LE CAPITALISME A L’AGONIE (FAYARD 2011)

Argumentaire du livre à paraître

À la chute du mur de Berlin en 1989, le capitalisme triomphait : privé d’ennemis, il cessait d’être un système économique parmi d’autres pour devenir la manière unique dont un système économique pouvait exister. En 2007, dix-huit ans seulement plus tard, autrement dit pratiquement au même moment à l’échelle de l’histoire humaine, il devait être aspiré lui aussi dans le maelström d’une destruction prochaine. Le capitalisme est aujourd’hui à l’agonie. Qu’a-t-il bien pu se passer ?

A posteriori, les dix-huit ans qui séparent la chute du capitalisme de marché à l’occidentale de celle du capitalisme d’État de type soviétique, apparaîtront anecdotiques, et les explications produites durant ces dix-huit années pour expliquer la supériorité intrinsèque du système qui a survécu de peu à son rival, anecdotiques elles aussi. L’Histoire retiendra l’ironie de cette conjonction. Une hypothèse rarement émise s’impose du coup : capitalisme et communisme furent-ils terrassés par le même mal ? La cause alors serait la complexité : l’organisation des sociétés humaines atteindrait un seuil dans la complexité au-delà duquel l’instabilité prendrait le dessus et la fragilité étant devenue excessive, le système courrait à sa perte.

Une autre explication éventuelle est que le capitalisme avait besoin de l’existence d’un ennemi pour se soutenir. L’existence d’une alternative vers laquelle les citoyens des démocraties pourraient se tourner par leur vote aurait maintenu le capitalisme dans les limites d’une certaine décence de la part de ceux qui bénéficient essentiellement de son fonctionnement. En l’absence de cette alternative, ses bénéficiaires n’auraient pas hésité à pousser encore plus leur avantage, déséquilibrant le système tout entier, et le menant tout droit à sa perte.

Autre explication possible encore : du fait du versement d’intérêts par ceux qui sont obligés de se tourner vers le capital, c’est-à-dire d’emprunter, pour réaliser leurs objectifs en termes de production ou de consommation, le capitalisme engendrerait inéluctablement une concentration de la richesse telle que le système ne pourrait manquer de se gripper tout entier un jour ou l’autre.

Entre ces hypothèses, il n’est pas nécessaire de choisir : les trois sont vraies, chacune à sa façon, et ont conjugué leurs effets dans la première décennie du XXIe siècle. Et c’est cette rencontre de facteurs mortifères qui explique pourquoi nous ne traversons pas en ce moment l’une de ces crises du capitalisme qui lui sont habituelles depuis deux siècles mais sa crise majeure, celle de son essoufflement final, et pour tout dire, celle de sa chute.

Nous examinerons les différents moments d’une époque qui voit une immense machine, ralentir d’abord, avant de s’arrêter.

Cette particularité nouvelle de l’absence d’un concurrent sérieux au capitalisme nous interdit de nous représenter avec clarté ce qui viendra à sa suite. Pour nous aider, il faut réfléchir à ce que nous entendons par ce bonheur que nous nous souhaitons à nous-mêmes, à nos enfants et aux enfants de nos enfants ; nous examinerons aussi la contradiction qui existe entre deux soucis dont ni l’un ni l’autre ne nous semble pouvoir être sacrifié : l’éthique, la vie morale, et la propriété privée, le droit de posséder, sans que cette possession ne puisse être légitimement remise en cause ; nous analyserons ce que signifie un monde où le travail devient rare mais où nous avons encore besoin pour vivre des revenus qu’il procure.

Certains phares de la pensée humaine avaient deviné que notre espèce se trouverait un jour confrontée à des questions sinon insolubles, exigeant du moins qu’elle amorce un tournant du même ordre de grandeur que celui qui nous fit passer du paléolithique au néolithique, ou des sociétés agraires aux sociétés industrielles. Nous tenterons de tirer profit de la réflexion de Robespierre, Saint-Just, Hegel, Marx, Lévy-Bruhl, Freud et Keynes, en particulier.

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287 réflexions sur « LE CAPITALISME A L’AGONIE (FAYARD 2011) »

  1. le vert symbolise le passage, le rouge l’interdit, c’est le droit de passage de l’agonie que Paul affiche en couverture, je ne sais quel Pantone a été sélectionné, ni si mon écran est bien calibré, mais est-ce que le comité de lecture publique acceptera cette couleur. Quelle modération apporter, c’est encore julien, au final, qui risque de prendre la décision.
    bon, je vais me mettre au vert…

  2. @ Génissel Samuel
    merci pour vos indications sur la possible résurgence des phages
    pour ma part avant d’avoir été définitivement barrée par des dispositifs insidieux de népotisme, de conservatisme intéressé des voies d’accès à la recherche fondamentale en biologie, j’ai eu à déplorer de ne trouver aucune équipe qui s’intéressât (au siècle dernier) à l’induction de tolérance induit par la grossesse vis-à-vis de la xénogreffe que constitue l’embryon.
    modèle sans immunosuppresseur!

    le capitalisme a existé avant sa phase industrielle, voir le marchand vénitien;
    est-il raisonnable de dire que ce qui se prête- avec intérêts, au-delà de la couverture de risque- est une fraction de travail stockée, sous forme de réserve qui va générer une quantité qui ne résulte d’aucun travail- de la part de celui qui avance l’argent.

    l’anomale n’est p

  3. l’anomale ne serait pas de réserver une part du travail comme mesure prudentielle ou assurrantielle,(Joseph et le Pharaon, l’adoration du chat comme chasseur du rat) mais que cele-ci confisque une part du travail humain vivant à venir.

    Il a existé dans une bonne part du pourtour méditerranéen une forme de propriété collective de la terre au sein d’une organisation tribale ou villageoise. La terre est attribuée soit annuellement soit pour quelques années seulement mais jamais de façon définitive après décision consensuelle à l’unité familiale capable de la cultiver.
    Le surplus de récolte qui n’est pas consommée dans l’année est mis en commun dans le magasin villageois pour les éventuelles déficits des années suivantes et pour les familles de disposant pas d’hommes capables de travailler la terre.- ou encore échangeable contre d’autres denrées.
    Cette propriété collective n’était pas enregistrée sur ‘papier timbré’, ce qui a permis son vol très ‘aisé’ lors des colonisations civilisatrices ultérieures.
    (Lesquelles ont transformé les greniers en banques.)

    Effectivement ce type d’organisation est limité à l’échelle d’une agora où tous les éléments se connaissent. Et ce n’est pas à cette échelle qu’a pu s’inventer la machine à vapeur.
    D’ailleurs ce type d’entité économique sédentarisée avait à se défendre contre d’autres types d’organisations non encore sédentarisées pastorales et razzieuses. D’où la commodité d’un État préveleur d’un minimum d’impôts pour efectuer cete défense.- minimum en effet en tous les cas jamais suffisamment pour entretenir une importante armée régulière.

    revenir à cette forme d’agora, de village et s’interdire une nouvelle conquête de Troie?

    1. sincèrement contacter le docteur Dublanchet, il a besoin d’appui, la phagothérapie est plus complexe et même un appui partiel c’est toujours ça, il y a de tel idéologie en médecine (comme partout), quand au reste vous avez raison, l’agriculture n’est pas forcement basé par un capital, reste plus qu’a faire des anciennes caravanes la cause du capitalisme (humour)

  4. Bonjour Monsieur Jorion,
    je vous lis depuis longtemps. Je vous en remercie pour ce que vous fait. Bravo. Nous avons besoin.
    j’aimerais connaitre votre position, réflexion de la pensé d’ Immanuel Wallerstein.

    « Le capitalisme touche à sa fin »
    Immanuel Wallerstein, chercheur au département de sociologie de l’université de Yale, ex-président de l’Association internationale de sociologie
    http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/10/11/le-capitalisme-touche-a-sa-fin_1105714_1101386.html

  5. Le titre est excellent. Parce qu’il est provocant.
    J’aime beaucoup le choix de la couleur. Parce qu’il est étonnant.
    Je trouve la quatrième de couverture ratée. Parce que pas assez vive, pas assez simple, pas assez percutante.

  6. Au sujet de la chute du mur/implosion de l’ URSS, il est amusant de constater que les petits maitres théoriciens du libéralisme n’ont rien vu venir.
    Le pacte de Varsovie les faisait trembler de peur.
    (  » L’ Armée Rouge s’ arrêtera-t–elle à la frontière entre Pologne et RDA ? »
    c’était la question fondamentale d’un économiste-stratège en 1980 )
    Celui qui grimpe sur la table quand les taux d’intérêt montent d’un demi-point
    ( voir et chercher « M. Ripley s’amuse ») nous condamnait à une finlandisation rampante moins de 2 ans avant la fin.
    Convenons que la peur qu’ « ils » essayaient de nous transmettre, leur peur,
    les rendaient plus sages que maintenant. « Transmettre » est trop poli.
    « refiler » comme de la mauvaise monaie est plus juste.
    Je hasarde une hypothèse : la fascination qu’ « ils » éprouvaient devant la puissance soviétique les détournait de vaticiner sur l’ économie.
    Dès cette période, on pouvait se rendre compte que la capacité
    intellectuelle de ces gens-là était plus que limitée.
    Ni imagination, ni créativité, rien qu’une bonne trouille .
    S’ agissant de la classe des journalistes éco., certains étaient plus interessés à nous manipuler qu’à rendre compte des réalités soviétiques.
    Le réflexe de manipulation perdure, comme l’ambassadeur US en France
    le pensait encore récemment (Wikileaks)
    Ces réalités soviétiques n’étaient nullement inacessibles. C ‘est la gloire d’un Emmanuel Todd de l’avoir montré.
    « La chute finale » (1976) est toujours en bonne place dans ma bibliothèque.

  7. C’est le ‘bon sens’ qui est à l’agonie !!!

    Ce matin dans le métro deux charmants parents quadra se sont assis à côté de moi
    pour passer le trajet ensemble, il ont dit deux choses qui m’ont laissé sans voix
    (intérieure) alors que j’étais dans ma lecture du très bon livre ‘The long Emergency’.

    En gros :

    – Il faut vite aller aux Maldives car elles vont bientôt disparaître à cause de la montée des eaux.

    – Ils ont certainement exagéré l’idée de crise quand on voit comment les gens consomment et que les aéroports sont pleins.

    1. Pierre Rabhi : « dans le système où nous sommes, plutôt que de se poser la question s’il y existe une vie après la mort, bientôt on va se demander s’il y a une vie avant la mort ».

    1. @André :

      Merci de ce lien .

      Si les pages que vous citez sont effectivement fécondes , l’ensemble de la thèse mérite d’être lue .

      Il faudrait que Mathias Lefevre et PSDJ se rencontrent .

    2. @ André dit : 14 décembre 2010 à 14:47

      Merci de nous avoir donné ce lien et permis de voir comment M. Lefevre a su se faire sa propre vision contemporaine du capitalisme, sans se laisser accaparer par telle ou telle théorie préexistante et partisane.
      J’aime cette démarche qui puise une grande partie de sa force dans l’observation de multiples observations. Le schéma explicatif possible du phénomène étudié n’en est que plus crédible.

  8. le capitalisme agonisant ? ou bien mort depuis des lustres, les tuyaux des injections de morphine n’ayant pas été débranchés, le malade serait momifié, juste un effet d’optique…..
    On verra à l’autopsie, en attendant me reviennent ces paroles du philosophe Coluche;  » le capitalisme c’est l’exploitation de l’homme par l’homme…le socialisme c’est tout le contraire ! »

  9. Sur les questions d’une nouvelle science économique voir l’excellent ouvrage de Georges Corm : « Le nouveau gouvernement du monde-idéologies-structures-cotre-pouvoirs »
    Il rejoint assez largement P Jorion sur ses analyses.

  10. A la lecture de la présentation de votre livre, je ne vois qu’insuffisamment la présence d’une observation essentielle, à savoir que le capitalisme démocratique (du monde dit de l’Ouest) contient des contradictions internes qui bafouent les normes institutionnelles qu’il prétend défendre ! En effet, il bafoue (a) la démocratie, (b) le droit de propriété et (c) la théorie des contrats non-frauduleux. Et chacune de ces trois contradictions ont une seule et même cause à savoir l’institution du salariat ! Le salariat est le Talon d’Achille du capitalisme. La démonstration de cette thèse fait l’objet d’un livre que j’ai publié chez L’HARMATTAN en janvier 2008 dont j’apprécierais de pouvoir en discuter avec vous.
    Voir ici la référence de ce livre : http://grosjean-philippe.eu/spip.php?rubrique8

    Cordialement.

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