Retour sur le moment Pearl Harbor et l’État d’Urgence écologique, par Terence

Illustration par ChatGPT

Les recherches s’accumulent sur la capacité de survie des êtres humains face aux températures thermomètre-mouillé. Un problème qui devient de plus en plus concret avec le réchauffement climatique, malgré le déni écologique international actuel. Pendant que nous avons les yeux rivés sur le Moyen-Orient, les USA vient de connaître le mois de mars le plus chaud de leur histoire (sur 132 ans de mesure), qui est aussi le mois individuellement « le plus anormalement chaud » par rapport aux moyennes climatiques.

 

 

A physiological approach for assessing human survivability and liveability to heat in a changing climate | Nature Communications
En ce qui concerne notre capacité de supporter ce réchauffement, en une phrase : les précédentes tables de survie étaient trop optimistes, notamment par rapport à l’âge et au sexe des personnes, soumises à des températures et une humidité importantes, au soleil ou à l’ombre, pendant 6 heures continues.
Évidemment, on parle ici de survie humaine hors de toute technologie de refroidissement (la fameuse clim’), uniquement à partir du mécanisme naturel de refroidissement du corps par transpiration.
Mais on sait qu’une bonne partie de l’humanité (la majorité) vit dans des zones géographiques où le phénomène de dépassement des seuils se rapproche / augmente ET ne dispose pas de technologies de refroidissement. On sait aussi que la plupart d’entre nous concevons la vie humaine normale hors d’un scaphandre et avec la liberté permanente de nous rendre à l’extérieur, même en été, même lors d’une canicule.
Donc ces résultats scientifiques pointent vers l’émergence de zones « inhabitables » supplémentaires (il en existe déjà, pour différentes raisons, comme la pression extrême et l’absence d’air respirable au fond de l’océan) pour homo sapiens (mais aussi pour ses cultures végétales et ses élevages animaux, qui ont aussi des limites « corporelles »).
Ajoutons à cela une probabilité croissante de « super » El Nino en 2026 et 2027 (phénomène qui peut lui-même s’aggraver avec le réchauffement climatique durant la suite du siècle).
On ne peut qu’observer le renforcement des convergences vers une sorte de « singularité écologique » sur Terre.
J’ai discuté l’autre jour avec un collègue qui a fait une thèse en philo (dont la société a certifié qu’il savait réfléchir, même s’il y toujours une marge d’incertitude). Il me disait qu’il pensait qu’on ne bougerait pas avant d’y être forcés. De plus en plus d’amis me disent la même chose. Qui croit encore en l’écologie comme mouvement politique capable d’initier le changement AVANT que « le pire » ne se produise (le pire écologique étant déjà bien entamé en réalité) ?
C’est embêtant d’en venir à cette conclusion (que font aussi souvent les médecins et les psychologues) car vu l’inertie massive du système Terre, on va peut-être se bouger oui, forcés par les événements oui, mais quand il sera trop tard (trop tard chaque fois « pour tel niveau de dégât irréversible »… pouvant aller jusqu’à « l’extinction de l’humanité » -je mets la borne théorique du raisonnement). Le « trop tard pour x ou y » est en effet une affirmation dynamique, glissante vers le pire, à chaque seuil d’irréversibilité franchi (trop tard pour l’Amazonie, trop tard pour le Gulf Stream, trop tard pour les manchots empereurs, trop tard pour x ou y ou z… jusqu’au « trop tard pour homo sapiens » – à nouveau borne théorique du raisonnement, du moins anthropocentré).
Tant que l’espèce humaine est toujours viable, il n’est pas « trop tard » pour elle (en tant qu’espèce, on pourrait parler des milliards d’individus passés par « pertes et profits »). Mais il y a déjà plein d’espèces qui ont disparu, ayant franchi leur propre seuil de « trop tard » (si on adopte une métaphysique moins anthropocentrée).
Et il est déjà « trop tard » pour pas mal d’implantations humaines dans le monde (certaines îles par exemple).
Je songe dès lors encore et toujours à ce raisonnement autour du concept « d’Etat d’Urgence écologique » et du concept de « Moment Pearl Harbor ».
L’hypothèse selon laquelle, à un moment donné (ou plusieurs successivement), il y aura des fenêtres d’opportunité historiques, vu l’immensité des chocs (des catastrophes écologiques/climatiques provoquant un nombre incalculable de morts par exemple), pour que soient tentés des scénarios « d’Etat d’Urgence écologique » (version démocratique) ou d’état d’urgence (version non démocratique) via des moments socio-politico-historiques de type « Pearl Harbor ».
Ce qui s’est passé pendant la pandémie de covid-19 peut ainsi être vu comme un « modèle » analogue de ces scénarios (je le dis de façon descriptive, sans juger si les réactions politiques durant la pandémie étaient bonnes ou mauvaises, on ne peut nier qu’elles ont vu l’usage d’instruments d’exception, même par des démocraties).
Ces « moments Pearl Harbor » sont des singularités biophysiques et anthropologiques dans l’histoire du système combiné Antropobiosphère, où « quelque chose pourrait se produire » mais sans garantie que « ça » se produise. Ce quelque chose pourrait être une bifurcation par rapport aux mégatendances actuelles, par exemple une réduction de la voilure économique mondiale pour réduire massivement l’empreinte écologique, et donc ralentir l’Ecocide planétaire.
La probabilité de tels « moments Pearl Harbor » ne fait qu’augmenter plus « ça empire » (c’est d’une logique imparable, toutes choses égales par ailleurs).
Il est a contrario tout à fait possible qu’il ne se passe « rien ». C’est à dire que le moment Pearl Harbor se présente en tant que possibilité, mais qu’il ne se réalise pas en tant que tel, ne donnant pas lieu à une « tentative d’Etat d’Urgence écologique » (qui peut ou pas « réussir », la définition de « réussite » étant synonyme de « minimiser la casse » dans toutes les branches des scénarios ultérieurs pour l’Anthropobiosphère).
S’il ne se passe « rien », on peut imaginer à long terme des résultats « à la Mad Max », où rien n’a été tenté, et l’Ecocide planétaire s’est réalisé. Les humains résiduels ayant même perdu la mémoire, c’est-à-dire toute capacité à « se représenter » ce qui leur est arriveé. On voit l’émergence de cette possibilité d’apocalypse ignorée via la destruction de l’infrastructure scientifique climatique et écologique aux USA. Les populations ne peuvent dès lors pas élaborer à ce sujet, et encore moins agir adéquatement, collectivement. C’est un Ecocide silencieux, qui ne parvient jamais à la conscience collective ou qui en disparait progressivement.
Si la réalité est déjà « alternative », des milliards d’humains pourraient subir la catastrophe écologique sans ressentir la moindre révolte, le moindre affect politique, conditions nécessaires d’un Moment Pearl Harbor entièrement réalisé, au-delà de sa simple fenêtre de possibilité biophysique.
Tout ceci me fait beaucoup penser au concept de psychohistoire » développé par Isaac Asimov dans son cycle de science fiction « Fondation ».
Anticiper les ruptures de continuité possibles du système combiné Anthropobiosphère passe en effet par une connaissance des phénomènes biophysiques les plus généraux (réchauffement climatique, écocide, limites de survivabilité humaines, usage des combustibles fossiles) et des phénomènes anthropologiques : psychologiques, sociologiques, économiques, politiques et historiques, sans oublier les vecteurs technologiques comme l’industrie, la science, la technique et possiblement, l’IA.
Si on résume la trajectoire du système combiné Anthropobiosphère, en se concentrant uniquement sur les mégatendances, avec un regard d’analyste mathématique de fonctions en recherche de singularités dans les courbes, on voit forcément apparaître ces grandes formes génériques, pour lesquelles chacun aura son vocabulaire :
  • Anthropobiosphère
  • Écocide planétaire
  • Moment Pearl Harbor
  • État d’Urgence écologique (démocratique ou non)
Et donc deux issues macroscopiques : l’Effondrement ou la Métamorphose.
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6 réponses à “Retour sur le moment Pearl Harbor et l’État d’Urgence écologique, par Terence”

  1. Avatar de Roberto
    Roberto

    L’image de ce post suggère me semble t il LA solution! Devinette?
    La guerre bien entendu ! Chapeau a Trump & Poutine, merci a eux.
    NetagnaHou itou – la guerre est la manifestation la plus « explosive » de la situation.
    C’est elle qui est susceptible de toucher les masses. Intégrer dans les tripes que ça se bat pour l’eau, pour le pétrole, pour la terre, l’accès à l’océan, pour ci pour ça.. avec à un moment un effet de seuil, une élection et zou la roue qui tourne dans le bon sens.

    Ce sont les guerres qui produisent plus rapidement efficacement une forme de sobriété populaire dans la population, pendant que les états éclatent leur arment consommables en milliards de dollars.

    Du coup la question de ce point de vue devient : comment transformer le choc des guerres en mouvement pro-actif aux racines? En amour.. respect et soin de la planète? Je donne ma langue aux chats..

  2. Avatar de Roberto
    Roberto

    L’image de ce post suggère me semble t il LA solution! Devinette?
    La guerre bien entendu ! Chapeau a Trump & Poutine, merci a eux.
    NetagnaHou itou – la guerre est la manifestation la plus « explosive » de la situation.
    C’est elle qui est susceptible de toucher les masses. Intégrer dans les tripes que ça se bat pour l’eau, pour le pétrole, pour la terre, l’accès à l’océan, pour ci pour ça.. avec à un moment un effet de seuil, une élection et zou la roue qui tourne dans le bon sens.

    Ce sont les guerres qui produisent plus rapidement efficacement une forme de sobriété populaire dans la population, pendant que les états éclatent leur arment consommables en milliards de dollars.

    Du coup la question de ce point de vue devient : comment transformer le choc des guerres en mouvement pro-actif aux racines? En amour.. respect et soin de la planète? Je donne ma langue aux chats..

    Enfin? n’y avait il pas une situation similaire en 68? apres la guerre du Vietnam, et les dernières guerres coloniales « officielles »? Les beatniks n’étaient ils pas un mouvement réactionnel positif?

  3. Avatar de Thomas Jeanson
    Thomas Jeanson

    Dans fondation, Hari Seldon le mathématicien père de la psychohistoire, est assisté par Dors Venabili, si ma mémoire est bonne, un droïde feminin qui devient sa compagne.

    Paul me fait très souvent penser à lui, dans la compréhension des crises, et de ce que chaque crise est une occasion de comprendre, qui est saisie, ou pas. Et aussi dans cette intention sincère de trouver pour tous, pour « l’empire », le meilleur chemin.

  4. Avatar de Garorock
    Garorock

    Donner sa langue aux chats de la silicone valley en espérant le retour pro-actif des individualistes libertaires qui encensaient Jésus Raoult, c’est comme conduire une soucoupe volante avec le permis B…
    Si un moment Pearl Harbor il y a, il ne viendra que d’une alliance objective entre la cinquième division et la quatrième. Après l’élection, bien sur, d’une papesse punk au Vatican et la mise au point d’une constitution entre l’I.A et nous.

    1. Avatar de Garorock
      Garorock

      Et après que l’I.A et nous ayons donné une armée à l’ONU.
      Ne fusse t-elle qu’algorithmique…

  5. Avatar de Pascal
    Pascal

    La plus grande « démocratie » du monde moderne qui a vu naître de nombreux esprits brillants a mis à sa tête l’archétype de l’écocidaire hystérique. Une administration qui n’a pas de sous de cervelle et qui semble, pour paraphraser Peter Thiel, incarner au mieux la figure de l’Antéchrist. Annonciateur de la fin du monde, la fin d’une humanité qui à l’image du pitre orange s’est prise, ou à eu l’ambition de se prendre, pour Dieu.
    Du haut de leur t’as de fumier social, les coqs milliardaires faiseurs de présidentiables, se vautrent dans leur orgueil, persuadés de devenir les premiers immortels comme autant de Pharaon de pacotilles. Ivres de pouvoir, un pouvoir qu’on leur a abandonné, ils entraînent dans leur vaine décrépitude jusqu’à la Vie elle même.
    La sagesse humaine a toujours été marginale parmi les sapiens sapiens. On lui a toujours préfèré le glorieux guerrier qui massacre à tour de bras, gorgé de violence et du sang des autres, jusqu’à s’en étouffer lui-même. L’empereur Magnus Magnificus Maléficum qui bâtit sur la mort les gloires des livres d’Histoire s’érige à chaque coin de rue en statues que les pigeons décorent d’un guano vengeur.
    Bref, l’être humain est con, pour le dire plus abruptement. Devenu Super Hyper Predator, il n’a de cesse de détruire jusqu’à lui-même, emportant dans sa folie des millions d’années d’évolution du vivant.
    C’est peut être la nôtre destinée après tout. Peut-être ne sommes nous qu’un méga bug dans le programme évolutionniste. Les dinosaures sont morts d’avoir été trop gigantesques et nous allons mourir d’avoir voulu nous faire aussi gros que le mosasaurus et sa si petite cervelle.
    Nous sommes sur des rails et nous avons confié la locomotive aux plus singlés. Comment croire qu’on évitera le déraillement ?

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