QUAND LES MASQUES TOMBENT : LA BATAILLE DU RÉCIT SOCIAL, par Pascal Charrier

Illustration par ChatGPT

Peut-être pourrait-on faire remonter les prémices à « l’affaire Monica Lewinsky » dans les années 90 qui fit vaciller le pouvoir américain au plus haut sommet de l’État. Pour la première fois, un Président en exercice, Bill Clinton voit sa vie extra-conjugale entraver l’exercice de ses fonctions et faire la une des journaux. D’aucun feront remarquer qu’il s’agissait d’une relation consentie. On notera toutefois que Monica Lewinsky avait alors 22 ans et Bill Clinton 49 ans. Mais que vaut « le consentement » lorsqu’il y a une telle différence d’âge et de statut sociale pourrait questionner Vanessa Springora ?

Puis c’est sans doute « l’affaire DSK » en 2011 avec la chute d’un futur présidentiable qui va mettre au grand jour les comportements d’un homme certes, mais qui va aussi soulever indirectement les comportements de gens, d’hommes de pouvoir. Le pouvoir favoriserait-il les abus de pouvoir ? D’aucuns franchiront le pas, alors que certains s’offusqueront du comportement de la justice américaine pour ce qui n’est à leurs yeux qu’un simple « troussage de bonne ». Dans les lieux de pouvoir, l’abus de pouvoir ferait-il partie intégrante d’une culture de domination ?

Bien sûr, le grand pas sera effectué avec le « Mouvement MeToo » dont on oublie qu’il est né en 2007, avant d’exploser socialement en 2017 avec l’affaire Harvey Weinstein. Les réseaux sociaux permettent alors la libération de la parole des femmes, presque exclusivement, à travers tous les pays dotés de la liberté d’expression à travers le monde, sur la domination masculine et particulièrement sexuelle. Déjà l’affaire Harvey Weinstein avait mis en évidence les déviances sexuelles d’un milieu du pouvoir de la finance, du spectacle et de la politique jusque là protégées par une omerta organisée par le pouvoir lui même. Les répercutions seront internationales et c’est ce qu’on appellera « l’effet Weinstein ». Le couvercle de la domination masculine d’une société du pouvoir était levé et ne pourrait plus se refermer.

C’est bien sûr « l’affaire Epstein » qui depuis 2019 ne cesse de mettre à jour une véritable organisation presque industrielle de la domination par la violence sexuelle notamment d’une partie de la « jet society » internationale. L’ampleur effrayante des révélations impliquant des hauts « dignitaires » intellectuels, politiques et économiques permet désormais d’envisager l’existence d’un « système ». Un système que les « hautes » sphères du pouvoir tentent vainement de remettre sous le tapis. Aucune enquête ne sera ensuite mise en place pour rechercher les autres agresseurs potentiels et l’on fera signer aux victimes des clauses de silence en échange d’une indemnisation. On se rappellera à l’occasion le film de Yves Boisset : « La femme-flic », tiré de faits réels.

Dernier en date, Patrick Bruel, tout comme avant Gérard Depardieu ou l’abbé Pierre, se trouvent emportés par cette parole libérée. Ce qui frappe le plus, c’est toutes les voix qui disent aujourd’hui : « Oui, tout le monde savait. » Mais personne ne disait rien. Etait-ce par réflexe de soumission à la célébrité, à l’image du pouvoir ?

N’est-ce pas toute une culture de domination par le pouvoir dont les femmes sont les premières victimes qui aujourd’hui se brise ?

C’est aussi une identité qui finit de se briser. 1804, les hommes au pouvoir inscrivent l’infériorité de la femme dans la loi du Code Napoléonien. Il faudra attendre 160 ans plus tard une loi rétablissant l’égalité entre époux qui leur permettra notamment d’ouvrir un compte en banque sans l’aval de son mari. Le « patriarche » par naissance s’est vu progressivement déchoir de ses prérogatives au 20eme siècle et tente encore au 21eme siècle de préserver une identité construite par opposition, voire par destruction de celle des femmes. Qui suis-je en tant qu’homme si je deviens l’égal des femmes ? Qu’est-ce qu’être un homme si celui-ci n’a plu le pouvoir ?

Comme dans toute révolution, se met en place une « contre-révolution », un retour forcené à une idéalisation masculiniste. Le combat en Russie contre le « déclin de l’Occident », le combat contre le « wokisme » aux USA sont les signes les plus visibles avec des figures de proue telles que V. Poutine et D. Trump. Sur les réseaux sociaux aussi cette « contre-révolution » s’organise autour de mouvements tels que les Incels dont la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) signale dernièrement qu’ils font l’objet d’une surveillance attentive des services avec une « potentialité terroriste forte ».
Par delà les idées, la politique n’est pas loin et les idéaux se rejoignent avec l’extrême droite. « Il existe (donc) une continuité idéologique entre les franges les plus radicales de l’extrême droite française et les Incels, du fait d’une communion d’intérêts (antiféminisme et conservatisme social), du partage d’espaces numériques et de lectures communes » écrit Louis Neymon (doctorant à l’EHESS) dans son billet « La tentation réactionnaire des incels » sur le blog laviedesidées.

Cette révolution du 20eme siècle qui a en grande partie mis à bas le patriarcat pour rendre sa liberté aux femmes, n’était possible que dans un Etat à prédominance démocratique. C’est cette liberté d’expression propre à l’espace démocratique appuyée par la grande révolution technologique de l’Internet qui a permis de soulever la chape de la domination masculine. Mais au-delà de l’émancipation des femmes de la domination masculine, n’est-ce pas la culture même de domination au sens large qui est ébranlée et vacille à son tour ?

Un Président de la République qui rend des comptes devant la Justice et qui va en prison. Jamais l’histoire de France n’avait connue cela, sauf peut-être lors de règlement de compte entre monarques ou postulants. Avec « l’affaire libyenne » n’est-ce pas un tournant historique qui déconstruit l’identité « intouchable » du Chef de l’État ? Là encore, cela aurait été impossible ailleurs que dans un Etat à prédominance démocratique. Or, que voit-on dans les pays y compris européens que gouvernent les partis d’extrême droite ou les gouvernements autoritaires ailleurs ? Si ce n’est la remise en cause des droits des femmes pour tenter de réinstaurer une représentation passéiste de l’identité masculine. La liberté retrouvée des femmes ne suggère-t-elle pas le risque d’une contamination plus large de la remise en cause des systèmes de domination qui maintiennent au pouvoir des minorités socialement reproductibles ?

Est-ce un hasard si les minorités des élites dotées du pouvoir financier et politique sont tentés de se rapprocher, voire de soutenir le retour à un pouvoir autoritaire, culturellement masculiniste ? Thiel, Bolloré… des milliardaires qui cherchent à s’approprier la parole médiatique pour y maintenir des idéaux réactionnaires, inégalitaires et autoritaires en se rendant propriétaires des journaux et de la production cinématographique, ou en voulant instaurer un contrôle numérique des populations (Palantir). Les élites avaient rédigé le « roman national » ( faisant la promotion des élites et de la domination masculine) destiné à légitimer leur hégémonie et imposer une morale dont ils s’affranchissaient en secret, dissimulés derrière les hauts murs de la « propriété privée » qui restait, il y a encore peu de temps, l’un de leurs privilèges. La révolution Internet a brisé ce monopole du récit de la société. Les nombreux « leaks » ont ouvert les rideaux feutrés du pouvoir et des élites. Des blogueurs et youtubeurs débunkent les « réalités alternatives » en temps réel et fixent dans le temps long des affaires qui autrefois disparaissaient dans de poussiéreuses archives, mettant en relief une continuité qui aurait voulu se faire passer pour exception.

Mais quand le vent de la liberté souffle et ébranle les systèmes de domination, qui peut parvenir à le contenir ? Il y a des exemples certes avec la Russie de Poutine, certains pays du Golfe ou l’Iran des Mollahs mais ces pays n’ont jamais véritablement accédé à des espaces démocratiques comme en Europe ou aux USA. L’avenir des USA et de la gouvernance Trump ne sont-ils pas de ce point de vue la réponse à cette question ? Qui détiendra le pouvoir d’écrire le récit social ? Le vieux monde masculin est-il définitivement mort ou peut-il réussir à étouffer la liberté ? En mourant, ne permettra-t-il pas l’émergence d’une nouvelle identité de l’être humain ?

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Une réponse à « QUAND LES MASQUES TOMBENT : LA BATAILLE DU RÉCIT SOCIAL, par Pascal Charrier »

  1. Avatar de PHILGILL
    PHILGILL

    « Nous ne sommes pas simplement en train de parler de mettre fin à l’exploitation des classes, comme la plupart des marxistes le réclament, aussi important que ce soit. Nous sommes en train de parler de l’anéantissement de toutes les formes de hiérarchie et de domination dans toutes les sphères de la vie sociale. Bien sûr, la source immédiate de la crise écologique est le capitalisme mais à cela les écologistes sociaux ajoutent un problème profondément enfoui au cœur de notre civilisation : l’existence de hiérarchies et mentalité ou culture hiérarchiques précédant l’émergence des classes et de l’exploitation économique. Les féministes radicales de la première heure qui ont, dans les années 1970, pour la première fois, soulevé le problème du patriarcat l’ont bien compris. Nous avons beaucoup à apprendre de l’approche anti-hiérarchique du féminisme et de l’écologie sociale. Nous avons besoin de chercher dans des systèmes institutionnalisés de coercition, de commande et d’obéissance qui existent aujourd’hui et qui ont précédé l’émergence des classes économiques. La hiérarchie n’est pas nécessairement motivée par l’économie. Nous devons regarder au-delà des formes économiques d’exploitation, vers des formes culturelles de domination existant au sein de la famille, entre générations, sexes, groupes raciaux et ethniques, dans toutes les institutions politiques, économiques et sociales et, de manière très significative, dans la façon dont nous appréhendons la réalité dans son ensemble, y compris la nature et les formes de vie non humaines. » — Murray Bookchin (1989)

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