Aristote et l’argent

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Dans les écrits que je vais consulter en marge de notre débat sur la monnaie, il est souvent fait mention du fait qu’Aristote condamne les intérêts. J’ai voulu en savoir un peu plus et je suis allé lire le passage du Politique où est mentionnée cette condamnation. Il s’agit en fait de la conclusion assez lapidaire d’une discussion plus générale sur l’argent. Le texte dont nous disposons ne paraît pas de première main et on devine pas mal d’interpolations faites par des commentateurs de bonne volonté qui, dans leurs efforts de clarifier les choses font plus de tort que de bien, mais un peu de familiarité avec les écrits du philosophe permet de s’y retrouver sans trop de peine. Je vous fais part du fruit de ma lecture.

Quand on va voir ce que pensait Aristote sur une question particulière, on est rarement déçu. D’abord parce que le philosophe grec avait sur toutes une opinion. Ensuite, parce que celles-ci ayant rarement été retenues, elles nous apparaissent du coup souvent encore originales, voire même extraordinairement neuves.

Sur l’argent, Aristote commence par dire que sa destination naturelle, dans des conditions ordinaires, est d’être un moyen d’échange. Pour expliquer ce qu’il entend par destination naturelle, il prend l’exemple d’une paire de chaussures, dont l’usage évident est d’être porté aux pieds, et il ajoute que certains fabriqueront des souliers pour un autre usage que celui de les porter : celui d’en disposer. On constate du coup deux usages à des souliers : les utiliser ou les échanger, contre un autre objet dans le troc et contre de l’argent dans la vente, et l’usage naturel est celui de les porter.

Or, quand il s’agit de l’argent, son usage naturel est de l’échanger. Autrement dit, et à l’inverse des chaussures, pour qui l’usage naturel est de les garder pour soi, pour l’argent, l’utiliser comme il convient, c’est s’en défaire : l’échanger contre autre chose. D’où l’on comprend aussi que pour l’argent, le garder pour soi est un usage qui n’est pas naturel. Ce qui n’empêche pas, ajoute-t-il que cela soit précisément ce qu’en font certains : ils sont à la recherche de l’argent pour l’argent, ce qu’il appelle l’« art de faire fortune ». En langage moderne on pourrait traduire cela en disant qu’il existe pour l’argent deux usages : l’utiliser comme un moyen, ce qui est effectivement sa destination naturelle, et l’utiliser comme une fin, ce qui n’est pas sa destination naturelle. Et il attribue ces deux usages à deux grandes catégories de citoyens, respectivement les chefs de famille, pour qui l’argent est un moyen dans la gestion de leur ménage, et les marchands pour qui il est une fin dans leur activité de négoce.

Ayant ainsi distingué ces deux usages de l’argent et les ayant attribués à deux catégories de citoyens, Aristote note que celui qui utilise uniquement l’argent pour l’échanger, c’est–à–dire celui qui recherche le bien-être de sa famille, n’en aura jamais besoin que d’une quantité limitée, alors que celui qui le recherche pour soi dans l’art de faire fortune, n’en a pas un besoin limité mais potentiellement infini :

La forme d’obtention d’argent associée à la gestion d’une famille possède une limite ; l’acquisition illimitée de la fortune n’est pas son affaire » (Aristote, Le Politique, IX).

Jusqu’ici, Aristote s’en est donc tenu à ce que l’on pourrait considérer comme une simple description. Il va alors un peu plus loin, en introduisant maintenant un jugement moral.

Du fait que ce sont les mêmes pièces de monnaie qui servent à la fois à assurer le bien-être d’une famille en étant échangées et l’objectif du marchand en étant accumulées, il existe, dit-il, dans l’esprit de certains chefs de famille, une erreur de jugement qui leur fait confondre les deux usages de l’argent, et qui leur fait croire que le bien-être des leurs consiste à s’assigner le but du marchand, c’est–à–dire à faire fortune. Cette confusion, il la condamne : il souligne que l’homme vertueux comprend que le désir illimité que l’on peut ressentir pour les choses ne reflète pas des besoins réels et qu’une quantité limitée d’argent peut en réalité satisfaire ceux-ci :

… certains sont conduits à penser que gagner une fortune est l’objectif du chef de famille, et que ce qui donne sens à leur vie est d’augmenter leur fortune de manière illimitée, ou en tout cas de ne pas la perdre. La source de cette manière de voir est qu’ils se préoccupent uniquement de vivre et non pas de vivre bien, et comme ils constatent que leurs désirs sont illimités, ils veulent aussi que les moyens dont ils disposent pour les satisfaire soient eux aussi illimités » (ibid.).

Aristote termine alors sur la question de l’argent en notant que les intérêts que certains collectent en prêtant l’argent qu’ils possèdent résultent d’un usage non naturel de celui-ci : c’est utiliser l’argent qui a pour destination naturelle d’être un moyen d’échange, d’une manière que je qualifierais personnellement d’« incestueuse » (bien qu’Aristote n’utilise pas ce terme), à savoir en faisant produire de l’argent par de l’argent. Ce qui, à ses yeux, constitue un véritable détournement de l’usage pour lequel l’argent fut inventé.

Et donc, comme je le disais, lorsque l’on fait référence à la conception de l’argent chez Aristote, c’est en général pour mentionner cette simple notion : que le philosophe condamne la collecte d’intérêts, or, comme on vient de le voir, sa conception va en réalité beaucoup plus loin : elle condamne la recherche de l’argent pour l’argent et considère que l’art de faire fortune constitue un dévoiement, je dirais « prévisible », chez le marchand, mais une confusion parfaitement condamnable quand il s’agit du simple chef de famille.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le monde selon Stiglitz

Le monde selon Stiglitz
Mardi 10 mars 2009 à 22h30 sur Arte

En ces temps de crise dite « systémique », il est primordial d’avoir un éclairage sur les événements. Tous les cerveaux sont appelés au chevet de l’économie mondiale moribonde, et Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie en 2001 est de ceux-là. Avec d’autres, tels que Paul Jorion ou Nouriel Roubini, ils ont tiré la sonnette d’alarme pendant des années, en vain…

Si vous avez l’occasion de regarder, dites-moi de quoi ça parle et ce que vous en pensez.

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Ce qui a mal tourné. Le point de vue d’un anthropologue.

Ma communication au colloque Fermons le casino : comment construire une économie réelle plus juste et plus forte ? organisé le 3 mars par le groupe socialiste du Parlement Européen.

Les sociétés modernes d’origine européenne se sont bâties sur le schéma d’une structure tripartite où l’on trouve guerriers-pillards, prêtres et gens du commun. Au moment où la démocratie apparaît, l’appropriation de la terre et des ressources qu’elle contient par les guerriers-pillards est en place de longue date. L’héritage avait facilité et renforcé une telle appropriation. Les révolutions bourgeoises du XVIIIe siècle complétèrent le pouvoir fondé sur la force par celui fondé sur l’argent. C’est l’argent qui soutint à partir de là les rapports de force que l’épée avait autrefois instaurés. Au XXe siècle, le colonialisme et, paradoxalement aussi le communisme, assurèrent la mondialisation de cet ordre social et économique d’origine européenne. On évoque aujourd’hui la nécessité d’un « aplanissement du terrain de jeu » ( leveling the playing field), on ignore hardiment ainsi que le terrain ne fut jamais plan.

1. Les stock options ou l’alliance sacrée entres investisseurs et dirigeants d’entreprises

Dans une citation qui ne passa pas inaperçue en 2006 et qu’avait pu extraire de lui Ben Stein du New York Times, le fameux investisseur Warren Buffett avait déclaré : « Oui, il y a bien une lutte des classes mais c’est ma propre classe, celle des riches, qui la mène et nous sommes en train de l’emporter ». La petite phrase marqua le retour en force d’une expression démodée. Il est vrai qu’avec la montée en puissance de l’École de Chicago en sciences économiques, l’expression de « lutte des classes » avait été frappée d’un tabou et les mots « capitalistes » (autrement dit « investisseurs »), « patrons » (ou « dirigeants d’entreprises ») et « travailleurs » (ou « employés », « associés », « membres de l’équipe », etc.) retirés du vocabulaire économique et remplacés par la notion fourre-tout de « masse monétaire », et ceci dans un grand mouvement qui vit les personnes remplacées dans les explications économiques par des « forces physiques ». Ce qui ne signifiait pas pour autant que la lutte des classes avait cessé, ni surtout qu’elle n’avait jamais eu lieu.

L’opération finale et la plus décisive de la lutte fut menée à la fin des années 1970 par le bureau d’études McKinsey qui mit au point les « stock options » grâce auxquelles « les intérêts des investisseurs et des dirigeants d’entreprises seraient une fois pour toutes alignés ». Leur plan réussit, et ceci au-delà de toute espérance.

La répartition des revenus : ce qu’il en advint

Avant que les stock options ne soient inventées, les salariés participaient à un grand jeu des trois nations où les investisseurs et les dirigeants d’entreprises jouaient chacun pour soi. Mais l’introduction des stock options mit fin à cette époque : une alliance sacrée était née et les salariés furent balayés. Leur part du gâteau s’amenuisa de plus en plus et toute tentative de leur part de l’augmenter fut brutalement contrée par les banques centrales soucieuses des masses monétaires, faisant grimper les taux d’intérêt – et du coup le taux de chômage – chaque fois que les salariés faisaient mine de broncher.

Leurs revenus se réduisant, les salariés furent forcés d’emprunter toujours davantage. Les banques commerciales, complaisantes, s’exécutèrent. Parallèlement les sociétés avaient cessé de réinvestir leurs bénéfices et tout le monde emprunta désormais. Les intérêts devinrent une composante de plus en plus lourde des prix. Le « capital » – à savoir l’argent dont on a besoin mais dont l’on ne dispose pas – poursuivit sa concentration dans un nombre de mains qui se réduisait encore. Bien entendu, plus le capital est concentré, moins il a de chances de se trouver là où il pourrait servir utilement.

La spéculation : la montée en puissance de la Société Spéculative

Que faire quand on ne dispose pas de l’argent dont on aurait besoin et que l’on sait pertinemment que travailler davantage ne ferait pas une grande différence ? Acheter un billet de loterie bien sûr. À la fin du XXe siècle chacun avait abouti à cette conclusion et les expressions « bulle financière » et « croissance » étaient devenues synonymes.

On avait cessé d’acheter des actions pour les dividendes qu’elles accordent (la part prosaïque du surplus que la compagnie a pu dégager grâce à votre investissement) mais pour leur plus-value. Pour que ceci devienne possible il fallait transformer la bourse en un casino et la cote de l’action Total ou BP devait se modifier toutes les cinq secondes. Bien entendu rien dans la manière dont Total ou BP mènent leurs affaires ne justifie que la cote de leurs actions se modifie toutes les cinq secondes – pas davantage que tous les cinq jours d’ailleurs. Mais la condition est indispensable pour que la bourse se transforme en un casino où des plus-values colossales seront encaissées. Quand ce beau plan cesse de fonctionner, c’est le krach, que l’on constate en effet tous les quatre-vingts ans environ.

Des émeutes de la faim fomentées par des musées et des hôpitaux

Si le commerce du blé se trouvait uniquement entre les mains de ceux qui ont du blé à livrer ou qui veulent en prendre livraison, son prix serait déterminé par la quantité qui en est produite et celle qui en est requise : ce que l’on appelle communément la loi de l’offre et de la demande. Mais ce n’est pas de cette façon que les choses fonctionnent de nos jours : le prix du blé est déterminé aujourd’hui par les paris que font les grands investisseurs institutionnels : les fonds de retraite, les fondations universitaires, les hôpitaux ou les musées. On pourrait s’attendre – au sein d’un monde rationnel – qu’ils focalisent leur attention sur les pensions à verser aux retraités, sur l’enseignement à dispenser aux étudiants, sur le soin à apporter aux patients ou sur la mise en valeur des œuvres artistiques, que non : ils portent toute leur attention à pousser à la hausse ou à la baisse le prix du blé et ceci pour protéger leurs avoirs, sans se soucier outre mesure du fait que des individus vivent ou meurent du fait de leur spéculation.

Les marchés au comptant ou à terme permettent à ceux qui sont exposés à un risque réel (dû au climat, à l’environnement économique général, etc.) de se couvrir, autrement dit de contribuer à réduire le risque global. Au contraire, ceux qui prennent des positions « nues » sur ces marchés, créent de toutes pièces un risque qui n’existait pas préalablement. La couverture procure une assurance alors que les positions « nues » ne sont rien d’autre que des paris créateurs de risque pour les parties impliquées et pour ceux qui dépendent d’elles. La fonction assurantielle de la finance protège l’économie alors que les paris la tuent. Les politiques adoptées en haut-lieu devraient en tenir compte. Le moyen de prohiber les paris sur la fluctuation des prix est simple et bien connu : il est expliqué dans la norme comptable américaine FASB 133 où il sert à déterminer deux traitements fiscaux distincts pour les positions de couverture et les positions nues. FASB 133 devrait être mise à jour et transformée en une interdiction pure et simple de la spéculation sur les marchés des matières premières.

Recommandations

Mettons fin à l’alliance sacrée entre investisseurs et dirigeants d’entreprises : elle détruit en ce moment-même le tissu social. Interdisons les stock options.

Débarrassons les banques centrales de l’idéologie monétariste : les sociétés humaines ne sont pas faites de masses monétaires mais d’êtres humains. Les banques centrales ont mieux à faire que de prendre systématiquement parti pour les investisseurs et les dirigeants d’entreprises contre les salariés.

Appliquons sans tarder une politique fiscale appropriée pour augmenter les chances que le capital se trouve là où il est effectivement utile.

Fermons le casino : interdisons la cotation continue sur les marchés au comptant et à terme.

Interdisons aux spéculateurs l’accès aux marchés des matières premières : interdisons les aux « non-négociants ». Permettons à ceux-ci de focaliser à nouveau leur attention sur ce que la société attend d’eux : enseigner, guérir et favoriser l’accès du public aux œuvres d’art en vue de diffuser la culture.

Encourageons les opérations d’assurance et interdisons les paris sur la fluctuation des prix.

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Rions un peu – Les banques centrales (I)

Tout le monde aura compris maintenant que la crise est due au fait que les investisseurs et les dirigeants d’entreprises n’ont pas su réfréner leur cupidité et ont fait monter toujours davantage la pression sur les salariés – avec la complicité des banques centrales. Cela, tout le monde l’a compris… tout le monde, enfin… sauf un :

Lors d’une récente visite à Dublin, Jean-Claude Trichet, le président de la Banque centrale européenne, a appelé les gouvernements « à poursuivre des politiques de dépenses courageuses, en particulier en matière de salaires dans le public ». Pour lui, l’Irlande, et tous les pays de la zone euro qui ont connu une expansion rapide ces dernières années, ont intérêt à réduire les salaires, afin de regagner en compétitivité, sans vivre au-dessus de leurs moyens. « L’accumulation de pertes relatives de compétitivité et de déséquilibres domestiques nécessite, à un certain moment, d’être corrigée », selon M. Trichet.

Face à la crise, plusieurs pays réduisent les salaires de leurs fonctionnaires par Philippe Ricard.

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L’actualité de la crise : Échafaudages et papiers peints, par François Leclerc

Dans ce dernier billet invité, François Leclerc tire le rideau : merci à lui pour les lumières qu’ils nous a prodiguées. Nous sommes tous, nous les « correspondants de guerre » autoproclamés, confrontés un jour au casse-tête que constitue cette mission que nous nous sommes confiée un beau jour, poussés par un sentiment de l’urgence, missions autofinancées et… réclamant en fait plus de 24 heures de travail par jour !

ECHAFAUDAGES ET PAPIERS PEINTS

Je dois malheureusement conclure ma chronique sur l’actualité de la crise sur le blog de Paul Jorion, que je remercie beaucoup de son hospitalité, dont j’espère ne pas avoir abusé, mais je ne veux pas partir comme un voleur. J’ai d’abord pensé proposer une liste de sources, les pistes que j’ai fréquentées pour écrire celle-ci, afin que ceux qui le désirent puissent pratiquer à haute dose le même exercice, mais je me suis dit que cela prenait un temps fou, raison pour laquelle je ne peux plus continuer, bien que cela m’ait beaucoup appris. Suivre les fils généraux des agences de presse mondiales sur http://fr.news.yahoo.com (en français) donne déjà un bon résultat, chacun compose ensuite son propre menu.

Alors, j’ai pensé que je pouvais procéder à une sorte de point d’étape. Sur le thème, qui s’est immédiatement imposé: à ce point de la crise que peut-elle nous enseigner pour la suite ?

Deux constatations peuvent, selon moi, servir de point de départ à quatre remarques.

La crise du capitalisme financier débridé que nous vivons clôt irrévocablement une époque qui avait trop duré. Sans que les contours de ce qui va lui succéder soient encore clairement discernables, ni à priori plus admissibles, et que l’on sache quand elle pourra être déclarée finie. Ce système s’est révélé incapable de s’autoréguler, en dépit de la croyance dogmatique de ses thuriféraires. La suite reste cependant hypothétique, simplement peut-il être constaté qu’hier triomphant il est aujourd’hui défait, réfugié sous l’ombrelle d’un Etat qu’il prétendait réduire à la portion congrue, sans accepter de payer le prix de sa protection. Tricheur et mauvais joueur.

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« The People versus John Thain »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

« Le Peuple contre John Thain », c’est de cette manière que s’exprime la justice américaine dans les poursuites pénales de droit public : le peuple s’en prend à un individu dont il n’est pas fier. L’individu en question, c’est John Thain, ex-patron du New York Stock Exchange, ex-patron de Merrill Lynch, dont je vous rappelle qu’il avait fait refaire son bureau pour un million de dollars et des poussières alors que sa firme sombrait. Il avait ensuite distribué en primes 3,6 milliards de dollars à certains de ses employés avant de vendre Merrill Lynch à Bank of America, dans un sauve-qui-peut dont la postérité gardera le souvenir. Le Peuple américain en est courroucé. Allez savoir pourquoi.

D’une manière générale, le ton monte entre le Peuple américain et son secteur bancaire. Vous vous souvenez peut–être que l’agence de presse Bloomberg avait réclamé l’année dernière mais sans succès que l’on révèle l’identité des bénéficiaires du plan TARP : top secret ! En ce moment, c’est Monsieur Andrew Cuomo, le Procureur Général de l’État de New York qui cherche des poux à John Thain et qui accuse publiquement Bank of America d’obstruction de justice quand celle-ci refuse d’expliquer le vidage de caisse avant liquidation auquel il s’était livré : secret commercial ! Ce sont aussi les parlementaires qui ferraillent avec la Fed pour que l’on fasse connaître quels établissements financiers ont bénéficié des 85 milliards alloués à AIG lors de son sauvetage initial en septembre : La Fed affirme que la révélation des noms (1) fragiliserait AIG – dont l’ardoise est montée depuis à 173 milliards de dollars. La Fed, aux côtés des banques ? Contre le Peuple américain ? Là encore, allez savoir pourquoi.

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(1) Selon le Wall Street Journal d’hier : Goldman Sachs, Deutsche Bank, Merrill Lynch, Société Générale, Calyon, Barclays, Rabobank, Danske, HSBC, Royal Bank of Scotland, Banco Santander, Morgan Stanley, Wachovia, Bank of America, Lloyds Banking Group.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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A un lecteur

Vous m’avez écrit tout à l’heure et, d’abord, je vous remercie de me remercier. Vous vous reconnaîtrez si je dis que vous m’avez fait lire un article consacré à mon maître Lévi-Strauss où il est dit de lui qu’il est pire qu’athée parce qu’indifférent à l’idée de Dieu.

Allons, je ne suis donc pas « aussi pire » que Lévi-Strauss… Mais presque ! « Pas aussi pire » parce que je pense comme vous que les voies sont multiples qui conduisent à la seule chose qui importe vraiment et que j’appellerai, pour la raison que vous allez voir, le « contentement de l’âme ». Vivre dans le dégoût de la personne que l’on est devenue doit être l’enfer sur terre. Enfer pour vous au propre et pour moi, au figuré.

J’aimerais vous dédier cette chanson toute simple : Satisfied Mind, qui nous rappelle à quel point il est rare de trouver un homme riche à l’« âme contente », parce que je crois que nous pouvons nous y retrouver tous les deux : vous le sans-diplôme avec Dieu et moi le diplômé mais sans-Dieu.

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Me and Bobby McGee (I)

L’un d’entre vous m’écrit :

Cher Paul,

Je me trompe peut-être, mais je parierais que cette chanson de Kris Kristofferson n’est pas sans vous rappeler quelques bons souvenirs : Me and Bobby McGee. J’aime beaucoup cette phrase dans la chanson : Freedom’s just another word for nothing left to lose [Liberté, c’est juste un autre mot pour « plus rien à perdre »]. Et je trouve qu’elle sonne encore mieux par les temps qui courent.

Celui qui écrit cela me connaît semble-t-il très bien, la preuve, le (I) que j’ai placé derrière le titre de la chanson, et qui signale le début d’un feuilleton, d’une saga prolifique qu’il faudra empêcher de se transformer en une interminable et complaisante autobiographie.

Commençons par le début : par la musique. J’ai regardé ce qu’on trouve sur Youtube et, non : ce que je vous propose en premier, ce n’est ni Janis Joplin – qui immortalisa le morceau (je reviendrai sur ceci dans l’épisode IV – 😉 ) – ni Kristofferson lui-même, qui composa (avec Fred Foster) Me and Bobby McGee en 1969, mais Jerry Lee Lewis et Allison Crowe.

Crowe, franchement, je ne la connaissais pas avant de la découvrir il y a quelques mois chantant Hallelujah de Leonard Cohen. Certains paysages de la vidéo me rappellent les Highland écossais mais comme elle est de Colombie britannique, c’est peut–être là-bas. Les inscriptions qu’on voit en allemand ajoutent bien sûr à ma perplexité.

Jerry Lee Lewis, j’ai croisé son chemin à deux reprises. La première fois, banalement, quand je suis allé l’écouter en concert à Forest-National à Bruxelles, vers 1970. La seconde, plus fortuite, il y a quelques semaines seulement dans un restaurant à Hermosa Beach, l’une des plages de Los Angeles. Honnêtement, je ne l’aurais pas reconnu si à la table à côté de nous, une dame n’avait pas dit à voix basse au reste de sa tablée quand un groupe est entré : « Jerry Lee Lewis ! » J’avais quelques doutes mais, rentré à la maison, j’ai recherché des photos récentes et c’était bien lui. On connaît l’histoire : c’est lui qui aurait pu être appelé « The King » plutôt que « The Killer », s’il n’avait malencontreusement épousé une jeune fille de treize ans.

PS : Personnellement, j’ai bien aimé le film Great Balls of Fire (1989), avec Dennis Quaid dans le rôle du chanteur et Winona Ryder dans celui de sa femme-enfant.

Donc (à suivre…)

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L’actualité de la crise : Pusillanimes, par François Leclerc

Billet invité.

PUSILLANIMES

On ne fait pas attention au prix de l’eau quand la maison brûle. Nous risquons prochainement d’entendre répétée cette remarque toute pleine d’un bon sens suspect, afin de justifier l’entrée de la BCE dans la spirale de la création monétaire. Jean-Claude Trichet, le président de la BCE, a déjà annoncé qu’une réflexion était en cours, ce qui, dans sa bouche, signifie en réalité que la décision a été prise, mais qu’il n’est pas encore opportun de l’annoncer.

Christine Lagarde, ministre des finances, l’a relevé vendredi matin, sur Radio Classique : « Ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est de constater que, après la Fed, maintenant la Banque d’Angleterre, et peut-être la BCE, c’est en tout cas ce que laissent supposer les déclarations des uns et des autres, envisagent des mesures un petit peu alternatives et non conventionnelles ». On appréciera le « un petit peu alternatives » pour qualifier un total retournement de position de la BCE. L’art du ballon d’essai d’un côté, de l’euphémisme de l’autre.

Il est vrai que la crise financière, devenue également crise économique, frappe pour l’instant inégalement les pays et les régions du monde occidental, permettant de comprendre que les réactions, mesurées en plans de sauvetages et en milliards de dollars, de livres ou d’euros, ne soient pas toujours de la même ampleur. C’est aussi une question de moyens. Que les mesures mêmes qui sont adoptées ne soient pas identiques, en particulier sur la problématique centrale du partage du financement de ces plans par les Etats et les banques centrales. Tous se rejoignent cependant, pour l’instant du moins, dans le même refus de nationaliser ouvertement le système bancaire, acculés à la manière rampante et indirecte.

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L’actualité de la crise : Petits calculs d’une crise sans fin, par François Leclerc

Billet invité.

PETITS CALCULS D’UNE CRISE SANS FIN

De l’art de ne pas appeler les choses par leur nom. Les banques centrales se sont lancées, ou étudient la possibilité de s’y engager, dans une politique d’ « assouplissement quantitatif », mesure consistant dans un langage plus imagé à « faire tourner la planche à billets ». Selon un scénario qui était prévisible, la Fed a commencé, la BoE a annoncé la suivre et la BCE en étudie la possibilité.

Il faut dire qu’il y a le feu au lac. Mais rien n’indique que cette mesure de dernier ressort soit efficace. Les banques vont bénéficier d’argent frais, en échange d’actifs qu’elles vont céder à leur banque centrale, la qualité de ceux-ci pouvant varier d’obligations d’Etat à actifs non valorisables. Comment vont-elles l’utiliser, c’est la grande inconnue ? Le précédent japonais (première illustration de la « trappe à liquidités » de Keynes) n’est pas là pour nous rassurer. La vérité est que cette politique sera d’autant plus efficace que les banques centrales récupéreront, plus ou moins subrepticement, des actifs non valorisables (pourris) et non de qualité. Car sinon, cela laissera les banques dans une situation encore plus inconfortable qu’actuellement, en tête à tête avec leurs actifs toxiques et délestées de leurs actifs de qualité. Encore plus fragilisées, elles n’ouvriront pas les vannes du crédit. D’autant que la crise économique n’améliore pas la solvabilité des emprunteurs et que cela va en empirant.

Dans l’immédiat, la BoE a annoncé acquérir des obligations d’Etat. A tout prendre, ce n’est peut-être pas la chose la plus prudente qu’elle puisse faire – paradoxalement.

Si cette politique d’assouplissement quantitatif devait ne pas fonctionner, ce qui est possible, cela sonnerait le glas de toutes les dérisoires tentatives auxquelles nous assistons de ne pas aller droit au but en nationalisant les banques.

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Télérama, le 4 mars 2009

Paul Jorion : remettre l’argent au service de l’économie, propos recueillis par Vincent Remy

Crise des subprimes, effondrement financier, Paul Jorion avait tout prédit. L’humanité ne s’en sortira que si nous pensons l’argent autrement.

L’argent en folie hante tous les esprits. Chaque jour qui passe engloutit des milliards. La destruction de valeur semble sans fin. Personne, nous dit-on, ne pouvait imaginer une crise d’une telle ampleur… Faux. Dans un livre visionnaire, Vers la crise du capitalisme américain ?, écrit entre 2003 et 2007, Paul Jorion avait tout prédit. Décortiqué les mécanismes qui conduiraient à la catastrophe actuelle. Anthropologue belge, devenu trader (1) en Californie, puis spécialiste de la formation des prix en matière de crédit, Paul Jorion – que les parlementaires européens veulent enten¬dre ce mercredi 4 mars à Bruxelles – nous rappelle une évidence : l’argent est vital mais il faut le replacer au service de l’économie, d’une économie respectueuse de la Terre et des humains. Question de survie, nous dit-il…

Vous intitulez votre prochain ouvrage L’Argent, pourquoi ?

Le terme s’est imposé. J’avais perçu dès 2003 la crise en gestation, que j’ai ensuite chroniquée au jour le jour dans mes deux derniers ouvrages. Il faut maintenant aller plus loin. Sur mon blog, je constate que les gens sont en colère. Ils se rendent compte que la crise va les atteindre profondément dans leur vie quotidienne. Et ils constatent qu’on prend l’argent de l’Etat, c’est-à-dire celui des contribuables, pour le donner aux banquiers. Cela vient après toutes ces années qui ont conduit à la dégradation du pouvoir d’achat des salariés. Personne ne comprend le rôle joué par la finan¬ce dans nos économies, les méca¬nismes bancaires, la création de la monnaie…

“Il n’y a pas eu besoin de complot
pour nous amener là où nous sommes !”

Malgré l’avalanche d’informations sur le sujet, on ne comprend toujours pas ?

Non, et quand les gens ne comprennent pas, ils ont tendance à penser que quelqu’un « cache », qu’il y a un complot. Mais il n’y a pas eu besoin de complot pour nous amener là où nous sommes ! Ce qu’il y a eu, c’est une mise entre parenthèses du rôle que joue l’argent dans nos sociétés. L’institution financière a juste dit : c’est trop compliqué pour qu’on vous explique, ne vous occupez pas de ça, on sait faire…

Pas de complot, certes, mais êtes-vous d’accord avec Jacques Attali, qui parle dans son dernier ouvrage d’« initiés » ?

Pas exactement. Ayant une formation dans les sciences dures, avant d’incriminer les gens, j’incrimine les systèmes physiques. Nous avons mis en place un système économique qui a abouti à une concentration de l’argent entre les mêmes mains. N’oublions pas que nos sociétés étaient guerrières avant d’être démocratiques. Les guerriers se sont partagé le territoire. On a donc des propriétaires partout, et il faut ajouter nos systèmes d’héritage. Le tout aggravé par le fait qu’on peut au¬jourd’hui « faire » de l’argent, car le prêt appelle des intérêts. Résultat : aux Etats-Unis, 1 % de la population détient 38 % de la richesse. Il est urgent de redistribuer l’argent là où on en a besoin. Et on en a besoin pour produire et pour consommer.

“Le développement de la finance
a entraîné une activité parasitaire,
la spéculation, qui a fini par la tuer”

Devant le manque d’argent, lié à la baisse de la part des salaires dans le PIB, les salariés américains ont eu recours massivement à l’endettement…

Oui, aux Etats-Unis, c’est devenu naturel de penser que l’argent dont on a besoin pour vivre, il faut l’emprunter ! Et cet endettement croissant, utilisé à son tour par les possédants pour spéculer et faire des profits, a joué un grand rôle dans le déclenchement de la crise. Mais la vraie rupture idéologique, ce sont les stock-options, mises au point dans les années 70 par des disciples de l’école de Chicago, dans un but bien précis : faire basculer les dirigeants d’entreprise du côté des actionnaires. Depuis les origines du capitalisme, on avait un système tripartite : des gens qui avaient l’argent ; des gens qui avaient l’esprit d’initiative et créaient des entreprises ; et des gens qui faisaient le travail réel et produisaient les richesses. Ces trois groupes sociaux se disputaient le partage de la richesse produite. A partir du moment où on a délibérément aligné les intérêts des dirigeants d’entreprise sur ceux des capitalistes-investisseurs, les salariés étaient fichus. Ils se retrouvaient face à deux groupes très puissants. Le plus dramatique, c’est que les Etats qui auraient pu les défendre ont laissé les Banques centrales faire le jeu des capitalistes et des dirigeants d’entreprise.

L’argent est donc au cœur de la crise que nous traversons ?

L’hypertrophie de la finance a fait qu’elle a pris la place de l’économie. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne se sont spécialisés dans le service financier, c’est-à-dire dans la manipulation de l’argent. La principale marchandise-objet de commerce, aujourd’hui, c’est l’argent.

Peut-on dire que le rôle de l’argent a changé ?

Il reste un étalon de mesure. Et il mesure toujours la richesse, qui donne un double pouvoir : celui d’acheter des objets et celui d’avancer de l’argent à ceux qui en manquent en échange d’intérêts. Le problème, c’est que l’argent servait avant tout à obtenir des biens et des marchandises au sein de l’économie, et qu’il est devenu le moyen d’obtenir toujours plus d’argent au sein de la finance grâce à des paris sur les fluctuations des prix.

C’est-à-dire spéculer…

Oui. Le développement de la finance a permis de faire circuler l’argent des endroits où il y en avait trop vers les endroits où il n’y en avait pas assez. Mais ça a aussi entraîné une activité parasitaire, celle des spéculateurs. Les parasites peuvent vivre sur un système hôte, mais à partir du moment où ils sont trop nombreux, ils le tuent. Or, aucune mesure n’a été prise pour diminuer leur pouvoir de nuisance.

Est-ce parce que, dans une société d’échanges très sophistiqués, la frontière entre ce qui est nécessaire à la fluidité de l’économie et ce qui relève de la spéculation n’est pas nette ?

Elle est parfaitement nette ! Je ne sais pas s’il va pleuvoir demain, si ma moisson sera bonne. Ces aléas induisent des risques qui ne dépendent pas de moi, mais de la planète. Ces risques-là, je peux m’en protéger par des assurances. Quelqu’un prendra ce risque pour moi si je lui donne une fraction d’argent. Mais je peux aussi créer des risques. Je peux parier un million que la sécheresse aura ou n’aura pas lieu. Si vous acceptez mon pari, l’un de nous aura perdu un million à l’échéance. Nous aurons créé de toutes pièces un risque qui n’existait pas. 80 à 85 % des acteurs intervenant sur les marchés des matières premières créent ce risque artificiel. Ils n’ont ni de pétrole à délivrer, ni à prendre livraison de blé. Ils n’ont rien à faire là, juste faire de l’argent, et sont en train de tuer le système d’assurance des marchés. Ce serait très facile de les éliminer, les lois existent déjà aux Etats-Unis, mais elles distinguent les spéculateurs uniquement pour des raisons fiscales. Il suffirait de les transposer en lois de prohibition et le problème serait réglé.

“Les gens mélangent leurs châteaux
en Espagne et l’argent qu’ils
avaient dans leurs poches”

Quand on dit que la baisse de l’immobilier et des actifs financiers a déjà entraîné la perte de 40 000 milliards de dollars, c’est-à-dire quatre fois le PIB américain, ça a un sens ?

Non, parce qu’on additionne des pertes réelles – de l’argent que les gens avaient et n’auront plus – et des manques à gagner – c’est-à-dire des sommes que les gens imaginaient qu’ils allaient récupérer et qu’ils n’auront jamais. Ceux qui avaient, à crédit, acheté 100 000 dollars une maison dont le prix avait grimpé à 500 000 dollars se disaient : « J’ai 400 000 dollars dans les murs, ça me permettra de prendre ma retraite. » Ils s’aperçoivent aujourd’hui que ces 400 000 dollars n’ont en réalité jamais été là. Mais, pour eux, c’était l’argent de leur retraite, c’était « vrai », et ils considèrent avoir perdu tout l’argent de leur retraite. De la même façon, ceux qui avaient placé de l’argent chez Madoff se plaignent non seulement des sommes qu’ils lui ont données mais veulent aussi récupérer les sommes imaginaires que Madoff leur avait promises. Les gens mélangent leurs châteaux en Espagne et l’argent qu’ils avaient dans leurs poches. Il y a un problème de crédulité…

Que dit-on quand on dit que Bernard Madoff a fait disparaître 50 milliards de dollars ?

Ce n’est pas exact. Il a donné à A ce qu’il avait reçu de B. Mais il prétendait donner à A et à B de l’argent qu’il avait fait fructifier ailleurs, autrement dit qui avait été ponctionné sur le labeur de C. Il affirmait à A et B être en train de voler C, alors qu’il ne volait que B pour payer A. Il a probablement volé 30 milliards à B et prétendu à A que son argent avait fructifié de 20 milliards. Ceux qui se disent escroqués veulent faire passer un manque à gagner (un potentiel qui ne se réalisera pas) pour une perte (un réel qui a disparu). Même l’imagination a de la valeur…

S’il y avait trop d’argent en jeu, pourquoi les Etats en créent-ils encore ?

Aujourd’hui, A ne peut plus rembourser B, du coup B ne peut plus rembourser C, C ne peut plus rembourser D. La même somme circule, mais on additionne les pertes. Plus longue était la chaîne des gens qui s’étaient prêté les uns aux autres, plus les pertes sont élevées. Si cent personnes se sont prêté les mêmes 1 000 euros, on considère que 100 000 euros ont été perdus. Les Banques centrales disent : on va remplacer cet argent-là par du nouveau. Elles donnent de l’argent aux banques en disant : vous pouvez prêter à nouveau. Mais les banques s’aperçoivent que tous les gens qui leur demandent de l’argent sont en réalité insolvables et elles décident de ne pas prêter. Donc, l’Etat verse de l’argent dans un puits sans fond. Car plus la situation se dégrade, plus le nombre d’emprunteurs potentiels qui pourraient rembourser diminue.

Alors, qu’est-ce qu’il faut faire ?

Remettre tout le monde au travail ! La seule solution est de type New Deal, ou ce que la Chine est en train de faire. Mettre le maximum de personnes sur les énergies renouvelables, la recherche, l’industrie médicale. Réaliser de grands projets d’intérêt mondial dans le cadre d’une planète dont les ressources s’épuisent. Cette crise est tombée au bon moment. Il faut faire d’une pierre deux coups. Si on résout le problème à la manière ancienne, on n’échappera pas au fait que dans dix, vingt ans, on aura atteint le taux d’utilisation maximal des ressources natu¬relles, et on aura totalement empoisonné l’atmosphère. Il faut donc un changement de société.

“Les Etats-Unis dégringolent plus vite que ne
l’avait prévu la Chine, mais les Chinois sont prêts”

La Chine en prendrait le chemin ?

Les Etats-Unis dégringolent plus vite que ne l’avait prévu la Chine, qui aurait bien aimé que les Américains consomment encore un peu ses biens, mais les Chinois sont prêts, ils ont leur plan de rechange, s’occuper du pays lui-même, et pas seulement avec des gadgets, mais dans une perspective de développement durable. Ils le font avec leur passé communiste, centralisé, autoritaire, qui leur permet de prendre des décisions au quart de tour, sans avoir à tenir compte des actionnaires ou des banquiers.

Le fait que des pays comme les Etats-Unis et l’Angleterre aient consacré une grande part de leur énergie et de leurs talents à l’in¬dustrie financière les a-t-il irré¬médiablement affaiblis ?

Non, parce qu’il y a plein de gens dynamiques. Les « quants », ces petits génies de la finance, peuvent aussi construire des ponts ou travailler sur les énergies nouvelles. Ce sont des gens de premier plan, peut-être pas sur le plan moral, mais du point de vue intellectuel. Ce ne sont pas des gens perdus, ils sont récupérables. Evidemment, les reconversions ne sont pas faciles parce qu’il faut créer ces secteurs.

Les Anciens, depuis Aristote, avaient une grande méfiance de l’argent. De totem, l’argent pourrait-il redevenir tabou ?

L’argent est un très bon outil, et on en aura encore besoin pour la production et la consommation. En revanche, toute la finance spéculative – les paris sur les cours futurs du blé, du pétrole, des changes, des taux d’intérêt, etc. – disparaît à grande vitesse. On est en train de retomber au niveau de ce dont l’économie a réellement besoin. Lorsque le processus sera achevé, la finance ne représentera plus que 10 ou 20 % de ce qu’elle était en 2006. Ça va aller très vite.
Aristote disait : le bonheur, c’est de faire fonctionner son cerveau. Oui, il y a un certain bonheur à cette crise. Il y a un défi d’une grandeur extraordinaire. On est à une période charnière de l’histoire de l’humanité. Si on parvient à survivre, nos descendants diront : ces gens ont découvert qu’ils vivaient dans un monde limité, ils ont dû faire quelque chose. Ils avaient trouvé un système pour faire marcher l’économie, ils se sont aperçus que ce système épuisait les ressources et ne pouvait plus fonctionner. Le défi pour notre espèce est considérable. Et je ne parierai pas sur le fait qu’on y arrivera ou qu’on n’y arrivera pas…

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(1) J’ai été « trader – profil recherche » sur les instruments de dette à la Banque de l’Union Européenne (Groupe CIC) à Paris en 1990 -1991. J’écrivais des logiciels qui permettaient de passer des opérations et j’en évaluais les résultats. Je suis ensuite passé à la valorisation des instruments de dette, puis à la gestion de risque et à la validation des modèles financiers. Je n’ai jamais été trader aux États–Unis.

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Le poète et les décideurs

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Aujourd’hui, j’étais parmi les décideurs. Ils parlaient des décisions qui avaient été prises et de celles qui seraient prises. Ils étaient conscients que d’autres ailleurs prenaient d’autres décisions, et il fut question ainsi des Chinois et des Américains. On comprenait de ce qu’ils disaient que certaines choses dans le monde allaient à l’encontre de ces décisions passées comme futures, choses qui étaient évoquées avec une certaine irritation, comme autant de vaines contrariétés.

J’étais parmi les décideurs parce qu’ils voulaient m’entendre. On me demanda quand j’en eus fini si j’avais noté l’attention avec laquelle j’avais été écouté. Je dis oui, je dis : « J’ai noté le grand silence ! » On me dit « Ah ! Vous avez noté le silence ! », et c’était vrai parce que quand c’était un décideur qui parlait, il y avait un grand brouhaha, chacun vaquant à ses affaires, tous en apartés les uns avec les autres, quand ce n’était pas au téléphone. J’avais remarqué aussi tous les « Ah ! » et tous les « Oh ! » qui ponctuaient l’expression de mes opinions sur l’état du monde. J’avais le sentiment d’être un poète invité à la cour, et je connaissais la grande satisfaction de voir mes poèmes tout particulièrement prisés.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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UNE REGULATION ANNONCEE PETIT BRAS par François Leclerc

Billet invité

Cela n’a plus beaucoup de sens de s’appesantir sur les nouvelles tentatives de renflouer les institutions financières, ni de commenter à nouveau les indices économiques qui continuent de dégringoler dans le monde entier. Pas plus que d’ironiser sur les grands de ce monde, leurs sommets, leurs grandes déclarations et leurs tergiversations. « L’espoir fait vivre » semble être leur unique devise et ligne de conduite. Tant que nous restons aux commandes, se disent-ils, l’essentiel est sauvegardé.

Mais AIG et HSBC viennent encore de défrayer notre chronique et il faut tout de même en parler. L’un en raison du nouvel épisode d’un sauvetage qui n’en finit pas (30 milliards de dollars), l’autre à cause de son augmentation de capital à prix tellement soldé qu’elle est garantie par les banques qui conduisent l’opération, JP Morgan et Goldman Sachs au premier rang d’entre elles (14,1 milliards d’euros). Ce qui signifie que, si elle n’était pas entièrement souscrite, les banques y pourvoiraient.

Pour mémoire, HSBC était considéré comme un des fleurons du monde banquier et manifestait il y a peu encore une santé de fer. Ce que HSBC n’a pas perdu sur le marché des subprimes, elle l’a ensuite fait en raison de son exposition en Asie, désormais durement touchée par la crise économique. C’est la leçon qu’il faut tirer de cette affaire. Nous sommes désormais en plein l’acte II, la crise économique alimente la crise financière. Quant à la leçon de l’assureur AIG, elle est tapie tout au fond du trou de ses pertes abyssales, toujours pas bouché bien que 100 milliards aient déjà été déclarés en 2008.

Le PDG de HSBC a assorti son annonce de considérations éthiques, déjà relevée par Champignac dans un commentaire à mon billet précédent. « Le secteur bancaire a commis plusieurs erreurs » a-t-il donc déploré, ajoutant qu’aux côtés de banquiers corrects, « un trop grand nombre d’acteurs du secteur ont profondément nui à sa réputation». Stephen Green a une seconde casquette, dignitaire de l’Eglise anglicane et auteur d’un ouvrage intitulé « Servir Dieu ? Servir Mammon ? », appelé à devenir un best-seller chez les banquiers en mal de citations édifiantes pour étoffer leur communication. Mammon est, d’après une rapide enquête sur Internet, l’ange de la richesse et le démon de l’avarice dans le Talmud et le Nouveau Testament.

Dans un autre genre, le tout nouveau PDG d’UBS, a peine intronisé, a également brillé par ses déclarations. Interrogé sur le temps qui sera nécessaire à UBS pour retrouver la rentabilité, Oswald Grübel a répondu : « s’il n’y avait que des facteurs que je puisse moi-même identifier, je dirais deux à trois ans. Mais il y a le marché, que je ne peux prédire. A part cela, il y a pour moi naturellement une limite d’environ cinq ans. Après, personne ne voudra d’un patron opérationnel âgé de 70 ans et plus ». Un banquier Suisse pessimiste et humoriste, on aura tout vu décidemment.

Le sujet du jour devait être de tenter d’y voir un peu plus clair dans les mesures de régulation que l’on nous prépare qui, c’est juré, empêcheront l’irréparable de se reproduire. La discussion à ce sujet ne semble pas avancer à pas de géant, les esprits étant occupés à colmater en priorité les brèches. Voici ce que j’ai pu trouver, ne prétendant pas à l’exhaustivité.

J’ai déjà eu l’occasion de me faire l’écho de la victoire obtenue de haute lutte par les européens, qui ne voulaient pas d’une chambre de compensation mondiale et américaine, et qui ont obtenu qu’une chambre européenne puisse également être crée, sur laquelle ils auront leur mot à dire. Encore qu’il ne soit pas décidé où elle sera implantée, à Londres ou ailleurs en Europe, ce qui laisse du champ et des occasions d’infléchir dans un sens ou un autre les modalités de son fonctionnement. Une affaire à suivre, difficilement, non pas tant en raison de l’aridité technique du sujet, que de la discrétion toute
bancaire dans laquelle le sujet est traité.

Parlant de chambres de compensation, je dois relever l’information parue il y a quelques jours sur le site français Rue89, selon laquelle les deux grandes chambres de compensation bancaires internationales, Cleamstream et Euroclear, respectivement installées à Luxembourg et à Francfort pour l’une, Bruxelles pour l’autre, se renvoient la balle à propos d’un mystérieux compte numéro 62.619 sous l’intitulé « Bank Madoff », la première déclarant qu’il est dans les livres de la seconde, ce que cette dernière nie. « A ce jour, Clearstream et Euroclear affirment toutes deux ne pas avoir été contactées par les enquêteurs américains. Ni par aucun autre enquêteur », conclut le 27 février le journaliste de Rue89. « L’analyse de toutes ces archives permettrait de reconstituer les itinéraires financiers des fonds gérés par les sociétés de Bernard Madoff et de mettre à jour d’éventuels détournements , souligne le magistrat français Jean de Maillard, spécialiste de la criminalité financière (…), qui s’étonne par ailleurs que le contrôle public supranational de ces « autoroutes de la finance » ne figure pas à l’agenda du G20, censé pourtant réformer le système financier international en profondeur ». Les faits parlent d’eux-mêmes à ce propos.

Un autre dossier fait la une de l’actualité. Il s’agit de la Suisse qui risque d’être inscrite sur la liste d’infamie des paradis fiscaux et qui cherche à l’éviter à tout prix. Nicolas Sarkozy, le président français, a trouvé là matière pour continuer de jouer les premiers rôles, grâce à une de ces opérations de diversion dont il est coutumier. Plus habile et discret que les suisses, les autorités du Lichenstein ont déjà semble-t-il fait d’importantes concessions aux américains, non rendues publiques, afin de faire la part du feu. Le sujet est d’importance, non pas en raison des mesures radicales qui pourraient être prises à Londres, mais parce qu’il pourrait donner, faute d’avoir de grandes décisions à annoncer dans le domaine de la régulation, une opportunité afin de donner l’impression d’avoir accompli un grand pas en avant lors du prochain G 20.

La Suisse de la politique et des affaires se vit donc comme une victime expiatoire toute trouvée et s’affole. D’autant que la fameuse liste noire avait été vidée de sa substance au fil des années et ne comptait compte plus qu’Andorre, Monaco et le Liechtenstein, et qu’il a fallu que le fisc américain prenne dans sa ligne de mire UBS et ses 52.000 clients américains y disposant de comptes numérotés, pour que son actualisation puisse la menacer. L’Association des banquiers suisses a aussitôt trouvé les mots justes pour critiquer lundi dernier « l’hypocrisie plutôt écoeurante de cette attaque coordonnée contre la Suisse ». « La Suisse doit éviter par tous les moyens de figurer sur la liste », a averti lundi dernier le journal francophone Le Temps. Les autorités avaient mis en place, la semaine dernière, une
délégation stratégique sur la question ainsi que sur le secret bancaire. Si c’est stratégique, c’est que c’est essentiel.

Prendre les devants semble être la meilleure attitude à adopter par les temps qui courent. C’est en tout cas ce qu’a bien compris l’Alternative Investment Management Association (AIMA), qui représente ce que l’on appelle aux USA « l’industrie des hedge funds ». Elle a annoncé qu’elle soutenait le principe de transparence totale et de déclaration par les gérants des hedge funds à leur régulateur national de leurs positions d’un point de vue systémique ainsi que de leur exposition au risque. Soutenant l’agrégation des positions à découvert par ce même régulateur, elle a souhaité que soit crée un système mondial d’autorisation et de surveillance des gérants ainsi que, plus généralement, l’adoption de normes globales pour « l’industrie ». De fortes loupes vont devoir être nécessaires pour examiner ces mesures lorsqu’elles seront annoncées, afin de comprendre comment elles pourront être contournées, car c’est ce qui les attend.
Dans un autre domaine encore, celui des réserves dont les banques doivent disposer, et dont on sait qu’il figure au menu des discussions en cours, le président de la Fed de Boston a apporté sa contribution devant des banquiers américains réunis lundi dernier à Washington. Eric Rosengren, a plaidé pour des nouvelles règles comptables rendant obligatoire pour les banques de conserver des réserves anticipant mieux l’éventualité de pertes futures, au lieu de s’appuyer sur le constat des pertes passées. Les normes américaines en cours, intitulées GAAP, ont eu en effet le grand défaut, douloureusement constaté actuellement, de permettre des niveaux très insuffisants de réserves pour les banques. Le banquier central a préconisé « une reconnaissance plus précoce des pertes, un règlement plus rapide des problèmes, et une restriction des prêts à haut risque plus tôt dans le cycle de la crise financière. » Un train de recommandations qui laisse pour le moins sur sa faim, tant que les modalités réglementaires correspondantes ne sont pas décrites.

Les haut fonctionnaires de la Fed n’ont pas l’exclusivité de ces remarques de forte portée. Pamela Cox, la vice-présidente de la Banque Mondiale, a donné à celle-ci une mission qui va sans nul doute se révéler capitale pour la suite des événements. Cette fois-ci, il ne s’agit pas encore de la régulation financière future, mais de la crise actuelle. A l’occasion d’un sommet extraordinaire des ministres des Finances ibéro-américains à Porto, Portugal, elle a déclaré que la Banque Mondiale doit « favoriser les discussions entre les pays sur les politiques qui produisent ou pas des résultats ». Nous avançons à pas de géant.

Voilà où nous en sommes, tout du moins publiquement.

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Le Monde – Économie, lundi 2 – mardi 3 mars

Le danger des demi-vérités en période de crise

Supposons que le gouvernement s’occupe activement des intérêts de la population en ce moment-même. Si c’est le cas – et on le souhaite ardemment – pour que leurs actions réussissent, il faut que celles-ci bénéficient d’un certain effet de surprise le jour où elle seront effectivement mise en application. Et ceci pour ne pas être déjouées par anticipation par ceux qui sauraient comment prendre ces nouvelles mesures à contrepied en vue d’un gain personnel.

C’est pourquoi les autorités s’expliquent le moins possible quant à leurs prochains gestes et quand elles ne peuvent faire autrement – parce que l’inquiétude grandirait sinon de manière incontrôlable – leurs explications sont formulées en termes à ce point sibyllins qu’il est impossible de savoir – même pour les experts – de quoi il retourne exactement. Mais à défaut de contenu, on travaille la forme : les communiqués respirent la confiance et répètent avec affabilité que les dossiers sont entre les meilleurs mains.

La tâche n’en est pas aisée pour autant, car ceux qui expliquent que tout va bientôt rentrer dans l’ordre sont aussi ceux qui détenaient déjà les rênes du pouvoir alors que la situation se dégradait de la manière que l’on sait. Ce furent d’ailleurs eux également qui répétèrent aux premiers temps de la crise, et avec une sincérité dont il serait difficile de douter aujourd’hui, qu’elle était de faible ampleur et se terminerait incessamment.

Le capital de confiance dont disposent les autorités s’érode ainsi de jour en jour. Et quand elles offrent aujourd’hui leurs explications incomplètes, même si c’est pour l’excellent motif de l’effet de surprise sur lequel il faut pouvoir compter le jour venu, elles ne sont tout simplement pas crues. Le public qui les écoute est tiraillé entre deux interprétations possibles de leurs trop longs silences et de leurs demi-vérités : incompétence de leur part ou malveillance ? Les deux courants d’opinion se renforcent aujourd’hui, en Europe comme aux États–Unis et peut–être même en Asie.

Incompétence pour n’avoir rien vu venir, pour avoir ensuite sous-estimé la crise dans ses premières manifestations et, pour s’abstenir aujourd’hui de prendre les mesures radicales dont nul ne doute plus qu’elles doivent être mises en œuvre. Ou encore malveillance : tant d’incompétence dépasserait l’entendement, affirment certains, et il est plus économique d’imaginer alors que nos dirigeants et ceux qui les ont porté au pouvoir savent pertinemment où ils veulent en venir, à savoir asseoir encore davantage leur pouvoir.

La situation des autorités est dès lors intenable : ceux qui leur prêtent une certaine bonne volonté sont obligés de lire dans l’aggravation de la crise les signes grandissants de leur incompétence, alors qui ceux qui se méfiaient d’eux d’emblée voient se multiplier les signes révélateurs des très noirs desseins qu’ils leur prêtent. Seul un redressement rapide de la situation pourrait alors enrayer les doutes croissants quant à la légitimité de leur présence à la direction des affaires. Chaque jour qui passe contribue ainsi à miner un peu plus leur autorité. Et il n’est pas question ici de la France uniquement, mais de l’ensemble des nations

Nouriel Roubini expliquait le 21 février dans un entretien au Wall Street Journal qu’il faudrait encore attendre six mois avant que les autorités américaines ne finalisent la nationalisation du secteur bancaire. Si la mesure est indispensable, pourquoi ne pas l’appliquer aujourd’hui-même, l’interrogeait alors son interlocuteur ? Parce qu’il faudra six mois, répondait Roubini, pour que plus personne là n’ose prétendre être encore solvable – faisant ainsi allusion aux propos qui se veulent rassurants de Kenneth Lewis, le P-DG de Bank of America.

Il ne s’agit là que d’un exemple, mais six mois sont une éternité à l’échelle d’une crise de la gravité de celle que nous traversons en ce moment. Si ceux qui nous dirigent considèrent que des mesures drastiques s’imposeront tôt ou tard, il devient chaque jour plus impératif pour eux qu’ils cessent d’atermoyer : les circonstances atténuantes que leur accordent ceux qui les jugent simplement incompétents ne suffiront plus à les protéger contre la colère de ceux qui supposent que leur attentisme cache la mise en place par eux d’un ordre visant à asservir la population encore davantage.

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L’ENA hors les murs, mars 2009

En portugais.

J’ai déjà publié sous le titre Les lemmings un extrait de cet article qui paraît dans le numéro du mois de mars de l’ENA hors les murs. Le voici dans son intégralité.

Les enjeux historiques de la crise

Lorsqu’il devint intolérable aux hommes que la question de la paix civile demeure irrésolue (Jean-Claude Michéa souligne à juste titre le rôle joué ici par les guerres de religion), ils inventèrent la démocratie. La nature du système économique est une question qui fut alors laissée entre parenthèses, étant apparemment moins urgente à résoudre. On conserva donc le même, qui ne fit que se complexifier et connut des crises de plus en plus fréquentes et de plus en plus sévères. L’ultime manifestation de ces crises est celle que l’on connaît aujourd’hui, débouchant sur ce qui pourrait bien s’avérer être un arrêt pur et simple du système financier et de l’économie. Á cette situation, il faudra bien entendu trouver une solution même si nous ignorons aujourd’hui quelles pourraient être les alternatives au système économique qui est le nôtre.

Antérieurement à l’avènement de la démocratie, les hommes réglaient leurs affaires sur un mode spontané caractérisant les processus naturels laissés à eux-mêmes. À la suite de la parution de Sur l’origine des espèces (1859), on prit l’habitude de qualifier de « darwinien » ce type de mécanisme et on le résume en quelques mots comme une concurrence généralisée réglée par la loi du plus fort et débouchant souvent sur l’élimination des plus faibles.

Continuer la lecture de L’ENA hors les murs, mars 2009

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UN COUP POUR RIEN par François Leclerc

Billet invité

Un Conseil de l’Europe informel s’est tenu dimanche à Bruxelles, initialement prévu pour harmoniser les positions des pays européens en vue du G 20 de Londres On se demandait avant sa tenue ce que serait son ordre du jour, de nombreuses questions étant évoquées, la question est toujours sans réponse, bien qu’il se soit tenu, car il a donné toutes les apparences d’un sommet pour rien.

L’information importante est venu d’ailleurs, avec l’annonce de la rencontre de mardi prochain entre George Brown et Barack Obama, qui a d’ores et déjà relégué ce sommet au second rang.

« Je crois qu’il n’y a pas de défis si difficiles qu’ils ne puissent être relevés par l’Amérique, la Grande-Bretagne et le monde s’ils travaillent ensemble » écrit dans le Sunday Times le premier ministre britannique. « C’est pourquoi le président Obama et moi-même discuterons cette semaine d’un nouveau New Deal mondial, dont l’impact pourra s’étendre des villages d’Afrique à la réforme des institutions financières de Londres et New York » a-t-il ajouté, faisant référence au New Deal de Roosevelt. Il en décrit les grandes lignes (tout du moins pour la partie publique des accords à venir): il s’agirait d’« un accord selon lequel chaque pays injecterait des ressources dans son économie » en faveur d’« une relance verte de l’économie », tous les pays s’étant « mis d’accord sur des principes communs de régulation financière » et sur « des changements dans leur système bancaire ».

Le G20, dans l’esprit de Gordon Brown, n’aurait plus qu’à entériner ce plan. Il se résume dans l’état à de simples effets d’annonce, mais il pourrait annoncer des réformes à minima, concoctées entre représentants des deux principales financières, celles par qui le malheur est arrivé.

La tentative d’y opposer un front européen a donc pour l’instant fait long feu. Car si le Conseil de ‘Europe s’est penché avec attention sur la crise, c’est sur celle de l’industrie automobile européenne qu’il a planché, pour laquelle Nicolas Sarkozy souhaitait l’adoption de principe d’un « plan global de soutien». On a les ambitions que l’on peut. Angela Merkel, la chancelière allemande, a en plus torpillé ce projet en souhaitant que soit étudié un renforcement des prêts de la Banque européenne d’investissement (BEI) en faveur du secteur automobile. Autant de soutien que les pays de l’Est n’auraient pas, c’est un choix.

Afin de sauver les apparences et de justifier ce Conseil Européen, il a été annoncé avec des flonflons un accord à propos des actifs toxiques et de ce qu’il faut en faire, un plat réchauffé des annonces déjà effectuées par la Commission, un ensemble de principes qui se contentent d’encadrer de manière très vague les modalités très floues de solutions laissées de toute manière à la discrétion des Etats membres, à quelques formalités près permettant à la Commission de sauver la face. Cerise sur le gâteau, ces principes devront encore être adoptés formellement par le prochain Conseil de l’Europe.

La décision la plus importante aura finalement été un refus, celui qui a été opposé à la demande d’un plan d’aide global des pays de l’Est, une sorte de « plan Marshall » les aidant à faire face à la crise. Ferenc Gyurcsany, le Premier ministre hongrois, a demandé d’éviter « la mise en place d’un nouveau rideau de fer », 5 ans après l’entrée dans l’Union européenne de 10 pays d’Europe centrale et orientale. Réclamant vainement l’adoption d’un plan d’aide aux banques de l’Est d’un montant de 160 à 190 milliards d’euros, un montant que pourraient selon lui réunir la BEI, la BERD et le FMI, avec le soutien de la BCE.

Les dirigeants européens ont été pour une fois unanimement très clairs, ils n’ont pas dit qu’ils n’en avaient pas les moyens, ils n’ont pas répondu qu’ils avaient comme principal souci de soutenir leur industrie automobile (au détriment de celles de leurs voisins de l’Est si besoin). Non, ils ont obligeamment répondu que leur devoir de solidarité les amènerait à considérer la question de l’aide au cas par cas. José Manuel Barroso, président de la Commission, a évoqué pour sa part un « véritable esprit de solidarité », sans l’assortir de la moindre proposition concrète. Pour faire bonne mesure, le premier ministre luxembourgeois et chef de file de l’Eurogroup, Jean-Claude Junker, a fermé l’autre porte en déclarant qu’il n’était pas question d’assouplir « du jour au lendemain » les critères d’adhésion à la zone euro, l’issue de secours de ces pays, notamment la Hongrie et la Pologne, qui réclament un tel assouplissement. Des ouvertures timides sont apparues sur le calendrier, mais assortis (pour l’instant) de la nécessité de rester inflexibles sur les critères d’adhésion. Au train où est partie cette discussion…

Pour ne pas être en reste de ces décisions capitales, la BCE s’apprêterait à abaisser son principal taux directeur à 1,50%, une diminution que la plupart des commentateurs considèrent comme totalement insuffisante.

L’Europe politique, qui n’allait déjà pas très bien, donne l’impression d’être à la dérive, sans un seul point d’appui. Le communiqué final de la réunion souligne que « le protectionnisme n’est pas la réponse à la crise actuelle ». Les chefs d’Etat et de gouvernement affirment également leur volonté de faire « une utilisation maximale du marché unique pour soutenir la croissance et l’emploi ». Voilà une bonne chose de dite, sinon de faite. Munis d’un tel viatique, ils ne sont au moins pas entrés totalement bredouilles chez eux.

Bonne nouvelle dans ce désastre, la présidence tchèque aura son sommet, un de plus, qui aura lieu entre les Etats-Unis et les dirigeants de l’UE le 5 avril à Prague, après le G20 et le sommet de l’OTAN. Peut-être cette nouvelle réunion permettra-t-elle de préparer les suivantes…

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L’actualité de la crise : Du neuf avec du vieux, par François Leclerc

Billet invité.

DU NEUF AVEC DU VIEUX

Quelle avalanche continue d’informations de tous les coins de la planète ! Difficile d’en rendre compte, sauf à écrire un roman. La tentation est de resserrer la synthèse, plutôt que de procéder à une nouvelle litanie.

En préambule, le premier ministre russe, Vladimir Poutine, a déclaré vendredi dernier depuis Moscou que « la crise est loin d’être terminée, elle n’a pas atteint son apogée », il n’est peut-être pas un expert, mais on lui accordera d’être bien informé. Deux cas peuvent être cités à cet égard. Celui du Danemark, réputé pour son insolente bonne santé pour être assis sur son tas d’hydrocarbures, qui est à son tour atteint, avec une baisse de 2% de son PIB au 4e trimestre. Celui de la Chine, dont le premier ministre, Wen Jiabao, qui s’efforce de faire bonne figure, annonce que son plan de relance donne de premiers résultats, mais n’est pas plus crédible que les chiffres sur lesquels il s’appuie, car dans son pays les statistiques économiques sont connues pour très politiques.

Que nous enseigne l’actualité de ces derniers jours ?

1. Là où elle était déjà constatée, la récession s’approfondit. Partout ailleurs, elle apparaît

Chaque jour qui passe, des grandes entreprises hier prestigieuses, parfois déjà renflouées, viennent frapper à la porte des gouvernements et demander d’urgence de l’aide. La planète entière subit les effets contagieux d’une crise globale, dont on ne sait plus très bien démêler les aspects financiers et économiques, tellement ils s’entraînent et se conjuguent les uns et les autres.

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Le bourdon

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

« Et le blues engendra le rythm ‘n blues. Et le rythm ‘n blues engendra le rock ‘n roll ». Mais ce n’est pas là son seul titre de gloire, bien entendu.

« The blues ain’t nothin’ but a good man feelin’ bad », dit un refrain bien connu. C’est vrai : le blues, ce n’est rien d’autre qu’un brave type qu’a un coup d’bourdon, et nous avons donc tous chanté le blues un jour ou l’autre, même sans connaître la musique.

Deux de mes chanteurs de blues préférés : Mississipi John Hurt et Lighthin’ Hopkins. Du premier, si vous ne le connaissez pas, je vous recommande l’album « Avalon Blues » : tous les enregistrements qu’il fit en 1928 pour la compagnie Okeh.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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