Je ne suis pas d’accord avec vous (V), par Dominique Temple

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Je ne suis pas d’accord avec vous (I) ; Je ne suis pas d’accord avec vous (II) ; Je ne suis pas d’accord avec vous (III) ; Je ne suis pas d’accord avec vous (IV)

Je ne suis pas d’accord avec vous (V)

Le jeu des masques

Peut-on renverser la situation sans casse ? C’est la question qui taraude la société nantie. Je voudrais envisager cette question en restant aussi proche que possible de l’observation “empirique”. Tous les professeurs en France, comme tous les fonctionnaires de l’administration, tous les fonctionnaires de l’armée et d’autres encore reçoivent un équivalent pour leur service, équivalent que l’on confond parfois avec un salaire parce qu’il est redistribué sous la même appellation que le salaire des ouvriers, mais il présente une forte dissemblance : l’équivalent des fonctionnaires ne dépend pas de l’offre et de la demande. Quelle est la contrepartie de cette redistribution ? En théorie, elle est cadrée par des objectifs à atteindre : un certain niveau de connaissance dans les écoles, une certaine régulation des procédures administratives ou l’évaluation des résultats, etc. Chacun répond à la redistribution dont le montant est décidé a priori par le maximum d’attention et de dévouement de toutes ses compétences au service d’autrui : personne ne calcule entre ce qu’il donne aux autres et ce qu’il reçoit de l’Etat. Le professeur distribue son enseignement et le médecin des hôpitaux soigne tout patient le mieux possible et en fonction du besoin d’autrui (la chreia), et non en fonction de son intérêt comme le ferait un spéculateur. Eh bien, les médecins comme les professeurs témoignent de ce que l’on appelle l’économie politique et non de l’économie capitaliste. Est-il si difficile dès lors de comprendre que l’économie politique est ordonnée au besoin d’autrui, et l’économie capitaliste à l’intérêt de celui qui possède à titre privé le capital ?

Lors de l’épidémie du coronavirus, la contradiction entre économie capitaliste et économie politique est apparue avec peut-être plus d’évidence que d’ordinaire parce que les médecins et les infirmiers en ont été des révélateurs en première ligne. Je vais m’en tenir à l’observation et me contenter d’images. L’image que je retiendrais est celle du chef de l’Etat sans masque au milieu d’un service d’ordre également sans masque : à ce moment-là, le pouvoir affirmait qu’il n’était pas nécessaire de porter des masques. Puis la même image, quelques semaines plus tard, mais tous avec des masques. Le pouvoir a été contraint d’obéir à l’ordre public d’arrêter l’épidémie à n’importe quel prix fût-ce au prix d’un investissement de l’Etat dans l’achat de millions de masques. Ce n’est pas l’entreprise privée qui pouvait prendre cette initiative parce qu’elle n’y aurait pas trouvé son compte. Le visage sans masque symbolise l’économie capitaliste, et le visage avec masque une économie politique muselée, qui dicte néanmoins où doit être situé l’investissement lorsque la solidarité (valeur née ici de la réciprocité de partage) s’impose. La double image montre le seuil entre une économie d’entreprise privée calculant son profit en fonction de la rentabilité de ses investissements et une économie où une part de responsabilité incombe à la société (aux salariés et professionnels, ici les médecins et leurs partenaires, à l’Etat, et pourquoi pas aux investisseurs privés). Il appartient donc bien à l’économie politique de préciser le statut de chacun dans la gestion des entreprises à partir du principe de réciprocité.

Est-il si difficile d’imaginer la transition d’une économie dans l’autre ? On sait que l’axe du capitalisme est le profit, et son pivot la privatisation de la propriété des moyens de production. La solution semble aller de soi mais alors pourquoi les nationalisations déjà tentées ont-elles échoué. Ne serait-ce pas que l’on confond nationalisation et collectivisation ? Et pourquoi la solution n’est-elle pas la collectivisation ? La collectivisation ignore l’individuation du sujet – qu’instaure seule la réciprocité ternaire – et par suite, la responsabilité. C’est une chose que tout le monde sait, y compris les socialistes et les communistes depuis qu’ils ont dénoncé eux-mêmes le collectivisme comme la cause de la disparition de la responsabilité (Gorbatchev). C’est la réciprocité ternaire généralisée de réciprocité, le marché, qui crée le sentiment de responsabilité et le sentiment de justice. À condition toutefois d’entendre le marché comme le marché libre et non pas le marché fermé par la privatisation de la propriété.

Et nous sommes alors conduits au pivot sur lequel est articulé l’axe du profit : la privatisation de la propriété.

(à suivre…)

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8 réflexions sur « Je ne suis pas d’accord avec vous (V), par Dominique Temple »

  1. Bonjour,
    Je ne suis ni pour, ni contre mais je trouve usant que le plan de deconfinement ait été voté par la majorité des députés. Dans cette assemblée nationale, il n’y a pas de députés minoritaires. A quoi ça sert d’aller voter ?

  2. Concernant les masques, seuls les travailleurs sont prioritaires. Ce qui est choquant est qu’il y a beaucoup de masques fabriqués qui restent stockés dans les entrepôts sans aucune distribution locale.

  3. « Est-il si difficile d’imaginer la transition d’une économie dans l’autre ? On sait que l’axe du capitalisme est le profit, et son pivot la privatisation de la propriété des moyens de production. La solution semble aller de soi mais alors pourquoi les nationalisations déjà tentées ont-elles échoué. Ne serait-ce pas que l’on confond nationalisation et collectivisation ? Et pourquoi la solution n’est-elle pas la collectivisation ? La collectivisation ignore l’individuation du sujet – qu’instaure seule la réciprocité ternaire – et par suite, la responsabilité.  »
    Les SCOP (société coopérative et participative) pourraient-elles constituer la réponse permettant de concilier tous les paramètres nécessaires ?
    La SCOP LIP se porte plutôt bien et le temps assez long de son fonctionnement semble permettre de vérifier la solidité du dispositif.

  4. Il y a diverses solutions comme la mise en commun de matériel (la CUMA) par exemple. Chacun des coopérateurs apporte une contribution pour l’usage de matériel et par ce fait devient coopérateur indépendant avec d’autres. Ce coopérateur a le droit de vote et d’ expression au sein de la coopérative.
    Connaissez vous l’économie sociale et solidaire ?

  5. Le dernier paragraphe est dramatiquement peu démonstratif , et la métaphore du masque bien moins pertinente que le premier paragraphe .

    Si vous avez raison de dire que le « salaire » du fonctionnaire n’est pas identiquement comparable à celui d’un ouvrier et encore moins d’un entrepreneur quelque soit sa taille , en réduire les caractéristiques à ce que vous énoncez va faire souciller pas mal de leurs syndicats qui savent que l’état patron est le pire des patrons , et qu’il est souvent heureux qu’un certain général ait permis la sortie du statut de la Fonction publique ( des seuls personnels d’état à l’époque ) même s’il est bien amoché aujourd’hui et qu’il ait eu deux frères ( FP des collectivités locales , et FP ….. de la fonction publique hospitalière ).

    On attendrait donc plus de démonstration convaincante sur ce qui se joue au passage de la nationalisation à la collectivisation , car c’est d’ailleurs ce passage où se joue la responsabilité qui a pu me faire écrire qu’il y a du boulot et des réflexions lourdes à conduire aussi bien sur la propriété privée que sur la propriété publique , et je doute que mettre en avant les leçons de Tamati Ranaipiri soit très écouté et convaincant dans les ateliers et les administrations .

    Un rappel , vieilli pas du tout obsolète dans la cadre d’analyse , des approches de l’administration , qui , en fait , a eu chez nous beaucoup à  » souffrir » de la doxa anglosaxonne dont Thatchérienne , et des MMG associées avec l’arme fatale de la dette .

    https://www.persee.fr/doc/rfsp_0035-2950_1956_num_6_2_402692

  6. Attention au poids des choses et à la synergie industrielle (y compris agro-industrielle ).
    Autant un médecin de campagne est sans souci dans les deux économies (profit et / ou bien public), autant les productions matérielles sont sujettes à un imaginaire différent. Que les ateliers RATP fabriquent des aiguillages et c’est une catégorie (fonctionnaire) mais qu’on fabrique des bouteilles d’oxygène à Gerzat et c’est l’autre.
    Ce sont les conditions aux limites du métabolisme énergétique (distances hors de la perception quotidienne , Gerzat vendait au monde entier) qui donnent la catégorie à utiliser si on veut pouvoir exploiter ce type d’analyse pour piloter la machine vers un choix écologique éloigné des penchants tristes du capitalisme.

  7. Pour illustrer un axe du profit, dans la catégorie « qui ne tente rien n’a rien », Korian renonce à verser des dividendes.

    https://www.huffingtonpost.fr/entry/ehpad-korian-dividendes-coronavirus_fr_5ea98c86c5b6123a176577f0

    J’ai évoqué en passant la nationalisation des groupes privés qui possèdent des EHPAD…
    Un aspect nouveau, il faut le reconnaître, est que finalement, on ne peut pas tout faire comme avant, qu’un rapport de force peut se créer quand une indignation collective se fait jour. Avant Korian et les autres machins à faire du fric avec des vieux pouvaient continuer discrètement leurs petites affaires avec gros dividendes.

    Autre information en passant : pour faire plaisir à François Ruffin, M. Le Maire reprend son idée de réduction drastique des vols intérieurs de moins de 2 h/2h 30. Mais où va-t-on si on impose de telles mesures écologiques ? On le sait bien aux USA, il fut dit que le transport ferroviaire (et donc les TGV) étaient véritablement un concept communiste. Conclusion : à Bercy, les rouges prennent le pouvoir.

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