UNE SOCIETE AUX ORDRES, par Bertrand Rouziès-Léonardi

Billet invité

Les trois ordres. Aldobrandino de Sienne, Li Livres dou santé, France du Nord, vers 1285.

C’est durant le Moyen Âge, du VIIIe au XVe siècle, que s’élabore la notion de travail dans sa signification moderne d’« association de l’homme et de l’outil » (Jacques Le Goff). L’ancien français réserve cependant le mot travail au tourment en général (latin tripalium, « instrument de torture), plutôt celui qu’on inflige, d’ailleurs, que celui qu’on endure, et appelle notre travail labor, labeur, pénibilité incluse, ce labeur-là étant surtout celui du retourneur de glèbe. On distingue alors trois types dans la classe des travailleurs : le type du laborator proprement dit, le paysan, celui qui peine (l’écrasante majorité de la population), le type de l’artifex, l’artisan, celui qui exerce un métier (ars), l’operarius, le type de l’ouvrier, celui qui crée une œuvre (opus). Le travail, jamais tout à fait délesté de son substrat pénitentiel, étayé en partie par l’étymologie [1], est réhabilité au XIe siècle par Adalbéron, évêque de Laon, dans son Poème au roi Robert, qui décompose la société en trois ordres fonctionnels ou ordines (voir les fonctions tripartites indo-européennes étudiées par Georges Dumézil) : celui des oratores (ceux qui prient), celui des pugnatores ou bellatores (ceux qui combattent), celui des laboratores (ceux qui travaillent). Pénétrés que nous sommes de l’idéal républicain, qui nous fait voir la société féodale comme un régime d’abus de pouvoir, un regnum impitoyable aux plus faibles, nous nous représentons les échanges symboliques entre les trois ordres sous l’aspect d’un triangle dont l’angle sommital serait occupé par les oratores et les bellatores, forcément d’infâmes exploiteurs, et la base, par les laboratores, un ramas d’esclaves et de demi-esclaves cassés en deux sur leurs outils. Ce triangle illustre une rupture de contrat qui s’est effectivement produite (pas partout ni automatiquement), la faute aux tribulations antiques de la dette [2], mais qui s’est peu à peu résorbée par la suite, pour revenir aux formes contractuelles initiales, le roi s’instituant en recours en cas de litige.

Continuer la lecture de UNE SOCIETE AUX ORDRES, par Bertrand Rouziès-Léonardi

Partager

L’actualité de la crise : QUAND ON N’AVANCE PAS, ON RECULE ! (AU CHOIX), par François Leclerc

Billet invité

The English version of this post can be found here.

Les ministres des finances européens sont parvenus dans la nuit à conclure un accord a minima, qui nécessite comme à l’accoutumée un décryptage en raison de ses zones d’ombre. Ils ont effectué un train de nominations à la BCE et au MES reposant sur la reconduction provisoire de Jean-Claude Juncker à leur tête, faute d’autre solution. Puis ils sont parvenus à « un accord politique » (entendez : dans ses grandes lignes) à propos du seul cas de l’Espagne, qui doit encore être totalement bouclé pour adoption le 20 juillet prochain.

Une année de plus est donnée au gouvernement espagnol pour réduire son déficit et revenir dans les clous, ce qui entérine le dérapage en cours et s’appuie sur les nouvelles mesures d’austérité que Mariano Rajoy va annoncer cette semaine. Seraient dans les tuyaux une hausse de la TVA, la réduction des remboursements de la sécurité sociale, la diminution des allocations chômage et une refonte de la grille de calcul des retraites. Le programme a été présenté en avant-première par le ministre espagnol des finances, Luis de Guindos.

Continuer la lecture de L’actualité de la crise : QUAND ON N’AVANCE PAS, ON RECULE ! (AU CHOIX), par François Leclerc

Partager

LA NOUVELLE CHAIRE « STEWARDSHIP OF FINANCE » À LA VRIJE UNIVERSITEIT BRUSSEL

The English version of this post can be found here.

En septembre de l’année dernière, Paul De Knop, recteur de la Vrije Universiteit Brussel a lancé un projet de chaire d’enseignement et de recherche relatif à la finance envisagée dans une perspective éthique. Il a constitué une équipe multidisciplinaire présidée par Michel Flamée, professeur à la faculté de droit de la VUB, et comptant des représentants tant de la Vrije Universiteit Brussel (VUB) que de l’Université Libre de Bruxelles (ULB). Cette équipe m’a demandé si j’étais disposé à m’associer au projet et à devenir le titulaire de cette chaire. J’ai bien entendu donné aussitôt mon accord.

La VUB, l’université néerlandophone de Bruxelles, est la jumelle de l’ULB où j’ai fait mes études et où j’ai enseigné de 1976 à 1979 avant d’accepter un poste à l’Université de Cambridge.

L’enseignement aura lieu en anglais et est prévu pour une durée de cinq ans. La direction de thèses interviendra à partir de la deuxième année. L’initiative est appelée à s’inscrire dans le cadre de la Brussels University Alliance qui réunit VUB et ULB dans des projets communs.

La VUB a eu l’amabilité de me demander comment j’aimerais que s’intitule la chaire. J’ai proposé « Stewardship of Finance », expression que l’on peut traduire en français par « La finance au service de la communauté ».

Le cours comptera soixante heures réparties sur les deux semestres et se tiendra les jeudis à quinze heures. À cinq reprises durant l’année, le cours sera suivi en début de soirée d’une table-ronde que je présiderai et à laquelle seront invités des panélistes belges et internationaux. D’autres conférences seront organisées en lien avec la chaire, les mercredi soir à 20 heures. Cinquante auditeurs libres auront la possibilité de s’inscrire pour suivre les cours gratuitement et sans être astreints aux examens.

La leçon inaugurale de « Stewardship of Finance » aura lieu le jeudi 4 octobre 2012 à 15 heures.

Partager

AUDITION DE PAUL TUCKER, VICE-GOUVERNEUR DE LA BANQUE D’ANGLETERRE, DEVANT UNE COMMISSION PARLEMENTAIRE BRITANNIQUE

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Paul Tucker, Vice-Gouverneur de la Banque d’Angleterre, a fait cet après-midi une déposition devant une commission parlementaire britannique. La raison de sa présence aujourd’hui était que dans la déposition faite le 4 juillet devant la même commission par Bob Diamond, qui était jusqu’il y a quelques jours P-DG de la banque Barclays, ce dernier avait laissé entendre que Tucker avait fait pression sur lui pour que la banque qu’il dirigeait alors mentionne pour les taux réclamés d’elle par d’autres banques pour ses emprunts, des chiffres moins élevés que ceux qu’elle soumettait. Les chiffres en question étant alors utilisés par la British Bankers’ Association pour calculer les taux d’intérêt appelés LIBOR (London interbank offered rate) : « taux interbancaire [en dollar] valant à Londres ». Lors d’une conversation entre Tucker et Diamond, le premier aurait dit au second qu’« il n’y aurait pas de mal » si la Barclays soumettait des chiffres moins élevés qu’elle ne le faisait. Tucker aurait affirmé qu’il subissait lui-même des pressions en ce sens, en provenance de membres du gouvernement de haut rang.

Si l’interprétation par Diamond de ses conversations avec Tucker était correcte, l’une des personnes à la tête de la Banque d’Angleterre enjoignait à l’un des dirigeants de la deuxième banque commerciale du pays de manipuler le LIBOR, un taux de référence faisant foi pour l’ensemble du système financier international.

Mon sentiment après avoir regardé cette audition de bout en bout est que M. Paul Tucker, candidat pressenti au remplacement de M. Mervyn King à la tête de la Banque d’Angleterre, a perdu aujourd’hui toutes ses chances. Mais bon, je suis par ailleurs quelqu’un qui imaginait que le procès de Jérôme Kerviel (le premier épisode : pas le récent procès en appel) déboucherait nécessairement sur un non-lieu.

L’explication que Tucker a offerte des événements est qu’il y avait malentendu quant au sens des conversations qu’il a eues avec Diamond. La Barclays avait à cette époque refusé une aide du gouvernement sous la forme d’une injection massive de capital parce qu’elle craignait qu’une acceptation de ces sommes aurait signifié sa nationalisation. La Barclays serait tirée d’affaire un peu plus tard grâce à un apport en capital en provenance du fonds souverain du Qatar. Le sens des propos de Tucker à l’époque étaient – selon lui hier – de s’enquérir de la bonne santé de la Barclays : les taux plus élevés que ceux de ses consoeurs qu’elle soumettait signifiaient-ils que la banque était en difficulté ?

M. Paul Tucker n’est certainement pas un grand comédien : il se verse machinalement de l’eau et se met à boire aussitôt qu’il est mis en difficulté. Il lui arrive aussi de prendre un air complétement affolé alors que l’un de ses interlocuteurs formule une question, manifestement très inquiet d’où elle pourrait mener. Il manque également d’assurance sur la question de savoir ce qui a conduit à ce qu’il soit là : alors que le président de séance souligne que la commission s’est réunie à sa demande, il commente mi-figue mi raisin que « Vous m’avez demandé de venir de mon plein gré… », ce qui conduira le président à déclarer ironiquement au moment de conclure : « Vous êtes venu à votre propre demande, dans une très large mesure ».

Qu’en tirer ? Qu’au niveau formel, nous vivons encore aujourd’hui en Occident, en démocratie. Lors de l’audition des dirigeants de Goldman Sachs, en avril 2010, j’écrivais ici-même :

À l’heure qu’il est, j’assiste à cette audition depuis deux heures. Ce qui m’épate, c’est la robustesse de ce régime démocratique, en dépit de toutes les forces qui s’opposent à son fonctionnement, en dépit des sommes colossales qui sont déversées pour le dévoyer dans son exercice quotidien. Il me semble quasi-miraculeux que des personnes, tel le sénateur Carl Levin, conservent – en dépit de la machine à broyer de l’argent – l’intégrité qui leur permet de s’opposer comme il le fait sous mes yeux, à ce rouleau compresseur.

Mon sentiment ce soir est identique : nous vivons encore en démocratie, du moins pour ce qui touche à la qualité de l’information à laquelle j’ai accès. Cette information me permet en effet de lire avec une très grande clarté entre les lignes de ce qui est déclaré, et ceci à ma très grande satisfaction.

Pour le reste, il faudrait que je puisse m’expliquer avec une satisfaction aussi grande pourquoi tout cela demeure sans conséquences, pourquoi aucune décision n’est jamais prise ensuite dans la ligne de ce que j’ai pu entendre.

Dans le cas du premier procès Kerviel, le verdict a semblé ignorer entièrement ce qui avait été dit durant les audiences. Ou plutôt, a ignoré tout ce que j’avais pu lire entre les lignes de ce qui avait été dit. Et c’est là sans doute que se situe le point essentiel : la classe dirigeante est-elle incapable elle de lire entre les lignes ? Ou bien sait-elle le faire mais compte essentiellement sur le fait qu’elle sera à peu près seule à pouvoir le faire et que le reste du monde – et tout particulièrement l’électeur lambda – n’y arrivera jamais lui de son côté, et ne lui réclamera du coup jamais de comptes ?

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager

L’actualité de la crise : UN PAS EN AVANT ET DEUX EN ARRIÈRE, par François Leclerc

Billet invité

Il avait déjà été souligné que les ouvertures consenties par le gouvernement allemand étaient conditionnelles et renvoyaient de fait à la Saint-Glinglin. Elles supposent une union politique préalablement achevée tout en étant promise pour plus tard. D’autres informations sortent qui confirment que le dernier sommet était en trompe-l’œil et que les marchés ne s’y sont pas trompés.

Ils sont en train de perdre patience à propos du renflouement qui s’éternise des banques espagnoles et exercent une pression maximale : le taux espagnol à 10 ans a dépassé lundi matin le seuil de 7 %. Et il va pourtant falloir attendre la prochaine réunion de l’Eurogroupe du 20 juillet pour connaître les conditions qui vont accompagner le versement des fonds européens.

Continuer la lecture de L’actualité de la crise : UN PAS EN AVANT ET DEUX EN ARRIÈRE, par François Leclerc

Partager

LIBOR : ON N’A SANS DOUTE ENCORE RIEN VU

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

The English version of this post can be found here.

Dans la « Final Notice » de la décision par la FSA (Financial Services Authority), le régulateur britannique, d’infliger le 27 juin une amende de 85 millions de livres (moins un rabais de 30% pour coopération exemplaire à l’enquête) à la banque Barclays pour manipulation des taux interbancaires LIBOR, deux périodes doivent être distinguées. Dans la première période, qui s’étend à peu près de 2005 à 2007, les taux sont manipulés au niveau des salles de marché par des opérateurs de niveau subalterne, dans la seconde période, qui va de 2007 à 2009 et qui correspond au plus fort de la crise, les taux sont manipulés par ces subalternes sur instructions venant d’en-haut.

Les chiffres apparaissant dans les conversations rapportées dans les documents sont sans équivoque : durant la première période, les manipulations de taux portent le plus souvent sur 1 point de base (un centième d’1 %) et quelquefois sur 1,5 points de base ; dans la seconde période, il est question de manipulations qui vont de 17 à 46 points de base – soit un tout autre ordre de grandeur.

Quand Bob Diamond, P-DG démissionnaire de la Barclays, expliquait jeudi dernier devant les parlementaires britanniques qu’il avait été « choqué », « écœuré » par le comportement de certains des employés de sa banque, parlait-il des traders du rang (la « douzaine de Kerviels » que j’évoquais vendredi dans ma vidéo) de la période 2005 à 2007, ou des dirigeants de la période 2007 à 2009 ? Je crois que poser la question c’est y répondre.

Cela dit, comme je le rappelle dans mes compte-rendu de l’« affaire du LIBOR », des plus anciens en avril 2008 (L’affaire du LIBOR), aux plus récents (LIBOR : le retard à l’allumage de l’indignation), d’une part, minorer les taux soumis pour le calcul du LIBOR par les 16 banques concernées s’assimilait à un devoir national dans le climat de panique qui s’était installé sur les marchés financiers, d’autre part, la Barclays était d’après ce que l’on savait déjà en 2008 et que la Final Notice confirme, la banque londonienne qui rechignait le plus à falsifier les chiffres. L’observation suivante est représentative de ce point de vue :

« … le 20 septembre 2008, un « soumetteur » [de taux] déclarait dans une conversation téléphonique avec le Dirigeant D qu’il entendait soumettre un taux de 4,75% pour le LIBOR $ à un mois parce que tel était bien le taux qui avait été exigé de [la Barclays] par le marché […] Le « soumetteur » s’exécuta et baissa le taux qui serait soumis au niveau 4,50%. Ce jour-là, le taux soumis le plus élevé après celui de la Barclays se situait 50 points de base plus bas » (p. 30).

Qu’on comprenne bien : 1) dans les années 2005-2007, une « douzaine de Kerviels » travaillant pour la Barclays soumettent régulièrement pour le calcul du LIBOR (aux côtés de 15 autres banques), des taux manipulés de 1 à 1,5 points de base à la hausse ou à la baisse ; 2) dans les années 2007-2009, dans le cas rapporté, un dirigeant de la banque donne instruction à un subalterne de minorer le taux constaté de 25 points de base ; 3) le même jour, dans une autre banque de la place de Londres (la moins manipulatrice après la Barclays), un dirigeant donne instruction à un subalterne de soumettre au nom de la banque un taux qui est manipulé d’au moins 75 points de base : 25 [comme la Barclays] + 50 [supplémentaires].

Résumons. Parmi les seize banques qui soumettaient des taux pour le calcul du LIBOR (18 aujourd’hui), quinze ou un peu moins trichaient davantage que la Barclays. Celle-ci s’est vue infliger une amende de (avant rabais) 85 millions de livres (107 millions d’euros) et a perdu depuis la semaine dernière dans la tourmente, MM. Bob Diamond, Président-Directeur Général, Marcus Agius, président et Jerry del Missier, Chief Operating Officer, qui se sont faits fermement indiquer la porte par la FSA, la Banque d’Angleterre et le Chancelier de l’Échiquier. Ce dernier, M. George Osborne, a déclaré que les faits révélés « sont symptomatiques d’un système financier qui a élevé la cupidité par-dessus toute autre considération et a mis notre économie à genoux », et il a ajouté : « La fraude est un crime quand il s’agit des affaires ordinaires – pourquoi devrait-il en être autrement quand il s’agit de la banque ? ».

On ne peut qu’approuver les propos du ministre des finances britannique. Mais qu’en pensent les dirigeants des quinze autres banques « soumetteuses » de taux pour le LIBOR ? Je préfère en tout cas être à ma place plutôt qu’à la leur.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager

L’actualité de la crise : LE SPECTACLE EST PERMANENT, par François Leclerc

Billet invité.

Faut-il faire mine de s’interroger sur la portée de la prochaine réunion de l’Eurogroupe lundi prochain ? Ou l’ignorer pour ne pas prêter le flanc à l’accusation de se répéter ? Une fois de plus, un fossé sépare le flou des décisions des chefs d’État de gouvernement de leur application. Les marchés sont déçus et nous pourrions bien finir par nous lasser ! Le plus problématique des déficits rencontrés s’avère être celui de crédibilité des autorités européennes, désormais bien ancré.

Un nouvel épisode ne contribue pas à leur gloire : celui de la succession de Jean-Claude Juncker à la tête de l’Eurogroupe, dont le mandat prend fin le 17 juillet. Aux dernières nouvelles, on en était au partage en deux temps de cette responsabilité entre le Français Pierre Moscovici et l’Allemand Wolfgang Schäuble. A condition que Moscovici prenne la première garde, comme le demanderait le gouvernement français… En attendant que l’accord ne se fasse, Jean-Claude Juncker jouera les prolongations. Les nominations occupent il est vrai une part significative des conciliabules; deux restent derrière pendantes au directoire de la BCE et à la direction du MES.

Continuer la lecture de L’actualité de la crise : LE SPECTACLE EST PERMANENT, par François Leclerc

Partager

ÉLOGE DE LA GUINGUETTE : RÉPONSE À CRAPAUD ROUGE, par Jean-Luce Morlie

Billet invité. Réponse à Le prix de la liberté économique.

Bonjour. La socialisation des salaires me paraît, en effet, une voie de sortie hors des pièges du capitalisme, c’est-à-dire essentiellement l’horreur de l’acceptation d’une soumission par le travail pour l’obtention d’un revenu et d’autre part, l’aspiration de l’argent dans une boucle d’accumulation autant absurde que mortifère.

Comme évoqué par votre péroraison, « Prédateurs et accapareurs, ce sont les héritiers en ligne directe du mâle dominant qui propage ses gènes. », l’argent est en effet le pouvoir de prendre plaisir à faire faire quelque chose à quelqu’un d’autre (cf. Jorion, l’argent mode d’emploi). Pourtant, votre argument est bien près de verser dans le « racisme » : la classe capitaliste, expliquée par l’excès de testostérone programmée par les gènes ; ainsi, seules les motivations des capitalistes seraient mauvaises, ne faisons-nous pas partie de la même espèce ?

Continuer la lecture de ÉLOGE DE LA GUINGUETTE : RÉPONSE À CRAPAUD ROUGE, par Jean-Luce Morlie

Partager

SÉMANTIQUE COMPARÉE

Paris, 8 juillet 2012 (AFP) :

« La présidente du Medef, Laurence Parisot va demander lundi à François Hollande lors de la conférence sociale d’inscrire la « liberté d’entreprendre dans la Constitution », de mettre « la compétitivité » au centre des débats, estimant aussi qu’il faut « pacifier » la question des licenciements. »

Pacification de l’Algérie (Wikipédia en anglais) :

« À la suite de la conquête de la Régence d’Alger, la Pacification de l’Algérie consista en une série d’opérations militaires en vue de mettre fin à diverses rébellions, razzias et massacres de colons français, qui éclatèrent sporadiquement dans les campagnes algériennes. La Pacification de l’Algérie constitue l’un des premiers exemples de guerre non-conventionnelle ».

Je sais que nous sommes en période de vacances, mais si une station de radio ou une chaîne de télévision est intéressée par un exercice de sémantique comparée où Mme Parisot et moi-même confronterions le sens que nous attribuons à différents mots et expressions, je suis partant.

(Je rappelle, à titre d’exemple, que ma définition de « compétitivité » est : « alignement des salaires européens sur ceux du Bangladesh ».)

 

Partager

LE PRIX DE LA LIBERTÉ ÉCONOMIQUE, par Crapaud Rouge

Billet invité

Rue89 rapporte que Paul Krugman et Richard Layard ont lancé une pétition contre la politique d’austérité où ils décrivent la « nature de la crise » ainsi : « Lorsque la bulle du crédit immobilier, de part et d’autre de l’Atlantique, a éclaté, de nombreux acteurs du secteur privé ont réduit leurs dépenses pour tenter de rembourser leurs dettes. D’un point de vue individuel, il s’agissait certes, de leur part, d’une réponse rationnelle. Mais, à l’image du comportement similaire des débiteurs dans les années 1930, cette réponse s’est avérée collectivement destructrice. Pour une raison simple : les dépenses d’une personne, ce sont les revenus d’une autre. » Ces explications me laissent songeur parce qu’elles masquent une vérité d’évidence : tout crédit appelle mécaniquement une baisse future des dépenses parce que les acteurs doivent rembourser leurs dettes non en tant que « réponse rationnelle » à un événement quelconque, ni en dépit d’un mimétisme « collectivement destructeur », mais parce qu’ils y sont contraints par des échéances. L’argent étant ce qu’il est, les sommes consacrées aux remboursements sont nécessairement soustraites à l’achat de la production disponible, ce qui promet aux producteurs une baisse de la consommation qui justifiera une baisse de la production, puis des licenciements. Les revenus ne peuvent donc que diminuer mais, les échéances n’ayant pas le bon goût d’attendre qu’ils remontent, les dettes prennent un poids relatif de plus en plus important, jusqu’au moment où arrivent les premiers défauts de paiement. C’est alors que la bulle éclate et déclenche une réaction en chaîne : fin de la confiance, faillites, chômage, baisse des revenus, dette rédhibitoire.

Continuer la lecture de LE PRIX DE LA LIBERTÉ ÉCONOMIQUE, par Crapaud Rouge

Partager

LES RESPONSABLES DONT ON PARLE PEU

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

The English version of this post can be found here.

La question de savoir si une reconnaissance de dette peut être considérée comme une monnaie est centrale à mon livre L’argent mode d’emploi (2009). J’y mets en évidence le coup de force de Joseph Schumpeter (1883-1950), quand il imposa l’idée que c’était bien le cas, et j’y démontre l’inanité du pseudo-raisonnement qu’il proposait pour soutenir l’idée à l’aide de phrases qui sont souvent dénuées de sens (pp. 175-180).

Une reconnaissance de dette est bien de la monnaie selon Schumpeter, et l’on peut additionner son montant à celui de l’argent pour calculer des « masses monétaires » qui font foi de la richesse présente dans le système financier.

Le problème peut être considéré comme purement académique : une simple question de définition. Or, c’est en réalité très loin d’être le cas : lorsqu’une reconnaissance de dette cesse d’être échangée pour le montant qui est censé être un jour remboursé, parce que le doute s’est insinué que l’argent promis ne reviendra peut-être pas le jour dit, la « science » économique dominante, c’est-à-dire « schumpétérienne », préfère invoquer le « manque de liquidité » : une difficulté passagère à transformer la « monnaie » que serait une reconnaissance de dette en argent proprement dit, soit un problème purement technique de fluidité des marchés.

La confusion entre argent et reconnaissance de dette était nécessaire pour que l’on puisse ignorer le risque systémique qui se cache derrière l’« effet de levier », à savoir ce qui se passe quand on compare les gains obtenus grâce à de l’argent qui a été emprunté aux intérêts qui devront être versés pour l’avoir emprunté, plutôt qu’à une somme d’argent proprement dite.

Nous avons été quelques-uns dès 2007 à insister sur le fait que la crise qui débutait était une crise d’insolvabilité : que l’argent manquait pour honorer les reconnaissances de dette, et que l’invocation de la liquidité n’était qu’une manière de masquer la gravité de la situation. Ici aussi, le débat n’était pas purement académique.

Ceci dit, la confusion continue de régner. Dans  la « Notice Finale » de la Financial Services Authority, en date du 27 juin 2012, où le régulateur britannique justifie l’amende de 85 millions de livres (réduite à 59,5 M£, pour coopération à l’enquête) infligée à la banque Barclays dans l’affaire du LIBOR, le mot « liquidité »  apparaît à plusieurs endroits là où seul le mot « solvabilité » se justifierait :

« Les questions de liquidité constituaient un centre d’attention pour la Barclays et d’autres banques durant la crise financière et les taux de LIBOR cités par les banques étaient interprétés par certains commentateurs comme une mesure de leur capacité à emprunter. […] Les medias s’interrogeaient si les taux cités par Barclays indiquaient que la banque connaissait des problèmes de liquidité », etc. (p. 3)

L’effondrement global du système financier, dont l’affaire du LIBOR souligne à nouveau l’inéluctabilité, aurait pu être prévenu si l’on n’avait pas confondu argent avec reconnaissance de dette et du coup, insolvabilité avec illiquidité. Cinq ans plus tard, il est bien sûr beaucoup trop tard pour se lamenter d’une erreur que la « science » économique salua en son temps comme un trait de génie de Joseph Schumpeter.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager

L’actualité de la crise : LA LEÇON D’ANATOMIE N’EST PAS FINIE, par François Leclerc

Billet invité.

Le dossier végétait depuis des années, mais il ne semble pas près d’être classé. Descendante de la banque fondée en 1770 par la famille Quaker des Gurney, Barclays est arrivée au terme de sa mue, au centre d’un scandale comme seuls les financiers savent en produire. Autre temps, autres mœurs !

On hésite à parler de dysfonctionnement du système, tant la manipulation du Libor semblait être devenue chose naturelle, à lire les échanges de mails entre les traders qui la pratiquaient, entretemps devenus des lampistes tout trouvés. C’est, on le sait, le propre des corrompus et des privilégiés de considérer leurs prébendes comme allant de soi. Ce qui prête à un jeu de mots facile sur le « Liebor », de to lie qui signifie mentir.

Continuer la lecture de L’actualité de la crise : LA LEÇON D’ANATOMIE N’EST PAS FINIE, par François Leclerc

Partager

PIQÛRE DE RAPPEL : COMMENT AL CAPONE EST TOMBÉ

L’association d’idées étant un moyen d’investigation excellent… un rappel de ce billet daté du 26 mars 2010.

Tout le monde connaît l’histoire d’Al Capone, que l’État américain n’arriva jamais à coincer pour ses activités de racket mais qui tomba pour une affaire de fraude fiscale. Vous savez aussi que les banques américaines donnent du fil à retordre aux autorités depuis que celles-ci tentent de remettre un peu d’ordre dans un secteur qui provoqua une crise inédite du système capitaliste tout entier. Vous lirez du coup avec intérêt une dépêche de l’agence Bloomberg intitulée : JPMorgan, Lehman, UBS Named as Conspirators in Muni Bid-Rigging, autrement dit, et en rendant les choses un peu plus explicites : « JP Morgan, Lehman Brothers, Union de Banques Suisses désignés comme co-conspirateurs dans un cas d’enchères truquées sur le marché des obligations émises par des communautés locales ».

Continuer la lecture de PIQÛRE DE RAPPEL : COMMENT AL CAPONE EST TOMBÉ

Partager

LE TEMPS QU’IL FAIT, LE 6 JUILLET 2012

L’affaire du LIBOR et son pourquoi

Un exercice de com dérape en Grande-Bretagne parce que l’affaire Murdoch a créé un climat de dégoût vis-à-vis de la classe dirigeante

Sur YouTube, c’est ici.

Partager