
Illustration par ChatGPT
Il existe dans notre vocabulaire économique une zone grise soigneusement entretenue entre deux figures que tout devrait opposer : celle du parieur et celle du travailleur. Cette confusion n’est pas accidentelle – elle structure notre façon de penser la rémunération, le mérite, et finalement la légitimité des inégalités.
Qu’est-ce qu’un parieur ?
Le parieur, au sens strict, est celui qui met en jeu un capital préexistant. Il dispose d’une somme – qu’il a héritée, accumulée, ou empruntée – et il choisit de l’exposer à un aléa dans l’espoir d’un gain. S’il perd, il perd sa mise. S’il gagne, il empoche la différence.
L’investisseur qui place son épargne en bourse, l’entrepreneur qui injecte ses fonds propres dans une société, le spéculateur immobilier : tous partagent cette caractéristique commune. Leur activité consiste fondamentalement à décider où placer leurs jetons. Le temps qu’ils y consacrent peut être considérable, leur expertise réelle, mais ce qu’ils engagent, c’est d’abord de l’argent.
Qu’est-ce qu’un travailleur ?
Le travailleur, lui, engage autre chose : son temps, ses compétences, son corps, sa présence. Il ne « mise » pas – il échange une portion de sa vie contre une rémunération. Quand l’entreprise qui l’emploie fait faillite, il ne perd pas un capital, il perd des mois de salaire impayés, une ancienneté, parfois sa santé, souvent sa confiance.
Cette distinction paraît évidente. Elle l’est beaucoup moins dans le discours dominant.
L’auto-entrepreneur : travailleur déguisé en parieur
Le statut d’auto-entrepreneur illustre parfaitement cette confusion organisée. On présente à celui qui l’adopte tous les attributs symboliques de l’entrepreneur : l’indépendance, la liberté, la « prise de risque ». On lui dit qu’il est son propre patron, qu’il construit quelque chose.
Mais observons la réalité : l’auto-entrepreneur type n’a pas de capital à investir. Il a des compétences qu’il vend, souvent à un client unique ou dominant. Ce qu’il « risque », ce n’est pas une mise financière – c’est de travailler sans être payé, de ne pas pouvoir cotiser pour sa retraite, de se retrouver sans revenus entre deux missions.
Ce n’est pas le risque du parieur, c’est la précarité du travailleur, mais sans les protections que le salariat avait conquises : pas d’assurance chômage, pas de médecine du travail, pas d’indemnités de licenciement.
La sémantique accomplit ici un tour de force : en appelant « entrepreneur » celui qui n’a que son travail à vendre, on lui retire les droits du travailleur tout en lui refusant les moyens réels de l’entrepreneur.
Le politique : une position hybride révélatrice
L’homme ou la femme politique occupe une position intermédiaire qui éclaire la distinction. Que risque-t-il exactement ?
Il engage sa réputation, son temps, parfois sa vie familiale. En ce sens, il travaille. Mais les décisions qu’il prend engagent l’argent des autres – celui des contribuables – et ses échecs sont amortis par des mécanismes que n’a pas le travailleur ordinaire : reconversion dans le privé facilitée par le carnet d’adresses, retraites spécifiques, possibilités de retour.
Le politique parie, mais avec des jetons qui ne lui appartiennent pas, et sur un tapis où la case « ruine personnelle » n’existe pratiquement pas.
Ce que masque la confusion
Pourquoi entretenir ce flou entre parieur et travailleur ? Parce qu’il permet de justifier des écarts de rémunération autrement difficiles à défendre.
Si le détenteur de capital est présenté comme quelqu’un qui « prend des risques », alors son gain apparaît comme la juste récompense de son audace. Le vocabulaire du mérite, habituellement réservé au travail, vient sanctifier ce qui relève du pari.
Inversement, si le travailleur précaire peut être décrit comme un « entrepreneur de lui-même », alors sa pauvreté devient le signe d’une insuffisante prise de risque, d’un manque d’initiative, d’une frilosité. Il ne subit pas un système – il a mal joué.
Or le risque existentiel – celui de ne pas pouvoir se nourrir, se loger, se soigner – n’est pas du tout réparti selon cette rhétorique. Il pèse massivement sur ceux qui n’ont que leur travail, tandis que ceux qui ont du capital disposent précisément des moyens de se prémunir contre les conséquences de leurs paris perdus : diversification, assurances, personnes morales à responsabilité limitée, et en dernier ressort, sauvetage par la puissance publique quand l’établissement est « too big to fail ».
Remettre les mots à l’endroit
Il ne s’agit pas de condamner le pari en tant que tel – toute activité économique comporte une part d’incertitude. Il s’agit de nommer correctement ce que chacun engage et ce que chacun risque.
Celui qui investit un capital prend un risque financier, et il est normal qu’il en attende un rendement. Mais ce risque est limité à sa mise, il est choisi, et il présuppose une accumulation préalable.
Celui qui travaille engage quelque chose qu’il ne récupérera jamais : son temps de vie. Ce n’est pas un « risque » au même sens – c’est une dépense irréversible. Et quand on ajoute à cette dépense la précarité du parieur sans lui en donner les moyens, on cumule les inconvénients des deux positions.
Une société qui confond ces deux figures – ou pire, qui impose au travailleur la vulnérabilité du parieur tout en réservant au parieur les sécurités du travailleur protégé – n’a pas de leçon de morale économique à donner. Elle a un problème de définitions. Ou plutôt, elle a très bien compris ses définitions, et c’est précisément pour cela qu’elle les embrouille.
Répondre à Otromeros Annuler la réponse