Les quatre causes d’Aristote contre les sophismes économiques français, par Jean-Baptiste Auxietre

Illustration par ChatGPT

Les quatre causes d’Aristote contre les sophismes économiques français ou comment la politique économique française confond systématiquement les types de causalité

Introduction : Pourquoi Aristote ?

Quand un ministre annonce qu’il faut « travailler plus pour produire plus », quand un économiste affirme que la réindustrialisation passera par des baisses d’impôts, quand un rapport parlementaire identifie « 10 freins » à lever pour relancer l’industrie — tous commettent la même erreur logique. Une erreur qu’Aristote avait identifiée il y a 2 400 ans.

Le philosophe grec distinguait quatre types de causes pour comprendre n’importe quel phénomène : la cause matérielle (de quoi c’est fait), la cause formelle (quelle forme ça prend), la cause efficiente (qui ou quoi le produit), et la cause finale (pour quoi, dans quel but).

Le problème du débat économique français actuel est précisément là : on ne parle que de la cause efficiente (produire, travailler, investir) en ignorant systématiquement la cause finale (pour qui ? la demande existe-t-elle ?). Cette confusion n’est pas anodine : elle conduit à des politiques économiques incohérentes et à des désastres industriels prévisibles.

I. Michelin : produire plus, mais pour qui ?

Les faits

Le 5 novembre 2024, Michelin annonce la fermeture de ses usines de Cholet et Vannes : 1 254 emplois supprimés. Le PDG Florent Menegaux invoque « l’effondrement » des ventes de pneus pour camionnettes et poids lourds, la concurrence asiatique, et la « dégradation lente de la compétitivité » européenne.

Pourtant, Michelin a versé 1,4 milliard d’euros de dividendes à ses actionnaires en 2024. L’entreprise a touché des dizaines de millions d’euros d’aides publiques (CICE, CIR, subventions). Le groupe reste rentable — l’inspection du travail a d’ailleurs rejeté en septembre 2025 le motif économique d’un licenciement, estimant que « le groupe Michelin est rentable ».

L’analyse aristotélicienne

Le discours officiel se concentre sur la cause efficiente : coût du travail trop élevé, énergie trop chère, normes trop contraignantes. La solution proposée ? Agir sur cette cause : baisser les charges, simplifier les normes.

Mais le problème réel est ailleurs : c’est la cause finale qui fait défaut. La demande de pneus pour camionnettes et poids lourds s’est effondrée en Europe. Baisser les coûts de production ne créera pas de clients. C’est comme vouloir résoudre le problème du tonneau percé en versant l’eau plus vite.

La cause matérielle est également ignorée : le coût de l’électricité est quatre fois plus élevé en Europe qu’en Chine, deux fois plus qu’aux États-Unis. Ce n’est pas une question de productivité des ouvriers, mais de ressources disponibles.

II. L’automobile électrique : la cause formelle oubliée

Les faits

Stellantis a enregistré une perte nette de 2,3 milliards d’euros au premier semestre 2025, contre un bénéfice de 5,6 milliards un an plus tôt. Le groupe a abandonné son objectif de gamme 100% électrique en 2030. Les ventes de voitures neuves ont chuté de 20% depuis le Covid. La part des véhicules fabriqués en France est passée d’une voiture sur deux au début des années 2000 à une sur cinq aujourd’hui.

Le Sénat alerte : 800 000 emplois sont en danger (350 000 chez les constructeurs, 450 000 chez les sous-traitants). Plus de 50 000 emplois directs ont été détruits dans la construction automobile française entre 2017 et 2025.

L’analyse aristotélicienne

Ici, c’est la cause formelle qui a été mal pensée. On a décrété que la voiture de demain serait électrique (la forme), sans vérifier :

— La cause matérielle : les batteries nécessitent des terres rares dont la Chine contrôle l’extraction ;

— La cause efficiente : l’infrastructure de recharge n’existe pas à l’échelle nécessaire ;

— La cause finale : les consommateurs veulent-ils des voitures électriques aux prix actuels ?

La part de marché des électriques en Europe n’est que de 17,5%. Les constructeurs sont confrontés à un dilemme : vendre à perte ou subir des amendes européennes pouvant atteindre 15 milliards d’euros. On a imposé une forme sans s’assurer que les autres causes étaient réunies.

III. « Travailler plus » : la confusion quantité/finalité

Les faits

Selon Rexecode, « une hausse des heures travaillées de 1% réduit la productivité horaire de 0,5% ». La moitié du gain de quantité est absorbée par une baisse d’efficacité.

La productivité du travail a baissé de 5 points en France depuis 2019. Le solde de la balance commerciale reste déficitaire de 81 milliards d’euros en 2024.

L’analyse aristotélicienne

Le slogan « travailler plus » confond la cause matérielle (la quantité de travail) avec la cause finale (la création de valeur). C’est le sophisme du boulanger : si la France travaille 10% de plus sur tous les domaines de production, ce n’est pas 10% de richesse supplémentaire — c’est aussi 10% de pain jeté, 10% de voitures invendues, 10% de textile en surplus.

La vraie question n’est pas « combien produire » mais « produire quoi, pour qui ». Les secteurs français excédentaires (aéronautique : +28,5 milliards, cosmétiques : +17,3 milliards, vins et spiritueux : +14,3 milliards) sont précisément ceux où la cause finale est assurée : la demande mondiale existe et dépasse l’offre. Travailler plus dans ces secteurs fait sens. Travailler plus dans l’automobile ne fera qu’aggraver les pertes.

IV. La réindustrialisation : l’échec programmé

Les faits

Au premier semestre 2025, la Direction générale des Entreprises comptabilise 44 ouvertures d’usines contre 82 fermetures, soit une perte nette de 38 sites industriels. La commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les freins à la réindustrialisation a adopté en juillet 2025 un rapport formulant 130 recommandations.

Selon un sondage IFOP de novembre 2025, 83% des Français pensent que l’industrie est en déclin, et seuls 32% des ingénieurs considèrent que la réindustrialisation est « en bonne voie ».

L’analyse aristotélicienne

Le rapport identifie « 10 freins » : normes, fiscalité, énergie, instabilité politique, etc. Tous ces freins concernent la cause efficiente (ce qui empêche de produire). Mais aucune des 130 recommandations ne répond à la question fondamentale : pour produire quoi, et pour qui ?

On propose de lever les freins à la production sans jamais vérifier que la demande existe. C’est comme ouvrir toutes les vannes d’un barrage sans vérifier qu’il y a de l’eau dans le réservoir.

V. L’IA : le perturbateur causal ultime

L’intelligence artificielle ajoute une dimension supplémentaire à cette confusion. Selon le rapport du Conseil national de productivité (avril 2025), 86% des industriels anticipent un impact majeur de l’IA sur leur tissu productif dans les cinq prochaines années.

Or l’IA n’est pas un secteur économique : c’est un multiplicateur de cause efficiente. Elle permet de produire 20%, 30%, 50% de plus avec les mêmes effectifs — dans tous les secteurs simultanément.

La question « la demande peut-elle absorber ? » se pose alors pour l’ensemble de l’économie. Et là encore, le débat français ignore cette dimension : on discute de « souveraineté IA », de formation, d’investissement — uniquement de la cause efficiente. Personne ne demande : si l’IA multiplie la production partout, qui achètera tout ça ?

Pire : comme nous l’avons montré dans un article précédent, le modèle économique de l’IA est actuellement insoutenable. Les prix pratiqués par OpenAI, Anthropic et les autres sont des prix subventionnés — les coûts réels sont 3 à 5 fois supérieurs. Les startups françaises qui construisent leurs business plans sur ces prix artificiels courent vers un « mur des coûts » quand les tarifs se normaliseront.

Conclusion : Vers une grille de lecture opérationnelle

Le diagnostic est simple : le débat économique français est structurellement incomplet. On ne discute que de la cause efficiente (comment produire) en ignorant les trois autres causes.

Proposition : avant toute politique économique, vérifier systématiquement les quatre causes :

1. Cause matérielle : avec quoi ? (énergie disponible, capital, compétences, ressources naturelles)

2. Cause formelle : quelle forme ? (biens ou services, quelle gamme, quelle différenciation)

3. Cause efficiente : qui produit, comment ? (coûts, productivité, organisation)

4. Cause finale : pour qui ? (la demande existe-t-elle réellement ?)

Une politique qui n’aborde qu’une seule de ces causes est vouée à l’échec. Aristote l’avait compris il y a 2 400 ans. Il serait temps que nos dirigeants s’en souviennent.

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