GENESIS. Information, énergie et émergence : quand une théorie de la persistance contraint l’Univers, par Paul Jorion & Jean-Baptiste Auxiètre

Illustration par ChatGPT

Ce livre est né d’un développement théorique inattendu. Ce qui avait commencé comme une enquête générale sur les conditions d’émergence de l’intelligence et du sens dans les systèmes complexes a progressivement révélé des conséquences bien au-delà de son champ initial. Un cadre élaboré pour formaliser la persistance de systèmes organisés capables d’apprentissage a produit, au fil de son propre développement interne, une série de résultats précis et non triviaux dans des domaines où de tels aboutissements n’étaient nullement recherchés à l’origine – en particulier en physique fondamentale. Ces résultats n’ont été ni postulés à l’avance ni introduits comme objectifs explicatifs ; ils ont émergé comme des conséquences d’un cadre de contraintes minimal dont la motivation première était épistémologique plutôt que cosmologique.

Le cadre développé dans cet ouvrage, GENESIS (Generalised Entropic System for Informational Synthesis), a été conçu à l’origine comme une théorie de l’émergence : une manière d’identifier les conditions dans lesquelles des structures organisées – physiques, biologiques, cognitives ou artificielles – peuvent persister, devenir intelligibles et acquérir du sens. Son point de départ est une question simple mais exigeante : qu’est-ce qui doit être vrai pour qu’un système perdure en tant qu’entité organisée, plutôt que de se dissoudre dans le bruit ou de se figer dans la rigidité ? GENESIS aborde cette question ni en cataloguant des mécanismes, ni en privilégiant un domaine particulier, mais en identifiant des contraintes qui s’appliquent en amont des distinctions entre physique, cognition et computation.

Une hypothèse directrice de l’ouvrage est que les frontières familières entre les domaines – physique et cognition, mécanisme et signification, micro et macro – résultent souvent de découpages conceptuels stabilisés plutôt que de divisions ontologiques fondamentales. À cet égard, GENESIS présente une affinité, sans continuité doctrinale, avec la philosophie de la nature de Hegel. Comme chez Hegel, le devenir, la persistance et la cohérence interne y sont tenus pour plus fondamentaux que l’être statique, et la séparation du temps et de l’espace y est envisagée comme une abstraction dérivée. Toutefois, GENESIS ne prolonge pas une métaphysique spéculative : il traduit une impulsion philosophique en un cadre théorique explicite, opérationnel et génératif, ancré dans des conceptions contemporaines de l’auto-organisation, de l’émergence et des contraintes énergétiques et informationnelles.

Au cœur de GENESIS se trouve un principe minimal : un système persiste en tant qu’entité cognitive émergente s’il minimise simultanément la dissipation énergétique et la redondance informationnelle. Cette contrainte se veut indépendante du substrat et antérieure à tout mécanisme spécifique. La persistance n’est pas une simple survie, mais la capacité à maintenir une structure organisée dans le temps sans s’épuiser énergétiquement ni s’effondrer dans le bruit informationnel. L’intelligence et le sens ne sont pas traités comme des propriétés à ingénier directement, mais comme des conséquences stabilisées de tensions organisatrices plus profondes.

GENESIS rend ce principe opérationnel en distinguant deux formes complémentaires de contrainte, exprimées sous la forme de deux modes de compression, C1 et C2.

C1 correspond à la compression intra-famille : la réduction de la redondance rendue possible par le couplage d’entités appartenant à une même famille structurelle ou à un même substrat. Elle ancre l’émergence dans la viabilité énergétique et organisationnelle, en veillant à ce que le coût du maintien de la structure n’excède pas ce que le couplage rend possible.

C2 correspond à la compression trans-substrat : la réduction de la redondance lorsque une même structure formelle se retrouve dans des entités relevant de substrats différents. Elle ancre l’émergence dans l’intelligibilité, en permettant à une description abstraite unique de rendre compte de multiples réalisations.

Pris isolément, ces deux types de contrainte sont insuffisants. C1 seule produit de la persistance sans signification ; C2 seule engendre des motifs élégants sans véritable existence. L’ordre émergent apparaît à leur intersection, là où la viabilité énergétique et la compressibilité informationnelle coïncident. GENESIS identifie la satisfaction conjointe de C1 et C2 comme la condition minimale permettant à des systèmes de perdurer tout en étant intelligibles. Cette intersection constitue l’attracteur au sein duquel deviennent possibles la mémoire structurée, l’apprentissage, l’organisation symbolique et des comportements stables.

C’est précisément la généralité de cette formulation qui a conduit à sa conséquence la plus surprenante. Appliqué sans modification à des systèmes physiques – en dehors du domaine pour lequel GENESIS avait été initialement conçu – le cadre génère des structures quantitatives pertinentes pour plusieurs divergences empiriques de longue date, notamment des échelles d’accélération caractéristiques en dynamique galactique et des relations de paramètres en cosmologie et dans les phénomènes du vide. Ces résultats apparaissent sans introduction de paramètres ajustables et sans modification des lois dynamiques des théories existantes. Leur rôle dans le présent ouvrage n’est pas de « résoudre » des anomalies particulières, mais d’imposer une contrainte d’une rigueur inhabituelle au cadre lui-même : une théorie destinée à caractériser les conditions de l’émergence se révèle capable d’organiser des structures empiriques dans des domaines très éloignés de sa motivation initiale.

GENESIS est délibérément indépendant du substrat. Il s’applique aussi bien aux processus physiques qu’aux systèmes biologiques et aux architectures artificielles. Dans cette perspective, l’intelligence artificielle contemporaine peut être analysée sans polémique. Les grands modèles de langage réalisent des formes puissantes de compression, mais ne satisfont souvent que partiellement la contrainte conjointe : ils réduisent la redondance statistique à grande échelle tout en demeurant fragiles face aux changements de distribution, opaques dans leur organisation interne et limités dans leur autonomie durable. GENESIS éclaire pourquoi ces limites ne relèvent pas seulement de problèmes d’ingénierie contingents, mais de conséquences structurelles liées à la manière dont les contraintes sont satisfaites. Il fournit également des orientations de principe pour des conceptions alternatives, notamment des architectures associatives riches en mémoire telles qu’ANELLA, qui mettent l’accent sur la traçabilité, la sensibilité au contexte et l’apprentissage comme processus historique.

Ce livre diffère ainsi par sa nature de certains travaux antérieurs de l’un des auteurs consacrés à l’intelligence et à la cognition artificielle. Il n’est plus principalement diagnostique ou critique, mais constructif. GENESIS y est présenté comme un programme de recherche plutôt que comme une doctrine close : un cadre génératif dont l’ampleur s’est révélée progressivement à travers sa propre cohérence interne plutôt que par intention préalable. Son ambition est à la fois méthodologique et ontologique : montrer que l’émergence, le sens et l’intelligence sont des résultats stabilisés des mêmes contraintes qui gouvernent la persistance et l’organisation dans la nature.

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