste encore largement rurale et traditionnelle, que ce soient les anciens qui aient triomphé ne devrait pas être une surprise. La plus-value de pouvoir appartient aujourd’hui à une élite religieuse ou proche des religieux, détentrice de la vérité, qu’elle croie ou non dans les discours qu’elle professe. La consommation y est autorisée dans le cadre strict du pouvoir traditionnel. La possible arrivée au pouvoir d’un modéré en Iran se fait d’abord sur des préoccupations économiques, elle me semble relever de cette convergence avec la Turquie et de l’émergence d’un nouvel ordre religio-libéral. Dans ce nouvel ordre, le progrès et la consommation sont encouragés mais mis hors-jeu dans la fabrication du consentement. C’est la combinaison du pouvoir et d’un dogme issue d’une « vérité révélée » qui impose ce consentement et empêche la remise en cause du pouvoir.

À l’issue de cette longue analyse ne reste qu’un sentiment de profond malaise. Les dirigeants que l’Occident vouent aux gémonies en raison de leurs exactions ont été en leur temps les gardiens d’une laïcisation de la société, ils ont porté quelque temps la marche vers le progrès, le tout payé au prix fort de régimes autocratiques, népotiques et corrompus. Le soutien apporté aux divers soulèvements et Printemps arabes ne peut pas faire le tri entre la carpe « traditionnelle » et le lapin « moderne ». Compte tenu de la structure sociale de tous ces pays, il est probable que la forme parfois la plus traditionnaliste a encore de beaux jours devant elle. De plus, si l’on dépasse le cadre du Monde musulman, on s’aperçoit qu’un nombre croissant de pays sont en train de progresser dans la voie du bien-être matériel sans apporter aucune des valeurs éthique, démocratique et sociale qui nous sont chères. Le dogme qui ne peut être remis en cause pouvant prendre des formes diverses : culte de la personnalité, vérité du parti, religion.

En son temps, « l’Encyclopédie » avait éclairé la voie, donné naissance au Siècle des Lumières. Il est d’autant plus difficile aux Occidentaux d’intervenir dans les tensions qui se font jour dans ces pays, que cela revient à imposer une norme sociale qui est en train de s’effondrer progressivement en Europe, remplacée elle aussi par la soumission au dogme, le dogme libéral. Et si le meilleur service que nous pouvions rendre à ces mondes en devenir était de rouvrir de nouvelles voies en matière d’éthique, de relations sociales, de démocratie et d’économie ?


[i] À la frontière de l’actuel Kirghizstan et du Kazakhstan

[ii] Ce n’est pas le cas de tous, l’Iran est longtemps resté une chasse gardée de l’Occident

[iii] Au sens de la norme sociale.

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