La rémunération des patrons

Je regardais tout à l’heure l’audition de Michel Aglietta sur la crise financière, le 2 avril devant le Sénat. Ce qu’il a dit était, comme à son habitude, excellent. J’ai beaucoup aimé ses remarques sur l’hypertrophie financière, par contre sa réponse à la question relative à la rémunération des patrons m’a un peu laissé sur ma faim. Comme j’ai quelque chose dans mes tiroirs sur cette question, je ne résiste pas à la tentation de vous le montrer.

Les dirigeants d’entreprises s’assurent toujours davantage la part du lion dans le partage des profits. Il en a résulté que leur rémunération n’a pas cessé d’augmenter et que l’écart s’est creusé entre la rémunération de l’employé moyen et celle du patron. A la fin du XIXème siècle, le fameux financier américain J. P. Morgan (1837–1913) aimait justifier le fait qu’un patron gagne vingt fois plus que l’employé moyen de sa firme. En 2005 aux États–Unis, le même coefficient était passé à 160. Lorsqu’en décembre 2001 la firme Enron, spécialisée dans le négoce de l’énergie, fit faillite, un fonds d’aide d’urgence à ses 4 500 employés fut créé, d’un montant de 5 millions de dollars. Un autre fonds avait été créé parallèlement dans le cadre de la procédure de redressement judiciaire, visant à la rétention des dirigeants clé de la firme. L’un de ceux–ci reçut une somme du même montant : 5 millions de dollars, en échange simplement de la promesse de ne pas quitter la firme pendant quatre–vingt–dix jours.

Les dirigeants d’entreprises ont également découvert de nombreux moyens permettant que des gains circonstanciels se transforment en gains permanents. Il leur est aisé par exemple de se laisser porter par la vague en période faste tout en protégeant leurs acquis durant les périodes difficiles. Les stock options leur offrent une prime équivalent à l’application d’un coefficient multiplicateur à la plus–value du cours de l’action de la firme, sans affecter la rentabilité de celle–ci. Elles permettent en fait aux dirigeants de détourner une partie importante des profits destinés aux actionnaires, l’attribution de ces options entraînant une dilution des actions de la firme et constituant du coup une simple ponction sur la part réservée traditionnellement aux investisseurs. Lorsque se développe une bulle boursière, la montée générale du cours des actions fait que les stock options assurent aux dirigeants d’entreprises une simple rente, indépendante de la rentabilité de leur propre firme.

A l’inverse, un excellent exemple de patrons ayant trouvé le moyen de protéger leurs acquis fut offert en mars dernier par Washington Mutual, qui avait été l’un des leaders dans l’attribution de prêts hypothécaires subprime aux Etats-Unis. La banque annonça en effet que le calcul des primes de ses dirigeants pour l’année 2008 n’inclurait pas le montant de certaines pertes liées aux prêts hypothécaires et aux saisies de logement, postes qui sont bien entendu au cœur de l’activité de la firme. La mesure avait été décidée en respectant les formes par le comité directeur de Washington Mutual qui – selon l’usage – est essentiellement composé de dirigeants d’autres entreprises.

Contribuent à cette asymétrie à la baisse et à la hausse de la rémunération des patrons, certains mécanismes unidirectionnels favorisant la surenchère. Ainsi David Leonhardt du New York Times expliquait il y a quelques années que « Les conseils de direction s’assurent en général les services de consultants en matière de rémunération pour en déterminer le niveau–cible. Il est cependant courant que le P–DG lui–même travaille en collaboration étroite avec ces consultants pour mettre au point la proposition qui sera soumise au conseil. Les directeurs l’approuvent le plus souvent, soit parce qu’ils supposent que le P–DG est le mieux à même d’évaluer sa compagnie, soit parce qu’ils sont eux aussi P–DG et que leur rémunération est fixée par rapport à un barème défini pour l’ensemble des principales firmes américaines. Quelle est la compagnie en effet qui n’entend pas offrir à ses dirigeants des revenus « supérieurs à la moyenne » voire au sein des 25 % supérieurs ? Ce système de surenchère tire bien entendu d’année en année ce barème vers le haut » (David Leonhardt, Did Pay Incentives Cut Both Ways ?, New York Times, le 7 avril 2002).

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Développement durable et dure réalité

A la suite de mon Pourquoi je ne suis pas en faveur de la décroissance un débat s’est initié dans le cadre du groupe de discussion réunissant les sympathisants du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales), la question qui se pose étant celle du caractère réaliste ou non de la proposition d’un « développement durable ». Le sujet est essentiel à mes yeux et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir ici pour lui offrir un forum.

Le résultat extrêmement positif de l’effort collectif que nous avons fourni autour de la question de la création monétaire me fait penser que nous nous pouvons réaliser ensemble une percée équivalente.

Je vous propose un texte de Jean-Paul Vignal, qui résume très bien ma propre position sur le sujet. On le trouve en-ligne dans La revue permanente du MAUSS, je le reproduis également ici pour amorcer la discussion dans le cadre de ce blog.

Jean-Paul Vignal

Le système financier actuel peut-il porter financièrement la transition vers des modes de développement durable ?

Le propos de ce texte est d’amorcer sans aucun a priori idéologique, une discussion productive sur l’adaptation du système financier actuel aux exigences de modes de fonctionnement dits durables qui reposeraient sur l’utilisation de flux constamment renouvelés plutôt que sur celle de stocks épuisables.

Le Constat : les limites d’une croissance cannibale et polluante

L’impact négatif des activités humaines sur l’environnement et sur les ressources épuisables est de plus en plus visible, au point que la plupart des experts scientifiques et des responsables économiques et politiques s’accordent à reconnaître la nécessité de s’orienter vers des modes de vie et de consommation qui, à la différence de ceux qui prévalent actuellement, n’affectent que peu ou pas du tout la biosphère.

Les ressources en énergie fossile et matières premières limitées dont nous disposons sont en effet insuffisantes pour permettre à 6 milliards de personnes ou plus de vivre durablement suivant le modèle de consommation actuel des pays de l’OCDE, un mode de vie dont on peut craindre par ailleurs qu’il ne dégrade si profondément la biosphère que les conditions de vie et même de simple survie en soient profondément affectées.

La croissance a-t-elle encore un sens dans un monde aux équilibres précaires et dont les ressources sont limitées ?

Certains experts estiment que cette transition vers des modes de fonctionnement moins prédateurs ne peut se concevoir sans une remise en cause de la croissance qui a caractérisé l’essor économique des deux derniers siècles. Les principes sur lesquels ils se fondent pour justifier ce qu’il est convenu d’appeler la décroissance ne sont pas critiquables, car ils reprennent la plupart des thèmes du développement durable. Le concept en lui même est cependant frustrant, car on ne peut que constater chaque jour le dépouillement dans lequel vit encore une large partie de la population mondiale. Dans ces conditions le repli sur soi qu’il implique peut paraître comme la forme la plus achevée du malthusianisme, et ce d’autant plus qu’il repose sur des bases scientifiques et techniques contestables. Si l’on se place dans une perspective strictement énergétique, on admet généralement que le soleil rayonne en permanence 120 000 TW sur la terre, alors que les besoins en énergie actuels correspondent à environ 13 TW, et que l’on peut espérer qu’ils plafonneront à 25/30 TW grâce à une utilisation plus rationnelle de l’énergie pour une population de 10 milliards d’individus vivant dans des conditions honorables.

Satisfaire cette demande est d’autant plus envisageable que les rendements actuels des capteurs solaires sont très perfectibles, qu’ils soient artificiels (solaire thermique et photovoltaïque, éoliennes….), ou naturels (plantes). Dans ce dernier cas, on estime par exemple que le rendement moyen de conversion des plantes est inférieur à 1%, alors que les scientifiques estiment que la limite se situe entre 12 et 15%. Cette augmentation de rendement serait d’autant plus intéressante qu’elle augmenterait très sensiblement le rôle de capteur de CO2 de la végétation, et diluerait légèrement la quantité de chaleur solaire absorbée par le sol ou réémise dans l’atmosphère.

Si l’on considère les progrès exponentiels des connaissances, dire aujourd’hui qu’il ne sera jamais possible de donner au plus grand nombre un niveau de vie acceptable ne parait donc pas très différent d’avoir affirmé il y a deux siècles que l’homme ne pourrait jamais explorer l’espace. Plutôt que de décroître, il faut simplement trouver le plus vite possible sous peine de graves tensions sociales, des façons de croître autrement, en respectant les ressources de la biosphère qui sont indispensables à la vie telle que nous la connaissons.

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L’homme révolté

Je me retrouve tout essoufflé et j’en viens à penser à ma fin prochaine. Je ne sais pas ce qui me sidère davantage : l’incapacité manifestée par la nature d’assurer la pérennité des individus et qui a dû se résoudre au substitut affligeant que constitue la pérennité de l’espèce dans une fuite en avant échevelée où les individus comptent pour peu et sont généralement sacrifiés en masse (voir D’où viennent les petits enfants ? [le point scientifique sur la question]) ou bien le fait que ces individus, dont la finitude résume bien l’imperfection, aient pu dans certains cas, comme celui de notre espèce, être équipés d’une conscience qui leur confère le privilège douteux de saisir l’étendue du ratage au niveau individuel, c’est-à-dire, bien entendu, également personnel, même s’ils peuvent constater un relatif succès au niveau collectif que constitue celui de l’espèce.

Il est tout à fait surprenant qu’il ait fallu vingt-quatre siècles de réflexion philosophique pour que des philosophes (je pense à Kierkegaard, Sartre et, de manière plus explicite encore dans l’oeuvre de Camus) prennent la pleine mesure de la calamité paradoxale du fait que la conscience est attachée à l’individu (que la nature traite comme quantité négligeable), et non à l’espèce (gratifiée elle d’une certaine réussite). Des esprits optimistes décèlent dans les choses telles qu’elles sont la présence d’un dessein intelligent, ce qui en dit long sur la manière dont ils conçoivent l’intelligence. La seule manifestation d’intelligence est en fait celle dont fait preuve notre espèce quand, faute de pouvoir appliquer la solution qui consisterait à attacher la conscience à l’espèce, elle s’efforce d’éliminer la finitude de l’individu grâce à la recherche biochimique et médicale.

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La démocratie réclame une science économique authentique

Comme le geai qui se pare des plumes du paon, la « science » économique actuelle se donne, à l’aide d’un objectivisme dévoyé, les caractères extérieurs de la scientificité mais elle échoue à en capturer véritablement l’essence. Comme certains d’entre vous le font remarquer : elle se trahit en n’étant pas, comme il le faudrait, descriptive et explicative mais normative : elle parle de ce qui se passerait dans des situations irréelles : si les agents économiques étaient rationnels, si les prix tendaient vers un équilibre, si toute l’information était disponible sur un marché, et ainsi de suite.

En lisant vos commentaires sur la « science » économique, je me suis rappelé un article intitulé « Reprendre à zéro », que j’avais lancé il y a une vingtaine d’années comme un pavé dans la mare aux canards de mes collègues anthropologues. Peu de temps après, je m’étais proposé le même programme pour bâtir une authentique « science économique ». Il n’a heureusement pas été nécessaire de repartir véritablement à zéro parce qu’il existait déjà chez Aristote une théorie scientifique du prix et j’ai pu rebâtir un édifice entier sur cette base. Ce que j’ai découvert – une fois la tentative aboutie – c’est un tout autre paradigme que celui qui sert de cadre à la « science » économique actuelle : rien de normatif par exemple, et les mêmes critères de scientificité que ceux qui ont cours dans les sciences authentiques.

C’est à partir de ce nouveau paradigme que j’interpelle certains de vos propos en vous disant « Non ! Ce que vous me proposez là, c’est encore la même vieille soupe refroidie ! » Un exemple : j’ai lu quelque chose du genre : « l’intérêt constitue la rétribution de l’investisseur pour l’inconvénient de s’être temporairement départi de son capital ». Je sais : vous avez entendu répéter cela quelque part, mais vous êtes-vous jamais demandé ce que cela voulait dire ? J’explique – à l’aide d’une véritable démonstration – dans Monnaie – intérêt – croissance que l’intérêt est la « part » que reçoit dans un système de métayage celui qui a fait les avances, c’est sa rétribution pour avoir consenti des avances, et à ce titre, ce n’est pas du vol (à moins que la propriété privée ne le soit) : c’est une part de la nouvelle richesse qui a été créée par la combinaison des avances faites par le prêteur, du travail fourni par l’emprunteur et de l’énergie dispensée par le soleil. Relisez ce billet et la question de l’intérêt vous apparaîtra plus clairement. De même, relisez Comment les banques centrales triomphent de l’inflation et la question de l’inflation vous apparaîtra plus clairement.

Nous cherchons à déterminer le rapport entre monnaie et démocratie, et il nous faut reconnaître que la « science » économique est impuissante à nous aider : elle n’a rien à nous offrir ici que des remarques sans pertinence et des cul-de-sac de la pensée. Aucun raccourci n’est malheureusement possible : pour réaliser cette tâche, une science économique authentique s’avère indispensable.

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Gérer la monnaie en vue du bien général

A la lecture du commentaire de Laurent S il m’était venu la même idée qu’à Stilgar : le thème mérite un développement séparé – d’autant que le débat où ce commentaire se trouve sera bientôt clos. Alors voici, en invité : Laurent S.

Si c’était possible je préfèrerais un monde sans inflation, qu’on la définisse par l’augmentation générale des prix sur les marchés des biens, du travail ou des capitaux, ou par une surabondance de monnaie. Mais je suis sceptique d’abord car il n’y a pas de mesure objective de celle-ci : l’indice de l’INSEE est un indice composite arbitraire, j’en préfèrerais un qui mesure le coût de la vie du premier décile des revenus par exemple.

Ensuite je me demande si vouloir piloter l’économie avec des instruments monétaires ce n’est pas chercher à résoudre la quadrature du cercle, car il n’existe pas de théorie économique naturelle, comme l’est la relativité générale qui est valable aussi bien dans les dictatures, que dans les démocraties et chez les Papous. Toute théorie économique est avant tout une construction politique ainsi la proposition de Maurice Allais n’est valable que dans un type de société donné : pour la mettre en application il faudrait d’abord définir celle-ci : est-ce que ça doit être une démocratie ? suppose-t-elle une sécurité sociale publique ou privatisée, fonctionne-t-elle dans une société très inégalitaire, très pauvre, analphabète, avec des médias très concentrés… On ne trouvera jamais d’équation à l’aune de laquelle on jugera justifiées ou pas les revendications des riches et des pauvres, la taille de la masse monétaire… Ce sera toujours un combat politique, un rapport de forces entre intérêts divergents.

Cependant s’il est peut-être vain de mesurer et combattre l’inflation d’une manière générale, on est capable de mesurer celle de certains marchés particuliers et on devrait s’y attaquer à chaque fois par des moyens spécifiques : ce n’est pas parce que c’est un phénomène monétaire que l’on doit les résoudre par des moyens financiers. Le pilotage des taux ou de la masse monétaire c’est comme la saignée des médecins de Molière, c’est souverain contre tout mais ça ne guérit rien.

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Clôture de « La monnaie : projet de réforme »

La vie de La monnaie : projet de réforme est nécessairement limitée dans le temps. Ce soir à minuit (heure de Paris), le débat quant au texte proprement dit d’une recommandation sera clos et le texte affiché, définitif.

Le débat lui–même sur une réforme de la monnaie n’est bien entendu pas clos, et dans un premier temps pourra se poursuivre comme commentaire à ce billet-ci. Un certain nombre de questions restent ouvertes et je cite pêle-mêle : Banque Centrale / démocratie / Etat ; le rôle des Banques Centrales dans la prévention des bulles financières ; monnaie et politique de l’emploi ; comment contenir la spéculation ? ; monnaie et inflation ; vous compléterez sans peine.

Merci d’avoir permis à ce blog d’avoir été le lieu d’un débat qui – à mon sens – a fait progresser de manière décisive notre compréhension sur une question qui, nous le savions, est loin d’être simple ! Mais le moment est bien choisi car – nécessité fait loi – les oreilles sont attentives et la formule du blog permet de rassembler les meilleurs esprits sans préoccupation ni de lieu, ni même de temps !

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La monnaie : projet de réforme

Bon, les gars, je crois qu’on est prêt. Allez, j’avoue, je me suis un peu fait l’avocat du diable… mais la fin veut les moyens (les Américains ajouteraient « Don’t quote me on this ! »).

Alors voilà ce qu’il faut : un paragraphe sur une réforme nécessaire de la manière dont la monnaie est créée. Ce paragraphe fera partie d’un article publié dans la presse écrite. Une seule contrainte : il faut que cela puisse être lu par un gouverneur de banque centrale sans qu’il hausse les épaules en se disant « Encore un zozo ! ». Non, il faut qu’un directeur de banque centrale puisse lire cela et dire « Mérite examen ! ». Il faut que les mesures proposées soient pratiques et puissent être appliquées aussitôt leur promulgation.

Voilà : je serai modérateur. Envoyez-moi les contributions comme commentaires à ce billet. Je communiquerai avec vous de la même manière. Je mettrai à jour le paragraphe suivant.

Dernière mouture :

Une réforme de la manière dont la monnaie est créée est indispensable. Cette réforme devrait prendre la forme suivante.

Toute création de monnaie doit relever de l’État et de l’État seul par l’intermédiaire de la Banque Centrale indépendante du pouvoir politique mais oeuvrant dans le cadre de la démocratie.

La monnaie créée et prêtée par la Banque Centrale à l’Etat ou aux collectivités publiques ne peut financer que des dépenses d’investissement, d’aide à des secteurs à vocation d’intérêt collectif tels que l’éducation, la santé et la protection de l’environnement, et en cas de crise ou de catastrophe naturelle. A l’exception de cela, les dépenses de fonctionnement et d’amortissement doivent être financées par les recettes fiscales.

La Banque Centrale détermine, afin de contenir l’inflation dans des limites raisonnables, de viser un objectif de plein emploi et de faciliter le développement durable de l’économie, la quantité de monnaie proposée et les taux d’intérêt auxquels les banques commerciales peuvent emprunter entre elles et auprès d’elle-même.

Le réseau des banques privées comporte 3 types de banques :
1. – Banques de dépôts : encaissements, paiements, garde de dépôts de leurs clients.
2. – Banques de prêts : le montant global des prêts ne peut excéder le montant global des fonds empruntés (épargne préalable ou émission monétaire de la Banque Centrale). Les financements proposés par les banques de prêts doivent être assurés par des emprunts dont le terme est au minimum de même durée.
3. – Banques d’affaires : investissent dans les entreprises les fonds empruntés au public ou aux banques de prêts.

Dans une perspective assurantielle, les banques ont le droit de couvrir leurs positions mais les positions nues, équivalentes à des paris directionnels sur l’évolution des marchés, leur sont interdites.

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Une grande victoire pour la technologie

Samedi nous étions dans le désert d’Anza Borrego dans le comté de San Diego en Californie méridionale. On nous avait signalé une oasis au bout d’un canyon : des palmiers à la source d’un torrent de montagne qui ne tarde pas à se tarir quand il débouche dans le désert.
L'oasis
A la redescente, nous tombons sur un couple empressé auprès d’une femme qui a eu un malaise. J’ai à peine le temps de me mêler à la conversation qu’Elizabeth (née à Stuttgart en 1942 – j’aurai la délicatesse de ne pas lui demander si son père était SS) s’évanouit. « Un médecin ! Un médecin ! ». Heureusement Adriana est à quelques mètres derrière nous. Elle prend le pouls d’Elizabeth : ça doit être la faim ou la soif, ou les deux. On va essayer de redescendre dans la vallée tous ensemble. Deuxième évanouissement : ce n’est pas la bonne solution. Il faut trouver du secours.
L'incident
Pas de réception sur mon mobile. Le téléphone de la femme de l’autre couple est plus perfectionné que le mien : après moult couinements, il se met en « mode d’urgence » et une conversation s’engage avec la police. Je vous passe les détails : un premier atterrissage de l’hélicoptère à proximité de la minuscule palmeraie, la discussion entre les policiers et Adriana partie à leur rencontre, la décision prise de tenter un atterrissage là où Elizabeth se trouve.
Le reste se raconte mieux en photos.
Les secours
Les secours arrivent.

Tentative d'atterrissage
Plusieurs tentatives de trouver une surface suffisamment plane.


Victoire !

Derniers pas
Les derniers pas vers le salut.
La délivrance
Les sauveteurs sont contents
Le blogueur et sa dentiste préférée jubilent.

Bon vent !
L’adieu à la libellule.

Pourquoi j’ai appelé mon billet « Une grande victoire pour la technologie » ? Parce qu’au moment où la femme de l’autre couple entre en contact avec la police, on lui demande son nom et elle répond « Samantha Praeger », ce qui est le nom d’une de mes anciennes copines.

Samantha Praeger n’est pas le vrai nom. Ce que j’ai voulu souligner, c’est que ce n’est pas un nom relativement courant comme Françoise Simon ou Debbie Jones mais un nom rare : un nom qui ne donne rien sur Google.

Dans Comment le Grand Programmeur se trahit j’explique à quels signes on reconnaît le fait que nous ne sommes que les personnages d’un grand jeu vidéo : les raccourcis dans les données périphériques ou inessentielles. J’aurais dû ajouter, comme ici, les clins d’œil du Grand Programmeur, comme la fille à la robe rouge dans The Matrix.

Que nous soyons vous et moi les héros d’un jeu vidéo, n’est-ce pas en effet une grande victoire pour la technologie ?

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Bonne question et mauvaise hypothèse

Quand j’ai commencé à lire sur cette question de l’argent créé ex nihilo (suite à un commentaire sur le blog), j’ai constaté que le monde se partageait en deux : ceux qui « savaient » que c’était un scandale et ceux qui niaient qu’il y ait un scandale et qui se recrutaient essentiellement parmi les employés de banque.

En fac j’avais appris que l’« illusion » de création de monnaie était due au multiplicateur reflétant la vitesse de circulation de l’argent (c’était en Belgique et il y a longtemps et personne ne parlait de Maurice Allais). Ensuite, j’ai travaillé au cours des 18 dernières années dans des banques : j’ai travaillé en particulier dans le secteur du crédit des plus grands organismes de prêt américains. Jamais au grand jamais aucune des activités qui furent les miennes n’a impliqué d’une manière ou d’une autre de la création de monnaie – et pourtant je travaillais dans des secteurs clés.

Alors quelle explication possible ?

1. S’agit-il d’un complot si bien caché au cœur des banques que même les spécialistes n’y voient que du feu ?

2. Le cadre théorique au sein duquel le personnel des banques travaille est-il aveugle à cette création de monnaie qui aurait cependant lieu ?

3. Ou bien au contraire, les profanes en manière de finance « telle qu’elle fonctionne dans les banques » – y compris certains professeurs de finance – interprètent-ils mal l’effet multiplicateur de la monnaie dû au fait qu’elle circule ?

Réponses :

1. Première hypothèse : un complot si bien caché. Cela m’étonnerait. J’ai l’esprit assez critique et au cours de ces 18 années j’ai découvert – à vue de nez – une bonne cinquante de choses – importantes, voire très importantes – que l’on essayait de me cacher dans les banques. La création de monnaie n’en faisait pas partie.

2. Deuxième hypothèse : travailler dans une banque rend bête. C’est possible mais cet aveuglement dépasse alors le cadre des employés de banque puisque, comme je l’ai dit, mes propres professeurs d’économie partageaient cette interprétation. Inversement, je ne connais que Maurice Allais, parmi les professeurs d’économie, qui défende le point de vue du « scandale ». Irving Fisher est parfois invoqué à ce propos mais il me semble à tort, car je n’ai rien trouvé chez lui de ce genre. Pour ce qui touche à Allais, comme je l’ai montré dans Le monde enchanté de Maurice Allais, il commet une erreur qui découle d’un usage laxiste de la phrase « X considère que Y » qui est utilisée par lui deux fois, la première pour renvoyer à « X considère [à raison] que Y » et la seconde pour « X considère [à tort] que Y ».

En fait mon hypothèse aujourd’hui est la suivante.

Les « gens qui travaillent dans les banques » sont conscients qu’il est difficile de maintenir en permanence une équivalence entre la masse monétaire et la richesse effective, où les intérêts payés représentent plus ou moins bien la plus-value créée par l’activité humaine mais, à la différence des profanes en matière de finance, ils voient dans cette difficulté une peccadille par rapport aux problèmes énormes que pose le fonctionnement du système financier par ailleurs et quand on leur dit qu’il y a un « scandale » au cœur du système financier, il leur vient à l’esprit des dizaines de meilleurs candidats avant qu’ils ne pensent à celui-là !

Quant aux « gens qui disent que les banques créent de l’argent ex nihilo », la question qu’ils entendent réellement poser est celle-ci : « Est-il légitime que les banquiers soient les autorités en charge de maintenir en permanence une équivalence entre la masse monétaire et la richesse effective, où les intérêts payés représentent plus ou moins bien la plus-value créée par l’activité humaine ? ». Que leur réponse soit « Non ! », m’apparaît maintenant très clairement. Leur question est excellente et se passe en réalité très bien de l’hypothèse de la création d’argent ex nihilo, alors pourquoi ne pas la poser dans ces termes, sans chercher à la fonder sur cette base douteuse ?

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Le scandale des banques qui « créent » de l’argent – Le retour !

Jean Jégu m’envoie un extrait me dit-il d’un livre, « La monnaie dévoilée », de Gabriel Galand et Alain Grandjean publié aux éditions L’Harmattan – Logiques Economiques en 1996. J’en reproduis une partie:

Quant à la banque secondaire, les opérations d’épargne et de prêt sont nettement dissociées. Elle accorde des crédits d’une part et accueille de l’ épargne d’autre part. En général les crédits accordés dépassent l’épargne collectée, de sorte que pour cet excédent il y a création monétaire, qui entraîne un gonflement des comptes courants et des demandes de billets (pp. 45-46).

Jean Jégu a la gentillesse d’ajouter : « Dès que vous aurez bien compris tout cela, Paul, je pense que vous pourrez l’expliquer encore plus clairement aux sceptiques que vous ne le faites de la technique du « trailing stop-loss » ! ». Voici la réponse que je lui apporte.

Mon problème reste le même : ce type d’analyse me semble faux. Il confond une multiplication apparente de la masse monétaire due à la vitesse de sa circulation avec une multiplication due à une augmentation réelle de son volume. Qu’une banque prête ses fonds propres ou les dépôts de ses clients est indifférent : il s’agit toujours d’argent qui existait préalablement.

La phrase-clé dans le passage cité est celle-ci : « En général les crédits accordés dépassent l’épargne collectée ». J’ignore d’où vient cette supposition : je n’ai non seulement jamais vu cela se passer dans une banque mais je ne parviens pas même à imaginer par quel mécanisme cela pourrait se produire.

Vous avez raison : le jour où je serai convaincu, je pourrai faire passer le message mieux que quiconque, mais on ne m’a encore rien présenté qui me convainque.

Le processus appelé « création de monnaie par les banques » est un simple effet mécanique du fait qu’elles doivent conserver des réserves fractionnaires et ne peuvent reprêter tout l’argent déposé dans leurs coffres. Ce multiplicateur de « création de monnaie » m, se calcule comme ceci : m = 1 / Rés. Fract.

C’est intéressant mais c’est une outil d’économiste : c’est une construction théorique qui exprime la vitesse de circulation de l’argent – mais rien de plus et surtout pas l’existence d’un complot. Imaginons que la banque centrale décide que pour une journée les prêteurs ne doivent pas conserver de réserves fractionnaires, alors la prétendue « création monétaire par les banques » durant cette journée devient infinie, en effet : 1 / 0 = infini. C’est ridicule : la masse monétaire n’aurait pas changé en volume, la situation serait strictement la même que le jour précédent – et que le jour suivant quand on retournera à la normale.

Si l’on veut utiliser cette formule, il faut être extrêmement prudent et toujours parler de « « création » monétaire par les banques », pour souligner qu’il s’agit d’une « construction conceptuelle intéressante d’un certain point de vue ». Sans quoi certains iront imaginer qu’ « en général les crédits accordés dépassent l’épargne collectée », ce qui, dans l’état actuel de mes connaissances et jusqu’à ce qu’on me fasse la preuve du contraire – à l’aide d’autre chose qu’un raisonnement fondé sur une interprétation erronée de la formule m = 1 / Rés. Fract. – est tout simplement faux.

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Kerviel et la faute à pas d’chance

J’y reviens encore une fois parce que j’étais en train d’écrire un article sur la rémunération des traders, faisant appel aux souvenirs de l’époque où c’était mon métier, quand j’ai eu une illumination. Je veux dire que quelque chose m’est apparu que je n’avais pas encore aperçu jusque–là sur ce qui avait dû se passer à la Société Générale le 21 janvier. Si j’ai raison, Jérôme Kerviel n’y est pas pour grand–chose – et si c’est le cas, j’aimerais que cela se sache.

A une époque, j’ai développé des systèmes automatiques de trading. J’en ai inventé de très intelligents et compliqués et d’autres plus stupides – qui m’ont rapporté davantage. Voici comment on procède : on prend des données historiques de prix, très détaillées, et on demande à l’ordinateur d’optimiser une stratégie : on lui demande de déterminer le niveau de prix auquel il aurait fallu acheter et celui auquel il aurait fallu vendre pour maximiser son profit au cours de la période que couvrent les données. Il ne s’agit pas de niveaux de prix absolus, comme vendre quand on touche « 102 » mais relatifs : par rapport au niveau où on a pris sa position : du genre « vendre quand on a gagné 1 000 000 euros ou perdu 100 000 ».

Un système optimisé de cette manière ne gagne pas nécessairement plus souvent qu’il ne perd mais si l’optimisation permet de découvrir une combinaison d’instructions qui gagne plus quand elle gagne qu’elle ne perd quand elle perd, alors on est bon. L’instruction qui définit la perte maximale qu’on s’autorise, c’est ce qu’on appelle un « trailing stop–loss », littéralement un « arrêt à la perte, à la traîne ».

En voici le principe. Je chiffre pour que ce soit plus parlant : disons que si une position est perdante de plus de 1 000 000 € on la défait en encaissant la perte. Si on s’est mal positionné d’emblée, si on a parié à la hausse alors que le marché baissait – ou inversement – on se plante et on perd 1 000 000 €. Mais si on a parié dans la bonne direction, on laisse aller – avec le « stop–loss » à la traîne. Si l’on atteint alors, par exemple, 2 500 000 € en positif, le stop–loss de 1 000 000 € à la traîne fait que si la tendance se renverse on sort de position en ayant quand même engrangé 1 500 000 €. Et c’est ce qui permet que les positions gagnantes soient éventuellement plus importantes que les positions perdantes, même si on joue à pile ou face le fait de parier à la hausse ou à la baisse.

Qu’est-ce qui explique alors un désastre à la Kerviel ? Le fait que quand les marchés sont agités, en particulier s’il y a des « trous d’air », c’est–à–dire des zones entières où il n’y a « pas de prix » parce qu’on manque soit d’acheteurs, soit de vendeurs, on ne peut pas toujours faire intervenir son « stop–loss traînant » au niveau où on l’aurait voulu : au moment où on essaie de défaire sa position, on n’est pas certain de trouver en face de soi la contrepartie dont on aurait besoin et au lieu d’essuyer une perte d’un million d’euros comme on avait prévu, on se retrouve avec un trou de dix millions… ou d’un milliard. Quand ça se passe comme ça, je sais, la tentation est grande de s’en prendre au trader plutôt qu’au marché – qui n’est pas là pour se faire gronder.

Les positions de Kerviel ont été défaites le 21 janvier. On pouvait lire dans le Wall Street Journal du lendemain : « La débandade hier sur les marchés boursiers mondiaux suggère que la peur provoquée par la récession aux Etats-Unis est en train de s’étendre au–delà du marché américain … Alors que les marchés US étaient fermés hier en raison de la journée d’hommage à Martin Luther King, les principaux indices perdaient 7,2 % en Allemagne, 7,4 % en Inde et 5,5 % en Grande–Bretagne… »

Je rappelle qu’on parle d’un gars à qui ses patrons proposaient que la partie variable de son traitement pour 2007 soit de 300 000 € alors que lui en réclamait 600 000. D’un gars qui dit aux policiers :

Le vendredi 18 [janvier 2008], en journée, j’ai été positif en regard de la forte volatilité du marché […], ce n’est qu’à la clôture de la séance du 18 que j’étais négatif. Je pense alors que je verrai l’évolution du marché en revenant le lundi et table sur la hausse du marché américain le mardi. Ce que je ne pouvais supposer, c’est que le lundi je ne serais plus salarié de la Société Générale. […] Pour la sanction, je ne pouvais l’évaluer. La banque a pour but premier de gagner de l’argent. Comment justifier une sanction vis-à-vis d’un trader qui génère un résultat positif de 1,4 milliard d’euros […] ?

Alors, si c’est la faute à pas de chance, est-ce qu’il ne serait pas temps de ficher la paix à Jérôme Kerviel ?

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Ode à la mégalomanie

J’ai mentionné dans mon plus récent billet le Palais Hearst sans en dire davantage. C’était une erreur. J’avais également pris des notes à son sujet en 2003 que je sors à votre intention de la naphtaline. Pour que tout cela ne reste pas trop abstrait cependant, j’agrémente mes pensées profondes de photos – prises samedi dernier.

J’avais aperçu la flèche indiquant Hearst Castle en descendant la côte sans qu’il soit très clair à quelle distance de la route exactement se trouve le château en question. Ce que j’en sais est très vague : le magnat de la presse Hearst a servi de modèle à Orson Welles pour le personnage de « Citizen Kane » et Hearst Castle, à « Xanadou », la demeure mégalomane de Kane, le nom de « Xanadou » étant celui du palais mythique de Koubla Khan dans le poème de Coleridge portant son nom :

À Xanadou, où la rivière sacrée Aleph traverse des cavernes
dont l’homme ne peut concevoir la mesure
puis s’écoule dans une mer inconnue du soleil,
Koubla Khan décréta qu’existerait
un dôme de plaisir en forme de palais.

Le peu qu’on en voie dans le film n’encourage guère à aller voir l’original qui apparaît essentiellement comme une préfiguration de Disneyland dans les années trente. Seule ma présence dans la région me fait sauter le pas.

On n’est plus à Big Sur ici et ce n’est pas la montagne plongeant dans l’océan : ce ne sont pas les Alpes mais les ballons d’Alsace, la montée vers le palais n’en est pas moins raide, en lacets sur la quasi-totalité du parcours. Et l’on arrive en haut et l’on vous fait descendre du bus au pied d’escaliers qui semblent s’avancer dans un village, et c’est là qu’a eu lieu pour moi une conversion qui m’a fait dire à Armel, quand je l’ai appelé à Guérande quelques jours plus tard, que cela avait littéralement changé ma vie.

Ce qui en prend pour son grade, c’est d’abord la condescendance que peut avoir un Européen pour tout ce qui est américain. Et dans un deuxième temps, le mépris que l’on a pu concevoir au cours d’une vie pour l’ambition que l’on qualifie de « démesurée ». Ce que j’ai découvert là comme un sentiment qui m’était jusque-là étranger, c’est un respect pour la folie des grandeurs, la révélation des vertus de la mégalomanie.

Parce que rien n’est plus étranger à Disneyland que la folie de William Randolph Hearst. J’étais venu là avec hésitation et prêt à sourire du kitsch qui allait m’être proposé et je me trouvais proprement baisé.

Je ne vais pas vous décrire les différentes bâtisses à la fois modestes et fastueuses, les jardins, les terrasses, les salles qui reproduisent sans erreur – sans improvisation américaine – les chapelles, les salons, les réfectoires d’Oxford et de Cambridge, les bains romains extérieur et intérieur. Vous avez peut-être vu des photos mais je vous assure, ça ne rend pas, il faut aller voir, il faut monter cette colline et admirer d’en haut les constructions étagées au flanc du coteau provençal qui descend tout en courbes jusqu’au Pacifique vaporeux. Et admirer, toute honte bue, le fou et l’incarnation de son ambition.

Le palais Hearst 1

Palais Hearsr 2

Palais Hearst 3

Palais Hearst 4

Palais Hearst 5

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Otter Rock Café, août 2003

Samedi dernier nous sommes retournés à Xanadou : le palais que le magnat de la presse William Randolph Hearst s’était construit sur la Côte Centrale de Californie et que « Citizen Kane » appelait plus modestement « my San Simeon ranch ».

Dans l’après–midi nous sommes allés casser la croûte au Otter Rock Café à Morro Bay. Il y a cinq ans, dans une période assez sombre mais, comme vous allez le voir, en passe de s’éclairer, j’avais séjourné dix jours à Morro Bay, j’étais seul et je n’avais rien à faire sinon écrire ce qui m’arrivait. Voici un petit morceau d’archéologie. Ça date donc du mois d’août 2003.

Sans faire trop preuve d’originalité je suis allé dîner au Otter Rock Café, l’endroit où j’étais entré par hasard lors de ma remontée de San Diego. La serveuse était sympathique : une brune, dans la trentaine, très dynamique. Daisy m’a souvent dit que je devrais épouser une serveuse. Curieusement, Nelle me disait déjà la même chose. Comme la remarque faisait toujours partie de l’argumentation au milieu d’une bagarre, je n’ai jamais demandé ce que cela voulait dire exactement. Après, quand le calme était revenu, je m’abstenais soigneusement d’éclaircir la chose, toute tentative supplémentaire d’explication ayant pu aisément apparaître comme une manière de relancer la soupe à la grimace. Si bien que je ne sais toujours pas ce que cela signifie précisément.

Je suppose que cela à voir avec deux choses : le fait de ne pas être une intellectuelle, et l’attitude vis-à-vis de, comment dire, le commerce charnel. Est-ce que cela signifie qu’une serveuse ne remettrait jamais en question ce que je dis, et serait en permanence bien disposée vis-à-vis de la baise ? Malheureusement, aussi alléchante qu’elle puisse apparaître au premier abord, la suggestion ne retient pas longuement mon attention puisque quelques instants plus tard, je me reprends à rêvasser à mon nouveau sujet de prédilection : ma dentiste préférée restée à San Francisco.

Je la regardais : elle me présentait son profil. Elle expliquait à sa réceptionniste comment gérer au mieux mon cas vis-à-vis de l’assurance-maladie, et contrairement à toute attente (elle tient un fonds de commerce après tout), ce n’était pas le point de vue du cabinet qu’elle présentait. Et son ton, ce n’était pas non plus : « Essayez de comprendre le point de vue de notre client », non, c’était sans ambiguïté : elle parlait en mon nom, comme on se sent autorisé dans un couple à parler librement au nom de l’autre en sa présence (chose contre laquelle, maintenant que j’y pense, Daisy s’était toujours insurgée). J’avais mentionné que je serais absent durant la semaine. Ça n’avait strictement aucun impact sur le rapport ondotothérapeutique qui existe entre nous puisque nous avions de toute manière pris rendez-vous pour le samedi suivant. Mais elle a dit : « Vous serez absent la semaine prochaine ? », comme ça pour confirmer, à mon avis, en réalité pour savoir.

Il y a de la musique à l’Otter Rock Café : il y a Frankie qui chante. Son répertoire c’est Neil Young au tournant des années soixante-dix, et c’est pas mal rendu. Il raconte des trucs entre les chansons, il dit : « On est un p’tit patelin à Morro Bay, mais on est un grand p’tit patelin ». C’est sûrement vrai. Le café-bar est au bord de l’eau : on donne directement sur la baie, et la plupart des clients se préoccupent davantage du coucher de soleil sur l’océan Pacifique (et qui pourrait le leur reprocher ?) que des mânes de Neil Young. Il n’y a qu’un couple à danser, et qui doivent être plus ou moins comparses de l’établissement puisque la femme porte un T-shirt qui affiche Otter Rock Café en lettres jaunes sur fond noir (ma combinaison favorite : celle de ma province natale, le duché du Brabant).

Mais moi j’ai envie de danser, et rien dans la salle qui retienne particulièrement mon attention, sinon précisément la danseuse qui rappelle Goldie Hawn. Le gars, maigrelet, barbiche éparse, n’est pas très concentré sur ce qu’il fait. À un moment donné, il se laisse d’ailleurs carrément distraire et entame une conversation avec un passant, et votre serviteur n’hésite pas à en profiter : il se dirige résolument vers la piste et invite la danseuse déjà plus qu’à moitié délaissée.

Et ce qui est amusant, ce n’est pas ça, c’est ce qui se passe après que je me suis rassis. À la table adjacente, il y a deux types : l’un doit avoir une trentaine d’années et le second est un septuagénaire bien conservé. Ils sont probablement amants. Et le vieux jubile : il attendait manifestement avec impatience que je me sois rassis pour me dire : « Je t’ai observé mon gars, tu guettais ta chance, et quand il y a eu un moment de flottement, tu l’as saisie. C’était géant ! ». Et bâtissant sur ces prémisses, il décide qu’il m’aime bien et qu’il me dirait pourquoi. Pendant quinze ans il fut plongeur un peu plus haut sur la côte, à Big Sur. Je lui demande s’il a eu l’occasion de rencontrer Kerouac en 1962 quand il écrivait son roman sur l’endroit. Non, par contre il connaît bien la fille de Henry Miller : on reste en littérature. Il m’explique qu’il allait sur la plage, aider au débarquement des bateaux qui rentraient, pour obtenir la godaille : les cadeaux en nature offerts, dans tous les pays du monde, à ceux qui donnent un coup de main aux marins épuisés. Je suis obligé de trier dans ce que je lui dis sur moi-même : rien ne m’empêche de lui signaler que j’ai été pêcheur, ou que j’écris. Sur la finance, je décide de m’abstenir.

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Le meilleur début d’un deuxième trimestre depuis 1938 !

Quand je vous disais que tout n’allait pas si mal : la bourse de New York a gagné 3,2 % aujourd’hui, ce qui en fait, comme je l’annonçais en titre, le meilleur début de deuxième trimestre depuis 1938 ! La bonne nouvelle de la journée ce ne sont ni les pertes de l’Union de Banques Suisses (12 milliards de dollars) ni celles de la Deutsche Bank (3,9 milliards de dollars) mais le fait que Lehman Brothers – que la rumeur imaginait un pied dans la tombe – se soit vu offert par les investisseurs 4 milliards de dollars de recapitalisation alors qu’il ne lui en fallait que 3 ! On y voyait à Wall Street le signe très sûr que le fond avait été atteint à la mi–mars et que les prémices d’un rebondissement étaient aujourd’hui clairement perceptibles.

Quitte à passer pour un pisse–vinaigre, l’explication n’est peut–être pas là. Les hedge funds, les fonds d’investissement spéculatifs, se sont retirés au cours des derniers mois de bien de leurs positions hasardeuses (souvenez-vous des CDO et des SIV) et se retrouvent à la tête de petites fortunes en argent liquide. Qu’en faire ? Ils ont d’abord été tentés de jouer ces fonds dans des « ventes à découvert », en anglais « short sale » et en franglais « shorter », où l’on parie à la baisse de l’action d’une société. La manière dont on s’y prend pour vendre à découvert est la suivante : on commence par emprunter un certain nombre de titres de la compagnie que l’on suppose en difficulté – que l’on s’empresse de vendre. On attend alors que le prix de l’action baisse, après quoi on en rachète le même nombre – que l’on retourne à leur propriétaire. On a gagné la différence entre le prix élevé auquel on a (d’abord) vendu et le prix bas auquel on a (ensuite) acheté. La seule différence entre une vente fructueuse de type habituel et celle–ci est l’ordre dans lequel les opérations ont eu lieu. Malheureusement, avec toutes les initiatives sympathiques que prennent ces jours–ci les autorités pour rendre une santé aux marchés, la chute vertigineuse de la cote d’une action s’interrompt parfois tout aussi brutalement, reduisant à néant la stratégie du vendeur à découvert. Il ne reste dans ces conditions–là qu’une seule alternative : parier à la hausse ! Comme au bon vieux temps : comme en 1938 !

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L’Implosion, La Finance contre l’économie

J’ai montré à Claude Durand, le patron de Fayard, un échantillon de ce que vous m’avez envoyé. Il propose L’Implosion, La Finance contre l’économie – Ce que révèle et annonce la crise des subprimes.

Donc techniquement, aucun d’entre vous n’a gagné : La finance contre l’économie, ce fut sa propre réaction à la première lecture du manuscrit, L’implosion, c’est l’une des suggestions que je lui ai faites moi.

Ceci dit, ceci dit, j’ai beaucoup aimé certaines de vos suggestions et j’ai donc décidé qu’il y aurait cinq vainqueurs et cinq exemplaires dédicacés. Les voici :

1) Linda Seredes pour La cuisine des mangeurs d’hommes
2) Benoît Perrin pour Chronique d’un cancer financier et La richesse fantôme
3) Karlu$$ pour Le capital décapité
4) Poc pour Fin de partie
5) Jean-Michel pour American Casino

Ah oui ! Les exemplaires seront en librairie le 21 mai.

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