Parieurs et travailleurs : une confusion qui n’a rien d’innocent, par Jean-Baptiste Auxiètre

Illustration par ChatGPT

Il existe dans notre vocabulaire économique une zone grise soigneusement entretenue entre deux figures que tout devrait opposer : celle du parieur et celle du travailleur. Cette confusion n’est pas accidentelle – elle structure notre façon de penser la rémunération, le mérite, et finalement la légitimité des inégalités.

Qu’est-ce qu’un parieur ?

Le parieur, au sens strict, est celui qui met en jeu un capital préexistant. Il dispose d’une somme – qu’il a héritée, accumulée, ou empruntée – et il choisit de l’exposer à un aléa dans l’espoir d’un gain. S’il perd, il perd sa mise. S’il gagne, il empoche la différence.

L’investisseur qui place son épargne en bourse, l’entrepreneur qui injecte ses fonds propres dans une société, le spéculateur immobilier : tous partagent cette caractéristique commune. Leur activité consiste fondamentalement à décider placer leurs jetons. Le temps qu’ils y consacrent peut être considérable, leur expertise réelle, mais ce qu’ils engagent, c’est d’abord de l’argent.

Qu’est-ce qu’un travailleur ?

Le travailleur, lui, engage autre chose : son temps, ses compétences, son corps, sa présence. Il ne « mise » pas – il échange une portion de sa vie contre une rémunération. Quand l’entreprise qui l’emploie fait faillite, il ne perd pas un capital, il perd des mois de salaire impayés, une ancienneté, parfois sa santé, souvent sa confiance.

Cette distinction paraît évidente. Elle l’est beaucoup moins dans le discours dominant.

L’auto-entrepreneur : travailleur déguisé en parieur

Le statut d’auto-entrepreneur illustre parfaitement cette confusion organisée. On présente à celui qui l’adopte tous les attributs symboliques de l’entrepreneur : l’indépendance, la liberté, la « prise de risque ». On lui dit qu’il est son propre patron, qu’il construit quelque chose.

Mais observons la réalité : l’auto-entrepreneur type n’a pas de capital à investir. Il a des compétences qu’il vend, souvent à un client unique ou dominant. Ce qu’il « risque », ce n’est pas une mise financière – c’est de travailler sans être payé, de ne pas pouvoir cotiser pour sa retraite, de se retrouver sans revenus entre deux missions.

Ce n’est pas le risque du parieur, c’est la précarité du travailleur, mais sans les protections que le salariat avait conquises : pas d’assurance chômage, pas de médecine du travail, pas d’indemnités de licenciement.

La sémantique accomplit ici un tour de force : en appelant « entrepreneur » celui qui n’a que son travail à vendre, on lui retire les droits du travailleur tout en lui refusant les moyens réels de l’entrepreneur.

Le politique : une position hybride révélatrice

L’homme ou la femme politique occupe une position intermédiaire qui éclaire la distinction. Que risque-t-il exactement ?

Il engage sa réputation, son temps, parfois sa vie familiale. En ce sens, il travaille. Mais les décisions qu’il prend engagent l’argent des autres – celui des contribuables – et ses échecs sont amortis par des mécanismes que n’a pas le travailleur ordinaire : reconversion dans le privé facilitée par le carnet d’adresses, retraites spécifiques, possibilités de retour.

Le politique parie, mais avec des jetons qui ne lui appartiennent pas, et sur un tapis où la case « ruine personnelle » n’existe pratiquement pas.

Ce que masque la confusion

Pourquoi entretenir ce flou entre parieur et travailleur ? Parce qu’il permet de justifier des écarts de rémunération autrement difficiles à défendre.

Si le détenteur de capital est présenté comme quelqu’un qui « prend des risques », alors son gain apparaît comme la juste récompense de son audace. Le vocabulaire du mérite, habituellement réservé au travail, vient sanctifier ce qui relève du pari.

Inversement, si le travailleur précaire peut être décrit comme un « entrepreneur de lui-même », alors sa pauvreté devient le signe d’une insuffisante prise de risque, d’un manque d’initiative, d’une frilosité. Il ne subit pas un système – il a mal joué.

Or le risque existentiel – celui de ne pas pouvoir se nourrir, se loger, se soigner – n’est pas du tout réparti selon cette rhétorique. Il pèse massivement sur ceux qui n’ont que leur travail, tandis que ceux qui ont du capital disposent précisément des moyens de se prémunir contre les conséquences de leurs paris perdus : diversification, assurances, personnes morales à responsabilité limitée, et en dernier ressort, sauvetage par la puissance publique quand l’établissement est « too big to fail ».

Remettre les mots à l’endroit

Il ne s’agit pas de condamner le pari en tant que tel – toute activité économique comporte une part d’incertitude. Il s’agit de nommer correctement ce que chacun engage et ce que chacun risque.

Celui qui investit un capital prend un risque financier, et il est normal qu’il en attende un rendement. Mais ce risque est limité à sa mise, il est choisi, et il présuppose une accumulation préalable.

Celui qui travaille engage quelque chose qu’il ne récupérera jamais : son temps de vie. Ce n’est pas un « risque » au même sens – c’est une dépense irréversible. Et quand on ajoute à cette dépense la précarité du parieur sans lui en donner les moyens, on cumule les inconvénients des deux positions.

Une société qui confond ces deux figures – ou pire, qui impose au travailleur la vulnérabilité du parieur tout en réservant au parieur les sécurités du travailleur protégé – n’a pas de leçon de morale économique à donner. Elle a un problème de définitions. Ou plutôt, elle a très bien compris ses définitions, et c’est précisément pour cela qu’elle les embrouille.

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6 responses to “Parieurs et travailleurs : une confusion qui n’a rien d’innocent, par Jean-Baptiste Auxiètre”

  1. Avatar de Diotime
    Diotime

    Et vous, M. Auxiètre où vous situez vous ? Parieur ? Travailleur ? Auto entrepreneur ?

    A noter que dans ce cadre le politique ne m’intéresse pas .

  2. Avatar de Ruiz
    Ruiz

    Le salariat (trés figé et réglementé) n’est pas le seul statut de celui qui « travaille » lui-même par sa présence, il y a aussi le statut d’indépendant de profession libérale qui n’est pas l’exploitation parieuse d’un capital financier (quoique) et n’est pas celui d’auto-entrepeneur, ne serait-ce que par les limitations de chiffre d’affaires, variables suivant l’activité.
    L’auto-entreprenariat est une possibilité offerte d’une simplification administrative vis à vis d’autres cadres juridiques plus contraignant et peut se voir comme une situation transitoire (subventionnée) de nature à faciliter l’entrée sur le marché de porteur de projet en abaissant le coût initial et le risque, en celà c’est une liberté supplémentaire pour ouvrir à ceux qui le souhaitent l’aventure de l’enrichissement entrepreneurial et réduit les inégalités de destin dans la société.

    Maintenant l’exercice d’une profession libérale juridique ou médicale est-ce un travail ?
    N’est-ce pas aussi l’exploitation d’un capital non liquide (encore moins que l’immobilier) accumulé par une mise de parieur effectué lors de longues études (en partie subventionnées).

    L’arrivée de plateforme comme Uber ou la conclusion de contrat de sous-traitance avec un client unique aboutissant à de nombreux auto-entrepreneurs au lieu de salariés est un effet co-latéral de cet assouplissement, qui rend sans doute possible des activités économiques qui ne trouveraient pas leur place dans un pur salariat.

    Un commerçant est-il un pur travailleur ? L’auto-entrepreneur peut être comerçant.

    La possibilité d’exercer en auto-entrepreneur, y compris en complément d’une autre activité n’empèche personne de rechercher un emploi de salarié soumis aux ordres de l’employeur, voire de fonctionnaire à travers des concours ou non.

  3. Avatar de bb
    bb

    Choisir le salariat et s’appuyer sur un seul “pack” de compétences pendant une partie de sa vie, n’est-ce pas aussi une forme de pari ?

    Quand j’observe des salariés, pourtant investis corps et âme dans leur entreprise, être licenciés en masse et s’inquiéter de ne plus pouvoir rembourser les traites de leur pavillon acheté sur vingt ans, je me dis qu’ils n’ont peut‑être pas misé sur le bon cheval.
    Le salariat n’est certainement pas un gage de tranquillité. S’il assure des revenus réguliers, il peut aussi devenir pour beaucoup une forme d’insouciance financière qui pousse l’individu à s’endetter. Une chose est sûre : c’est un carcan qui limite nos libertés.

    Au fond, toute vie professionnelle n’est-elle pas une succession de paris ? Avec ses hauts et ses bas?

  4. Avatar de Otromeros
    Otromeros

    L’ ‘avis’ IA …. (( Remarquez le placement de .. ))

    Q : l’avenir du salariat (européen) ?

    R : Le salariat européen traverse une période de mutation profonde.
    En 2026, nous ne sommes plus dans la simple gestion de l’après-pandémie, mais dans une restructuration structurelle dictée par trois forces : l’intelligence artificielle (IA), le déclin démographique et une soif de flexibilité qui redéfinit le contrat social.

    Voici les grandes lignes qui dessinent l’avenir du travail en Europe :

    1. La révolution des compétences (« Skills-First »)

    Le diplôme initial perd de sa superbe face à la compétence actualisée. On estime que d’ici 2030, plus de 90 millions de travailleurs européens devront acquérir de nouvelles compétences.

    L’impact de l’IA : Elle ne remplace pas le salarié, mais transforme son rôle. Les tâches répétitives sont automatisées, poussant le salarié vers des missions à plus forte valeur ajoutée (créativité, empathie, décision stratégique).

    L’apprentissage continu : La formation n’est plus un passage ponctuel mais une composante intégrée au temps de travail.

    2. L’hybridation et la « Flexibilité Totale »

    Le télétravail est devenu un acquis, mais le débat s’est déplacé. En 2026, la tendance est au « travail asynchrone » et à la personnalisation du temps.

    Semaine de 4 jours : De plus en plus d’entreprises européennes l’adoptent pour attirer les talents sans augmenter les salaires de façon drastique.

    Flexi-jobs : On observe une montée en puissance de statuts hybrides (salariat partiel combiné à du freelance ou des contrats multi-employeurs), notamment pour répondre aux pénuries de main-d’œuvre.

    3. Le défi démographique et la guerre des talents

    L’Europe vieillit, et la population en âge de travailler diminue. Cela inverse le rapport de force :

    Le salarié est « client » : Les entreprises doivent désormais « vendre » leur culture d’entreprise (valeurs ESG, bien-être, transparence salariale).

    Allongement des carrières : Avec le recul de l’âge de la retraite dans plusieurs pays (comme en France ou en Belgique), les entreprises doivent réapprendre à gérer les « seniors » et à favoriser la transmission intergénérationnelle.

    4. Un cadre législatif plus protecteur

    L’Europe reste le bastion de la protection sociale, avec des régulations majeures qui entrent en vigueur :

    IA Act (2026) : L’Union européenne encadre l’usage de l’IA au travail pour éviter les discriminations algorithmiques et protéger la vie privée des employés.

    Transparence salariale : De nouvelles directives imposent aux entreprises de communiquer les fourchettes de rémunération, visant à réduire les écarts de salaire hommes-femmes.

    En résumé : Les 3 piliers de 2026
    Tendance Ce qui change concrètement
    Technologie L’IA devient un assistant personnel pour chaque « travailleur du savoir ».
    Équilibre La flexibilité géographique (télétravail) devient une flexibilité temporelle.
    Valeurs Le salaire ne suffit plus ; l’impact environnemental et social de l’employeur est scruté.

    Note : Malgré cette modernisation, une dualité s’installe. D’un côté, des salariés « ultra-flexibles » et qualifiés, et de l’autre, des travailleurs de « première ligne » (santé, logistique) dont les conditions de travail restent difficiles malgré les hausses de salaires.

    Souhaitez-vous que je développe un aspect spécifique, comme l’impact de l’IA sur un secteur précis ou les nouvelles lois sur le temps de travail en Europe ?

  5. Avatar de Otromeros
    Otromeros

    Sans chercher à monopoliser.. l’avis de la représentante de la CGT française peut être intéressant :

    Sur le grill
    l’édito

    Il est 8 h 30 sur Franceinfo ce 23 janvier et c’est l’heure de l’interview politique : le présentateur, Hadrien Bect, et la journaliste du Nouvel Obs Camille Vigogne Le Coat, qui co-présente, reçoivent Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT.
    Au programme de l’entretien : des discussions sur le vote du budget, la possible chute du gouvernement Lecornu II, la proposition de supprimer le 1er mai, le développement de l’intelligence artificielle et les suppressions de postes qu’elle entraîne dans les entreprises.
    Ce dernier sujet fait déjà dire des gros mots à Sophie Binet, qui déclare : « Aujourd’hui, ce à quoi on assiste aux États-Unis, c’est une forme de technofascisme avec des entreprises qui développent l’intelligence artificielle au service d’une idéologie d’extrême droite. »
    Les journalistes la font davantage réagir à la question sociale de l’IA – les suppressions d’emplois – et la discussion se poursuit….

    …Jusqu’à la question de Camille Vigogne Le Coat, qui lui demande de réagir à une information révélée par… elle-même, plus tôt cette semaine dans une enquête dans le Nouvel Obs sur « Jordan Bardella, couvé par les patrons » :
    « On a appris cette semaine qu’à l’initiative de Patrick Pouyanné, le PDG de Total, la FEP, l’une des plus grosses entreprises du CAC 40, avait réfléchi à inviter Jordan Bardella. C’était une information du Nouvel Obs. Ça vous inspire quoi ? »
    En posant cette question, Camille Vigogne Le Coat, journaliste-enquêtrice spécialiste de l’extrême droite, autrice d’une enquête primée sur le RN à Fréjus, sait ce qu’elle fait : il s’agit clairement de parler des liens étroits du patronat et de l’extrême droite .

    Sophie Binet répond en effet que « l’extrême droite ne sera jamais un parti comme les autres » et que « ce que l’on voit, c’est que le patronat a oublié la leçon de la Seconde Guerre mondiale et le fait qu’il y a pas seulement leurs intérêts économiques, il y a aussi des questions morales ».
    Elle poursuit :  » L’extrême droite est un parti raciste. C’est un parti qui est dangereux pour notre démocratie, parce qu’il remet en cause par exemple le pouvoir des juges et l’indépendance de l’Assemblée nationale.  »

    Camille Vigogne Le Coat la relance en demandant, de façon un peu provocatrice, s’il n’est pas normal pour les chefs d’entreprise de se préparer à l’arrivée au pouvoir de tous les partis politiques…Ce qui permet à Binet de répondre que « le patronat défend uniquement ses petits intérêts économiques gagner toujours plus et que l’avenir de nos démocraties, il n’en a rien à faire ».
    Elle ajoute : « On voit le résultat de l’extrême droite, aux États-Unis, c’est la loi du plus fort, ou plutôt du plus riche, contre le droit international. Ça veut dire de plus en plus de conflits armés. Et effectivement pour le patronat, c’est très bien, parce que plus de conflits armés, ça veut dire plus de marché pour l’industrie militaire et pour la défense. »

    Hadrien Bect l’interrompt : « Attendez, vous dites que le patronat espère des conflits armés ? »
    Binet répond que soutenir l’extrême droite, comme le fait le patronat, revient à la banaliser et à l’accepter.
    Mais Bect ne comprend pas : « Il y a un peu un amalgame, personne ne sait si le RN a envie d’un conflit armé, par exemple. Enfin là, c’est un peu… Vous allez un cran au-dessus. »
    Ça n’est pourtant pas ce qu’a dit Sophie Binet, qui tire les leçons de l’accession au pouvoir de l’extrême droite à l’étranger : « Ce que je dis, c’est que de fait, aujourd’hui, l’extrême droite quand elle arrive au pouvoir dans le monde, c’est le cas de Trump, de Poutine, de Milei en Argentine etc, elle s’assoit sur le droit international. » Binet rappelle que « le droit international, c’est notre garantie de paix : ça a été construit après 1945 pour qu’il n’y ait plus de conflit au plan mondial. Et on le voit avec Trump, on rentre dans un monde plein d’incertitude où tous les coups sont permis. C’est ça, le problème de l’extrême droite. »

    Lorsque Binet rappelle que « Bardella ne cesse de venir à la rescousse des milliardaires pour empêcher qu’ils ne soient taxés » et que le RN a voté contre la taxe Zucman, Hadrien Bect insiste : « Le RN a voté des taxes, c’est plusieurs milliards, hein, quand même… »
    Binet se voit forcée de lui expliquer le « vote de façade » du RN pour les taxes dont le parti savait qu’elles ne passeraient pas, mais que « le RN s’oppose systématiquement à la taxation des plus riches et des multinationales ».
    Bect sourit faiblement : « Merci beaucoup, Sophie Binet ».
    À ASI, on ajoute : merci beaucoup, Camille Vigogne Le Coat, d’aborder de vrais sujets politiques dans cette interview.

    Quant à Hadrien Bect, il devrait peut-être lire l’ouvrage très actuel « Les irresponsables », de l’historien Johann Chapoutot (qu’ASI recevait l’an dernier), qui retrace comment l’extrême-centre des années 1930 en Allemagne a porté Hitler au pouvoir.
    Ou  » Le fascisme en col blanc « , enquête du journaliste Xavier de Jarcy, sur comment un club d’industriels, toujours dans les années 1930 mais en France cette fois, « prêt à s’allier aux ennemis de la République pour préserver ses privilèges », a favorisé l’avènement de Pétain.
    Ou encore, plus simplement, l’enquête cosignée par sa collègue de plateau Camille Vigogne Le Coat dans le Nouvel Obs de cette semaine, qui relate la « relation amicale » naissante entre Jordan Bardella et… Alexandre Arnault, fils de Bernard et l’un des héritiers de LVMH……………………………………….!

    Pauline Bock.

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