Petite chronique des siècles de plomb : France, élections municipales, 2014, par Jacques Seignan

Billet invité.

De la Patagonie à la Sibérie, de la Californie à la Somalie, dans le monde entier, tout était suspendu à la décision que prendrait le deuxième Président socialiste, élu par la patrie des Droits de l’Homme et le pays de la Révolution de 1789 – et, en 2014, c’était une nation très riche, 5ème puissance mondiale par son PIB.

La situation était grave. Les forces obscures montaient. Le désarroi frappait tous les Français : il devenait terriblement difficile pour les jeunes de trouver du travail ou pour les vieux d’en retrouver ; pour tous, l’avenir s’assombrissait. Nul, à part quelques-uns dans leurs univers protégés – qui donnaient heureusement du travail aux artisanats de luxe ou à des agences de voyages spéciales (1) –, n’était à l’abri. Les inégalités augmentaient inexorablement. En un mot, l’activité économique était atone et risquait de s’enfoncer davantage par l’euthanasie programmée du consommateur, conséquence d’une politique d’austérité inflexible – toutefois après en avoir acceptée les règles dogmatiques et ineptes, il était question de marchander des délais. De plus la société souffrait devant un niveau de corruption jamais atteint avec l’impunité arrogante des coupables. Un voleur de scooter était rapidement emprisonné ; un fraudeur du fisc, un politicien véreux, un banquier escroc ou un concussionnaire voyaient leur jugement final indéfiniment reporté et les peines encourues étaient faibles. En conséquence de tous ces dysfonctionnements intolérables, le fameux « peuple de gauche » avait fait une grève massive aux élections municipales ; il s’était comme volatilisé. Les résultats furent catastrophiques y compris pour des mairies de gauche sortantes qui avaient pourtant fait un travail honnête.

Le coprince d’Andorre et ses conseillers firent alors un effort prodigieux et trouvèrent la Solution : un nouveau Premier ministre (2) et un remaniement , avec quelques changements ministériels. Le peuple avait disjoncté ; il fallait changer le fusible. « J’ai entendu votre message, parce qu’il est clair » avait déclaré la voix élyséenne.

La joie fut immense, bien au-delà du peuple de gauche. Enfin la crise allait commencer à être résolue en France ! Les gens sortaient dans la rue et s’embrassaient en se congratulant. Dans le Monde entier il y eut aussi de l’allégresse et de l’admiration devant cette décision historique. La France à nouveau montrait la voie. Sauf aux États-Unis qui n’avaient pas de Premier ministre et ne pouvaient donc choisir cette stratégie – ça entraîna comme d’habitude un peu de jalousie de leur part et du coup leurs médias ignorèrent le nom du nouveau Premier ministre français.

Le gouvernement était nouveau mais qu’en serait-il de la politique économique ? Un élément de réponse était donné avec franchise : « ce sont les entreprises qui créent les emplois et nous devons tout faire pour qu’elles y parviennent » donc « on garderait le cap » (3) et la ponction de 50 milliards d’euros serait bien maintenue avec courage par le nouveau gouvernement, mais accompagnée d’un nouveau pacte – démontrant une grande créativité pour les pactes : de confiance, de responsabilité, de solidarité ! Quelques milliards seraient ainsi saupoudrés comme une petite compensation pour les plus modestes. Ce fut une invention innovante des « socialistes » européens : des diminutions d’impôts avec des réductions des dépenses publiques ce qui impliquait celles des prestations sociales ; en apparence un jeu à somme nulle, mais où disparaissait l’Etat-providence, car la redistribution par des impôts fortement progressifs et de meilleurs salaires était impensable ou inexcusable : du pur gauchisme à la Roosevelt ! Cependant cette fois-ci un message vraiment efficace fut jugé nécessaire puisqu’il est ingrat d’expliquer aux citoyens qu’il leur faut faire des efforts dans leur propre intérêt. Ils étaient souvent bien trop occupés à de mesquines activités comme de « joindre les deux bouts », « finir le mois », « trouver un petit boulot pour survivre », sans vouloir partager le fardeau de leurs gouvernants qui se sacrifiaient avec abnégation pour la place de la France dans la compétition mondiale ; les meilleurs des dirigeants, pour ces services rendus, pouvaient obtenir des postes prestigieux, qui au FMI, qui à la Commission européenne, qui à l’OMC. En un mot, les citoyens ordinaires étaient vraiment terre-à-terre et bornés. Des explications, de la pédagogie, voilà ce qui avait manqué !

Enfin, une politique qui faisait gagner ceux qui avaient déjà copieusement gagné, ne devait pas changer : ç’aurait été alors un reniement !

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(1) – Soyons primaires dans les contrastes : « Luxe et démesure : les voyages ‘no limit’ des ultra-riches »

(2) – S’il avait réussi à concrétiser sa proposition de changer le nom du Parti Socialiste en abandonnant le qualificatif «socialiste» il aurait eu droit à la reconnaissance éternelle de tous ceux qui, archaïques, persistent à associer « socialiste » aux valeurs de générosité, au progrès social et à de grands noms comme Jean Jaurès ou Léon Blum.

(3) – M. Sapin appelle, entre les deux tours des municipales, à garder le cap : « Le ministre du Travail Michel Sapin a réagi à la forte hausse des chiffres du chômage en février, ce jeudi matin sur RMC-BFMTV. « Les chiffres du chômage de février ne sont pas bons », « ils sont mauvais » et « vont dans la mauvaise direction« , a-t-il admis. (…) Le ministre ne voit qu’une réponse à la situation : « maintenir le cap« , en particulier sur le pacte de responsabilité. « Nous n’allons pas changer de direction », a-t-il insisté. « Il faut redonner de la compétitivité aux entreprises pour leur permettre de créer des emplois et de faire baisser le chômage ». Vous avez bien lu : ça va dans la mauvaise direction [et donc] il faut maintenir le cap. Sa formule resta dans les livres d’Histoire !

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