Une route s’ouvre avec Benoît Hamon, par Pierre-Yves Dambrine

Billet invité.

De mémoire d’homme d’un demi-siècle que je suis, cette campagne présidentielle est inédite, époustouflante. Le petit train-train des campagnes présidentielles de la Cinquième République avec ses candidats attendus, vendus, surcotés, a laissé la place depuis plusieurs mois au rythme toujours plus rapide d’une partie de jeu de quilles dont personne ne peut vraiment prévoir l’issue. Dans le chaos politique qui s’est installé tout semble désormais possible. Le temps béni des éditorialistes brodant tranquillement jour après jour autour des faits et gestes insignifiants des protagonistes de la présidentielle est révolu. C’est tout le paysage politique du pays qui a été chamboulé. Après l’échappée pas restée longtemps solitaire d’un Macron en rupture de ban, ce fut la primaire de la droite fin novembre qui a vu Sarkozy et Juppé battus par le chevalier sans peur et sans reproche, que dis-je, le père la morale Fillon sur un programme qui se voulait de la plus extrême rigueur, avec pour cibles les assistés qui se comptaient pour lui par millions et qui nous coûtaient des milliards. Puis après l’article déflagrateur du Canard Enchaîné, ce même Fillon rattrapé par le scandale de ses propres assistés : le candidat perdu par là où il a prêché. Simple accident de parcours pourront penser les plus optimistes à droite, mais pas seulement. Comme l’a titré pertinemment Mediapart, il s’agit d’un véritable accident industriel. S’il ne concernait que Fillon, il n’y aurait là rien de grave, après tout il existe un personnel politique suffisamment pléthorique et intéressé par le poste suprême chez Les Républicains pour trouver dare dare le remplaçant ad hoc.

C’est très embêtant d’abord pour la droite parce que c’est tout le discours sur l’austérité qui est mis à mal quand est révélé avec cette ampleur et si soudainement, l’envers d’un décor surfait. Et ensuite parce que cela arrive pile poil au moment où un homme quasi inconnu du grand public, tout au moins ne bénéficiant d’aucune véritable notoriété, un certain Benoît Hamon, réalise après une primaire de gauche éclair, c’est à dire en une semaine, l’exploit de battre l’ex premier ministre auto désigné candidat naturel de la gauche à la place du président vaquant. Entres parenthèses, cette notion de candidat naturel, rabâchée ad nauseam de campagne en campagne présidentielle, observons-le, plus personne ne l’évoque, ne l’invoque dans quelque parti que ce soit, parce que plus rien ne va de soi, parce que le pouvoir et les partis ne tiennent plus grand-chose.

C’est très embêtant disais-je donc, parce que cet homme, Benoît Hamon, sur lequel je n’aurais personnellement jamais parié un kopek, pour tout dire je le trouvais même assez insipide, s’est révélé être celui par lequel la gauche de gouvernement est parvenue à se donner une nouvelle voix et, plus décisif encore, une nouvelle voie, pour une gauche authentiquement socialiste. Souvenons-nous de l’état de quasi mort clinique dans lequel se trouvait le parti socialiste incapable qu’il était de se remettre en question, élection après élection, congrès après congrès. Cette fois, en introduisant dans la campagne le thème nouveau du revenu universel, Hamon a trouvé l’élément fédérateur qui fait pendant au discours lancinant et mortifère de la droite, sans oublier bien sûr la gauche de droite qui était aux manettes au gouvernement et dans le parti. Ce revenu universel est à certains égards une fausse bonne idée comme l’a bien analysé Paul Jorion, mais en l’occurrence ce n’était pas vraiment un problème, car ce qui importait avant tout était de dégager un nouvel espace politique, idéel, utopique même, dans le sens de l’invention d’un nouveau possible susceptible de mobiliser à nouveau le peuple de gauche, de quoi lui donner envie d’aller voter. Or la proposition du revenu universel implique que soient dissociés revenu et travail, et c’était cela l’essentiel du message de Benoît Hamon. Cette dissociation ouvre la perspective réjouissante d’une économie sociale et solidaire où le travail humain n’apparaît plus comme un coût, où donc il y a un salaire avec son prix qui se détermine sur un marché concurrentiel. De l’économie centrée sur la valeur des marchandises et le travail chronométré, nous passons à une économie axée sur le partage du travail et du temps de vie. Il n’y a plus alors beaucoup d’effort intellectuel à faire pour comprendre que la prochaine étape obligée est la gratuité : si le travail et la vie humaine sont partagés alors chacun peut et doit avoir droit à l’indispensable ; se bien loger, se bien nourrir, se bien vêtir, la santé, l’étude, se transporter. Hamon était en quelque sorte le chaînon manquant pour que la gauche de gouvernement accomplisse sa mue.

Benoît Hamon, outre son calme, a un indéniable talent de pédagogue, il l’a montré d’abord lors l’Émission politique le 8 décembre dernier, puis dans le deuxième débat de la primaire de la gauche face à un Valls qui semblait avoir été comme fossilisé sur place tant son discours sur la compétitivité semblait décalé à côté de celui de son interlocuteur. Ce d’autant plus que Benoît Hamon avait couplé, organiquement, la question sociale à celle de l’écologie. Il ne s’agirait plus de faire un peu d’écologie après avoir produit des richesses, mais de faire du respect de l’environnement le préalable à toute économie qui se respecte dans un monde où les ressources disponibles s’épuisent. Dans le camp qui est le sien, Hamon, reconnaissons lui au moins ce mérite, a amorcé une petite révolution conceptuelle qu’il lui faudra bien sûr transformer, mais qui en soi est déjà extrêmement significative et prometteuse. Qui en effet avant lui, en prime time, a pu et su évoquer dans un même élan avec autant de conviction et de précision la disparition du travail occasionnée par la robotisation et l’impérieuse nécessité d’opérer la transition écologique ? Monsieur Jadot, candidat écologiste officiel d’EELV l’a d’ailleurs félicité, si bien que plus rien ou presque ne distingue le candidat écologiste du candidat socialiste, si ce n’est l’étiquette politique.

Fort bien, mais surgit aussitôt la question qui fâche certains d’entre nous : quid du parti socialiste ?! N’est-ce pas l’origine de tous nos maux ? N’est-ce pas lui qui nous a mis dans la mouise et nous y replongera si un candidat socialiste accède au pouvoir ? À ceux-là il me semble qu’il faut leur répondre que dans la configuration actuelle du paysage politique, comme je l’ai déjà dit plus haut, il n’y plus de parti en capacité de maîtriser quoi que ce soit. Désormais ce sont les idées, portées par les affects politiques, qui mènent le jeu. Autant dire que la politique marketing et des manœuvres d’appareil y ont perdu beaucoup de leur efficacité. Ce qui compte ce n’est donc pas le PS, mais les forces de gauche présentes dans un peuple de gauche qui lui n’a jamais cessé d’exister et que M. Hamon peut convaincre et emporter avec lui, au delà des électeurs du PS, puisqu’il faudra rassembler pour donner la victoire à la gauche aux présidentielles.

Le PS, « on s’en fout » : il n’y a plus que des électrons libres. Si la dynamique est là, Hamon sera donc maître du jeu. Le PS se recomposera autour de lui en union avec les électeurs écologistes et autres partisans ou sympathisants de plus en plus sceptiques devant un Mélenchon clivant et jaloux de ses prérogatives. D’aucuns voient dans sa Constituante une manière de mettre fin à la corruption du corps politique. Peut-être, mais la priorité des priorités n’est pas là et surtout il est très loin d’être évident que ce soit le prérequis pour tout changement réel de politique. La priorité est d’abord de battre la droite et tout ce qui ressemble à la droite ou ce qui se dit ni de gauche ni de droite, ce qui revient au même. Il faut donc procéder par étapes. Cela signifie qu’il faut mettre toutes les chances de notre côté pour gagner les présidentielles avant de penser à ce que la gauche fera effectivement, y compris éventuellement Constituante, même si selon moi l’objectif ce n’est pas la Constituante — ce qui n’est qu’un moyen, les quelques mesures essentielles et urgentes à prendre pour changer de cap économique financier et environnemental. Et là je vois pas comment on pourrait y arriver en misant sur Mélenchon. Hamon pourrait nous décevoir mais je préfère être un peu déçu par un président Hamon au pouvoir, que pas déçu du tout parce que la gauche aura perdu les élections présidentielles. Parce qu’on aura cru que le ‘dégagisme’ de Mélenchon était le préalable nécessaire et suffisant, alors que la priorités des priorités est maintenant de rassembler. Dans sa dernière vidéo, Mélenchon en sommant Hamon de rompre les amarres avec ses camarades du PS qui ont voté la loi sur le travail, pratique une politique de la terre brûlée. Ce type de démarche ne mène à rien car ce faisant Mélenchon ramène l’enjeu de l’élection sur le terrain circonscrit d’une logique d’appareil dont il prétendait pourtant nous sortir avec sa Constituante. Un comble.

Reste Macron, qui a su créer une bonne dynamique profitant du vide politique laissé par une gauche à la dérive, mais avec un défaut rédhibitoire à son actif qui est qu’il part avec un programme qui ressemble furieusement, en plus poussé, à celui que MM. Hollande et Valls ont appliqué. Il s’agit en réalité d’une copie améliorée de son propre ‘logiciel’ puisqu’il fut longtemps l’éminence grise du président. Un programme qui réalise l’exploit de mettre dans la rue des centaines de milliers de Français pendant des mois. Du Hollande et du Valls économiquement décomplexé, dans les clous de l’Europe ultralibérale, avec la bénédiction d’Alain Minc, cet économiste qui se croit de gauche, qui avait théorisé il y a bien des années en une du Monde la nécessité de substituer l’équité à l’égalité, soit à une époque où la vague néo-libérale était encore loin d’avoir fait tous ses dégâts. Un vieux programme donc, nocif, que pourra ringardiser Monsieur Hamon avec le nouveau paradigme dont il est porteur, et qu’il amènera dans ses bagages, souhaitons-le lui, souhaitons-le nous, jusqu’à l’Élysée.

Quant aux électeurs potentiels de Marine Le Pen, je ne vois pas pourquoi ils seraient voués à lui rester fidèles éternellement. Le moment venu, ils sauront, faisons-en le pari, au moins pour une part non négligeable d’entre eux, où se trouve l’horizon un peu dégagé qui leur offrira de meilleures perspectives, cela dans un contexte européen, international très instable, c’est le moins que l’on puisse dire. Il n’est pas certain que l’aventurisme de Monsieur Trump leur inspire particulièrement l’envie de faire une expérience similaire à domicile.

Rien donc d’insurmontable pour la gauche, pour Benoît Hamon, qui peut tracer sa voie dans la période particulière que nous vivons actuellement. En n’oubliant pas de remercier au passage Monsieur François Fillon qui bien malgré lui a opportunément rappelé aux Français les bienfaits de l’État-providence quand il nous annonçait vouloir toucher à la Sécu. Oui, un autre monde est possible et monsieur Hamon pourrait bien être celui par lequel vient l’amorce d’une transition pour le nouveau monde viable et désirable que nous espérons tous. Ne plus théoriser la défaite. Tenter quelque chose, au moins.

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