L’efficacité de l’État et celle du privé

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Nous avions là une occasion rêvée de traiter comme il le convenait un modèle fondamentalement vicié, qui privatise les profits et socialise les pertes, ce qui peut se tolérer d’un point de vue fiscal quand il est question de petites sommes mais qui est intolérable quand on parle de milliers de milliards de dollars.

Ce n’est pas moi qui parle, mais Alan Greenspan dans une interview qui paraîtra demain dans le Wall Street Journal.

L’ancien patron de la Fed considère que la solution qui aurait dû être adoptée pour résoudre la crise qui affecte en ce moment les Government–Sponsored Entities américaines, Fannie Mae et Freddie Mac, aurait dû être la nationalisation… du moins dans une première phase.

[L’administration] aurait dû se débarrasser des actionnaires, nationaliser les GSE grâce à une législation stipulant qu’elles seront reconstituées avec le soutien indispensable du contribuable pour en faire cinq à dix unités détenues à titre privé [PJ: donc non-cotées en bourse] et vendues aux enchères. Les programmes sociaux d’habitations à prix modéré devraient être transférés à Ginnie Mae (GNMA) ou à toute autre agence gouvernementale. Quand viendrait la prochaine crise de l’immobilier résidentiel, ces cinq à dix compagnies auraient diversifié leurs activités dans d’autres secteurs de la finance. Il est bien possible que l’une ou l’autre échoue alors mais du fait qu’elles seraient chacune d’une taille significativement inférieure à celle des agences telles qu’elles existent sous leur forme actuelle, tout risque systémique serait éliminé.

Bien entendu, il s’agit toujours d’Alan Greenspan et il est clair que pour lui une nationalisation ne peut constituer qu’une solution tout à fait transitoire, prélude à une reprivatisation immédiate. La critique de cette démarche fut énoncée par un internaute dans les minutes qui suivirent la publication de l’entretien : qu’est-ce qui empêchera alors cette dizaine de petites firmes de se bouffer entre elles par fusion-acquisition et de reconstituer en un tournemain les géants qui représentent aujourd’hui un risque systémique ? Il y a là une allusion au destin des « Baby Bell », les petites compagnies téléphoniques américaines qui résultèrent du démantèlement d’AT&T en 1984, à la suite d’une action anti-trust, et qui se reconstituèrent petit à petit en nouveaux géants des télécommunications.

La remarque de l’internaute est bien vue et met le doigt sur l’ambiguïté fondamentale de toute approche qui confie à des intérêts privés le soin d’appliquer des programmes visant le bien général : la logique du bien particulier et celle du bien collectif non seulement ne coïncident pas mais sont – n’en déplaise à Adam Smith – irréductiblement antagonistes.

Mon billet d’hier consacré aux « auction-rate bonds » américains (Un scandale financier ordinaire) rappelait à point nommé que dans une situation où s’était ouverte une opportunité de comportement fondamentalement malhonnête, à savoir refiler aux clients des produits pourris dont les patrons cherchaient à se défaire, ce n’avait pas été l’une ou l’autre des entreprises concernées qui s’était rendue coupable du méfait, mais l’industrie tout entière, les mails saisis par la justice révélant la logique à l’oeuvre : « Ne soyons pas les premiers mais ne soyons pas les derniers non plus ! »

Ce type de scandale qui affecte la finance dans son ensemble est loin d’être rare et il n’y a donc pas lieu d’être surpris : quand il apparut en 2006 – à la suite de la découverte de configurations suspectes par un chercheur – que certaines compagnies avaient antidaté l’attribution de stock options à leurs dirigeants, la liste des compagnies coupables s’allongea rapidement, jusqu’à réunir les plus grands noms tels Microsoft, Apple, Monster ou McAfee. La conclusion qui s’impose alors est que le monde des affaires se montre absolument incapable de résister à toute tentation de malhonnêteté lorsque cette tentation existe.

Dans le commentaire qu’il avait rédigé à propos de L’implosion, (2008), Jean-Michel Le Bot notait :

… la rationalité axiologique semble à peu près complètement absente chez les acteurs de la finance (comme si le contexte ou le champ produisaient des “idiots axiologiques”). […] certains contextes sociaux conduisent à une sorte de forclusion des raisons autres qu’utilitaristes et notamment de la raison axiologique.

La « raison axiologique » est celle qui est fondée sur un système de valeurs, et Le Bot attirait ainsi l’attention sur l’absence de référence morale qui semble caractériser la finance.

Le vent de privatisation qui balaya les entreprises d’Etat ou nationalisées au cours des vingt dernières années a présenté comme sa justification le fait que les entreprises privées sont plus efficaces, ont un meilleur rendement et offrent un meilleur service au consommateur. Je suppose que des chiffres ont été proposés pour justifier ce point de vue. Je ne les pas vu personnellement, mais il est vrai que je regardais ailleurs à l’époque. Quelqu’un peut-il me répondre : pourquoi le privé est-il une meilleure affaire pour le consommateur ? Ou bien est-il tout simplement une meilleure affaire ?

Mon père était haut fonctionnaire. On disait de lui avec respect : « Il a le sens de l’Etat ». J’ignore s’il s’agit là d’une qualité essentielle ou accidentelle du « sens de l’Etat ». Je sais seulement que quand il évoquait le bien général dont on lui avait confié la mission, ses propos – et pour autant que je sache, ses actes – reflétaient toujours une honnêteté scrupuleuse.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Un scandale financier ordinaire

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Le 15 juillet avait été une très mauvaise journée boursière pour les banques américaines, le 12 août en a été une autre. Voici le résultat des courses.

Zions Bancorp, banque régionale, appartenant à l’église mormone : – 14,33 %
Wachovia, No 4 des banques commerciales : – 12,14 %
Lehman Brothers, No 4 des banques d’investissement : – 12,09 %
J.P. Morgan Chase, No 3 des banques commerciales : – 9,48 %
Washington Mutual, No 1 des caisses d’épargne : – 9,28 %
Bank of America, No 1 des banques commerciales : – 6,74 %
Citigroup, No 2 des banques commerciales : – 6,46 %
Goldman Sachs, No 1 des banques d’investissement : – 6,01 %

Avec une dépréciation sur la séance entre 4 et 5 %, Fannie Mae et Freddie Mac, les Government–Sponsored Entities, et Merrill Lynch, le No 2 des banques d’investissement, s’en sortent elles à bon compte ou presque.

Chacune de ces banques a bien sûr ses raisons propres pour sa pâleur personnelle mais le motif du climat dépressif d’aujourd’hui est la série d’accords qui interviennent ces jours-ci entre le Procureur Général de l’Etat de New York, Andrew Cuomo, et les banques qui étaient présentes – jusqu’au 13 février dernier – sur le marché des auction-rates bonds, constitué de « municipals » : des obligations émises par des collectivités locales (par exemple, la New York Port Authority) ou au niveau de l’état (par exemple, la Michigan Higher Education Student Loan Authority), des écoles, des hôpitaux, mais aussi par des SICAV qui y trouvaient un financement bon marché leur permettant de bénéficier de l’effet de levier dans leurs paris sur les cours boursiers. Ce marché représentait avant que ne débute la crise, entre 325 et 360 milliards de dollars.

En deux mots, les auction-rate bonds sont des obligations à long terme pouvant être remises en vente et dont les taux sont mis aux enchères tous les 7, 28 ou 35 jours. Ceci leur permet de bénéficier dans les faits d’un taux correspondant à ces maturités, c’est-à-dire à court ou à très court terme, taux en général plus faibles que ceux à long terme, ce qui réduit d’autant les frais de l’émetteur de ces titres, c’est-à-dire de l’emprunteur.

Lorsqu’intervint au début août de l’année dernière, le tarissement du crédit, et la perte de confiance vis-à-vis des « monolines », les rehausseurs de crédit, qui garantissaient les dettes des « municipals », les banques émettrices qui jusque-là intervenaient occasionnellement pour soutenir ce marché, durent désormais le porter à bout de bras. C’en fut rapidement trop pour elles. Elles prirent alors la décision d’abandonner ce marché, sachant sciemment que si elles le faisaient, il s’écroulerait rapidement. Mais avant de le faire, elles s’efforcèrent de vendre les titres qui leur restaient sur les bras et en particulier ceux que leurs dirigeants détenaient personnellement. Pour aider à la manœuvre, ces banques publièrent des rapports rassurants quant à la bonne santé du marché tandis que les commissions de leurs commerciaux étaient bonifiées (0,25 % contre 0,05 % pour les Bons du Trésor). Certains de ces commerciaux (Crédit Suisse) furent pris la main dans le sac à mentir sur la nature du produit. D’autres (UBS) s’affirmèrent de bonne foi, ce qui fut confirmé par leur employeur qui témoigna devant le Procureur de New York que ces commerciaux ne bénéficiaient d’aucune formation et pouvaient très bien tout ignorer des titres qu’ils vendaient.

Un tel scandale est d’une facture tout à fait traditionnelle : il tombe dans la catégorie dite du toxic waste ou « déchet toxique ». La stratégie consiste pour les organismes financiers à séparer dans un ensemble de produits financiers ceux qui sont sains et ceux qui ne le sont pas, à conserver pour eux les premiers, et à refourguer à leurs clients, les seconds.

L’Union de Banques Suisses et Citigroup sont déjà tombés d’accord sur les termes. J.P. Morgan Chase, Wachovia et Morgan Stanley ont été sommées hier de contacter d’urgence le bureau du Procureur de l’Etat de New York. Dix-huit firmes en tout sont sur la sellette. Les termes de l’arrangement sont sévères : 150 millions de dollars d’amende pour UBS et 100 millions pour Citigroup. Ces sommes sont toutefois de la roupie de sansonnet par rapport à celles que les banques s’engagent à consacrer à racheter ces titres auprès de leurs clients grugés, à charge pour elles de tenter par la suite de les revendre. Merrill Lynch a pris les devants en annonçant qu’elle rembourserait ses clients à concurrence de 10 milliards de dollars. Morgan Stanley a déjà racheté des « auction-rate bonds » à deux collectivités locales du Massachusetts pour un montant d’1,5 milliards de dollars. UBS s’est engagée à racheter ces titres à ses clients pour un montant de 8,3 milliards de dollars et à les aider à en vendre pour un montant de 10,3 milliards. De même, Citigroup en rachètera pour 7,3 milliards et aidera à en vendre à hauteur de 12 milliards. Fin mars, lors de l’écroulement du marché, Citigroup s’était retrouvée avec des invendus s’élevant à 6,5 milliards de dollars.

On ne sera pas surpris outre mesure que des scandales de facture classique puissent réapparaître à l’arrière-plan des événements dramatiques et de nature beaucoup plus inédite qui caractérisent la crise financière actuelle. Différence significative cependant dans ce cas-ci, le fait que les amendes et les restitutions énormes auxquelles ces scandales donnent lieu affectent cette fois des établissements financiers extrêmement affaiblis, et pourraient même constituer pour eux le coup de grâce.

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Actualité de l’associationnisme

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Comme je l’ai déjà fait à plusieurs reprises, je donne aujourd’hui la parole à un invité : à Jean-Paul Vignal – déjà invité précédemment d’ailleurs, dans Développement durable et dure réalité.

Il est question de l’associationnisme de tradition française. Bien sûr, il existe à l’associationnisme, d’autres traditions : il faudrait parler de Robert Owen en Angleterre, et le mouvement a connu une résurgence importante au XXe siècle avec la mouvance hippie, tout particulièrement en Californie où le projet le mieux articulé fut celui des Diggers à San Francisco et Berkeley et dont on trouve un excellent compte-rendu dans Ringolevio, le livre écrit par le fondateur des Diggers : Emmett Grogan.

Jean-Paul Vignal

A propos de La mémoire vive du socialisme associationniste

Philippe Chanial vient de remettre en ligne sur le site du Mauss un article (La mémoire vive du socialisme associationniste) initialement publié dans le n°67 de la revue Transversales Science Culture, en février 2001, qui vient opportunément nous rappeler que la voie associative est reconnue depuis longtemps comme une alternative possible au capitalisme, qu’il soit privé ou public. Etant par nature dérangeante pour tous les pouvoirs en place, elle a fait l’objet de multiples attaques, mais elle a bravement survécu à toutes les tentatives de ringardisation de droite comme de gauche, et c’est une bonne chose.

Philippe Chanial pose dans sa conclusion une question intéressante, celle du rapport avec l’Etat, car elle devrait être au cœur de toute réflexion sur les conditions d’un passage rapide et réussi à des modèles plus durables que ceux qui prévalent actuellement: la sélection des priorités sur des bases strictement économiques et financières étant de toute évidence sous-optimale au niveau global, puisqu’elle conduit à la destruction ou à la pollution de ressources aussi indispensables que non-renouvelables, il faut en effet trouver autre chose. Mettre un « prix » sur ces ressources comme le recommande Amory Lovins et les tenants du « natural capitalism » est sans doute un moindre mal, mais certainement pas une solution, car, même si on peut s’entendre de façon immorale sur le « prix » d’une vie humaine, personne n’a la moindre idée de ce que serait le « prix » de devoir « extraire » et réinstaller 8 ou 10 milliards de personnes sur une autre planète….

Seule une nouvelle forme de planification, « from bottom to top » par opposition aux modèles classiques qui ont fait la preuve de leur inefficacité, peut apporter une réponse satisfaisante. Il ne s’agit pas de construire une mégamachine au service d’une ambition collective qui ne reflète en fait le plus souvent que les convictions et les attentes d’une élite restreinte, mais de concilier les aspirations de tous de façon à ce que la légitime liberté d’initiative et d’action laissée à chacun compromette le moins possible celle des autres.

La complexité d’un tel système condamne toute forme de système hiérarchisé, qui finit vite par consommer la totalité des ressources disponibles pour la satisfaction de ses seuls besoins, privant les « producteurs » des moyens dont ils ont besoin pour produire, et condamnant donc globalement le système à disparaître, une hiérarchie bien dodue finissant par épuiser une population productive famélique. Elle impose à l’inverse des modèles de fonctionnement associant de façon souple l’auto-organisation pour la décision et la vie au quotidien, d’une part, et une certaine forme de hiérarchisation démocratique dès qu’il y a besoin d’arbitrage, de l’autre. Il n’y a rien de bien nouveau dans ce genre de concept. La nouveauté c’est la disponibilité de moyens de traitement, de collecte et de diffusion de l’information qui permettent d’envisager de façon réaliste de pouvoir gérer cette complexité, comme on pouvait le faire en place publique avec un nombre limité d’acteurs au temps des Grecs ou des Romains, et comme la légende veut qu’on le fasse encore dans certaines îles du Pacifique.

Il est sans doute temps d’explorer la validité de ce genre de piste, ou lieu de dépenser une énergie considérable à tenter de ravauder le vieux mythe de la main magique du marché que les capitalismes à vocation oligopolistiques voire monopolistiques ont irrémédiablement amputé il y a maintenant bien longtemps.

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Le don du sourire

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Si vous suivez la discussion qui a lieu en ce moment à propos de mon billet Le bonheur suprême, vous avez dû constater que le thème s’est déplacé vers « sourire arbitrairement à des étrangers ».

Si vous me connaissez un peu, vous aurez deviné que je suis tout à fait pour. Alors voici, extrait de mes notes de 2003. La scène se passe à San Francisco où j’habitais alors.

La femme qui fait « Hi ! »

Dans Orange County, sans voiture, on ne va pas très loin. Les Américains, même fauchés, s’achètent des bagnoles, parce qu’ils ont accès au système de crédit le plus libéral du monde (je n’ai pas dit le plus généreux). Les étrangers sont obligés de payer comptant, et souvent, comme moi en 1997, ils n’ont pas les ronds. Michael m’a aidé en me prêtant durant trois ans un camion jaune qu’il utilisait de temps à autre pour trimbaler du matériel de récupération.

Quand on arrive dans ce pays dans l’intention de s’y installer, pour qu’on y réussisse, il faut que des gens du cru vous prêtent main-forte, sinon c’est impossible. Et on en trouve sans difficulté qui vous aident, parce que s’ils ne sont pas passés par la même épreuve eux-mêmes, ce fut de toute manière le cas pour leur père ou pour leur grand-père. Alors on s’entraide, on se fait la courte-échelle.

Michael a beaucoup aimé aider ce « Professeur » européen qui galérait. Je le soupçonne d’avoir un peu savouré la pitié que je lui inspirais. Mais les choses évoluent. Hier nous marchions ensemble dans Polk, disons rue Sainte Croix de la Bretonnerie, pour ceux à qui cela dit quelque chose, et nous traversons Broadway, et nous croisons une jeune femme pas très grande mais très jolie, une métisse au teint très clair, une personne que l’on appelle une « Noire » aux États-Unis, et qui me fait un très grand « Hi ! » avec la voix qui monte en fin de parcours, et agrémenté d’un immense sourire. Et Michael s’arrête, convaincu qu’elle et moi allons entamer une conversation, et comme il s’aperçoit que je ne ralentis pas, il dit « Mais, tu ne la connais pas ? » et je réponds en riant, « Ben, si, tu vois, maintenant je la connais ! ». Mais il n’est pas convaincu et il ajoute « Mais c’est une personne que tu connaissais avant qu’on la voie là juste maintenant ? », je dis « Non, non… Non, je ne l’ai jamais vue avant : c’est une femme que je ne connais pas et qui me dit bonjour comme ça et ça me fait très plaisir ». Et, voyant qu’il reste interloqué, je lui dis, « Ben tu vois, ça c’est le bon côté de la vie d’un banquier ! » Mais je constate qu’il ne trouve pas ça drôle du tout, il hoche la tête, il est écoeuré : il préférait l’époque où je roulais dans son camion jaune et où il me voyait, à genoux, rendant grâce au ciel d’être tombé dans un pays où l’essence ne coûtait rien.

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Le système à la part

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Un extrait de mon manuscrit « Le Prix ».

Dans l’illustration musicale, Alpha Blondy ne chante pas « Apartheid is Nazism » auquel mon texte fait allusion et que je n’ai pas trouvé sur la toile, mais son premier grand succès : « Brigadier sabari ».

Mes compagnons de voyage m’avaient abandonné pour quelques jours au motel d’El Mina sur le littoral ghanéen, et plutôt que de poursuivre la lecture de Proust à laquelle ils me croyaient condamné, je m’aventurai le long de le côte rocheuse à la recherche d’un campement de pêcheurs. Je n’eus pas à aller très loin, à deux cents mètres à peine se trouvait un hameau de paillotes en palmes de cocotiers tressées où des femmes fumaient le poisson sur des fours faits de barils de fioul déroulés à la masse. On me conduisit selon la coutume auprès du doyen qui battait le carton avec des jeunes gens. Quand se furent terminées les présentations, il m’apprit que tous étaient pêcheurs Kéta, originaires d’Anlogan, à plusieurs centaines de kilomètres plus à l’Est, non loin de la frontière togolaise. Il m’apprit aussi qu’il avait été lui–même fonctionnaire des pêches et qu’il était expert sur la question.

Nous nous revîmes plusieurs fois. Nous parlions de la pêche et des migrations nombreuses des pêcheurs Kéta qui les conduisent jusqu’aux confins de la Sierra Leone, où j’avais en effet rencontré certains d’entre eux quelques semaines auparavant : forçats de la senne de plage sans grand espoir de retour au pays. Un jour, il m’annonça qu’il allait me révéler un secret. Il avait réfléchi au fil des années aux raisons profondes des difficultés de la pêche piroguière au Ghana, jusqu’à ce qu’un jour les écailles lui tombent soudain des yeux. La révélation méritait un décor plus solennel que l’enclos d’une paillote et je l’invitai à venir prendre un verre à la terrasse de l’El Mina Motel, le lendemain.

Tandis qu’en fond sonore Alpha Blondy adjurait le peuple américain de faire connaître aux partisans de l’apartheid le sort autrefois réservé aux Nazis, le vieil homme me fit connaître ses conclusions qui passaient par une description détaillée du système de métayage appelé à la petite pêche, « système à la part », système où chacun se voit allouer un certain nombre de parts déterminé par sa contribution à l’effort commun : autant pour qui fait partie de l’équipage, autant pour qui possède la pirogue, autant pour le propriétaire du moteur ou des filets, etc. Voilà quelles étaient, selon lui, dans ce système infâme, les causes profondes de la déchéance de la pêche au Ghana.

Les faits qu’il croyait me révéler ne m’apprenaient hélas rien car j’avais étudié les détails de ces diverses proportions depuis plusieurs années, et ce qu’il ignorait en sus, c’était que les mêmes pratiques se rencontrent non seulement sur la côte africaine, en tout cas de Dakar au Sénégal à Pointe-Noire au Congo, pour la partie que j’avais personnellement parcourue, mais aussi de Saint-Jean de Terre-Neuve jusqu’aux rives du Bosphore, et, à ma connaissance, à peu près partout dans le monde où se pratique une pêche artisanale.

Non, les malheurs du Ghana en 1986 ne pouvaient pas provenir de là et mon vieil homme avait pris pour des conditions particulières un des traits communs de la pêche à l’échelle planétaire. Il pouvait se rassurer, car il n’était pas seul : combien d’anthropologues qui étudièrent trois kilomètres de côte n’ont-ils pas attribué les caractéristiques du système à la part, qui, à l’âme africaine, qui, à l’esprit du protestantisme, voire au fier tempérament des indigènes des îles Orcades !

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La France et la crise : un an déjà

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Au-delà des nouvelles qui tombent ici ou là quant à des pertes subies par la Société Générale, le Crédit Agricole – à travers Calyon essentiellement – ou Natixis, la crise financière actuelle aura surgi dans l’esprit des Français à travers deux événements principalement. Le premier, dont nous fêtons demain le premier anniversaire, est le cri d’alarme poussé par la BNP Paribas quant à l’impossibilité de valoriser désormais les Residential Mortgage–Backed Securities de son portefeuille, cri d’alarme qui conduisit immédiatement la Banque Centrale Européenne à consentir aux organismes financiers européens des prêts pour un montant de 100 milliards d’euros, afin de « maintenir de la liquidité sur les marchés » – ce qui signifiait en l’occurrence, pour garantir leur accès aux fonds qui leur permettraient de continuer à accorder des prêts. Le deuxième fut l’« incident Kerviel », lorsque la Société Générale, faisant part de recettes considérablement inférieures à celles annoncées, en attribua la responsabilité aux opérations non-autorisées d’un courtier qui venait d’être licencié.

La France ne se trouve pas au centre de la tourmente mais à sa périphérie, pour être tard venue dans la vague de dérégulation prônée par l’utra-libéralisme qui déferla sur le monde, sous la forme tout d’abord du thatchérisme, qui en fut la manifestation initiale dans les années 1970, et ensuite des Reagonomics, qui en furent la seconde dans les années 1980. Il aura donc fallu attendre encore vingt-cinq ans pour que cette vague atteigne la France de plein fouet. C’est parce qu’elle aura ainsi pris tout son temps que la France aura la chance de ne souffrir que d’une forme atténuée du virus.

C’est par le biais de son secteur bancaire que la France est atteinte, du fait que celui-ci communique avec le secteur financier international, dont les deux principaux centres sont situés à Londres et à New York. En fait, la France ne sera venue à l’ultra-libéralisme qu’à cause de ses « mauvaises fréquentations » avec l’Europe, comme on dit d’un enfant coupable pour l’exonérer d’un méfait. Quand je dis que l' »Europe » l’y aura entraînée, je veux dire l’Europe telle que la conçoit la Banque Centrale Européenne, c’est-à-dire une Europe dont les préoccupations sont celles du milieu des affaires et dont les orientations sont déterminées par celui-ci.

La chance de la France aura donc été sa lenteur à se ranger sous la bannière du l’ultra-libéralisme. Sa malchance, aura bien entendu été de s’engager dans cette voie au moment où le reste du monde s’en détournait, freinant d’abord des quatre fers en 2007, avant de faire machine-arrière en 2008, comme le font aujourd’hui les États–Unis d’une manière tout particulièrement spectaculaire.

A l’arrivée, le mal ne sera sans doute pas trop grand, précisément pour cette raison-là : parce que quand la France jette le regard autour d’elle, à la recherche du modèle qui permettra sa conversion totale à la logique du marché, l’élément qui domine le paysage, c’est une Amérique réinventant dans la précipitation la social-démocratie.

Les États–Unis improvisent en ce moment la renationalisation des institutions vitales à leur survie économique, expérimentant pour ce faire diverses formules. Par exemple, par le subventionnement massif (avec près de 30 milliards de dollars), dans le cas du sauvetage en catastrophe d’une banque d’investissement, comme ce fut le cas avec Bear Stearns en mars dernier. Ou bien, par la création d’un glacis réglementaire, comme dans le cas d’une autre banque d’investissement, Lehman Brothers, rempart constitué de l’interdiction de la vente à découvert « nue » de ses actions et de la diffusion de rumeurs (bien entendu sans fondement) relatives à sa mauvaise santé. Par la renationalisation aussi des Government–Sponsored Entities, Fannie Mae et Freddie Mac, par le biais de « preferred shares » (actions privilégiées), dont l’Etat sera l’acheteur, ce qui assurera sa prise de participation « en sandwich » entre les obligations émises par les GSE et leurs actions ordinaires offertes au public ; ces actions privilégiées mettront les actionnaires actuels des GSE sur la touche, et seule subsistera dès lors l’illusion de l’appartenance de Fannie Mae et de Freddie Mac au secteur privé. Plans également mis en place pour le sauvetage éventuel d’une grand banque commerciale – on pense à Citigroup ou à Wachovia. Formules envisagées aussi pour une nationalisation – voilée, elle aussi – des grands constructeurs automobiles : General Motors, mais sans doute également Ford.

La Grande-Bretagne n’y est elle pas allée par quatre chemins : lorsqu’il a fallu nationaliser Northern Rock, elle n’a pas hésité un instant. Seuls bâtons dans les roues, comme je l’expliquais dans Northern Rock : le retour de l’Etat – l’ultra-libéralisme inscrit dans le fonctionnement des institutions européennes :

Il est clair cependant que ce que les adversaires de la nationalisation craignent surtout, dans ce qu’ils qualifient aussi de « voie rarement empruntée par un pays développé », c’est qu’une nationalisation réussisse là où le secteur privé a lamentablement échoué. La principale récrimination porte en effet sur « la concurrence déloyale » qu’une entreprise nationalisée – dont la solvabilité serait assurée – constituerait pour les banques du secteur privé. […] Heureusement, déclarent les détracteurs de la nationalisation, que les règlements européens obligeront alors Northern Rock à réduire de taille pour compenser cet avantage illégitime.

Quelle ne sera pas la surprise de certains quand la France se tournera vers les États–Unis pour demander au grand chef d’orchestre de l’ultra-libéralisme, quelle est la prochaine étape vers le salut, et que l’Oncle Sam lui répondra : « Comme la France avait fait avec la SNCF en 1937, avec les banques en 1945, et avec le gaz et l’électricité en 1946 ! Allons, vous devez vous souvenir : Renault ! »

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Formatage

Quand vous êtes réveillé, le plus souvent, je dors (et vice-versa). Si votre commentaire « ne passe pas », vous m’envoyez alors des e-mails, que je ne lis que plusieurs heures plus tard, ce qui ajoute à votre frustration.

Il y a plusieurs choses qui calent vos commentaires :

1. Un trop grand nombre de liens

2. Les liens à l’intitulé kilométrique

3. Surtout, vos tentatives « artisanales » de formatage

Je sais, c’est frustrant de ne pas pouvoir « mettre en page » les commentaires. Je passe toujours après vous, pour le toilettage : l’élimination des erreurs typographiques, une certaine mise en forme, mais vous aimeriez plus !

Alors voici, quelques éléments de formatage.

Caractères gras : <strong >Fannie Mae </strong > donne Fannie Mae

Citation : <blockquote >Ô Fabricius, qu’eût pensé votre grande âme… </blockquote> donne

Ô Fabricius, qu’eût pensé votre grande âme…

Cacher un lien sous un texte (un peu plus compliqué) :

<a href= »http://www.pauljorion.com/blog/?p=693″ >Quand je vous parlerai de l’Afrique </a> donne

Quand je vous parlerai de l’Afrique

Voilà. J’espère vous avoir aidé à contenir désormais votre frustration dans des limites raisonnables !

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Quand je vous parlerai de l’Afrique

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Je ne vous parle pas de l’Afrique. J’y fais allusion comme dans Aide au développement mais comme avez dû voir, il y a trop de colère. Parce que j’ai beaucoup à dire. Je vous parlerai un jour de mon ami Gbehon. Je vous parlerai du fort d’El Mina. Et aussi de ma prise de bec dans un hôtel d’Accra. Mais il faudrait d’abord que je me calme un peu.

En attendant, je vous rappelle que l’Afrique nous a donné la musique.

Madame Mbilia Bel !

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2008

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Si le début de la crise en février 2007 est facile à définir comme la « crise des subprimes » et si sa deuxième phase qui débuta en août de la même année fut caractérisée par un tarissement généralisé du crédit, vous vous souvenez que j’ai introduit l’expression de « drôle de crise » pour me référer à la période qui s’ouvrit à l’été 2007 et qui se poursuit au moment où j’écris.

Le monde est désormais la proie de cette « drôle de crise » où un processus de fissuration qui débuta au sein de l’immobilier américain se poursuit, s’étant internationalisé depuis, rayonnant à partir de son foyer initial, et envahissant la périphérie, une périphérie qu’une crise initialement modeste, celle du « rêve américain » d’une maison entourée de son jardinet par famille, n’aurait jamais dû atteindre si le système financier, le système sanguin de l’économie, ne s’était pas révélé d’une étonnante et extraordinaire fragilité.

Si la désintégration est lente dans sa progression, elle n’en est pas moins brutale dans ses manifestations et révèle de manière criante la faiblesse intrinsèque d’un système financier qui semblait au moment de la chute de l’empire soviétique, non plus seulement le meilleur mais désormais le seul possible.

Or il apparaît a posteriori que le roi était nu, que le bel édifice, universellement vanté pour sa capacité à braver les siècles, n’était guère davantage qu’un château de cartes, qu’un courant d’air suffirait à faire s’effondrer. Alors que 2007 aura été l’année où l’on s’interrogea quant aux retouches qui permettraient de colmater les fissures qui apparurent alors, l’année 2008 aura été celle où l’on fut forcé de réexaminer les fondements : où l’on ne se posa plus la question de savoir comment remettre sur les rails tel ou tel produit financier compromis (je m’étais moi-même demandé, de bonne foi, comment réparer la titrisation des dettes individuelles) mais où l’on se pose à nouveau les questions premières : Qu’est-ce que la richesse ? Qu’est-ce que la monnaie ? Et où, reprenant les choses à zéro, on se demande avec gravité : « Comment redistribuer la richesse autrement ? », « La monnaie est-elle créée de la manière qui convient ? » et ceci pour se sortir de l’abominable guêpier où nous nous retrouvons aujourd’hui enfermés.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Spéculation et prix. Le prix des matières premières (V)

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Les acheteurs et les vendeurs légitimes sur les marchés à terme des matières premières, ceux qui livrent une marchandise ou en prennent livraison, influent de la manière classique sur les prix : en fonction d’un rapport de forces qui est à certains moments favorable aux vendeurs (et le prix alors monte) et à d’autres, favorable aux acheteurs (et le prix alors baisse) ; c’est ce qu’on appelle traditionnellement « le mécanisme de l’offre et de la demande » bien que ce soit beaucoup plus compliqué que cela – beaucoup plus centré sur les acteurs eux-mêmes qu’une simple question d’offre et de demande.

Les spéculateurs « classiques », suivent la tendance : ils achètent quand le prix monte et ils vendent quand il baisse. Ils sont donc neutres du point de vue de la formation du prix. Les spéculateurs d’indice, les investisseurs institutionnels américains sur lesquels Mike Masters a attiré l’attention (voir L’entourloupe. Le prix des matières premières (III)) – et dont le volume sur les marchés à terme est passé de 13 milliards de dollars en 2003 à 260 milliards en mars 2008 – achètent uniquement et poussent donc uniquement à la hausse du prix – + 183 % sur la même période.

Pour avoir une idée de la force respective des trois camps en présence, j’ai emprunté ses chiffres à Mike Masters, et voici le graphique qui les représente. Les opérateurs légitimes sont en bleu, les spéculateurs classiques en bordeaux et les spéculateurs d’indice en jaune, on observe qu’ils représentent aujourd’hui à peu près le même poids que les opérateurs légitimes. On observe par exemple que, comme on l’imagine, les spéculateurs « classiques » sont très présents sur le marché à terme de l’or.

Acteurs sur les marchés à terme

Imaginons que l’offre augmente : 1) le facteur « offre et demande » pousse à la baisse du prix ; 2) le facteur « spéculateur d’indice » pousse à la hausse, comme il le fait en permanence. Tout dépendra si l’offre augmente suffisamment pour compenser la tendance à la hausse due aux spéculateurs d’indice. Les spéculateurs « classiques » viendront au renfort de la tendance qui émergera – quelle qu’elle soit. Conclusion : dans le contexte actuel, le prix ne baisse que si l’offre augmente de manière « significative », à savoir suffisamment pour compenser l’inflation constante due aux spéculateurs d’indice.

Si au contraire l’offre baisse : 1) le facteur « offre et demande » pousse à la hausse du prix ; 2) le facteur « spéculateur d’indice » pousse lui aussi à la hausse, comme à son habitude. Les spéculateurs « classiques » courent au secours de la victoire, et apportent le support de leurs troupes à la tendance pour le prix à s’élever. On observe les courbes grimpant « exponentiellement » que l’on a connues jusqu’il y a peu.

Le pétrole joue ici un rôle particulier. Tout d’abord, l’augmentation de son prix se répercute indirectement sur l’ensemble de celui des produits agricoles – végétaux et animaux – du fait que des produits dérivés du pétrole sont impliqués dans leur production : gasoil, engrais, propane, pesticides, etc. Ensuite, l’augmentation de son prix a un impact direct sur celui du maïs utilisé désormais comme substitut du pétrole dans la production de biocarburants : plus ce prix est élevé, plus l’éthanol lui devient un substitut compétitif. De plus, dans le contexte qui nous est familier, où toute augmentation de la productivité agricole est nécessairement lente et où les diverses céréales peuvent partiellement se substituer les unes aux autres, une augmentation du prix du pétrole n’a pas seulement une influence sur celui du maïs mais aussi sur celui de l’ensemble des céréales. Ce que je viens de dire ici est – on l’aura noté – entièrement indépendant de la question du « pic pétrolier » : ne joue ici que le fait que le prix du pétrole influence de manière directe (éthanol) ou indirecte (céréales, viande) le prix d’autres matières premières.

Deuxième graphique, celui-ci emprunté à l’exposé de Masters lors de sa déposition devant le Sénat américain : l’augmentation des volumes et des prix sur les marchés à terme des matières premières. Les prix ont manifestement crû et cette croissance à correspondu à l’irruption en masse des investisseurs d’indice, dont le volume est représenté par la surface du disque rouge.

Prix et spéculation

Ayant dit cela, il n’est bien sûr pas vrai que les spéculateurs d’indice persisteront à parier contre vents et marées à la hausse des prix. Pourquoi le font-ils aujourd’hui ? Pour se protéger contre l’inflation. Ils se protègent contre la déperdition de valeur des matières premières exprimées en dollars en plaçant leurs dollars dans des contrats, portant sur ces marchandises, qui s’apprécieront si leur prix monte. C’est une stratégie classique de « couverture » : à mesure que le dollar perd de sa valeur par rapport aux autres devises, le prix de ces matières premières augmente, et cette augmentation compense la baisse de la devise et l’on s’y retrouve au bout du compte. Bien sûr, c’est une prophétie auto-réalisante : cette inflation que les spéculateurs d’indice redoutent, ils contribuent à la créer mais – hé ! – ça ce n’est pas leur affaire !

Que faudrait-il pour que ces spéculateurs d’indice, soit se retirent des marchés à terme des matières premières, soit parient cette fois à leur baisse ? Il faudrait bien sûr que la tendance se renverse. Une possibilité, c’est que le dollar s’apprécie par rapport aux autres devises : le prix des matières premières exprimé en dollars deviendrait alors relativement bon marché et il vaudrait mieux alors parier à la baisse. Une autre possibilité – due à la position particulière du pétrole dans l’équation – est que l’offre du brut augmente suffisamment pour contrer la pression inflationniste des spéculateurs d’indice orientés aujourd’hui à la hausse, augmentée de celle des spéculateurs classiques – qui se contentent eux d’aller là où le vent les pousse.

Les spéculateurs – de l’ancienne ou de le nouvelle engeance – contribuent donc à amplifier le mouvement des prix dans un sens ou dans l’autre : pour créer la bulle quand ceux-ci montent et pour précipiter le krach quand ils baissent.

Ceci dit, on aurait tort de critiquer les spéculateurs puisqu’ils jouent un rôle très positif sur les marchés en y apportant de la liquidité.

Eh ! Vous précipitez pas sur vos plumes, les gars ! Quoi ? On peut plus rigoler ? 😉

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Etat-Providence / Etat-Prédateur

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La recension aujourd’hui dans l’Austin American Statesman du livre de James K. Galbraith (fils de John Kenneth Galbraith), The Predator State : How Conservatives Abandoned the Free Market and Why Liberals Should Too (New York : Free Press, 2008), par Roger Gathman, appelle de ma part, les remarques suivantes :

1) La déconfiture du mouvement syndical aux Etats-Unis ne résulte pas uniquement du travail de sape du patronat mais aussi de son adoption calamiteuse d’un modèle mafieux ;

2) La concentration de l’Etat-Providence aux Etats-Unis dans le domaine de l’accès à la propriété de son logement (facteur d’unification entre minorités ethniques multiples – y compris parmi les blancs : Anglais, Irlandais, Italiens, etc.) débouche à intervalles réguliers sur des bulles financières à l’éclatement dévastateur ;

3) La privatisation des guerres américaines (soldats professionnels remplacé par des mercenaires) comme on le constate aujourd’hui en Irak où le nombre de « contractuels » dépasse désormais celui des militaires, est essentiellement motivée par le fait que les pertes humaines en contractuels ne sont pas publiées (et sont même censément « inconnaissables ») – évitant ainsi l' »effet psychologique » qui mina la confiance dans la guerre au Vietnam ;

4) Le tiraillement entre deux modèles de société : centré sur le monde des affaires / centré sur une démocratie directe, n’est pas neuf aux Etats-Unis, il existe déjà sous sa forme complète et moderne dans l’affrontement entre les conceptions de deux « pères fondateurs » : Alexander Hamilton (pouvoir de fait attribué aux banquiers) et Thomas Jefferson (pouvoir de fait attribué à l’Etat fédéral).

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Le bonheur suprême

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Quand nous étions petits, ma sœur et moi, notre bonheur suprême c’était de voir mon père mettre un 78 tours sur le phonographe (mon dieu, je suis né au Moyen Âge !) et que ce soit The Tennessee Waltz. Il inviterait alors ma mère à danser et pour nos yeux ravis, ils valseraient, pour deux minutes et vingt secondes, la valse lente.

Dans les familles laïques, les intrusions du sacré sont peu fréquentes, et The Tennessee Waltz nous offrait, entre la Noël et la Saint-Nicolas, une de ces rares occasions où les cieux s’entrouvraient comme dans un tableau du Greco.

La première version que je vous offre est celle de notre 78 tours, celle de Patti Page, dont la réputation fut également établie par le jappement inoubliable de (How Much Is) This Doggie in the Window ?, devenu en français et par la grâce de Line Renaud, Le chien dans la vitrine (« Ouaf ! Ouaf ! »).

La deuxième version, moins mièvre sans doute, car débarrassée de la sentimentalité qui caractérisait ces années bienheureuses où l’on croyait encore à « l’an 2000 », est celle de Norah Jones.

Une découverte après coup : la version de Sam Cooke. Je l’ajoute sans hésitation !

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In vino veritas

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A propos de Siné, dans l’extrait de Wikipedia que j’ai reproduit hier, il est dit

Il présentera ultérieurement des excuses à la LICRA, affirmant avoir été ivre au moment de ces déclarations.

De la même manière, à propos du passage d’un article de Herbert Schui que j’ai reproduit dans Les hypothèses orphelines :

Sir Alan Budd, qui travaillait au ministère des Finances britanniques dans les années 1970 et a été un des promoteurs les plus radicaux du monétarisme dans les années 1980, quand Margaret Thatcher dirigeait le gouvernement, a expliqué très clairement ce que cela signifiait sur le plan politique : le but du monétarisme a été et reste l’affaiblissement systématique de la position des salariés. Selon Budd, nombre de ceux qui étaient alors au gouvernement « n’ont jamais cru que l’on pouvait combattre l’inflation par le monétarisme. Ils reconnaissaient certes que le monétarisme pouvait être très utile pour augmenter le chômage… »

je me suis dit après l’avoir lu : « Quand il a dit ça, Sir Alan Budd devait avoir un coup dans le nez ! »

Quand j’étais étudiant, nous avons passé une très longue soirée avec l’un de nos professeurs qui s’est soudain mis à expliquer qu’il ne s’était tourné vers les activités pour lesquelles nous l’admirions tant qu’à la suite d’une déception : lorsqu’il s’était rendu compte qu’il n’avait pas de talent pour la vocation qu’il s’était longuement imaginé être la sienne. Nous étions consternés, nous aurions tous préféré qu’il en soit resté au verre précédent.

J’ai dit hier à propos de l’ironie, que c’est une manière de mettre des guillemets autour de ce qu’on dit. C’est un défi que l’on propose à qui vous écoute : m’imagines-tu capable de dire une chose pareille ? Un moment interloqué, il vous regarde, puis il éclate de rire : « Non, c’est tellement ‘pas toi’ ! » Dire qu’on était ivre, c’est aussi une manière de mettre des guillemets – des guillemets qui viennent alors que la table est déjà desservie et qu’on est obligé de placer sur le tard parce qu’en fait personne n’avait ri – parce que tout le monde s’est dit au moment-même : « C’est lui tout craché ! In vino veritas ! »

Mais s’agit-il bien de la vérité ? Il s’agit sans doute de quelqu’un d’autre qui parle : l’avocat du diable intérieur, voire le diable lui-même. C’est en tout cas révélateur, révélateur d’une autre voix, d’une autre voie possible. Octave Mannoni, dans « Je sais bien, mais quand même… », avait analysé comment deux représentations contradictoires peuvent coexister dans la même âme, toutes deux vraies, chacune à sa manière.

Ce qui m’a fait penser à cela, c’est l’échange de correspondance entre André-Jacques Holbecq et Valéry Giscard d’Estaing.

Message initial (N°16)

Réponse et commentaires

Rien ne me fait penser que l’ancien Président soit de mauvaise foi : l’explication qu’il propose est l’explication classique.

Je sais bien, mais quand même… j’aimerais quand même bien entendre celle qu’il aurait à offrir, un jour, au petit matin, entre les cadavres de verres à fine et les mégots de Cohibas.

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Tout notre débat sur la monnaie

Vous trouverez dans la colonne de droite un nouveau lien intitulé Tout notre débat sur la monnaie.

Etienne Chouard – qui n’a pas besoin d’être présenté – a créé sur son site Internet un texte « pdf », contenant – sur plus de trois cents pages ! – notre débat sur la monnaie.

Il écrit en introduction :

Avec l’accord de Paul, je publie cette sélection sur la monnaie que j’ai composée pour permettre une impression facile et soignée d’un travail collectif de longue haleine que je trouve d’une rare intelligence et d’un formidable intérêt pédagogique : chaque citoyen devrait prendre conscience des enjeux et mécanismes de la monnaie : à mon sens, la liberté ou la servitude dépend de cette prise de conscience.

J’ai donc ici copié bout à bout tous les articles de Paul Jorion relatifs à la monnaie, suivis des échanges qui sont souvent d’une qualité exceptionnelle.

Je remercie ici Etienne publiquement (mes remerciements privés ont eu lieu hier, quand il m’annonça son intention). Mieux, il tiendra ce texte à jour et nous encourage à lui signaler les passages que nous considérons particulièrement importants afin qu’il les surligne.

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Val – Siné et le degré d’adhésion à ce que l’on dit

Je me gratte la tête à propos de la querelle Val – Siné, comme je l’ai déjà fait à propos de Le Pen, parrain du bébé de Dieudonné.

J’ai connu le premier Hara-Kiri, L’hebdo Hara-Kiri, puis Charlie-Hebdo mais je n’ai pas voulu faire simplement confiance à mes souvenirs. Aussi je suis allé consulter Wikipedia :

En août 1982, peu de temps après la fusillade de la rue des Rosiers, il est invité par Jean-Yves Lafesse à une discussion à bâtons rompus sur les ondes de la radio libre Radio Carbone 14, Siné déclare : « Je suis antisémite depuis qu’Israël bombarde. Je suis antisémite et je n’ai plus peur de l’avouer. Je vais faire dorénavant des croix gammées devant tous les murs. (…) On en a plein le cul. Je veux que chaque juif vive dans la peur, sauf s’il est est pro-palestinien.» Il présentera ultérieurement des excuses à la LICRA, affirmant avoir été ivre au moment de ces déclarations. D’autres sources font remarquer que la citation commence en réalité par « Je suis antisémite depuis qu’Israël bombarde… » Pierre Desproges lui consacre en 1982, une chronique acerbe dans le Tribunal des flagrants délires sur France Inter : « (Siné) présente la particularité singulière, bonjour les pléonasmes, d’être le seul gauchiste d’extrême droite de France. Xénophobe même avec les étrangers, masquant tant bien que mal un antisémitisme de garçon de bain poujadiste sous le masque ambigu de l’antisionisme pro-palestinien », tandis que plusieurs des proches du dessinateur ont par la suite affirmé qu’il n’y a pas, malgré les propos, d’antisémitisme chez le dessinateur, notamment le dessinateur Charb qui déclarera : « Si un avion d’Africains s’était écrasé la veille, il aurait dit: « Bien fait pour leur gueule » sur Carbone 14. Son truc, c’est de choquer ou d’être du côté de l’opprimé. Pour Europalestine, je lui avais déconseillé, mais il me disait: « Mais si, ça va faire chier ! » ».

On est pris en étau entre ceux qui voient de l’antisémitisme partout : la moindre critique d’un gouvernement d’extrême-droite en Israël est pour eux une preuve d’antisémitisme, ou bien encore mon très cher et très regretté ami, Georges Miedzianagora, très chatouilleux sur la question, qui me disait, avec une gigantesque indignation dans la voix : « Paul, tu ne peux pas dire que La question juive de Marx est un bon livre sans te ranger parmi les antisémites ! » – et ceux qui ne voient au contraire de l’antisémitisme nulle part, appliquant très libéralement un principe de « charité épistémologique » (qui permet de « sauver » toute proposition) et affirmant à propos de tout discours « antisémite au premier degré » qu’il émane sans doute d’un provocateur et qu’il est « à prendre au second degré » parce que celui qui l’émet est précisément… un « provocateur ».

Dans la querelle Val – Siné, il est question sans aucun doute avec Siné, d’un provocateur, et la question s’assimile alors à celle du statut de provocateur : le « provocateur » n’a-t-il aucune responsabilité vis-à-vis de ses propres propos ? Est-il exonéré de la charge – qui nous incombe sinon à tous – d’expliquer le cas échéant ce qu’il a voulu dire, en un mot, de se justifier ? Personnellement, je ne le pense pas : si la provocation est en soi une très bonne chose, elle appartient à l’arsenal des armes d’un discours « ironique », l’ironie est elle une figure rhétorique dont celui qui y a recours doit posséder la maîtrise. Celui qui manie l’ironie doit pouvoir y entrer et en sortir librement. L’expression « second degré » souligne d’ailleurs dans l’ironie, la présence de guillemets implicites : le discours ironique met en scène quelqu’un – l’envers de moi – qui dirait que… Celui qui est incapable de sortir de l’ironie en devient le prisonnier et, faute d’une distanciation possible, son ironie cesse aussitôt de l’être : les guillemets tombent et ce qu’il dit, alors, « c’est lui ». C’est là toute la différence entre Socrate et Céline.

Le provocateur est soumis comme quiconque aux lois du discours, aux exigences de la rhétorique en particulier, qui permet à chacun de moduler son degré d’adhésion aux propos qu’il énonce : des guillemets explicites (« On m’a dit que : « … » « ), à la pleine identification (« Je jure que… »). Autrement dit, le statut de « provocateur » ne vous exonère pas de la responsabilité de ce que vous dites ni ne vous fait en particulier, bénéficier d’un privilège automatique d' »extraterritorialité éthique ».

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