« Paul Jorion est un homme raisonnable (il n’est pas fou) », le 9 août 2019 – Retranscription

Retranscription de « Paul Jorion est un homme raisonnable (il n’est pas fou) », le 9 août 2019. Ouvert aux commentaires.

Bonjour, nous sommes le vendredi 9 août 2019 et aujourd’hui, ma petite vidéo s’intitulera « Paul Jorion est un homme raisonnable (il n’est pas fou) ».

Qu’est-ce qui m’a fait penser à vous faire un petit exposé de ce type-là ? C’est un ensemble de choses. J’ai en particulier réfléchi hier. Il s’est fait que j’ai appris la mort, comme nous tous, de Jean-Pierre Mocky quelques minutes avant de devoir sortir. Et donc, j’ai mis deux lignes, je suis revenu un peu plus tard et j’ai complété avec les idées qui m’étaient venues par la suite. Et, Jean-Pierre Mocky, vous le savez, c’est quelqu’un qui a fait de l’excellent cinéma. On a dit souvent à propos de ses films que c’était fait par un fou et, à ce moment-là, tout le monde pouvait dire : « Non, regardez, c’est Jean-Pierre Mocky. Regardez ce qu’il a déjà fait. Ce n’est pas un fou ! C’est quelqu’un de très raisonnable mais qui choisit, à certains moments, de parler de certaines choses de telle et telle manière ». Parce que, vous le savez, il y a toujours un message. C’est un message toujours d’une grande humanité. Il emploie tous les moyens qui sont à la disposition des gens qui n’ont pas beaucoup de pouvoir, c’est-à-dire la dérision, l’ironie, se moquer des imbéciles comme ce monsieur, vous avez dû le voir, qui est devenu viral. C’est-à-dire qu’il y a 2 cinglés de partisans de Trump dans une réunion et ce monsieur habillé en vert ne peut pas s’empêcher d’éclater d’un fou-rire qu’il n’arrive pas à arrêter. On voit bien que c’est de bon cœur. Il se dit : « J’ai affaire à des cinglés », mais là, de vrais cinglés. Il suffit de les voir avec leur casquette « Make America Great Again ». Manifestement, des suprémacistes blancs qui n’osent pas s’appeler de cette manière-là, en particulier.

Certains d’entre vous me font souvent des reproches sur le blog en disant : « Monsieur Jorion, vous vous vantez de telle et telle chose ! Votre blog : vous faites souvent de la publicité pour vos propres ouvrages ! ». Oui, bien entendu : quand on écrit un livre, c’est pour transmettre un message et pour que les gens le lisent, donc on le promeut. On dit : « Oui, c’est un bon livre. Je n’aurais pas passé tout ce temps-là pour écrire des choses dont je saurais que c’est stupide : j’essaye de vous faire lire ce qui est écrit là ». Et, on n’emploie pas le mot de « mégalomanie » à propos de Paul Jorion précisément parce que, voilà, depuis 73 ans, je suis quelqu’un d’extrêmement raisonnable mais je vais l’employer moi-même, comme ça je vais couper l’herbe sous le pied à certaines personnes parce que, calez-vous bien sur vos sièges, je vais faire encore bien mieux que de me vanter ou de dire du bien de mes propres ouvrages en vue de les faire lire.

Voici ce qui s’est passé. À trois reprises, dans ma vie, quelqu’un s’est adressé à moi pour me dire : « On a besoin de vous dans ce domaine. Venez me rejoindre et nous pourrons faire des choses ensemble ». À trois reprises. J’ai oublié malheureusement le nom de la première personne. Ça me reviendra peut-être dans les jours qui viennent et je pourrai l’indiquer.

Je me trouvais jusque-là dans l’anthropologie où j’avais une carrière qui était une carrière que l’on pourrait juger exemplaire. J’étais jeune professeur à l’Université de Cambridge et on m’a viré. La raison pour laquelle on m’a viré, vous la connaissez, il y avait des restrictions de budget. Mme Thatcher était une personne qui a fait baisser, pendant les 5 ans où j’étais jeune professeur, les budgets d’anthropologie de 30 %. Pas seulement l’anthropologie, tout ce qui était « communiste », comme on le fait maintenant au Brésil, tous les types de réflexion « communiste », c’est-à-dire la pensée en général, qui était visée tout particulièrement par les ennemis de la pensée. Mais, il s’est passé autre chose et ça, j’en ai déjà parlé aussi. Je ne voulais pas tellement en parler tant que la personne était encore en vie. Mais ça m’est arrivé à plusieurs reprises : ce que vous faites attire à ce point l’attention que cela irrite vos supérieurs. Pourquoi ? Parce qu’il arrive, et c’est arrivé, que vous vous rendiez à un endroit et on vous dit : « Ah, vous êtes professeur machin ? Ah ! mais c’est chez vous qu’il y a M. Jorion ! Vous avez bien de la chance ! ». À partir de ce moment-là, à partir de cette phrase-là, je le sais, elle m’a été rapportée, à partir de cette phrase-là, comme on le dit en anglais, vous avez « une cible écrite sur votre poitrine » et on va se débarrasser de vous.

Alors, il s’est fait… Là, j’étais dans l’anthropologie où j’avais fait des choses intéressantes. J’avais un petit peu révolutionné la manière dont on faisait les choses. Si vous voulez voir ça, ça se trouve : il y en a un bon résumé, il y a beaucoup de choses dans le livre qui s’appelle Comment la vérité et la réalité furent inventées [Gallimard 2009].

Je vous ai raconté aussi le jour où mon « Professor », la personne qui était responsable de moi dans l’université, Edmund Leach, qui était Provost of King’s College, qui dirigeait le King’s College de Cambridge à l’époque, au moment où je suis venu lui dire que j’avais été viré, a éclaté de rire en disant « Non, bien entendu, two mavericks, deux cinglés, deux excentriques comme nous dans la même université, deux iconoclastes comme nous, c’est trop, déjà qu’ils ont moi ! ».

La personne qui m’a appelé à ce moment-là, c’est quelqu’un qui m’a offert de venir travailler dans le domaine du développement. C’est un fonctionnaire des Nations-Unies qui m’a demandé de venir travailler dans ce domaine-là.

Je n’ai pas fait de très vieux os non plus. Il s’est fait que… Là, je l’ai raconté aussi : il s’est fait que j’ai réussi dans le projet que l’on m’avait confié et mon patron, la personne qui était vraiment au-dessus de moi, au-dessus des niveaux subalternes, m’a dit : « Tu sais Paul, on n’a pas ici, à la FAO, de culture associée au fait que des projets pourraient réussir ».

J’ai quand même là aussi révolutionné un peu la manière de faire les choses. Cela avait été rappelé il y a quelques années quand quelqu’un dans la salle, lors d’une de mes conférences, quand j’avais fait allusion à l’époque où je travaillais dans le domaine du développement en Afrique, est venu me trouver après en me disant : « M. Jorion, ici, à l’Orstom où je travaillais, on a su la révolution que vous avez proposée dans la manière de regarder la manière dont fonctionnaient les sociétés de pêcheurs en Afrique mais aussi les sociétés de pêcheurs en général ». On était en 1984.

Trois ans plus tard, M. Robert Linggard m’a abordé dans les couloirs d’un colloque et m’a dit : « Venez travailler avec nous en intelligence artificielle. On lance une équipe, l’équipe Connex des British Telecom. Venez travailler avec nous ! ». Je lui ai dit : « Je ne suis pas ingénieur en intelligence artificielle ». Il m’a répondu : « Mais il n’y a encore personne qui ait une carrière en intelligence artificielle. On vient tous un peu de n’importe où. Il n’est même pas nécessaire d’être ingénieur », comme on me l’a confirmé dans la lettre que l’on m’a envoyée en disant : « On vous nomme à un poste d’ingénieur ». J’ai répondu : « Je ne suis pas ingénieur », ils m’ont répondu (j’ai déjà raconté ça aussi) : « Cher Monsieur, le fait que nous vous envoyions une lettre adressée à des ingénieurs en général signifie qu’à nos yeux, vous êtes un ingénieur ». C’était la part d’humour anglais qui venait compléter la proposition. J’ai travaillé là aussi un certain nombre d’années, là aussi 3 ans. Nous étions en 1987.

Quelqu’un dans les commentaires du blog, hier, a cité deux auteurs d’un compte-rendu du livre que j’ai fait à l’époque qui s’appelle Principes des systèmes intelligents (Masson 1989) où, d’une certaine manière, ils disent là aussi que je révolutionne le regard sur les questions de type intelligence artificielle. Ils soulignent que l’on n’en a pas encore véritablement tiré parti. C’est aussi le cas pour ce que j’ai fait en anthropologie sur la vérité, la réalité, etc. C’est le cas également pour ce que j’ai pu faire dans le domaine du développement. Sauf là, je ne sais pas, peut-être que l’on a tiré davantage profit des choses que j’ai faites que je ne le sache en ce moment. En intelligence artificielle, j’ai mis un certain nombre d’éléments en place, un autre regard sur les questions d’intelligence artificielle.

Trois ans plus tard encore (cela se passe tous les trois ans !), c’était en 1990, et là c’est Jean-François Casanova qui m’aborde pour me dire : « Venez travailler avec nous en finance ! » et là, vous le savez (c’est plus connu, c’est davantage connu), j’ai fait un certain nombre de contributions et, en particulier, et j’y pense ces jours-ci parce que je suis en train de faire le compte-rendu d’un petit livre de Bruno Colmant, vous verrez ça [paru depuis ici].

J’ai créé dans le domaine de la finance, j’ai produit un nouveau regard sur les questions de l’argent et de la finance en général. Vous le savez, ça a produit une polémique d’ailleurs sur mon propre blog. Et ça continue : il y a encore des gens qui disent : « Jorion ne comprend absolument rien à la monnaie. Il ne comprend pas que c’est de l’argent-dette, etc. ». Je crois, avec un certain nombre d’entre vous qui me regardez, que nous avons clarifié ça [dans le livre L’argent, mode d’emploi – Fayard 2009].

Nous avons créé un autre outil qui permet de comprendre le phénomène de la monnaie, qui permet de remplacer cette idée d’« argent-dette » par le fait qu’il existe un commerce des reconnaissances de dettes et qu’il ne faut surtout pas confondre ça avec de l’argent. Il ne faut pas appeler ça du « pseudo-argent ». Il ne faut pas appeler ça de l’« argent-dette ». Si vous dites ça, si vous dites : « argent-dette », malheureusement, ça montre que vous n’avez pas compris de quoi il s’agit. L’argent, c’est une marchandise et, en particulier, c’est un instrument générique de troc. Mais il y a autre chose : il y a des reconnaissances de dettes et les reconnaissances de dettes ont une valeur commerciale. Ça pourra être échangé un jour contre de l’argent [à l’échéance de la dette : lors du remboursement]. En attendant, ce n’est pas de l’argent mais il y a un commerce autour de cela. Je le répète parce qu’au fil des années, les gens ont essayé de me convaincre que c’est moi qui me trompait. Je crois que l’on va finir par voir que j’ai produit un outil extrêmement utile en finance.

Pourquoi je vous raconte tout ça ? Pourquoi est-ce que « je me vante » ? Pourquoi est-ce que je présente les choses de manière un peu « mégalomane » en parlant de « révolution » pour les choses que j’ai pu faire en anthropologie, dans le domaine du développement, dans le domaine de l’intelligence artificielle et dans le domaine de la finance et de l’économie plus générale ? Parce que la question se pose – est en train de se poser – d’un prochain livre. Ce prochain livre, je vais le faire avec Vincent Burnand-Galpin. Vous avez vu, j’ai déjà fait quelques articles avec lui. C’est une très bonne synergie. C’est un tout jeune qui a fait l’ENSAE, qui est en train d’entrer à Sciences Po. A deux, on peut avancer, on peut faire des choses qui vont au-delà de ce que je peux faire tout seul. Et ce que nous allons faire, nous sommes en train d’en faire le synopsis, d’en faire le plan, c’est une proposition « Que faire pour essayer de sauver le genre humain ? ». Ça commencera par une phrase très modeste, en disant qu’il y a peut-être d’autres solutions, il y a peut-être d’autres moyens mais ça vaut la peine, de notre point de vue, de donner une approche possible. Même si on nous dira : « C’est utopique, ça ne pourra pas se faire », etc. etc. de donner, clé en main, une solution, une approche.

Pourquoi toute mon introduction alors ? Il se fait, au moment où je suis en train de mettre ce synopsis en place, de me rendre compte que tous les outils qui nous manquent encore mais dont nous avons besoin, ils sont là. Comme si en jetant un regard en arrière – * attention mégalomanie ! * – comme si je n’avais fait qu’une seule chose, accumuler les outils qui nous manquent pour essayer de sauver le genre humain.

Il n’y a pas d’intervention divine là-dedans [rires]. C’est ce que Hegel appelle la ruse de la raison : les choses se passent d’une certaine manière. Il faudrait imaginer qu’il y a un grand marionnettiste qui a tout organisé, qui a demandé à Paul Jorion de faire ceci ou cela pour aider à la machine. Je n’y crois pas une seconde [rires]. Mais, il y a des flux. Il y a ce que M. Waddington appelait des chréodes. Dans l’histoire humaine, il y a des chenaux parfois qui apparaissent comme à la surface de la planète Mars, avant que l’on ne sache comment ça marche véritablement là-bas [clin d’oeil].

Voilà, c’est ça que je voulais vous dire. C’est un peu un programme pour moi-même. Dans des cas comme ça, je me dis : « Je vais dire ce que je pense et après, j’écouterai ce que j’ai dit et je pourrai peut-être en tirer quelque chose. Ça me donnera peut-être des « causes finales », des objectifs. Ça me permettra peut-être de voir avec plus de clarté cette chréode, ce chenal qui s’est créé quelque part » et de me dire : « Voilà, maintenant, tu te glisses là-dedans et tu avances ». Avec Vincent, on va essayer de faire ça.

Avec un peu de chance – on est le 9 août – très peu de gens vont regarder ça et très peu de gens vont me traiter de « fou » et de « mégalomane » [rires]. Mais voilà, je crois qu’il n’était pas mauvais, surtout pour moi et pour vous, d’expliquer où j’en suis, que je fasse ce petit récapitulatif de l’endroit où il me semble que je me trouve et, bien entendu, ce n’est pas sans arrière-pensées : vous pouvez m’aider. La quasi-totalité d’entre vous peut m’aider (bon, sur des questions mathématiques pointues, en ce moment sur le blog), mais surtout, il faut être un cerveau collectif. Il faut faire avancer les choses de cette manière-là. Tous vos conseils sont bons. Toutes vos contributions sont bonnes. Il y a quelque chose qui mérite, peut-être pour la première fois avec cette dimension, que nous travaillions tous ensemble à la survie de l’être humain, du genre humain. Sinon, comme je l’ai dit, solution la plus probable, on disparait et on n’a pas de descendants. Solution un peu moins probable mais qui est plus réalisable en l’état actuel des choses, nous créons une génération de machines moins fragiles que nous, qui nous succéderont et qui seront les porteurs des messages, des choses que nous aurons véritablement pu trouver.

Allez, à bientôt !

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17 réflexions sur « « Paul Jorion est un homme raisonnable (il n’est pas fou) », le 9 août 2019 – Retranscription »

  1. Bravo !
    Quoi de plus normal que de faire la promotion positive de ce qu’on crée ? À mon sens, le fou serait plutôt celui qui passerait du temps à créer et publier une œuvre qu’il jugerait lui même médiocre ou dénuée de sens…

    1. Peut-être mais: “point n’est besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer”.
      Et parfois les plus grands créateurs doutent de leurs œuvres, par ignorance ou par modestie.

  2. Avant « l’effondrement » mais en lien avec le fait assuré qu’il advienne, se dessine un plan ordonnancé qui part du constat que la terre est trop peuplée et admet sans sourciller qu’une grande partie de l’humanité doit disparaitre d’une manière ou d’une autre.
    La priorité des priorité est de s’armer contre cette politique sournoise qui ne dit pas son nom, menée par des imbéciles et des assassins, « ayant l’air propre sur eux » (ou pas) comme disait ma grand-mère, qui souhaitent préserver, qui leur quota d’oxygène, qui leur titre de propriété.
    C’est ça qu’est fou !

  3. Qu’avons nous donc bien pu trouver de particulier qui vaille la peine qu’on s’y intéresse ? Vous pouvez toujours essayer de le graver sur des tablettes ou du parchemin à l’attention des martiens au cas où ils débarqueraient

  4. « J’ignore pourquoi mais j’éprouve pour cette chèvre une tendresse particulière. »

    Moi aussi !

    « En temps de crise, le sage construit des ponts, le fou construit des murs. » 😉

    1. Il y en a un qui a déjà dit ça, pas exactement « cette chréode je la suis et le genre humain sera sauvé », mais bien « je suis le chemin, la vérité et la vie », ce qui veux dire la même chose.

      Il n’a guère été écouté…

      Pourtant ce qu’il disait était juste. Notre salut passe par (dans le désordre) : le pardon des offenses, le soutien aux faibles, le refus des (fausses) certitudes, la liberté et la responsabilité de chacun, l’amour du prochain…

      Y aurait-il un meilleur chemin, un autre chemin ?

  5. « La vraie raison »

    Mr Seguin n’ayant ni labris, ni Patou, au moins pour ramener sa chèvre fugueuse.
    Bim, le loup a karaté le caprin. De fait. Mr Seguin n’était surement pas un berger.
    Toutes les chèvres sont fugueuses et ont besoin de grimper et de carapater, la bonne blague. 🙂

  6. “Paul Jorion est un homme raisonnable ( il n’est pas fou )”

    Annoncé en ces termes, comme toujours, cela crée le doute. En effet, que penser d’un individu qui crie haut et fort “je ne suis pas fou” ? La situation est pour le moins kafkaïenne pour ne pas dire nietzschéenne sur la fin. Heureusement qu’on connaît son goût prononcé pour la provocation et celui de ses followers pour la dérision.

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