Pourquoi je suis un optimiste : le transhumanisme et moi, le 25 juin 2018 – Retranscription

Retranscription de Pourquoi je suis un optimiste : le transhumanisme et moi. Merci à Nicolas Bole !

Bonjour nous sommes le lundi 25 juin 2018 et ce que je voudrais faire c’est un bilan : un bilan du colloque international consacré au transhumanisme qui a eu lieu du 20 au 22, la semaine dernière, à l’Université catholique de Lille. Colloque dans lequel j’étais fort impliqué, je vous l’ai déjà dit : j’ai présidé différentes sessions, j’ai été une des personnes qui est intervenue en session plénière dans un dialogue avec un débat, une disputatio avec le philosophe allemand Stefan Lorenz Sorgner.

J’en ai déjà parlé, je ne reviens pas là-dessus. Je voudrais parler du colloque dans son ensemble et en tirer quelques leçons par rapport à mon propre engagement sur ce type de questions.

Alors que dire de ce colloque ? Moi ça m’a fait très plaisir, j’ai entendu de très bonnes communications, j’ai entendu des conversations dans les couloirs [P.J. « corridors », c’est de l’anglais !] et avant/après qui était très intéressant. Voilà on est allé sur les questions de fond.

Il y a une personne que je regrette qu’elle n’ait pas été là, c’est la personne qui a réfléchi, je dirais le mieux en ce moment, sur ces questions voilà c’est M. Gilbert Hottois et ça c’est un nouveau livre et je vous en recommande la lecture. Ca s’appelle Philosophies et idéologies trans/posthumanistes.

Ce monsieur Hottois est une personne qui joue un rôle important dans ces questions parce que je dirais que c’est peut-être le meilleur penseur actuel du transhumanisme. Il a un peu tendance, mais comme nous tous !, à confondre ce qu’il pense personnellement avec le transhumanisme mais du coup il donne à ce transhumanisme qui pourrait être considéré comme un discours partant un peu dans toutes les directions, il lui donne au contraire de la substance, il lui donne un fondement, des fondations plutôt, dans la philosophie qui nous vient de nos ancêtres et il situe ça avec une énorme précision très très très bien.

Mais du coup il en fait un discours militant en faveur manifestement du transhumanisme comme une autre version, une version récente de l’humanisme ancien, quelque chose de remis à neuf. C’est un petit peu comme ce que je dis moi-même : je ne suis pas dans l’anti-humanisme, dans le posthumanisme, même dans le transhumanisme nécessairement : je suis dans l’humanisme remis au goût du jour, remis à neuf, requinqué, refurbished comme on dit en anglais (comment est-ce qu’on appelle ça ? Je ne sais plus ça n’a pas d’importance [P.J. « ravalé »]) une philosophie qui correspond à notre époque.

Et là je vais connecter ça tout de suite à autre chose. Je vais vous montrer : il y a deux livres, vous les connaissez ! Il y en a un qui s’appelle Le dernier qui s’en va éteint la lumière » et puis l’autre qui s’appelle Défense et illustration du genre humain. Celui-ci date de 2016, il y a deux ans, et celui-là date de maintenant et est sorti le mois dernier au mois de mai.

Alors pourquoi je vous les montre ? Parce que celui-ci c’est un essai sur l’extinction de l’humanité et tout le monde m’a dit : « Paradoxalement, c’est un livre optimiste ! ». Pourquoi paradoxalement ? Parce que c’est un livre qui dit : « Bon, l’extinction va venir si on ne bouge pas. Si on fait rien, ça va venir nécessairement ». J’allais même plus loin : j’ai appelé ce livre une consolation, en disant : « Nous nous sommes réconciliés avec cette idée de l’extinction de l’humanité et nous sommes en train d’en faire le deuil ! ». Et là il y a pas mal de gens qui l’ont lu et qui m’ont dit : « Non, non ! Non ! Oui : vous lancez une alerte mais il y a tellement d’éléments positifs que, voilà, moi ça m’a mis de bonne humeur ! En fait j’avais un peu des appréhensions avant de lire ce livre et puis ça m’a mis de bonne humeur ! ».

Et alors le contraste c’est celui-là : moi je l’ai écrit comme un livre optimiste en disant : « Voilà, nous sommes un genre humain, nous sommes des gens extraordinaires, nous avons fait des choses qui n’existent nulle part ailleurs probablement dans l’univers (en tout cas nous n’avons pas la preuve : on a déjà bien regardé autour de nous). Personne n’a été capable comme ça de prolonger son espèce animale, de la prolonger en des réalisations technologiques extraordinaires ! ».

Alors comme nous sommes un petit peu, comment dire ? faiblards sur le plan moral, bien entendu ces technologies nous les utilisons aussi pour nous détruire, pour nous faire beaucoup de mal, etc.

Mais ça, je ne crois pas qu’on pourra se changer beaucoup. Nous sommes des mammifères agressifs ! Nous sommes des mammifères avec très peu de protection. Si nous n’avions pas été extrêmement agressifs, on ne serait pas là.

Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas arranger les choses. Ça ne veut pas dire que quand on se penche, quand on regarde en arrière sur le XXe siècle, on ne doit pas se dire que c’est « un champ [couvert] de morts sur qui tombait la nuit » [Victor Hugo : Après la bataille, la réciprocité positive] et qu’il faudrait quand même faire un peu mieux.

Mais ceci dit, sur ce plan de nous prolonger nous-mêmes par des… au début on appelait ça des outils, après on appelait ça des machines, maintenant on appelle ça de l’intelligence artificielle, des robots… Nous sommes parvenus à améliorer de beaucoup le confort de nos vies individuelles et nous sommes sur le point de faire encore des choses extraordinaires. Mais par ailleurs, en arrière-plan nous sommes absolument nuls à garder notre planète en bon état de fonctionnement. Pourquoi ? Parce que nous nous donnons des systèmes économiques dont on nous dit que c’est formidable, qu’ils ont sorti tout le monde de la pauvreté, etc. Ce sont des systèmes d’exploitation. Le terme a été utilisé au XIXe siècle et il est toujours bon.

Ce sont des systèmes d’exploitation, qui conduisent à une concentration extraordinaire de la richesse. Nous avons assez des richesses pour faire le paradis terrestre, le paradis sur terre, mais nous donnons tout le pognon à quelques personnes. L’année passée 82% de la richesse créée est allée au 1% le plus riche.

Nous sommes nuls sur ce plan là, ce qui va conduire à notre extinction si on ne fait rien. Mais on peut faire plein de choses et donc dans ce bouquin j’ai dit : « Je vais essayer de mettre ensemble les principaux points des choses que nous avons comprises ».

Parce que voilà notre richesse c’est notre richesse intellectuelle. Nous avons compris qui nous sommes.

Le problème c’est que l’image que je propose de qui nous sommes, ça ne ressemble pas fort. C’est comme avec Trump. Qui est-il vraiment par rapport à l’image qu’il croit avoir de lui-même ? Le fossé est abyssal. C’est un peu la même chose avec nous. Nous nous sommes raconté tellement de salades sur qui nous étions que nous avons complètement décollé de la réalité. Au point d’ailleurs que nous disons beaucoup de bien à notre propos qu’on ne mérite absolument pas mais nous disons aussi beaucoup de mal de nous qu’on ne mérite absolument pas non plus.

Et en particulier toute cette philosophie de la technique qui commence avec Husserl, qui continue avec Heidegger, en disant … – de l’auto-flagellation ! – « Nous sommes des génies technologiques mais c’est très très mal. Dieu nous punira un jour d’avoir fait ça ! », et ainsi de suite. Non, non ! c’est là que nous sommes au mieux de notre forme ! On sait faire des choses extraordinaires.

Le paradoxe évidemment c’est qu’il est probable que nous créerons notre remplaçant mais que nous serons incapables de nous garder nous-mêmes en vie. Pourquoi ? Parce qu’on pourrait effectivement aller sur d’autres planètes, dans d’autres systèmes stellaires, et essayer de recommencer. C’est quand même plus simple de continuer à travailler sur la planète pour laquelle nous sommes faits. Je ne peux dire que quelqu’un nous ait fait : ça s’est fait tout seul.

Stiegler l’autre jour a parlé très bien de gens comme Lotka, Vernadski, des gens qui ont compris que nous sommes peut-être simplement une manière efficace d’utiliser l’énergie qui se trouve autour de nous et que nous avons fait une grande erreur : c’est-à-dire qu’au lieu de continuer à nous fonder sur l’énergie qui venait du soleil, nous avons épuisé les ressources qui traînaient par là qui étaient… voilà… qu’on peut trouver au fond de puits et qui sont une source d’énergie fossile que nous utilisons et que nous allons épuiser rapidement et ça risque d’avoir été juste un feu de paille. On ferait mieux de se concentrer sur l’énergie qui vient du soleil, parce que celle-là, tant qu’il y en a on peut au moins continuer à vivre.

Et alors pourquoi est-ce qu’on dit alors de mon livre que c’est un livre pessimiste, alors que c’est un livre super-optimiste, qui nous dit tout ce qu’on a compris tout ce qu’on peut encore faire, etc. ? Et bien c’est parce que c’est un livre aussi où je pose la question « Est-ce que nous n’avons pas baissé les bras ? ». Et quand les gens me disent : « C’est un livre pessimiste ! », ils veulent dire simplement, pas que moi j’aie baissé les bras (je suis seul à continuer à les agiter ! [rires]), ils reconnaissent le fait que tout le monde autour de moi a baissé les bras et que ces peuples qui misent de ce point de vue là … Je dis : « Retroussons nos manches ! » et les gars qui m’interrogent disent : « Vous savez bien qu’il n’y a personne : il n’y a plus de troupes. » Nous sommes entrés, notre culture : la culture occidentale est entrée dans une profonde dépression. Elle avait perdu un petit peu de terrain, un peu perdu de l’allant. Ces questions d’intelligence artificielle, ça va surtout se faire ailleurs que chez nous mais le potentiel était là, mais nous sommes découragés. Nous regardons avec des yeux ronds ce qui se passe en Chine sans trop comprendre. On dit : « Ah mais c’est des Chinois ! Il n’y a pas de libertés individuelles », etc. On ne va pas plus loin que ça. On se donne… voilà : « Le renard et les raisins… », on se donne une raison rapide de ne pas vouloir faire comme les Chinois et puis on les regarde avec fascination. Et du coup c’est eux qui vont déterminer entièrement notre avenir, sur les modifications génétiques, sur tout ce qui se passe d’avancé en intelligence artificielle. Nous avons comme symbole de notre monde occidental auquel nous avions accepté de nous mettre en remorque, les États-Unis. Et les États-Unis nous donnent le spectacle d’un effondrement précipité par un président qui n’est pas fou mais qui ne peut plus rien faire d’autre que refléter l’état de déclin dans lequel se trouve l’Occident.

Alors oui, le livre n’est pas pessimiste parce qu’il ne dit pas des choses pessimistes, mais il est pessimiste dans la mesure où il attire notre attention sur nous-mêmes et sur le fait que nous avons baissé les bras. Et en témoignent les quelques rares compte-rendu de ce bouquin. Je suppose que ceux qui en ont terminé la lecture et qui pourraient prendre la plume pour dire : « Voilà j’en pense ceci ou cela »… le découragement est tel qu’ils n’arrivent plus à lever leur main [rires].

Il y avait une autre explication qui est probablement la plus probable, c’est celle qu’avait déjà donnée Jacques de Decker, il y a quelques semaines quand il avait fait ce compte-rendu formidable de mon bouquin, en disant : « C’est un livre qui secoue tous les conformismes : conformisme universitaire, conformisme académique, conformisme idéologique… », et du coup, ceux qui ne seraient pas paralysés par leur propre pessimisme parmi les gens qui écriraient un compte-rendu de ce livre ils sont paralysés par le fait que ben ils ont été nommés à un poste pour être les porte-[paroles] d’un des conformismes en question. Ils ont trop peur de perdre leur boulot et du coup, ils ne se joignent pas à l’optimisme qui se manifeste là.

Alors j’ai parlé du livre de Hottois tout à l’heure. Il y a une question qui se pose à nous et je ne veux pas donner de réponse, je vais simplement poser la question : « Est-ce que le seul optimisme qui reste éventuellement dans notre culture, est-ce que c’est l’optimisme transhumaniste ? »

Alors je ne vais pas donner réponse. Il faut que vous réfléchissiez vous-même. Dans le livre Défense et illustration du genre humain, je consacre une centaine de pages à cela : aux différents aspects, à la réflexion sur l’immortalité, à ce que disent les transhumanistes à proprement parler, à une réflexion sur notre rapport à la technologie. Et bon, oui aussi, une autre section qui commence le livre, qui est consacrée à pourquoi nous sommes si singuliers, si remarquables, pourquoi nous devrions être si fiers de qui nous sommes, malgré nos massacres, malgré nos tortures, malgré tous nos machins qui sont des trucs qui nous viennent, voilà, de notre vieux fonds d’animalité….et ce serait peut-être une bonne raison justement pour essayer de perfectionner, de se débarrasser peut-être, voilà, de notre narcissisme de groupe qui s’identifie aux choses les plus minables chez nous parce que… parce que nous ne permettons pas à tout le monde de s’offrir un narcissisme justifié sur la personne qu’il ou elle est. C’est surtout ça le problème. Nous devrions mieux répartir les richesses. Nous devrions travailler sur le fait qu’il y a des inégalités économiques, sociales, politiques et la question doit être posée : « Est-ce que nous devons travailler (comme le veulent les transhumanistes) aux inégalités qui sont simplement données par la nature, au fait que voilà que certains ont un QI plus élevé, d’autres moins élevé, que certains sont pas beaux et que certains sont très jolis. » Est-ce qu’il faut travailler là-dessus aussi ? Est-ce que ce n’est pas nécessaire ?

Sur le transhumanisme vous le comprenez, j’ai surtout des questions plutôt que des réponses. La seule question que je me pose vraiment c’est : « Est ce que c’est le seul optimisme éventuel qui pourrait nous rester à nous en Occident ? », sachant qu’il n’y a pas grand chose auquel nous puissions nous identifier ? Ca c’est une réflexion qui a été faite … c’était Anders Sandberg, un des transhumanistes dans un petit groupe que je présidais… un petit groupe de réflexion… C’est un petit peu un dialogue qui s’était engagé entre nous à propos de M. Elon Musk, et nous étions arrivés à la conclusion que ce n’est pas un problème pour nous qu’il y ait un M. Elon Musk, le problème pour nous c’est qu’il y en ait si peu des gens qui soient comme lui !

C’est en tout cas… ça c’est une conclusion à laquelle j’arrive : il faudrait au moins qu’il y ait une saine compétition, une saine concurrence, entre les gens qui essaient de penser les choses autrement et qui utilisent la technologie pour faire d’autres choses. Utiliser mieux l’énergie, éventuellement se préparer à aller coloniser d’autres endroits, si nous sommes à ce point stupides que nous fichions en l’air une fois pour toute la planète qui nous a donné le jour.

Alors ça c’est peut-être un peu pessimiste, mais ce n’est pas pessimiste parce que je vous dis précisément que nous avons les moyens [rires. Nous savons comment faire pour nous en sortir ! Notre seul problème, ce sont les gens qui sont « assis sur leurs mains », comme on dit en anglais, là-haut et qui essayent de récolter… qui eux sont convaincus et eux sont pessimistes que la fête va s’arrêter et qu’il s’agit de faire encore du pognon sur les carrousels et les attractions foraines tant qu’il y a encore un peu d’argent à faire. Ce sont ces gens là nos véritables ennemis !

Alors voilà un message optimiste, chers Amis, sur un monde qui demande à ce qu’on s’en occupe, à ce que nous sortions de notre léthargie pour essayer de le remettre sur les rails et de ne pas simplement laisser aux Chinois le soin de le faire à notre place !

Voilà, allez, à bientôt.

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