Ces alarmistes qui ont vu juste

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On ne m’a pas donc vu sur Arte dans l’émission consacrée à la chute de Lehman Brothers, en vue de laquelle on m’avait interrogé pendant 90 minutes. J’entends dire que le matériel sera utilisé dans un programme au lendemain des élections présidentielles américaines. Qui vivra verra !

Certains d’entre vous s’interrogent – comme moi – pourquoi ne pas avoir utilisé cet entretien ? Ce que j’ai déclaré vous est connu : c’est du même ordre que ce que vous me voyez écrire tous les jours. Il y a peut–être une indication dans le sentiment que j’ai eu, en parlant aux réalisateurs, que notre évaluation respective de la gravité de la crise actuelle n’était pas du même ordre de magnitude. Quand j’ai dit par exemple que la situation actuelle faisait peur, et qu’ils m’ont demandé de préciser, j’ai dit « J’ai peur d’avoir des enfants qui crèvent de faim ! » Ce que j’ai lu dans leurs yeux, ce n’était pas de l’incrédulité mais plutôt de l’inquiétude, et cette inquiétude ne portait pas sur l’économie ou sur la planète, mais sur moi personnellement.

Depuis le début de l’année on a commencé à dire un peu partout : « Comme en 1929 ! » et on se met à dire maintenant : « Pire qu’en 29 ! » mais je suppose que cela reste pour la plupart des gens, un slogan très abstrait. Il y a une catégorie d’économistes ou apparentés – et je vais me situer ici en compagnie de gens dont certains sont des « personnalités », des gens beaucoup plus connus que moi, comme Krugman ou Roubini, et en France, Attali, Aglietta ou Lordon, que vous et moi appelons : « ceux qui ont vu juste » mais que 95 % des gens appellent encore tout simplement : « les alarmistes ». Bien sûr, dans trois mois, ce ne seront plus que 90 % des gens qui nous appelleront « alarmistes », et dans six mois, 85 %, etc. Mais nous le savons bien : pour qu’une majorité croie véritablement à la gravité de la crise, il faudra qu’elle soit entrée dans leur vie quotidienne avec des traites non payées, du chômage et tutti quanti.

Faisons un pas de plus. Quand on dit de nous « ceux qui ont vu juste », ce n’est encore qu’un crédit qu’on nous accorde quant à l’analyse que nous faisons des événements : les prévisions qui se sont vérifiées, à long terme d’abord : que la crise aurait lieu, prévisions à court terme ensuite, quant à la suite des événements depuis qu’elle a éclaté. Est-ce que ce crédit s’étend aux propositions que nous faisons quant à ce qu’il conviendrait de faire, à nos suggestions de solutions ? Je n’en vois aucune trace.

Il est vrai que tous ceux « qui ont vu juste » ne sont pas aussi présents sur le front des remèdes. Je n’ai encore rien lu par exemple – je ne fais peut–être pas assez attention – qui ressemble à des solutions dans ce que dit Roubini. Mais j’en vois énormément (elles ne se recoupent pas entièrement, mais là n’est pas la question) chez Attali, Lordon et moi-même : interdictions des paris sur les prix, blocus des paradis fiscaux, double système monétaire, constitution pour l’économie, bilan de santé de la planète dans l’évaluation des richesses, etc. Est-ce que quelqu’un quelque part prête la moindre attention à ces suggestions ? Peut-être mais il se garde bien dans ce cas-là de me le signaler.

Passer de la catégorie « alarmiste » à celle de « ceux qui ont vu juste », constitue la première étape. Soyons optimiste : elle n’est pas hors d’atteinte. Qu’on s’intéresse aux solutions que nous proposons serait la seconde. Et là, on est encore très loin du compte.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Avis de recherche : CDS disparus

Je vais faire quelque chose d’un peu inhabituel : je vais vous mettre directement à contribution – je veux dire mobiliser le cerveau collectif.

L’explication du pétard mouillé de la liquidation des CDS relatifs à Lehman réside dans le paragraphe suivant du communiqué de presse de la Fixed Income Clearing Corporation :

As per MBSD Important Notice 185.08, participants requested that FICC perform the net liquidation of the Lehman MBSD Clearing accounts for forward trades, in lieu of a bilateral liquidation process. This request was made by member firms in order to minimize potential market disruptions and ensure a more orderly liquidation of the open forward trades.

J’ai fait la première partie du travail en repérant le paragraphe qui explique qu’une opération a été substituée à une autre pour « minimiser les perturbations potentielles du marché et assurer une liquidation plus disciplinée… » et j’ai également laissé des messages aux trois numéros de téléphone mentionnés pour la Fixed Income Clearing Corporation.

Pour que vous n’ayiez pas à aller chercher dans les liens, je mets à la suite, les deux communiqués de presse pertinents.

Je continue à chercher de mon côté mais bonne chasse !

Merci de m’avoir aidé comme vous l’avez fait ! Vous trouverez l’enquête complète en commentaires.

Je reproduis ici, à l’intention de ceux d’entre vous qui n’ont pas l’occasion de lire tout ça, un sommaire excellent proposé par Sam sur un blog du Financial Times (ma traduction) :

Sam, toi qui es notre gourou de service sur tout ce qui est compliqué, est-ce qu’on peut en tirer que tout est bien qui finit bien ?

@ Throg
On dirait. Rien à craindre que la crainte elle-même, etc.

Bien sûr, tout ce qu’on nous montre, ce sont les chiffres net, donc aucune idée sur ce qui s’est passé en coulisses ces dernières semaines. Globalement, je pense que le désastre a été absorbé par les prêts géants de la Fed à AIG : c’était eux la contrepartie la plus exposée à Lehman Brothers. J’imagine qu’ils ont pris une grande claque, même si on ne nous a encore rien dit.

On entend beaucoup de « Je vous l’avais bien dit [qu’il n’y avait rien à craindre] ! » sur les CDS. Ce qu’ils ignorent, c’est que les banques étaient vraiment préoccupées. Le tournant a eu lieu à mon avis durant la nuit de vendredi, quand JP Morgan Chase s’est rendu compte que tout s’arrangerait et ont offert un ensemble de fonds à court terme aux banques européennes pour plusieurs milliards de dollars.

Le LIBOR commence aussi à baisser gentiment, ce qui confirmerait que l’affaire Lehman Brothers était une crainte réelle. C’était en tout cas à l’esprit de tous les gens à qui j’ai parlé.

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Un petit air de confiance

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La confiance a l’air de revenir petit à petit dans les emprunts interbancaires : le TED (Treasury – EuroDollar), notre baromètre, qui avait grimpé jusqu’à 4,64 % le 10 octobre, est retombé aujourd’hui à 2,77 %. On n’est pas encore revenu au 1,21 % du 11 septembre, la veille du jour où les choses ont tourné au vinaigre, ni surtout aux 0,44 % du 8 août de l’année dernière. Le 10 août on était passé à 1,03 % et le tarissement du crédit débutait. Pour qu’on soit sorti de l’auberge, il faudrait donc qu’on soit retombé en-dessous des 1 %. Je vous tiens au courant.


© Bloomberg

Mais les affaires reprennent : on apprend que les banques américaines qui ont chacune reçu 25 milliards de dollars du contribuable (enfin, indirectement) ont l’intention d’en passer une partie en dividendes, une autre partie à racheter leurs concurrentes moins chanceuses et qu’elles utilisent une portion de l’argent qu’elles ont reçu – attachez vos ceintures ! – à faire du lobbying visant à l’annulation des mesures gouvernementales de semi-nationalisation. Est-ce que ce n’était pas plutôt de l’argent qu’on leur avait insufflé pour qu’elles puissent le prêter à faire des choses utiles ? Oui, ça c’est ce qui se serait passé s’il s’était agi d’une « nationalisation » mais ce qu’on a fait, c’est une « semi-nationalisation » – nuance !

Et la grande catastrophe que certains nous annonçaient pour aujourd’hui et que je chiffrais personnellement à entre 0 et 365 milliards de dollars de pertes, accompagnée de la chute de nombreux fonds spéculatifs ? Une seule petite note jusqu’ici : la Depository Trust & Clearing Corporation qui déclare : « Pas de pertes ». Pas de pertes, on veut bien mais… « C’est un peu court, jeune homme ! On aurait pu dire bien des choses en somme… », comme le montant des sommes qui ont été déboursées par exemple. Plusieurs commentateurs ces jours derniers citaient entre 200 et 250 milliards comme montant probable. Ce « pas de pertes », sonne un peu trop à mon goût comme un « Circulez, y a rien à voir ! » : ce qu’on dit à la foule quand il y a précisément un cadavre au milieu de la chaussée. Donc, je ne baisse pas ma garde et je vais garder mes oreilles et mes yeux grand ouverts dans les jours qui viennent. En fait, si des hedge funds sont ce soir dans les derniers dessous, ils ne sont pas obligés d’aller le crier sur tous les toits : ils peuvent attendre pépère de le faire savoir dans leur bilan trimestriel, et d’ici-là les choses peuvent s’arranger un peu… du moins si la confiance revient pour de bon !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Fréquentation du site

La fréquentation du site au cours du mois écoulé a plus que doublé par rapport à septembre : près de 80 000 au lieu de 31 000. La même tendance s’est observée partout sur la toile où l’on parlait de la crise. Du coup le graphique a changé d’échelle et j’ai dû éliminer le début de la série qui devenait pratiquement invisible (et pourtant j’étais fier des 3 589 visites il y a exactement un an !)

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Si vous n’êtes pas encore découragé, attendez de voir la suite…

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Dans un commentaire, Strategix écrit ceci :

Lorsque l’on veut réorganiser le monde et redistribuer les cartes, certains résistent, les exaltés défendent leurs idées et la violence en résulte. La réalisation de projets de réforme en profondeur, sans l’adhésion des forces de pouvoir, implique la violence. Le recours à cette dernière est exclu, et les chances de réussites sont donc infimes.

J’ai lu ça tout à l’heure, au moment où j’achevais la lecture d’un article du Wall Street Journal d’aujourd’hui qui expliquait qu’en raison de la chute du prix du brut, consécutive à la crise,

…au cours des trois derniers mois, les actions de compagnies dédiées aux énergies renouvelables ont perdu 45 % de leur valeur, chiffre à comparer aux 23 % subis durant la même période par l’ensemble des sociétés composants l’indice Dow Jones.

Et ce « catch 22 », ce genre de situations où on perd à tous les coups, m’a rappelé un article lu dans BusinessWeek il y a une semaine ou deux. Le magazine partage mon sentiment que juste derrière les lobbys de la finance, le principal responsable de la crise des subprimes, ce sont les régulateurs des marchés financiers qui, sur instructions venues d’en haut, ont relâché, sinon carrément abandonné, la surveillance dont ils étaient chargés. BusinessWeek est donc allé interroger les autorités des marchés qui leur ont répondu (je paraphrase) : « Ah, mais qu’est-ce que vous croyez ! On n’a pas arrêté de nous reprocher notre laissez-faire durant toute cette période. On nous a même traînés sans relâche devant les tribunaux : nous avons toujours eu gain de cause. Toujours ! » Qu’est-ce que vous alliez imaginer : la justice agissait également sur instructions venues d’en haut !

La seule bonne nouvelle de la journée, c’est qu’un employeur s’intéresse à moi. Hé ! pour la première fois depuis un an. Il s’agit d’un de ces établissements financiers dont je vous raconte les aventures dans mes billets. Rien n’est fait mais il existe un rai de lumière : l’espoir de recevoir un jour à nouveau… une fiche de paie ! Bien sûr, ce serait vivre à l’hôtel cinq jours par semaine. Et onze heures d’avion par weekend. J’ai déjà vécu ça : aucune relation n’y résiste, et quand on a une famille, c’est sa mort certaine. Ce serait aussi, en ce qui vous concerne – et moi aussi, la fin du blog.

Vous vous souvenez du sous-titre des articles qui m’ont mis du baume au cœur ces jours derniers ? Alexis Lacroix : Nul n’est prophète sur sa planète. Ils ont prêché dans le désert pendant des années. Ils dénonçaient le capitalisme dévoyé. Qui les a entendus ? dans Marianne du 4 octobre et Vincent Remy, Crise financière : la loi du silence, Imprévisible, le krach ? Depuis des années, des économistes s’alarmaient des dérives du système bancaire. Sans écho. Pourquoi ? dans Télérama du 9 octobre. Oui : et rien n’a changé !

Allez, ça ira mieux demain. Ah non, peut–être pas demain : demain, c’est le mardi 21 octobre.

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ARTE, mercredi 22 octobre à 21 heures

Chronique d’un nouveau désordre mondial
(France, 2008, 52mn)
ARTE F
Producteur: Capa Tv

J’ai accordé un entretien de 90 minutes aux réalisateurs de ce film. Ce qu’il restera de ce que j’ai dit, je n’en sais rien bien entendu. Vous me raconterez !

Lundi 15 septembre 2008, Lehman Brothers, l’une des plus grandes banques d’investissement américaines, fait officiellement banqueroute. Dès le lendemain à l’ouverture de Wall Street, la réserve fédérale des Etats-Unis (FED) injecte 50 milliards de dollars de liquidités dans les circuits de refinancement des banques. Quelques heures plus tard, la valeur du tire d’AIG, la plus grande société d’assurance du monde chute de 70%. Le « 11 Septembre de Wall Street » a démarré. Comment en est arrivé là ? Quelles répercussions cette crise américaine a-t-elle sur les autres pays ? Les Etats-Unis sont-ils encore les maîtres du jeu ? Qu’en pensent les grands économistes mondiaux ? L’économie réelle va-t-elle subir le contrecoup de l’économie virtuelle ? Pour répondre à ces questions, les réalisateurs ont enquêté sur toutes les places fortes de l’économie et des finances mondiales. A New York, là où tout a commencé. Sur le « floor » de Wall Street, la folie continue. Investisseurs, traders et petits porteurs sont décidés à rebondir. A Londres, au cœur de la city, les (ex) employés de Lehman Brothers, cartons à la main, quittent leur bureau, abasourdis. En face, les oligarques russes, les financiers asiatiques et les Emirats arabes détenteurs de pétrodollars se frottent les mains. A Paris, entre crise immobilière et difficultés rencontrés par les petits entrepreneurs, la France voit déjà sa consommation ralentir. Les prêts-relais, « subprimes » à la française, étouffent aujourd’hui bon nombre de familles. A Francfort, la plus grande place boursière de l’Europe, les banquiers sont discrets. Les épargnants, eux, se réunissent, « entre euphorie et angoisse ».

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Planète Terre : la courbe de tout ce qui va mal

Voilà, c’est le graphique qu’il faut diffuser : la courbe de tout ce qui va mal. Cliquez sur l’image et vous la verrez « grandeur nature » avec le nom du problème bien visible (il faut éventuellement zoomer). Ça se passe de commentaire. Ou plutôt, le commentaire est distribué dans mes billets.


(Graph: Springer-Verlag, Berlin, Heidelberg, New York)

Cela fait partie d’un dossier dans le New Scientist. Le dossier n’est pas en ligne mais achetez la revue, vous ne le regretterez pas (c’est un abonné depuis 1975 qui vous parle !)

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Casamance : Des coquillages dans le béton

Sur un sujet qui m’est cher, mon invité d’aujourd’hui : Laurent Piolanti, ses photos vous sont familières, elles parlent de la condition humaine et en disent long sur les progrès qui nous restent à faire pour émerger enfin de la préhistoire.

La Casamance a gardé son naturel mélancolique bercé par le grand fleuve et l’abondance d’une nature encore préservée. Les Diolas et les autres ethnies animistes, Mandjacs, Mancagnes, premiers occupants de la région cohabitent avec les Wolofs majoritairement musulmans venus du nord.

Et puis vient la guerre avec son cortège de misères et de souffrances. Des hôtels vides et des touristes en fuite … une région enclavée, minée, presque oubliée de tous… et la catastrophe du « Joola » qui l’endeuille irrémédiablement et l’isole encore plus du nord du pays.

Puis le calme revient, les « rebelles » les plus va-t-en guerre se fatiguent. La paix donne la force d’y croire à nouveau et se transforme peu à peu en un véritable fond de commerce avec ses dérives : villages réhabilités qui n’existent pas, promesses politiques sans lendemain …

Bientôt s’organisent de véritables expéditions de pirogues bondées qui essayent désespérément de rejoindre les Canaries et l’Europe. Les prétendants au départ affluent de toute la sous-région. Les Diolas moins crédules et bon marin observent cette catastrophe et tentent de dissuader leurs enfants d’y participer. Seuls les plus chanceux arriveront à destination, les autres font naufrage prés des côtes ou sont recueillis sur les routes de navigation internationales. Pour nombre d’entre eux, le miroir aux alouettes de nos sociétés riches n’apportera que la mort. Mais qui n’a pas le droit de tenter sa chance ?

Le maillage ethnique complexe caractéristique de cette région enclavée fait perdre ses repères au plus stable d’entre nous. Fruit d’une longue maturation et entachée de fractures historiques et sanglantes, notre modèle démocratique ne se décrète pas, il doit se construire avec les spécificités, la culture et les traditions locales. Bien sur, l’échelle des besoins n’est pas comparable entre cette région en devenir et l’opulence de notre société de consommation. Deux mondes si différents avec ses liens de solidarités qui nous rassemblent et tant d’incompréhensions qui nous rassurent sur nos différences.

Il y a encore peu de temps la monnaie n’était que coquillages. Aujourd’hui le riz rose des Diolas qu’ils conservent précieusement dans les greniers, s’apparente à nos lingots d’or placés dans les banques. Mais ce riz, symbole de la richesse du village ne peut être vendu. Bien caché, même les coordinateurs du World Food Program ne peuvent l’évaluer pour en tirer des statistiques …

Et puis il y a la dette, le troc et les échanges qui régissent la vie de tous les jours. Les échanges de dettes sont d’ailleurs premiers au troc. L’argent quant à lui prend une toute autre signification puisque l’on ne se pose pas la question de savoir de quoi demain sera fait. L’idée même d’accumuler en prévision des jours difficiles, ne se pratique pas, ne s’imagine pas et dérange les croyances. Vivre comme le toubab, le blanc, c’est se faire rejeter de la communauté, être mis à l’écart et voir sa maison vidée des nombreuses visites qui rythme la journée.

Pourtant l’argent est là et bien la. En petite quantité certes, mais sa vitesse de circulation peut donner l’illusion qu’il en existe plus. Le constat est simple : puisque l’argent manque faisons le circuler rapidement pour que chacun le touche et le possède même 5 minutes dans une journée.

« Toubab denew nit », c’est-à-dire « le blanc n’est pas humain » reste l’expression positive consacrée pour représenter notre ingéniosité, notre savoir faire et notre développement, mais également notre non humanité. La crise économique que subissent les pays riches a déjà des conséquences en Casamance et au delà dans toute l’Afrique. Une chose est sûre toutefois, l’idée que les grands acteurs de l’économie mondiale s’appauvrissent et seraient au bord du gouffre est un fait totalement nouveau et incompréhensible pour l’Africain. Il ne la comprend pas et ne peut y croire. Comprendre c’est « se mettre à la place de », mais de qui, de quoi, comment comprendre que nous, pays riches, en soyons arrivés là ? Notre non-humanité aurait elle pris le dessus ?

L’occident tente d’apporter ses remèdes à une situation explicable, compréhensible. Certes, le comportement des acteurs économiques s’explique. Les intérêts seraient-ils devenus trop contradictoires entre les différentes logiques d’enrichissement et la valeur réelle du travail ?

Une seule certitude demeure aujourd’hui, « quand le riche maigrit, le pauvre meurt » (proverbe Africain) et la probabilité pour que l’Afrique se retrouve seule face à ses problèmes existe bel et bien. L’action du FMI et de la Banque Mondiale, souvent décriée à tort ou à raison, risque de se focaliser sur nos économies agonisantes. Le règne du « chacun pour soi » n’est pas forcement un handicap pour l’Afrique, peut être l’occasion de déterminer son propre destin en cohérence avec ses valeurs, même si cela se fera sans doute dans la douleur. Mais les atouts existent pour ce continent : richesses, générations jeunes en devenir, optimisme à tout épreuve et conscience bien réelle de notre condition d’être humain que l’on se doit de supporter et si possible, dans la joie.

LEGENDES PHOTOS

Casamance_1 : pirogue « Wonderful Jesus » / juin 2008
Village de Diogué à l’embouchure du fleuve Casamance. Vestiges du premier comptoir français et de son phare face à l’île de Carabane. Centre de pêche multi-ethnique, c’est aussi un point de départ pour les pirogues qui tentent de rejoindre les Canaries et l’Europe.

Casamance_2 : Travail des femmes / octobre 2007
Les femmes de Kafountine travaillent le Como. Ce poisson fumé sera expédié dans toute la sous-région. Utiliser en poudre, il apportera le complément en protéines indispensable pour les peuples qui n’ont pas accès à la mer.

Casamance_3 : inspection des impôts / mai 2008
Les bâtiments administratifs et les édifices coloniaux de Ziguinchor (capitale de la basse Casamance), ont conservé leur charme mélancolique, vestige d’une autre époque.

Casamance_4 : « les nécessiteux » / octobre 2007
En période du Ramadan il est de tradition d’aider les nécessiteux et les handicapés qui se pressent devant les demeures des plus riches pour attendre la distributions de sucre, d’huile et parfois même d’un peu d’argent.

Casamance_5 : Ecole coranique / avril 2008
Les confréries musulmanes, Mourides, Tidjane et Laye envoient les enfants suivrent l’étude du Coran. Cet apprentissage inclut une période plus ou moins longue ou les petits « talibés » seront confrontés à la quête et devront apporter le maigre résultat de leurs journée (quelques morceaux de sucre, un peu de farine, etc. …) à leur marabout.

Casamance_6 : Récolte du riz / septembre 2007
La récolte du riz dans le village animiste d’Itou est un évènement festif. Seules les femmes y participent en chantant. Ce riz rose d’une qualité nutritive sans équivalent ne sera jamais vendu.

Casamance_7 : Enfants des rues / mai 2008
La puissance joyeuse et conquérante des enfants des rues de Ziguinchor est une source d’espoir infinie pour l’avenir de la région.

Copyright : Laurent Piolanti – Tous droits réservés

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Mardi, pour les hedge funds, ça passe ou ça casse

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Si vous avez écouté mes deux interventions sur les radio et télévision canadiennes, vous avez compris la séquence : mardi dernier (le 14), j’étais invité à parler (en français) sur Canal Argent (Montréal) où j’évoquais l’échéance du mardi 21 pour le règlement des Credit-Default Swaps (CDS) portant sur Lehman Brothers – dont la faillite, je vous le rappelle, remonte au 15 septembre. Rendez-vous a été pris pour le 22, où j’évaluerai pour Canal Argent, le résultat des courses. J’expliquais qu’un certains nombre de hedge funds tomberont probablement ce jour-là, et peut–être même, certaines banques. La nouvelle passait rapidement la frontière linguistique et j’étais aussitôt invité à parler hier (le 17) sur CFRA (Toronto) où je mentionnais également mon inquiétude pour mardi prochain.

Le monde se partage en deux : ceux qui pensent que le 21 sera une date décisive et ceux qui pensent qu’il s’agit d’un pétard mouillé. Je fais partie des partisans de la première hypothèse même si mes raisons pour le penser sont indirectes.

Je ne reviens pas sur le mécanisme détaillé des CDS, j’en ai déjà parlé longuement, en particulier dans Les CDS : le monstrueux contraire d’une assurance où j’expliquais qu’

… un Credit-Default Swap est un type d’assurance contractée à titre privé où le vendeur du swap joue le rôle d’assureur et l’acheteur, d’assuré. Le vendeur remboursera à l’acheteur les pertes que ce dernier viendrait à subir du fait de la défaillance d’un tiers. Pour bénéficier de ce service, l’acheteur du swap verse au vendeur une prime dont le montant est déterminé par le marché en fonction du risque de perte tel qu’il est alors perçu.

La particularité de cette « assurance » d’un type très spécial, c’est qu’il n’est pas nécessaire de courir le moindre risque pour y souscrire : on peut « s’assurer » contre tout ce qu’on veut du moment qu’on trouve une contrepartie prête à parier dans la direction opposée, si bien que dans les faits, il s’agit le plus souvent d’un simple « pari » plutôt que d’une véritable assurance.

Il y a deux types de positions dites « nues » : celle de celui qui avait acheté des CDS parce qu’il était convaincu que Lehman allait ramasser la pelle : si rien ne se passait, il se serait simplement acquitté pour rien de la prime, si Lehman chutait, comme ce fut le cas, il touchait le gros lot. En face, également en position « nue », il y avait le vendeur de CDS, l’« assureur », si Lehman chutait, il en serait de sa poche pour la perte subie.

Rien n’interdisait bien sûr de parier dans les deux directions selon une stratégie dite de couverture. Disons que la prime à payer le lundi pour s’assurer contre le défaut des obligations émises par Lehman est de 50 et que j’achète alors des CDS en versant cette prime. Et disons que la prime monte à 75 le jeudi et que je vende alors le même nombre de CDS. J’ai empoché la différence, soit 25, et je ne cours aucun risque : je suis couvert : si Lehman fait faillite, celui que j’ai « assuré » se retournera vers moi, mais je me tournerai à mon tour vers celui qui m’a vendu des CDS et qui m’a assuré moi.

Et c’est ici que les choses se corsent : le marché des CDS souscrits sur Lehman Brothers est de gré à gré, entre deux parties adultes et consentantes, qui n’ont de compte à rendre à personne : le marché n’est pas régulé et personne ne s’est préoccupé de contrôler si les « assureurs », les vendeurs de CDS, avaient de quoi régler les acheteurs, les « assurés », le cas échéant.

Tout ce que l’on sait, c’est que le montant total des CDS portant sur Lehman Brothers se monte à 400 milliards de dollars. « Oui », s’écrieront certains, « mais les CDS sont des produits dérivés et ces 400 milliards sont donc des montants simplement « notionnels » ». J’ai eu l’occasion moi-même de rappeler que des montants notionnels sont utilisés comme base de calcul sans représenter nécessairement un risque effectif. Dans ce cas-ci toutefois on connaît avec précision le rapport entre notionnel et risque effectif : une vente aux enchères d’obligations de Lehman Brothers a eu lieu le 11 octobre, au cours de laquelle les détenteurs n’ont pu récupérer sur leurs titres que 8,625 cents du dollar, ce qui veut dire que les vendeurs de CDS devront verser le montant perdu à leurs « assurés », soit 91,375 cents du dollar.

Les sommes à régler sont donc réduites de 400 milliards de dollars à 365,5 milliards (400 * 0,91375). Est-ce à dire que c’est le montant qui devra changer de main mardi ? Non. Pourquoi ? Parce qu’il y a certainement des participants qui sont couverts : qui ont parié dans les deux directions, soit pour bénéficier d’un arbitrage en ayant payé une prime peu élevée pour les CDS qu’ils ont acheté et en ayant exigé une prime plus élevée pour ceux qu’ils ont vendus, afin d’empocher la différence, soit parce qu’ils ont commencé par vendre des CDS puis ont eu peur et en ont acheté pour se couvrir.

On peut imaginer, à la limite, que tous les intervenants sont couverts. Dans ce cas-là, rien ne se passera mardi : le risque réel aura été nul et chacun aura simplement gagné ou perdu selon qu’il aura vendu des primes plus élevées que celles dont il a dû s’acquitter lui-même, ou l’inverse.

Quelqu’un est de cet avis : Depository Trust and Clearing Corporation, une compagnie qui s’occupe de compensation entre firmes et qui se vante de connaître les parties liées par les contrats et considère que les positions « nues » se montent à 6 milliards de dollars, soit un soixantième seulement des 365,5 milliards calculés précédemment.

Quel est le chiffre réel ? Il se situe nécessairement quelque part entre 0 et 365,5 milliards de dollars. Zéro, c’est très peu et 365,5 milliards, c’est beaucoup. C’est ici qu’il faut passer par les preuves indirectes. Le montant ne sera pas zéro pour deux raisons. La première, c’est qu’il y a eu un moment où il était devenu très probable que Lehman Brothers allait se crasher et certains ont dû vouloir parier sur sa perte. La deuxième raison, ce sont les Donald Uderitz de ce monde. J’ai évoqué ce monsieur dans Les deux survivantes et les CDS où je citais un article du Wall Street Journal qui expliquait la chose suivante :

Donald Uderitz, le gestionnaire du fonds d’investissement spéculatif [CDO Plus Master Fund Ltd.], dit qu’il pensait que la probabilité était très faible qu’il ait jamais à débourser pour honorer ces assurances [qu’il vendait sous la forme de CDS] destinées à couvrir les pertes des CDO. Il expliquait dans un entretien qu’il avait acheté la firme pour encaisser les commissions que les banques verseraient à son fonds d’investissement, à savoir 5,5 % du montant notionnel de 10 millions de dollars du [Credit-Default] swap de Citigroup et 2,75 % de Wachovia. Mr. Uderitz dit que maintenant il se sent « couillonné » (suckered).

Il n’est sûrement pas le seul gérant de hedge fund a avoir pensé qu’encaisser des commissions pour un risque pratiquement nul (Lehman Brothers ? un des fleurons de Wall Street ?) était une bonne opération.

Quels sont les indications chiffrées : il y a d’abord les 250 milliards de dollars que Mr. Paulson a déjà tiré sur son fonds de 700 milliards et a imposé comme prise de participation forcée aux neuf principales banques américaines. Il y a ensuite les 85 milliards de dollars qui ont servi à renflouer l’assureur pseudo-nationalisé AIG, grand vendeur de CDS devant l’éternel, à quoi a été ajoutée récemment la somme étonnamment précise de 37,8 milliards, suggérant qu’un calcul de pertes éventuelles a été effectué. Et il y a d’autres informations complémentaires, comme l’assureur Ethias qui doit trouver 1,5 milliard d’euros pour mardi, ou la Fed qui a annoncé que sa fenêtre d’escompte permettant aux banques d’emprunter des fonds restera exceptionnellement ouverte tard, le 21, etc.

Alors à combien s’élèveront les versements mardi ? Impossible à dire, la seule chose qui soit sûre, c’est qu’un nombre important de fonds d’investissement spéculatifs y laisseront leur peau. Les sommes qu’ils doivent aux grandes banques et qu’ils ne pourront pas régler seront passées par elles aux profits et pertes. Les 122,8 milliards (85 + 37,8) de provisions d’AIG, additionnés aux 250 procurées par le plan Paulson aux neuf grandes banques, cela fait 372,8 milliards de dollars. Ce chiffre vous rappelle sans doute quelque chose. Oui, bien sûr : les 365,5 milliards de dollars d’exposition totale des CDS portant sur Lehman Brothers, calculés plus haut.

Les banques américaines ont donc été blindées par leur gouvernement pour pouvoir encaisser le choc de plein fouet. Vendredi, dans un entretien sur la chaîne de télévision de l’agence Bloomberg, Mr. Paulson, secrétaire au Trésor américain, expliquait qu’il n’y avait pas dans son plan à 700 milliards de dollars de fonds prévus pour venir en aide aux hedge funds. Les banques – du moins les banques américaines – seront donc probablement toujours présentes mercredi matin. Les fonds d’investissement spéculatifs, je ne m’aventurerais pas !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Les explications rapides des choses compliquées

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Parfois, comme ici, je me mets à écrire un petit commentaire personnel et ça devient trop long. Alors j’en fait un billet.

Je réponds spécifiquement à un commentaire d’Étienne Chouard.

Quand « La crise » (Fayard) sera en librairie, le 3 novembre, les curieux pourront lire avec mes trois volumes sur la crise, environ 900 pages d’explications sur comment on passe de prêts immobiliers à des emprunteurs américains à risque à l’écroulement du système financier mondial. Je ne crois pas m’être perdu dans les détails mais je suis d’accord, c’est long. En fait, si on n’a pas beaucoup de temps, on peut se contenter de lire les 250 pages de « Vers la crise du capitalisme américain ? » (La Découverte) puisque j’y explique de manière anticipée le « scénario catastrophe », celui qui s’est réalisé. Le processus qui conduit du boum sur les subprimes à maintenant prend quand même trois ans ou plus.

Si vous n’avez pas suivi l’actualité financière durant ces trois années et que vous vous réveillez ce matin en sursaut en vous disant « Quoi, comment est-ce Dieu possible que le monde s’écroule parce qu’un gars ne peut pas payer ses traites dans le Nebraska ? », vous trouverez toujours quelqu’un qui soit prêt à vous vendre une explication simple qui tienne en une page ou deux : c’est la norme comptable XY ou le plan diabolique du Dr. Paulson.

Mais la crise des subprimes, c’est comme la guerre du Péloponnèse : pas la peine de se perdre en supputations, il y avait des témoins, et il y a eu des historiens qui vous ont raconté ça au jour le jour, et leurs livres sont en librairie.

Un mot maintenant, vite fait, sur les normes comptables. Les normes comptables vous obligent à écrire un chiffre aujourd’hui correspondant à un gain que vous ferez demain. Plus demain est incertain, plus le chiffre que vous écrivez aujourd’hui est incertain. C’est en général une bonne affaire quand tout va bien et une mauvaise quand tout va mal, comme TL vient d’ailleurs de très bien l’expliquer.

Dernière chose, la confiance, ce n’est pas comme de la soupe ou du fromage, c’est une petite théorie du complot à soi toute seule : « Les marchés s’effondrent, c’est la faute à la confiance ! » Ah oui, qu’est-ce que ça veut dire ? J’ ai essayé d’en démonter le mécanisme dans La crise des subprimes et la « confiance des marchés ». En gros, la confiance, c’est comme l’honneur, on en parle surtout quand elle est perdue, et elle est perdue quand on essaie de vous vendre quelque chose pour plus cher que cela ne vaut.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Mediapart, vendredi 17 octobre

Un article très intéressant de Ludovic Lamant, dont le titre est éloquent : Crise : la grande faillite des économistes.

Vous lirez la suite mais en voici les deux premiers paragraphes :

Nous sommes en janvier 2007. Non sans mal, l’anthropologue Paul Jorion vient de trouver un éditeur pour publier un essai intitulé Vers la crise du capitalisme américain? (La Découverte, 2007). Sa thèse est explosive, presque trop énorme pour être prise au sérieux : le capitalisme financier aux Etats-Unis est sur le point d’imploser, victime de ses pratiques spéculatives. Mais cette crise, prévient-il, n’éclatera pas en Bourse. Elle surgira depuis le cœur des marchés immobiliers. A l’appui, une description pointilleuse de ce que Jorion nomme alors le « secteur sous-prime du prêt hypothécaire », le fameux « subprime » qui fera la Une des journaux quelques mois plus tard.

En somme, l’un des seuls livres, en langue française, à avoir anticipé la crise des crédits immobiliers aux Etats-Unis a été rédigé par un… non-économiste. Au moment de sa publication, l’ouvrage fera l’objet, au mieux, d’une indifférence polie de la part des confrères économistes. « J’ai bâti une théorie économique qui a été jugée irrecevable, jusqu’à ce que la crise vienne la confirmer », résume Paul Jorion à Mediapart, en attendant la sortie, début novembre, de son prochain livre, La Crise (Fayard).

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Friday Market Monitor (AM 580 CFRA), vendredi 17 à 14 heures (heure de New York)

Je suis l’invité de Walter Traversy sur cette radio de Toronto consacrée exclusivement à l’information, de 14 h à 14:30 h. Ce sera en anglais bien sûr.

Le podcast est disponible ici. Je parle dans la seconde partie de l’émission : de 14:05 à 14:30 h … juste après la météo, mais on parle de moi longuement tout au début.

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Vous

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Comme tout le monde, j’avais vu des blogs et leurs commentaires, qui se limitaient en général à des messages tout en majuscules et des suites infinies de points d’exclamation.

Le mien est né fin février 2007 et durant de nombreux mois j’ai aligné mes billets qui tombaient dans un grand silence et demeuraient mélancoliquement sans commentaires. En juin, Jean-Baptiste a installé Analytics de Google qui m’a permis de voir le nombre d’internautes qui accédaient au site et cela m’a encouragé puisque ce nombre augmentait de mois en mois.

Les premiers commentateurs sont apparus, qui se comptaient alors sur les doigts d’une main. Ils sont toujours là, je les appelle les « Sénateurs » : ils sont sages et n’interviennent doctement que sur les questions très importantes. Vous reconnaissez leurs interventions à leur forme classique : thèse – antithèse – synthèse et régulièrement disposée en paragraphes avec intertitres. S’ils étaient moins paresseux ou plus téméraires, ceux-là auraient leur propre blog.

Une autre population, c’est celle que j’appelle les « sous-blogueurs » : ceux qui ont leur blog à l’intérieur du mien. Ce sont des squatters que je contemple d’un œil bienveillant. Il ne s’agit pas de « parasitisme » mais de « commensalisme ». Citons Wikipedia :

Le commensalisme (du latin co-, « avec » et mensa, « table », e.g. « compagnon de table ») est un type d’interaction biologique naturelle entre deux êtres vivants dans laquelle l’hôte fournit une partie de sa propre nourriture au commensal : il n’obtient en revanche aucune contrepartie évidente de ce dernier (le bénéfice de cette relation n’est pas réciproque). Le commensalisme est une exploitation non-parasitaire d’une espèce vivante par une autre espèce.

De temps à autre, ils se demandent si je sais qu’ils sont toujours là en me donnant un petit coup de coude et je leur réponds : « Oui, oui ! ».

Il y a aussi les « accros », comme ceux des jeux vidéo, qui sont là pour leur shoot d’adrénaline, parce que ça va très vite ici : on peut passer sa journée en continu à lire les nouveaux messages.

Il y a enfin les « concombres masqués », qui changent régulièrement d’identité ou qui sont là sous plusieurs pseudos différents. On les reconnaît à leur petite faute d’orthographe favorite, qu’ils sont seuls à faire. Je les retrouve aussi sur des blogs apparentés, avec leur petit tic, et je me dis : « Tiens « Bizut » du blog de Tartempion, c’est mon « PasDeChance » ».

Mais ceux d’entre vous qui m’intriguez le plus – et vous êtes nombreux – ce sont ceux qui sont apparus sur le mode tonitruant : dont le premier commentaire était du genre « Mais qu’est-ce que c’est que cette bande de ploucs ! », et qui, à leur troisième intervention, se sont assagis, et à la cinquième, ils ont eux aussi mis la main à la pâte et depuis, ils sont là, comme les autres, comme la foule philanthrope des « convaincus d’avance », à travailler dur à changer le monde.

Merci à vous tous et aux « tonitruants » en particulier car vous me faites espérer !

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Lehman Brothers : le plan diabolique du Dr. Paulson

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L’un d’entre vous m’envoie un courriel où je lis : « Sans doute vient-on d’éviter le pire à court terme ». Je n’en suis pas si sûr : je vois bien qu’on essaie d’endiguer la crise, je vois aussi qu’on vient de sortir la Grosse Bertha de son hangar pour signifier qu’on devient sérieux en haut-lieu, mais on est encore loin d’avoir colmaté la brèche : il est toujours question de sauvetage, de tenter de geler la progression du désastre. Les solutions viendront plus tard : quand on aura le sentiment d’avoir émergé du simple sauf qui peut.

Mais il y a progrès. D’abord, et malgré la cacophonie, il y a concertation internationale. Ensuite, on a le sentiment que Mr. Henry Paulson, Ministre américain des Finances, sait maintenant exactement ce qu’il fait. Je vous ai rapporté au fil des semaines ses hésitations, ses trois pas en avant, deux pas en arrière, sa solution Bear Stearns où l’État apporte son écot à l’achat d’une banque par une autre. Puis, sa solution Fannie & Freddie, qui fut une suite d’essais et d’erreurs, avant de se stabiliser en une nationalisation de fait. Mr. Paulson a été vilipendé pour sa non-solution Lehman Brothers, dont il a laissé le fruit blet s’écraser au sol, éclaboussant tous les spectateurs à cette occasion. Notre nouveau prix Nobel, « à la mémoire d’Alfred », à qui vous avez l’amabilité de souvent me comparer, n’a pas eu de mots assez durs pour cette expérience que je juge personnellement tout aussi inévitable qu’hautement salutaire. Imaginez-vous en effet que Mr. Henry Paulson, ex-P-DG de Goldman Sachs, aurait pu faire signer sans sourciller un chèque en blanc de nationalisation larvée à ses anciens confrères P-DG des neuf principaux établissements bancaires américains ? s’il n’avait pu leur dire en leur tendant la plume et la feuille à signer : « Moi mon approche préférée, vous me connaissez : c’était l’auto-régulation des marchés. C’est d’ailleurs là-dessus que je comptais dans le cas de Lehman Brothers… Oui : tout en bas de la page… »


© Reuters

Maintenant il dispose exactement de ce qu’il lui faut : une participation stratégique de l’Etat partout où c’est trop gros pour tomber ou faillir, des dividendes gelés, des fonds avancés à 5 % mais passant à 9 % si on tarde trop à les rembourser, des rémunérations de patrons sous haute surveillance et dés-incitation fiscale pour les entreprises de leur accorder davantage, fin des parachutes dorés, warrants permettant à l’Etat d’augmenter sa mise si nécessaire. Pas de représentants de l’Etat aux conseils d’administration comme ç’avait été pourtant le cas en 1933. Cela viendra peut–être encore. Mais avec chaque siège de la grande salle du 5e étage devenu éjectable, et la suppression des parachutes, ce ne sera peut–être pas nécessaire.

Pendant ce temps-là à la bourse : quand la finance boit, l’économie trinque. CAC 40 : – 6,82 %, Dow Jones – 7,87 %. Quant au TED, qui nous sert, je vous le rappelle, de baromètre de la confiance interbancaire, à 4,27 %, il a encore baissé de 17 points de base par rapport à hier ; à ce train-là, il aura retrouvé le niveau de confiance mirobolant du mois dernier dans 19 jours, pratiquement quatre semaines de marchés financiers. Et il se passe tant de choses ces jours-ci en dix-neuf jours.

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Canal Argent, mardi 14 octobre

On peut m’entendre sur Canal Argent de la Chaîne de télévision canadienne TVA.

Je suis présenté, comme très souvent, comme Professeur à l’Université de Californie. Quand on me demande quelle est mon affiliation ou mon emploi, je réponds « sans » mais on me signifie alors fermement que c’est inadmissible : en tant qu’autorité, il faut bien que je sois « de quelque part » ! Alors je mentionne mon statut de « Visiting Scholar » à UCLA, le fait qu’on ait eu l’amabilité de m’autoriser à utiliser la bibliothèque et… ils en font ce qu’ils veulent !

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La crise. Des subprimes au séisme financier planétaire

En librairie le 3 novembre.

Quatrième de couverture :

En 2007, une crise financière née dans le secteur subprime de l’immobilier résidentiel américain déboucha sur un tarissement du crédit, paralysant peu à peu le monde bancaire international. En 2008, la crise se transforma en crise économique mondiale, puis en authentique crise de civilisation.

Tous les établissements privés du prêt hypothécaire américain furent emportés, puis les deux colosses du crédit immobilier, Fannie Mae et Freddie Mac, que l’État américain se vit forcé de nationaliser dans les faits. La crise ne s’arrêta pas là : les banques d’affaires connues sous le nom de « Wall Street » s’effondrèrent à leur tour.

Cette dévastation sans précédent du système financier restreignit dramatiquement les choix de placement des investisseurs. Des sommes colossales se retrouvèrent concentrées sur le marché à terme des matières premières, engendrant une énorme bulle spéculative. Le grain vint à manquer dans des pays du sud, déclenchant des émeutes de la faim. Le prix exorbitant du carburant contribua à mettre au bord de la faillite les compagnies aériennes ainsi que les constructeurs automobiles américains.

Au-delà d’un récit des événements et de leur mécanisme, l’auteur répond aux questions que se pose le lecteur : quel rôle a joué la Chine dans ce processus ? Notre compréhension des crises antérieures a-t-elle été intentionnellement censurée ? Le capitalisme surmontera-t-il la crise ? Existe-il des remèdes ?

Anthropologue, expert en intelligence artificielle et spécialiste de la formation des prix, Paul Jorion jette depuis plusieurs années un autre regard sur l’économie ; il annonçait ainsi dès 2005 ce qui allait devenir la crise des subprimes.

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TED : Le test de la confiance inter-bancaire

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Voilà c’était le test : tant de bonnes nouvelles allaient-elles rétablir la confiance entre les banques ? Les marchés boursiers étaient eux euphoriques : + 11,18 % pour le CAC 40, + 11,08 % pour l’indice Dow Jones. Mais les banques, qui sont au centre de nos préoccupations ?

Las ! le TED (*), le baromètre de la confiance inter-bancaire, qui indique un mieux quand il baisse, n’a perdu que 7 points de base : 7 centièmes de pourcent, baissant de 4,64 % vendredi à 4,57 % lundi.

C’est le petit cran vers le bas tout à droite sur le graphique.


© Dow Jones

La confiance s’est donc améliorée de 1,5 % (0,07 % / 4,64 %) à la nouvelle des 250 milliards de dollars investis par le gouvernement US dans l’achat d’actions privilégiées des neufs principales banques américaines dans le cadre de l’opération de leur semi-nationalisation.

Espérons que le TED baisse davantage parce que jusqu’ici, ça fait vraiment cher du pourcent ! Bien sûr l’enveloppe votée par le Congrès est de 700 milliards, il en reste donc 450 !

(*) Le TED (Treasury-Bill – Euro Dollar) est la différence entre le taux qui s’applique aux bons du Trésor américains à trois mois et le taux que les banques exigent l’une de l’autre pour un prêt à trois mois. Pour en savoir plus, voir La paralysie complète n’est plus qu’une question de jours

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Krugman, Wallerstein et Blanchard

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Malgré sa faible notoriété auprès du grand public, Olivier Blanchard a été choisi pour devenir, le 1er septembre, chef économiste du Fonds monétaire international (FMI). Dominique Strauss-Kahn, le directeur général du Fonds, l’a distingué « parce qu’il est l’un des meilleurs économistes » du monde, et même l’un des rares Français « nobélisables ». Il attend de lui qu’il explique comment la crise née des prêts hypothécaires à risque américains a pu, en un an, déboucher sur un ralentissement mondial. Avant de dispenser ses conseils au monde entier, le FMI doit comprendre le phénomène et, soupire Dominique Strauss-Kahn, « nous avons très peu de matériaux théoriques sur cette crise ». Le Monde

Olivier Blanchard est donc devenu chef économiste au Fonds Monétaire International pour « qu’il explique comment la crise née des prêts hypothécaires à risque américains a pu, en un an, déboucher sur un ralentissement mondial ». Honnêtement, je ne connaissais son nom que de l’avoir un jour vu dans une liste de néo-keynésiens. Ceci dit, cela ne veut rien dire : je lis très peu ce type de contributions à la « science » économique. Lisant sa biographie, je vois qu’il est un homme du sérail, étant passé d’une position prestigieuse à une autre. La seule chose que je puisse y lire est qu’il ne s’agit sans doute pas du représentant d’un courant très révolutionnaire : quand vous travaillez à un nouveau paradigme, vous remettez en cause la validité de ce que font tous vos confrères et vous êtes rapidement expulsé par eux de la communauté de votre discipline. Cela m’est arrivé en anthropologie en 1986, avec un article intitulé Reprendre à zéro (L’Homme, 97-98: 299-308). Le titre de l’article était très clair quant à mes intentions et personne ne s’y est trompé parmi mes confrères. Vous êtes aussitôt promu au statut de « chercheur indépendant », c’est-à-dire de chômeur intermittent professionnel.

La renommée qu’on acquiert quand on l’acquiert, on l’obtient alors du public, avec l’aide des journalistes, qui ne sont pas aussi chiches eux à vous reconnaître comme l’un des leurs. Et cela, c’est une leçon très importante, qui n’est pas passée inaperçue des historiens des sciences : les changements de paradigmes ont lieu à partir de l’extérieur des disciplines, et c’est le public qui les notent. Celles-ci se retranchent alors sur leurs positions et c’est le nouveau paradigme qui fonde un nouveau « champ scientifique » centré sur lui. Comme l’avait fait remarquer Max Planck : les nouvelles théories ne triomphent pas parce qu’elles convainquent leurs adversaires mais parce que ceux-ci meurent de vieillesse.

Le cas de Paul Krugman est intéressant de ce point de vue là : doit-il son prix « à la mémoire d’Alfred » Nobel à ses travaux sur les économies d’échelle plutôt qu’à ses chroniques dans le New York Times ?

A propos de l’entretien d’Immanuel Wallerstein, un sociologue, avec Antoine Reverchon dans Le Monde Le capitalisme touche à sa fin, je crois personnellement que les cycles de Kondratieff qu’il évoque sont des artefacts : les systèmes économiques et financiers sont complexes et donc nécessairement exposés aux accidents (et cette fragilité ne cesse de grandir avec leur complexité croissante). Quand un accident a lieu, on mobilise les moyens du bord et on finit par sortir de la crise – d’une manière qui est chaque fois différente. Si l’on se retourne alors pour porter son regard sur le passé, on pourra toujours – comme avec le marc de café – y lire quelques configurations : des « cycles » faits de stabilité, de catastrophe, puis de récupération. A mon sens, cela ne prouve rien, sinon qu’on est toujours parvenu à replâtrer – jusqu’ici ! La durée de la prochaine plage de stabilité dépendra de la qualité du plâtre. Pour faire mieux que la fois précédente, il vaudrait mieux faire un saut qualitatif : passer du plâtre au béton, par exemple. Pour prendre le présent comme illustration : la finance va tenter de se recomposer a partir d’un secteur bancaire essentiellement nationalisé et tout dépendra de la qualité des réformes internes à la finance qui seront faites : si elles sont superficielles, il ne faudra pas longtemps avant qu’on ne voie apparaître de nouvelles fissures. Il faudrait que les réformes soient au contraire en profondeur : mais eh ! cela sera très difficile : « nous avons très peu de matériaux théoriques sur cette crise » ! Vous voyez ce que je veux dire : il vaudrait mieux confier les réformes aux économistes qui doivent leur notoriété au public plutôt qu’à leurs confrères.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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À chaud

Il y avait l’époque où je pouvais rapporter tout ce que j’entendais dire sur la crise. Il y avait aussi celle, plus récente, où je pouvais corriger toutes les coquilles dans vos commentaires. Ces temps sont révolus mais je continue de lire scrupuleusement – et avec un immense intérêt – tout ce que vous écrivez.

scaringella, j’ai le sentiment que vous avez réagi hors de proportion à une critique tout à fait valide d’Étienne Chouard.

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