LE MONDE, « Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés », jeudi 4 – vendredi 5 avril 2013

4 avril 2013 par Paul Jorion | Print LE MONDE, « Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés », jeudi 4 – vendredi 5 avril 2013

Le texte qui suit est plus long que celui qui paraît dans Le Monde. La raison en est que le format qui m’avait été communiqué dans la matinée était de 6 500 signes maximum. On me signalait en début d’après-midi qu’il serait en réalité de 5 200. C’est moi qui ai abrégé.

Sur le site du Monde : La crise accroît l’intolérance à la fraude fiscale des élites.

Quand Mme Lamblin, élue EELV de Paris, fut accusée de blanchiment d’argent sale, son avocat affirma en substance : « Beaucoup de bruit pour rien ! » parce qu’il n’y avait là selon lui qu’un cas banal d’évasion fiscale. Cela se passait en octobre 2012, il y a six mois de cela. Deux ans plus tôt, M. Woerth, ministre du budget, ensuite ministre du travail, considérait qu’on lui cherchait querelle quand on lui rappela que la profession de son épouse, Florence Woerth, était l’« optimisation » fiscale — dont Denis Healey, ancien ministre des finances britanniques, avait dit un jour que la différence entre elle et l’« évasion » fiscale, ne dépasse pas l’épaisseur d’un mur de prison. Voilà le climat d’une époque pas si lointaine : un créneau qui se situe donc entre il y a deux ans et six mois.

Ceci pour dire que M. Cahuzac, qui vient de tomber pour avoir eu un compte en banque en Suisse et en avoir peut-être encore un à Singapour, ne constitue certainement pas un cas isolé : il y a fort à parier qu’il se trouvait en bonne compagnie dans la classe politique et que la banalité de son cas aux yeux de l’opinion il y a encore à peine six mois, explique qu’on n’ait attaché au départ qu’une attention distraite à des ragots dont l’Internet fourmille après tout. Ce qui signifie que d’autres dominos sont maintenant là alignés, comme l’étaient à une époque Bear Stearns, Lehman Brothers et Merrill Lynch, et comme l’ont été plus récemment la Grèce, l’Irlande, le Portugal et Chypre, pour mentionner seulement les membres de la cordée pendant déjà dans le vide.

Pourquoi les mieux nantis au sein de nos sociétés veulent-ils à tout prix échapper à l’impôt et pourquoi ont-ils jusqu’à très récemment considéré le fait de s’y soustraire comme un péché véniel dont on plaisante d’ailleurs entre gens du beau monde ? Parce que leur sentiment était que les sommes qui leur sont réclamées servent à une redistribution de la richesse dont ils sont par construction les donateurs et non les bénéficiaires. Or, de ce point de vue-là en tout cas, les choses ont radicalement changé depuis le début de la crise en 2007 : si la concentration de la richesse s’est accélérée en France depuis cette époque, c’est parce que les États de la zone euro, tout comme les États-Unis d’ailleurs, ont réglé rubis sur l’ongle, aux frais du contribuable, la totalité des reconnaissances de dette, y compris d’ailleurs celles sans rapport aucun avec l’économie réelle que sont les paris spéculatifs, ce qui a multiplié la somme due environ par cinq. La rengaine : « Nous avons vécu au-dessus de nos moyens » – entendez : « Surtout vous ! », s’est hissée au rang de mauvaise plaisanterie insultante à l’égard du public. Depuis 2007 donc, et même si l’affaire de Chypre signale un retournement de situation éventuel, les mieux nantis ont été au contraire les principaux bénéficiaires de la solidarité nationale.

Pourquoi alors, le climat a-t-il soudain changé ? Pour une raison qu’avait très bien perçue John Kenneth Galbraith dans le livre remarquable qu’il consacra en 1954 au « grand krach de 1929 » (*), parce que les apparences sont trompeuses, parce que, à l’opposé de ce qu’il semblerait, la fraude et la corruption n’augmentent pas en période de crise : la raison pour laquelle elles deviennent plus visibles, c’est uniquement parce que la tolérance à leur égard est à la baisse. Quand les affaires vont bien, chacun vaque précisément à ses affaires mais quand elles vont mal, chacun est aux aguets de la turpitude de l’autre comme une cause possible du pourquoi elles vont maintenant si mal.

Et c’est à cela que sont aujourd’hui exposés les abonnés aux paradis fiscaux, jusqu’ici généreusement exonérés à leurs propres yeux : une fois la tolérance de l’opinion publique à la baisse, il est impossible pour la classe politique (qui comprend sans nul doute certains d’entre eux) de déterminer à quel niveau finira par se stabiliser l’étiage. Rien n’exclut en effet que la baisse ne soit vertigineuse.

Notre régime proclamé de démocratie fondée sur le suffrage universel suppose l’égalité des citoyens ainsi que la transparence. Or dans son fonctionnement quotidien, notre démocratie est quasi-censitaire car le pouvoir se détermine au prorata de la fortune dont chacun dispose. Grâce à la formule juridique du « trust » opérant dans le secret des paradis fiscaux, les individus disposent du pouvoir désormais élargi qui revient aux personnes morales. Les États quant à eux pratiquent une Realpolitik que toute transparence menace directement ; l’affaire Wikileaks et la brutalité de la réponse des États, l’a pleinement mis en lumière. Les paradis fiscaux, qui sont en réalité paradis de l’opacité en général, jouent dans l’exercice de cette Realpolitik un rôle clé : ils sont utilisés comme on le sait pour le financement illicite de campagnes électorales et, par le truchement de fonds secrets, pour celui de mercenaires à l’étranger, voire encore pour des transactions secrètes avec des terroristes preneurs d’otages, avec qui il est politiquement exclu de traiter.

La question qu’il convient de poser aujourd’hui, c’est celle-ci : est-il de notre intérêt que les membres de la classe politique ayant encore aujourd’hui des comptes en banque dans des paradis fiscaux tombent l’un après l’autre, pareils à des dominos, et que quand le dernier aura chu, notre degré de confiance dans la démocratie aura atteint à la baisse le niveau qu’on lui a connu, pour mentionner une date, en 1934 ?

Il faut conseiller à tous ceux qui se trouvent dans la position devenue inconfortable de détenteur d’un ou de plusieurs comptes dans un paradis fiscal, d’envisager un coming out collectif simultané. Notre respect pour la poignée d’incorruptibles qui émergerait du lot par contraste nous rassurerait sur l’avenir de la démocratie et l’on saurait comment situer les autres quant au degré de confiance à leur accorder, selon la gravité des faits qui leur seront reprochés ; il ne s’agirait pour les coupables que d’un mauvais moment à passer. Les choses pourraient reprendre leur cours dans un système qui se serait rapproché en amont de son idéal d’« un citoyen, une voix » et où les considérations habituelles de Realpolitik justifiant aujourd’hui tout et n’importe quoi, en auraient pris pour leur grade, au soulagement de tous.

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(*) John Kenneth Galbraith, La crise de 1929. Anatomie d’une catastrophe financière, Petite Bibliothèque Payot 2011

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3 commentaires

  1. [...] LE MONDE, « Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés », jeudi 4 – vendredi 5 avr… [...]

  2. [...] la fraude fiscale des élites », et ici, en version longue sous le titre : « Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés« , et secundo, dans la vidéo du vendredi que j’ai affichée (tard) : [...]

  3. [...] attendant comme le suggère Paul Jorion dans l'article paru dans le journal Le Monde du 5 avril:  "ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés" : "Il faut conseiller à tous ceux qui se trouvent dans la position devenue inconfortable de [...]

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