Que pouvons-nous opposer ? par François Leclerc

Billet invité.

QUE POUVONS-NOUS OPPOSER ?

Observant non sans stupeur et indignation contenues ce monde financier opaque et silencieux pour ceux qui n’y sont pas plongés, incontestable expression de sa nature profonde, de toute évidence indispensable à l’exercice de ses talents, de quelles certitudes pas encore trop malmenées par la crise pouvons-nous encore témoigner, perchés sur notre fragile branche de « L » ?

Nous ne savons toujours pas trop bien si ce monde tellement étranger va se tirer d’affaire (supposant dans ce cas-là que ce sera à nos dépens), ou bien s’il va sombrer à la faveur d’un nouveau gros pépin toujours possible, nous entraînant par le fond avec lui. Ignorant selon quel calendrier ce choix, dans les deux cas peu engageant, le seul que nous puissions à ce stade percevoir, sera finalement tranché.

Abasourdis, nous découvrons la dimension insoupçonnée que ce monde-là a pris en l’espace de quelques décennies, mesurons l’inconcevable liberté d’action dont il a bénéficié afin de l’atteindre, quasi affranchi de toutes règles et contrôles (ou bien les transgressant), dans notre environnement pourtant de plus en plus régi par de fortes contraintes.

Nous saisissons également que, habitué à prendre ses aises, ce monde n’est pas vraiment décidé à les abandonner. Démontrant, par son attitude présente, qu’il s’attend à pouvoir renouveler ses exploits (a-t-il d’ailleurs jamais cessé ?), sans accepter d’empiétement sur une intouchable prérogative, le développement de sa rente sans partage. Une activité qui l’affranchit à ses yeux de toute autre responsabilité et l’engage dans toutes les aventures, et nous avec lui. Quitte à réduire demain un peu la voilure de ses ambitions, après avoir concédé pour la forme des mesures de régulation, faisant confiance à sa créativité hier encensée – ainsi qu’à quelques compromissions ici ou là monnayées – pour s’en accommoder ou s’en affranchir discrètement en cas de besoin.

Comment va-t-il procéder, s’il parvient à juguler les effets dévastateurs des dangereux virus financiers qu’il a créés afin de s’enrichir, les entourant ensuite d’une mansuétude irresponsable ? La réponse est toute trouvée : en arguant de sa contribution décisive, qui n’a cessé de progresser, à la création de la richesse nationale (telle que le produit intérieur brut la mesure aujourd’hui). Mélangeant abusivement et dangereusement création de valeur, souvent frelatée, et destruction de biens irremplaçables. Jouant sur le levier de la distribution inégale de cette richesse qu’il accapare sans la produire.

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BUSH III

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Avec George W. Bush, le second du nom, on pouvait s’attendre à ce à quoi on a eu droit. Henry Paulson, issu de Goldman Sachs, faisait un candidat tout à fait plausible pour une remise sur pied aux frais des contribuables des banques en faillite économique et morale. Alberto Gonzales, fantoche qui ne parvint pas à dire deux fois la même chose sur le même sujet, faisait un ministre de la justice tout à fait dans la ligne, politisant l’administration en y installant systématiquement des candidats d’extrême-droite et faisant de la torture une politique d’État. Le Vice-Président Dick Cheney était lui le Rastapopoulos caricatural qui convenait au régime.

Obama avait quand même suscité d’autres espoirs. Bon d’accord, peut-être pas chez moi (je suis méfiant de nature), mais regardez à nouveau Pete Seeger et Bruce Springsteen chantant This Land is Your Land de Woody Guthrie, le 20 janvier, jour de l’entrée en fonction du nouveau président.

Ils n’auraient pas chanté de si bon cœur, ils ne se seraient pas caillé les miches de cette manière s’ils n’avaient pas cru qu’on aurait avec Obama autre chose que la répétition du même.

Qu’est-ce qu’ils pensent aujourd’hui, Pete Seeger et Bruce Springsteen ? Je préfère ne pas le savoir, ça me ferait trop mal. Ils voient en Larry Summers une nouvelle version de Cheney, autre âme damnée sardonique sortie tout droit d’une bande dessinée, en Timothy Geithner, un double de Paulson, mais en pire puisque l’ancien Secrétaire au Trésor tenait au moins tête aux patrons de Wall Street, ils voient la torture passée aux pertes et profits de la Realpolitik, et Guantanamo remis sur les rails grâce à des tribunaux d’exception ripolinés de neuf.

On avait eu Néron. Beaucoup ont voté en croyant qu’ils auraient Marc-Aurèle (ah ! les livres d’Obama : tant de bons sentiments !). À la place, on a Vespasien : « L’argent n’a pas d’odeur ! ».

Obama = Bush III.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’actualité de la crise : « Il ne suffit pas que Dieu soit avec les pauvres », par François Leclerc

Billet invité.

« IL NE SUFFIT PAS QUE DIEU SOIT AVEC LES PAUVRES » (*)

Les résultats européens du 1er trimestre 2009 sont tombés aujourd’hui, selon un tir groupé, pays par pays. La zone euro, comme d’ailleurs l’ensemble des 27 membres de l’Union Européenne, a enregistré durant cette période un repli de 2,5% de son activité économique (PIB) ; il avait été de 1,5% au dernier trimestre 2008. Ces chiffres ne sont que des moyennes et cachent d’importantes disparités (5,4% en Slovaquie, 3,8% en RFA, 1,2% en France…). Ils sont plus élevés que les chiffres américains correspondants (1,6% au dernier trimestre 2008 et autant au 1er trimestre 2009). Pour ne retenir qu’un seul chiffre, il est prévu que la RFA, première puissance économique européenne, connaisse en 2009 la plus importante récession de son histoire, avec un recul de 6% de son PIB sur toute l’année. Voilà le tableau.

L’espoir faisant vivre, et faut-il croire, faisant réélire les hommes politiques, une déclaration du directeur général du FMI, voué ces derniers temps au rôle du méchant et du porteur de mauvaises nouvelles, a déclaré « possible » qu’une reprise intervienne au premier semestre 2010. C’est tout du moins ce qui est pour l’essentiel, et à tort, retenu d’une déclaration qui précise pourtant que les risques « restaient très élevés » et que cette reprise allait dépendre des mesures prises pour les banques. « Il n’y aura pas de reprise aussi longtemps que les banques n’auront pas remis de l’ordre » (dans leurs comptes), a-t-il clairement précisé.

Les signes de cette reprise vont donc continuer d’être attentivement scrutés, faute de véritablement agir sur les événements. Tous les indicateurs sont passés en revue, puisque la boussole est détraquée, comme lorsque l’on s’approche du pôle. La discussion est mondiale, elle a été un temps faussée par l’embellie boursière qui a été enregistré, à la manière d’un bronzage masquant la peau blême du malade.

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Let’s make MONEY

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On m’avait invité en avril à être l’un des commentateurs lors de la sortie à Paris de « Let’s make MONEY », le documentaire d’Erwin Wagenhofer. J’habitais toujours la Californie à l’époque, ce qui rendait la chose impossible. Hier, j’étais invité à commenter le film lors de la conférence de presse à Bruxelles et j’ai bien sûr accepté (à mes côtés : André Nayer, Francine Mestrum et Olivier de Schutter).

On y voit la misère en Inde et en Afrique : des enfants roulant dans la fange à Madras et des fillettes travaillant dans une carrière et portant du gravier sur la tête au Burkina Faso. Et comme ce sont de très belles images, on comprend très bien ce que ça montre, même si on n’a jamais vu ça – vu de ses yeux vu. On y voit des capitalistes qui mangent ces mêmes petits enfants tout cru pour leur petit déjeuner et qui se lèchent les babines en appelant cela : « liberté d’entreprendre ». Ce ne sont pas des acteurs : le film est un documentaire et ces monstres existent vraiment. On voit d’autres aspects de la folie des hommes : trois cents lotissements babylonesques en Espagne, accompagnés de leurs trois cents terrains de golf, que l’on arrose copieusement et consciencieusement bien que personne n’y jouera jamais. Et ainsi de suite, bien entendu.

Dans la version du film que j’ai vue, il est sous-titré en français et en flamand. À la fin, au moment où le générique débute, on entend quelque chose que les traducteurs ont ignoré et dont il faut deviner ce que c’est : un monsieur parlant l’anglais avec un abominable accent allemand et se plaignant de la manière dont « La complainte de Mackie », dans l’Opéra de Quat’Sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill a été traduite en anglais. Le Monsieur qui parle, c’est Paul Feyerabend, à qui j’ai un jour consacré un long article admiratif, un des grands philosophes des sciences du XXe siècle, dont j’ai aussi rappelé dans Un exercice difficile qu’il avait un jour affirmé qu’il aurait préféré être clown. Ecoutez bien ce qu’il dit sur ce monde où une poignée sont dans la lumière – et qui sont seuls visibles – et la masse des autres, plongés dans les ténèbres – et qui sont eux invisibles : c’est le message du film.

Paul Feyerabend sur « La complainte de Mackie » MP3

Paul Feyerabend sur « La complainte de Mackie » RealPlayer

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’actualité de la crise : Réalités accablantes et postures dérisoires, par François Leclerc

Billet invité.

REALITES ACCABLANTES ET POSTURES DERISOIRES

Comment cette affaire des stress tests européens, bien mal engagée, va-t-elle bien pouvoir rebondir ? De nombreux commentateurs ont relevé, depuis l’annonce initiale de ceux-ci par le FMI, puis suite aux précisions apportées par le comité européen des superviseurs bancaires (CEBS), particulièrement prudentes et pesées, qu’il était parfaitement contradictoire de prétendre susciter le retour de la confiance dans les banques et de garder secret le résultat de ces tests.

Cela n’a pas empêché que de nouvelles réactions très restrictives soient enregistrées, après celle de Christine Lagarde, ministre française de l’économie, qui avait ouvert le feu en déclarant que les ministres européens avaient « pris acte » de l’initiative du CEBS, laissant entendre qu’ils n’étaient pas vraiment d’accord avec celle-ci. Des sources non identifiées, citées par les agences de presse, ont pourtant affirmé que les ministres en question s’étaient bien mis d’accord entre eux à ce sujet. C’est Peer Steinbrück, le ministre allemand des Finances, qui a pris le relais en se montrant dans ses commentaires particulièrement sceptique sur l’intérêt des tests, souhaitant visiblement que cette affaire soit enterrée, et, en tout état de cause, qu’elle reste des plus confidentielles et n’identifie nommément aucune banque. Afin, d’éviter ce qu’il a qualifié d’« effets pro-cycliques négatifs », contribuant à aggraver la situation des banques si celle-ci venait à être connue. Ce qui est déjà, en soi, l’aveu implicite qu’il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas rendre public.

Les noms des plus grandes banques européennes circulent, sans que leur liste ne puisse susciter une quelconque surprise, quant à l’échantillon qui ferait l’objet des tests. Il est aussi précisé que les paramètres de crise qui seraient utilisés pour mesurer la résistance des banques seraient fournis par la BCE. On attend avec intérêt, à ce propos, les prévisions de celle-ci concernant la croissance économique européenne (ou plutôt l’étendue de la dépression), qui devraient être publiées début juin. Jean-Claude Trichet, son président, a déjà annoncé que ses précédentes prévisions – une chute du PIB de la zone euro de 4% en 2009 – seraient révisées en forte baisse. Est-ce que cela peut laisser espérer que, contrairement à ce que les Américains ont adopté comme ligne de conduite pour leurs propres tests, les paramètres de crise qui seront retenus seront bien en ligne avec le sombre consensus des experts ? Il faudra, pour que nous le sachions, que ces paramètres soient rendus publics, cela n’en prend pas exactement le chemin.

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La dimensionnalité de la monnaie (Reconnaissance de dette et monnaie)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Je terminais La dimensionnalité de la monnaie (Introduction) en écrivant :

Certains – dont je ne suis pas – considèrent une reconnaissance de dette comme l’une des manifestations possibles de la monnaie. Pour eux, la monnaie présente dans le village avant la venue de la Dame se montait à A + 600 € et s’est réduite à A à son départ, en raison de l’action qu’on pourrait appeler « catalytique » du billet de 100 € de la Dame sur l’économie du village.

De mon point de vue, une reconnaissance de dette n’est pas de la monnaie, le terme tendant à suggérer qu’il y aurait une identité de nature entre la marchandise privilégiée dans la fonction d’échange qu’est l’argent et une « trace de transactions » contenant l’annonce de deux transactions à venir qu’est une reconnaissance de dette. Les deux phénomènes sont à mon sens incomparables, une reconnaissance de dette étant un objet d’une toute autre nature que les pièces et billets constituant l’argent « liquide » que l’on assimile spontanément à « la monnaie ». Bien sûr une reconnaissance de dette a un prix (reflétant son « degré de liquidité » et son risque de crédit) et peut être traitée comme une marchandise, au même titre que l’argent, mais chacun s’accordera à dire que toute chose à laquelle est associée un prix n’est pas pour autant une monnaie, sans quoi presque tout dans ce bas-monde serait de la monnaie.

Vos commentaires m’ont conduit à développer ce sommaire exagérément bref avant que je ne passe à la troisième et dernière partie où j’expliquerai exactement ce que j’entends par dimensionnalité de la monnaie. Voici.

Personne certainement ne prétendra que toute chose ayant un prix peut être considérée comme une monnaie. Pourtant toute chose ayant un prix possède à un degré ou à un autre cette fameuse qualité de liquidité que j’ai déjà souvent évoquée : sa transformation en argent par la vente est en principe possible, le seul aspect qui soit en question étant la difficulté qu’il y a à réaliser cette opération de « monétisation » et on pourrait très bien imaginer un agrégat monétaire, que l’on appellerait par exemple « M14 », et dont la définition serait précisément : « somme du prix de toutes les choses ayant un prix ». Mais quel serait l’intérêt d’un tel agrégat puisqu’il est évident qu’une telle masse monétaire ne pourrait jamais être mobilisable, couvrant par définition, tout ?

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Alexandre Kojève (1902 – 1968)

La semaine prochaine, nous mettons la dernière main au texte de « Comment la vérité et la réalité furent inventées », à paraître chez Gallimard en septembre.

Ce que j’essaie d’y exprimer, c’est ce qu’Aristote dirait aujourd’hui. Donc, sans lui, le livre n’aurait jamais même existé.

Mais, comme vous le verrez, d’autres auteurs ont considérablement ouvert ma voie : Lucien Lévy-Bruhl (1857 – 1939) sur la question de la « mentalité primitive », George Berkeley (1685 – 1753) à propos de la naissance du calcul différentiel, Ludwig Wittgenstein (1889 – 1951) sur les fondements des mathématiques et le mysticisme de Kurt Gödel, et surtout, Alexandre Kojève, pour tout ce qui touche à l’immense tâche de modélisation entreprise dans la culture occidentale à partir de Platon. Si je n’avais pas pu bâtir à partir de son « Essai d’une histoire raisonnée de la philosophie païenne » (trois volumes : 1968 – 1975), ma tâche aurait été pratiquement impossible.

Kojève est enterré au cimetière d’Evere, à Bruxelles. C’est au diable vauvert, mais dès que j’aurai la voiture, j’irai y faire un petit tour, c’est sûr.

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L’actualité de la crise : Stress tests européens, grande nervosité, par François Leclerc

Billet invité.

STRESS TESTS EUROPEENS, GRANDE NERVOSITE

Vous avez aimé la saga des paradis fiscaux ? Vous allez adorer celle des stress tests européens, qui viennent d’être annoncés, afin de jauger de la solidité des banques.

Hier, à Paris, le FMI a lancé son premier épisode, annonçant de manière impromptue, et sur un mode comminatoire, que des stress tests devaient être effectués en Europe, afin d’opérer « un nettoyage de printemps urgent et minutieux », condition à ce que la reprise puisse intervenir ultérieurement. Une certaine confusion en a résulté, et l’on a compris qu’il n’y avait pas, c’est le moins que l’on puisse dire, accord parfait à ce propos entre les parties prenantes. On a d’abord appris, par l’AFP, que cette décision avait été prise par les ministres européens des finances, en concertation avec le FMI, une semaine auparavant. Puis, par le biais d’un communiqué de presse du comité européen des superviseurs bancaires (CEBS), à Londres, que cet organisme regroupant les représentants des régulateurs et des banques centrales européennes, que celui-ci intervenait. Aujourd’hui, Christine Lagarde, ministre française des finances, présentée comme la future commissaire européenne à la concurrence, nous apprend que les ministres des finances avaient seulement « pris acte » de la décision du CEBS, une formule habituellement utilisée pour marquer son désaccord.

Tout cela témoigne d’une certaine confusion et augure mal des épisodes qui vont suivre. C’est aussi une manière, pour le gouvernement français, de ne pas assumer les décisions prises, tandis que le FMI faisait clairement savoir de son côté qu’il ne les partageait pas.

Tout ce que l’on sait pour l’instant des futurs tests, c’est qu’on ne les connaîtra pas. Résumons les informations à notre disposition :

1. Leurs résultats ne seront pas rendus publics.
2. Leur méthodologie ainsi que les critères de solidité retenus non plus.
3. Ils seront menés sur cette base commune confidentielle par les régulateurs nationaux, chacun restant maître chez soi.
4. Ils n’ont pas vocation finale à mesurer les besoins de recapitalisation des banques.
5. Ils ne seront pas menés sur toutes les banques, mais sur un échantillon systémique.
6. Le rapport final sera prêt en septembre prochain, selon un printemps tardif.

Nul doute que cette histoire va faire couler beaucoup d’encre, puisque sa vocation réelle semble être de réaliser une opération de communication, qui a mal démarré. De même nature que celle qui a été menée aux Etats-Unis, y compris si l’on considère que son objectif n’est pas de dévoiler la réalité mais, au contraire, de la masquer. A ceci près que d’un côté les résultats des tests ont été publiés, tandis qu’ils ne le seront pas de l’autre, en Europe, si ces prémisses sont bien maintenus.

Cela signifie aussi que les décisions que viennent de prendre les autorités allemandes en matière de bad banks vont d’une manière ou d’une autre devoir faire école en Europe, et qu’il s’agit de préparer l’opinion à leur annonce.

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La casquette

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Il y a parfois deux noms pour la même chose. Ainsi, dimanche de la semaine dernière, le long du bassin à flot à Lorient, une dame courait derrière son basset évadé : « Ulysse ! Ulysse ! » Un peu plus tard, toute essoufflée, l’animal repris sous le bras, elle revient vers son mari et lui dit : « J’ai rattrapé la saucisse ! » De la même manière, ma mère disait à mon père : « ta casquette », et à nous, les enfants : « sa casquette de prolétaire ! » Mon père, lui, faisait l’imbécile : « Elle n’est pas bien ma casquette ? »

En fait, il l’aimait bien sa casquette, elle permettait que s’adressent à lui, sans ambages, les gens dans la foule dont il se sentait le plus proche. Pour ma mère au contraire, la casquette, c’était « Petmans » : en hollandais, l’homme-à-la-casquette. Petmans, ce n’est pas un compliment : c’est le beauf’ de Cabu, le redneck américain, l’homme borné et sans éducation, le même prolétaire mais dans un mauvais jour.

Je repensais à tout ça hier, marchant sous la pluie dans les rues de Bruxelles, avec ma casquette de prolétaire.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’actualité de la crise : L’Europe rattrapée, par François Leclerc

Billet invité.

L’EUROPE RATTRAPEE

Le FMI, qui était entouré de toute la considération voulue tant qu’il intervenait à propos de pays lointains, en Asie ou en Amérique Latine, va finir par agacer sérieusement les puissances occidentales. Il vient de lancer un nouveau pavé dans la mare, jouant en cela le rôle que lui a attribué le dernier G20. Après avoir rendu publiques des estimations impressionnantes des dépréciations et des recapitalisations encore nécessaires dans les systèmes financiers américains et européens, en totale contradiction avec ce que les autorités de ces pays veulent bien reconnaître, pour ne pas parler des banques de leurs pays, qui se font encore plus tirer l’oreille, le FMI vient en effet d’allumer la mèche d’un nouveau pétard.

En Europe, « les pouvoirs publics doivent (…) soumettre les institutions financières à des tests de résistance réguliers et les forcer à reconnaître leurs pertes et à se recapitaliser le cas échéant », a déclaré mardi à Paris Marek Belka, directeur du département Europe du FMI, appelant à un « nettoyage de printemps urgent et minutieux ».

Analysant les conditions devant être remplies pour qu’une relance puisse intervenir, il a considéré en premier lieu nécessaire « la poursuite des apports » permettant de desserrer le crédit (les liquidités déversées par la BCE), la reconnaissance « crédible » des pertes du système financier et la recapitalisation des institutions financières, avec soutien public si nécessaire. « La politique budgétaire doit continuer à soutenir la demande », a également déclaré Marek Belka, souhaitant une « action concertée » européenne et pas seulement « au niveau national ». Il a enfin estimé que les actions « non-conventionnelles » (les mesures financées par la création monétaire) devenaient « plus essentielles ».

Il n’est pas certain que ces déclarations aient été du goût du président de la BCE, Jean-Claude Trichet, qui, tout à sa langue de bois habituelle, avait déclaré lundi : « Nous nous approchons, en ce qui concerne la croissance, d’un point d’inflexion (…) nous observons un ralentissement de la baisse du PIB », ajoutant que « la situation sur les marchés s’est considérablement améliorée (…) depuis septembre 2008 », reconnaissant toutefois que les marchés financiers étaient toujours soumis à la « correction d’un certain nombre de déséquilibres ».

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La dimensionnalité de la monnaie (Introduction)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

J’ai connu l’« apologue de la Dame de Condé » à partir d’un commentaire de La monnaie, c’est de la sueur (et du soleil) condensés, posté par A-J Holbecq le 16 juin 2008. J’ignore où lui-même l’a trouvé (il nous le précisera sans doute). Je le reprends car j’y vois une excellente introduction à un nouvel éclairage qu’il me semble essentiel d’introduire quand il s’agit de la monnaie : celle qu’essaie de capturer maladroitement la notion d’agrégat monétaire M1, M2, M3. Je commence donc par rappeler cet apologue en recopiant ce qu’A-J Holbecq nous en dit, y compris son commentaire quant à la morale de l’histoire.

Nous sommes à Condé-sur-Gartempe. Son hôtel de la Gare est réputé pour ses ortolans et sa discrétion…! Un vendredi après-midi débarque une jeune femme, d’apparence convenable, bien qu’un peu trop fardée. Elle réserve une chambre pour la nuit et, comme elle n’a pas de bagage, elle laisse en acompte un billet de 100 euros, tout neuf. Puis elle s’en va visiter la vieille ville. Le pâtissier qui a vu la scène dit au patron : « Ça fait six semaines que vous me devez 100 euros pour la pièce montée que j’ai livrée à l’occasion de la communion de votre fille. » Le patron lui donne le billet de bonne grâce. Comme cette scène a été vue par d’autres, elle se reproduit cinq nouvelles fois, car le pâtissier devait aussi 100 euros au minotier… qui en devait autant au garagiste… lui-même débiteur de cette somme au boucher… qui avait à régler 100 euros au représentant de la maison Erlida… lequel devait à son tour acquitter sa chambre à l’hôtel de la Gare pour 100 euros. Il redonne donc le billet au patron de l’hôtel. Notre Dame revient de promenade. Elle annonce, qu’ayant fait une rencontre, elle annule sa réservation. Ce qui arrange bien l’hôtelier qui, entre temps, a eu une demande d’un de ses vieux clients. L’hôtelier lui rend donc son billet qu’elle brûle aussitôt. « Il était faux », dit-elle en souriant.

Moralité de cette histoire :

– Le PIB du village a augmenté puisque les commerçants, ayant été payés, ont pu inclure leurs ventes dans leur comptabilité…

– Ce faux billet a été capable de catalyser autant d’échanges parce qu’un billet est de la monnaie fiduciaire (du latin fiducia : confiance). C’est exclusivement une « valeur de confiance » entre les membres d’une communauté. Dans un autre pays il n’aurait pas été accepté. Un billet faux perd « sa valeur » seulement au moment où il se révèle faux et n’est plus accepté par celui qui le reçoit. C’est celui qui le détient en dernier qui assume la perte. Dans cette histoire il n’y a pas eu de perte sauf pour la Dame de Condé qui savait de toute façon qu’il était faux.

– La Dame de Condé, en réservant sa chambre, a accru de 100 euros la masse monétaire du village, ce qui a permis à six personnes d’éteindre réciproquement leur dette pour un montant total de 600 euros. La « qualité » de la monnaie utilisée, bonne ou mauvaise, est indifférente, mais la quantité de monnaie en circulation dans une zone est importante.

Dans son commentaire, A-J Holbecq écrit à juste titre que « La « qualité » de la monnaie utilisée, bonne ou mauvaise, est indifférente » à la morale de l’histoire, ce qui est vrai et fait aussi qu’on se demande pourquoi celui qui l’a inventée a tenu à ajouter ce détail sans réelle pertinence. Il a dû se dire, je suppose, que la bizarrerie de l’effacement en moins de temps qu’il ne faut pour le dire d’un montant si élevé de dettes au sein d’une petite communauté à l’aide d’un seul billet de 100 €, apparaîtrait encore plus étonnant si ce billet s’avérait a posteriori avoir été faux et donc n’ayant en réalité rien valu du tout. Il y a là un raccourci certainement excusable mais inacceptable : un faux billet cesse de valoir quoi que ce soit aussitôt qu’il a été reconnu comme tel, ce qui interrompt sa circulation, mais tant que sa « dénonciation » n’a pas eu lieu, rien ne le distingue d’un vrai billet et il lui est strictement équivalent. Quand la Dame de Condé révèle que le billet de 100 € était contrefait et le brûle pour convaincre un public sans doute encore incrédule qu’elle ne ment pas, l’affaire est en fait déjà réglée : il lui a permis de réserver une chambre d’hôtel pour se dédire ensuite – usage on ne peut plus utile d’un billet de banque ! On pourrait alors s’interroger : pourquoi n’a-t-elle pas continué à l’investir dans des activités encore plus profitables ?

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Le Monde Economie, lundi-mardi 11 – 12 mai

Dans L’opacité financière aux commandes, je reviens, à l’intention des lecteurs du quotidien, sur le thème que j’avais évoqué ici dans L’omerta, mettant en garde contre ce que les Anglo-Saxons appellent « double-dip » : une récession suivie de rechute. Je vais plus loin en annonçant que le maquillage et les atermoiements dans la recherche de solutions condamnent le système alors qu’une prise de conscience réaliste de la gravité de la situation aurait sans doute permis de le sauver (passage de la posture C à la posture D dans la typologie de Jean Maxence Granier).

En 2007, durant les premiers mois de la crise, le message du secteur bancaire était le suivant : « La solution ne viendra pas de davantage de régulation, mais de davantage de transparence ! » Le principe sous-jacent était d’améliorer le contrôle que le fonctionnement spontané du marché permet, du moment que l’information nécessaire restait accessible.

Que constatons-nous en 2009 ? La régulation n’a pas fait sa réapparition, pour une raison excellente : elle n’avait point disparu, mais avait été délibérément mise en veilleuse. Pour ce qui est de la transparence, le peu qui existait il y a deux ans… a depuis disparu corps et biens. Comment expliquer ce paradoxe ?

Les autorités n’ont pas été passives : elles ont combattu activement… toute tentative d’établir une plus grande transparence. On se souvient du refus opposé par la Réserve fédérale américaine quand on lui a demandé de révéler l’identité des bénéficiaires de sa manne. La raison invoquée était qu’une telle information minerait la confiance en ceux-ci. On se souvient aussi de l’enthousiasme des banques centrales en faveur des mesures suspendant la cotation au « prix du marché » des produits financiers, pour retourner au « prix théorique » – le « prix mythique », selon l’expression de Warren Buffett -, dorénavant promu comme évaluation « plus raisonnable » en période de crise.

En principe, la transparence assure la confiance : si l’on connaît la situation financière de ses contreparties, on apprécie le risque qu’implique le fait de traiter avec elles. A moins, bien sûr, que l’information disponible ne révèle leur insolvabilité. Ce dernier point explique l’acharnement des autorités contre toute tentative de transparence, qui aurait révélé l’insolvabilité généralisée des établissements. Il fallait donc la combattre.

L’opacité désormais aux commandes, la confiance a disparu. Comment espérer, dans ces conditions, une reprise des affaires ? Il existe heureusement une alternative à la confiance, et son nom est « solidarité ».

Quand les conditions normales prévalent sur les marchés, des mesures de maintien de la concurrence suffisent à assurer le bon ordre. Mais en cas d’insolvabilité généralisée, une autre logique prend le dessus pour une tâche plus essentielle et plus urgente : le maintien en vie, non pas des entreprisesindividuelles, mais du système dans son entier. Les autorités demandent alors à chaque entreprise de « faire semblant » que toutes les autres sont solvables, et cela jusqu’à nouvel ordre. La solidarité a un autre avantage sur la transparence : elle rend moins pressant le retour de la régulation.

L’économie peut-elle fonctionner sur cette base ? Probablement, tant que le péril de la situation présente est visible aux yeux de tous. Mais dès que les affaires feront mine de reprendre, les tendances naturelles du système de marché reprendront le dessus, et la solidarité s’évanouira.

Toutefois, dans un contexte où le maquillage des résultats financiers aura été toléré, la confiance ne pourra pas se rétablir. Il ne restera qu’un environnement – on ne parlera même plus d’un « système » – au sein duquel la régulation n’aura pas été rétablie et dont la transparence aura disparu, prohibant tout retour de la confiance. Il apparaîtra alors en pleine lumière que tous ces atermoiements, loin d’avoir offert une occasion au système ancien de se refaire une santé, l’auront en réalité définitivement condamné.

Paul Jorion, économiste et anthropologue

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L’actualité de la crise : On n’a pas encore tout vu, par François Leclerc

Billet invité.

ON N’A PAS ENCORE TOUT VU

Certaines réactions aux récents épisodes de la crise actuelle, s’appuyant sur la conviction que l’oligarchie financière est décidée à tout pour conserver son pouvoir, prennent pour acquis que celle-ci a déjà gagné, et qu’elle va pouvoir recommencer ses affaires comme avant. Que nous sommes condamnés à apurer son passif, puis à en faire à nouveau les frais. En d’autres termes, que le pire nous est garanti.

Certes, il n’est pas impossible que cela se termine ainsi, mais n’est-il pas un peu prématuré de le décréter déjà, comme si la boucle était déjà bouclée ? L’histoire n’est pas finie, on n’a pas encore tout vu.

L’embellie boursière que l’on enregistre actuellement, une sorte de feu de paille, n’est pas destinée à durer et ne durera pas. Elle prépare même des lendemains qui déchantent pour ceux qui ne se retireront du jeu pas à temps. Les discours sur les signes incontestables de la reprise à venir vont quant à eux s’user, à force d’être prononcés sans que celle-ci n’intervienne. Une inflexion est déjà perceptible dans les discours, mettant l’accent sur la longueur de la crise. Enfin, et surtout, les actifs toxiques ne vont pas comme par enchantement prendre des couleurs, libérant d’autant les banques, hôtes de ces encombrants invités.

Tout au contraire, le poids de la crise économique va peser plus encore sur les établissements financiers. Les banques vont-elles pouvoir continuer à surfer sur la crise, seules en bonne santé dans un environnement de malades, en s’alimentant uniquement sur des dépouilles ? Les actifs toxiques vont continuer de paralyser le système bancaire, les banques centrales les tenant toujours à bout de bras, mais pouvant un jour devoir se retourner vers les Etats, afin de soulager leurs bilans déséquilibrés par des contreparties qu’elles acceptent sans sourciller, de plus en plus douteuses. Les banques centrales, dont la BCE désormais, vont continuer de battre monnaie, se substituant de plus en plus largement au système bancaire afin de tenter de soutenir l’économie. Des recapitalisations bancaires seront à nouveau nécessaires, ainsi que l’adoption de nouvelles mesures de soutien et de relance, accroissant les déficits des Etats et leur dette, amenés à la financer, ou la refinancer, à des taux de plus en plus élevés. Le FMI et ses collègues institutionnels vont être de plus en plus sollicités par certains Etats au bord de la banqueroute, et il faudra leur trouver de nouveaux relais de financement pour y faire face.

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