Juliette Gréco

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Une petite histoire, qui m’a été racontée par Jean Pouillon. Sartre est assis aux Deux Magots ou au Flore et il dit à ces jeunes gens qui viennent de fonder avec lui Les Temps Modernes : « J’aimerais bien écrire des chansons : ce sont des choses que les gens retiennent. Mais qui les chanterait ? » Quelqu’un dit : « Je sais qui ! » Quelques jours plus tard, la jeune femme à qui il pensait est présentée à Sartre : toute en noir, avec une chienne et de longs cheveux noirs raides, toute « gothique » comme on dirait aujourd’hui. Il lui pose poliment quelques questions. Puis, à tout hasard : « Vous chantez ? », à quoi elle répond « Non ! ». Sur quoi Jean-Sol Partre se tourne interloqué vers le « contact » qui ne se démonte pas pour autant, il hoche la tête pour bien lui signifier : « Non, non, ne vous inquiétez pas ! » Et il avait raison, puisqu’il s’agissait de Juliette Gréco.

Je l’ai vue et entendue à l’Ancienne Belgique, vers 1952-54. J’ai expliqué ma terreur à l’écoute d’Edith Piaf chantant « Bravo pour le clown ! » et ce dont je me souviens pour Juliette Gréco, ce sont deux choses : d’abord ce toute en noir que je trouvais très chic, et puis, une chanson qui commençait par « Une fourmi de dix-huit mètres, Avec un chapeau sur la tête… » (Robert Desnos). Elle ajoutait bien : « Ça n’existe pas ! » mais je ne suis toujours pas entièrement rassuré.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Crime et châtiment

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le nom « Donald Crowhurst » vous rappelle-t-il quelque chose ? Il participa à la Golden Globe Race en 1969, une régate autour du monde en solitaire. Alors qu’il se trouvait en position de vainqueur potentiel, il cessa soudain de donner de ses nouvelles. Lorsqu’on repéra son trimaran, il avait disparu. On retrouva son journal de bord qui permit de comprendre qu’au lieu de chercher à faire le tour du globe, il était resté de longs mois embusqué dans l’Atlantique Sud, communiquant jour après jour des positions fictives, attendant que les autres navigateurs y refassent apparition à l’issue de leur circumnavigation. Il se serait semble-t-il satisfait de finir en dernière position. Le hasard n’en voulut pas ainsi : la dureté de la course fit qu’il se retrouva finalement seul en position de l’emporter. Il se mit alors à errer au milieu de l’Atlantique, son journal révélant une raison de plus en plus chancelante, consignant en particulier une théorie relative à la condition humaine qui lui aurait épargné l’abominable dilemme qui était le sien : vainqueur par tricherie ou tricheur démasqué. Son système échoua cependant à le convaincre lui-même puisqu’il s’ôta la vie.

Ce qui me fait penser à Crowhurst, c’est bien entendu l’affaire Bernard Madoff. Comme vous avez pu le voir hier, je me le suis d’abord représenté en Machiavel : un homme convaincu que la « cavalerie » est le meilleur business plan qui soit au monde et développant froidement une stratégie fondée sur ce principe. Or, les informations diffusées aujourd’hui quant aux justificatifs détaillés qu’il procurait à ses clients me font maintenant penser à tout autre chose : à une tragédie à la Crowhurst. Parce que ces relevés, mentionnant parfois des dizaines d’opérations au cours d’un seul mois, présentent de manière précise la stratégie complexe qu’il affirmait mettre en œuvre pour le bénéfice de ses clients : l’utilisation de « collars », un montage particulier d’options, associée à un portefeuille dynamique d’actions, qui permet en effet d’engranger des gains réguliers dans une bourse portée par une hausse constante et paisible. Seulement voilà : pas à l’échelle qui était devenue la sienne, pas à l’échelle des milliards de dollars qu’il brassait en réalité.

La supercherie résulte du fait que si la stratégie qu’il prétendait utiliser a dû fonctionner selon ses vœux pour ses premiers clients, elle a dû atteindre rapidement sa limite en volume dans le cadre que le marché autorisait : plus et le prix des actions se serait retrouvé balloté de manière incontrôlable en raison de ses transactions. Alors, plutôt que de refuser de nouveaux clients, il a dû se mettre à feindre, jusqu’à basculer dans une simple « cavalerie » : prétendant continuer de la même manière qu’avant mais se contentant en réalité de payer les plus anciens participants avec les apports en fonds de ses plus récentes recrues.

Si mon hypothèse est exacte, son histoire est celle d’un homme qui s’imagine d’abord un géant parce que son plan complexe, digne d’un génie (celui que les relevés communiqués à ses clients persista de présenter) semble réussir mais qui, quand il découvre que ce plan est limité par la taille, ne s’y résigne pas par orgueil, par hybris. Il s’autorise sans doute d’abord quelques libertés avec ses principes – tactiques « de complément » que Michael Ocrant qui le questionne avec perspicacité en 2001 [1] semble avoir très bien devinées – pour maintenir la fiction, puis succombe : il se met alors à tricher et se retrouve non plus un géant à ses propres yeux mais un nain. Enfin bien des années plus tard, pareil à Raskolnikov dans Crime et Châtiment, il n’en peut plus : il révèle sa turpitude.

Car ne l’oublions pas, Madoff n’a pas été démasqué : il a avoué à ses fils, et ce sont eux qui l’ont livré à la police. Comme dans le cas de Crowhurst : ce n’est pas la justice des hommes qui l’a rattrapé mais sa propre conscience. Le drame humain n’est pas celui de ceux qui ont cru en Madoff : c’est celui de la manière outrancière dont il a cru en lui-même.

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[1] Michael Ocrant, Madoff tops charts ; skeptics ask how, MAR/Hedge (RIP), No. 89 May 2001

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Edmond Jorion (1917 – 2002)

Le petit rentier dit : « Les conséquences collectives de ce que je fais ne m’intéressent pas », et je lui réponds : « Et moi, elles m’intéressent beaucoup : je suis anthropologue et sociologue de formation, et c’est de cela que je m’occupe ». « Cela fait de vous quelqu’un de gauche ! », me répond-il et cela me rappelle ce que le chapelain de mon collège à Cambridge m’avait un jour dit : « C’est bien vous qui vous occupez de nos étudiants qui ont choisi l’anthropologie ? … ‘Anthropologie’ ? Est-ce que ce n’est pas le nom que l’on donne au communisme quand on cherche à l’enseigner dans une université ? »

J’ai évoqué quelquefois la difficulté que j’avais à communiquer avec mon père. J’ai dit aussi qu’il venait du pays de Charleroi et que la culture de la mine était la sienne de manière viscérale, même si personne dans notre famille n’y a jamais travaillé. Ce qui le caractérisait surtout, c’était une droiture que les membres de notre famille qui étaient dans les affaires appelaient en souriant : « un peu caricaturale ». Il m’arrive quelquefois, quand je termine un billet de me dire : « Tiens ! Il serait fier de moi ! » Ceux où je m’intéresse aux conséquences collectives de ce que font les petits rentiers font partie de ceux-là.

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Affaire Madoff : la malhonnêteté ordinaire

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La version officielle de l’affaire Madoff, est que l’ancien patron du NASDAQ avoua à ses fils que son entreprise n’était qu’une gigantesque pyramide, une cavalerie où l’on verse aux clients plus anciens les fonds qu’apportent les plus récents, et que ceux-ci – probablement subjugués par l’indignation – allèrent vendre la mèche à la police.

Il y a de nombreuses raisons de remettre en cause cette version officielle. D’abord le fait que ce soient ses fils qui aient contacté la police. Vous feriez ça à votre père, homme d’affaires à la stature colossale, parce qu’il a été malhonnête ? Ensuite, les fils Madoff sont non seulement financiers eux-mêmes, mais travaillant aussi dans l’affaire du papa (même si ce n’est pas dans le même département) : pas des enfants de chœur non plus donc et peu susceptibles de tomber à la renverse en apprenant qu’une affaire rentable l’est essentiellement parce qu’elle est une pyramide. Le chiffre de 50 milliards de dollars manquant dans la caisse a éventuellement pu les surprendre.

Je lis les journaux et je vois que ce que l’on essaie de nous vendre, c’est de la consternation : « Comment est-ce Dieu possible ? » C’est possible parce que la pyramide est le meilleur business plan que l’on puisse imaginer : la formule par défaut qu’ignorent seulement les gagne-petit qui – par manque de relations – sont obligés de vraiment vendre quelque chose.

Passons alors aux vraies questions. La première : combien de hedge funds, de fonds d’investissement spéculatifs, fonctionnent-ils sur un autre schéma que la cavalerie, que la fuite en avant ? Étendons la question : combien d’établissements financiers (1) ? Deuxième question : combien de clients de Mr. Madoff ignoraient-ils que son fonds était une pyramide ?

Ma réponse, à vue de nez, pour chacune de ces deux questions, est qu’on peut les compter sur les doigts d’une seule main.

Les lecteurs de mon blog – et apparemment de blogs apparentés – succombent souvent à la théorie du complot pour expliquer ce qui se passe en finance et je leur répète inlassablement : « Vous ne comprenez pas : en finance, les complots ne sont pas nécessaires ! »

Bien sûr, ceux des clients grugés de Mr. Bernard Madoff, dont la participation à son fonds était passée par l’intermédiaire d’une banque, vont se tourner vers celle-ci et glapir pour réclamer l’argent qu’ils ont perdu. C’est de bonne guerre : malheur aux vaincus ! Mais ignoraient-ils vraiment ce qui se tramait ? Un fonds qui fonctionnait comme un mouvement d’horlogerie et rapporta pendant vingt ans 1 % par mois, qu’il pleuve ou qu’il vente ? Un fonds dont les journaux rapportaient depuis 1999 qu’il était une pyramide, après qu’un certain Mr. Markopoulos avait alerté sans effet la SEC (Securities & Exchange Commission), le régulateur des marchés financiers ? Non : pour participer au fonds, il fallait être parrainé, et ce que votre parrain devait vous glisser dans le tuyau de l’oreille, c’était ceci : « C’est l’ancien patron du NASDAQ, personne n’ira jamais voir ! Et s’ils devaient jamais aller regarder : il siège dans tous les comités de surveillance ! »

Alors, pourquoi les fils ont-ils vendu la mèche ? Un commentateur sur mon blog avance l’hypothèse suivante : « Quelqu’un a dû lui dire qu’il allait lui faire la peau et les fils ont pensé qu’il valait mieux pour leur père d’être sous les verrous ». C’est bien possible mais – comme vous le savez – la maison ici ne fait pas dans la supputation.

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(1) Franco Modigliani, Prix Nobel d’économie, écrivait en 1992 : « … une banque dans une position délicate ne doit pas automatiquement déposer son bilan tant qu’elle est à même de verser à ses épargnants intérêt et principal, faisant pour cela appel à ses réserves, ou liquidant certains de ses actifs, mais surtout, en utilisant la technique dite ‘de Ponzi’ : en attirant de nouveaux clients. » in Frank J. Fabozzi, Franco Modigliani, Mortgage and Mortgage-backed Securities Markets, Boston (Mass.) : Harvard Business School Press 1992, p. 100.

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Jacques Attali : réponses à Paul Jorion, à propos de « La crise, et après ? »

Voici la réponse de Jacques Attali aux questions que je lui avais posées à propos de son livre La crise, et après ? (Fayard 2008).

Cher Paul, Merci d’avoir pris le temps de me lire si bien. Vos commentaires sont, comme toujours, très profonds et très judicieux, mêlant des savoirs économiques, financiers et anthropologiques. J’ai lu aussi les passionnantes discussions que cela a suscitées sur votre blog. Je me contenterai de donner modestement mon point de vue sur les énormes questions que vous soulevez. Vous me permettrez au passage de renvoyer à certains de mes livres, non pour leur faire une quelconque publicité, mais parce que c’est par les livres que je m’exprime le plus précisément.

1. Marché et état de droit. Vous avez tout à fait raison : le marché est parfaitement capable de corrompre la démocratie. Il suffit de regarder l’exemple de la plus parfaite démocratie, ayant créé la plus parfaite absence d’état de droit : la Grande Bretagne, où la démocratie la plus ancienne du monde est au service d’un paradis fiscal et d’une place financière off shore. Cela veut dire que la démocratie ne se réduit pas à des élections libres ; elle suppose une véritable transparence, une symétrie de l’accès à l’information et des contrepoids aux pouvoirs des riches, en particulier dans les médias. Cela reste largement à penser et à construire. Par contre, je ne suis pas d’accord avec vous quand vous dites que le marché constitue « l’expression spontanée de la manière dont notre espèce réglait ses affaires à l’état sauvage : par la guerre de tous contre tous ». L’histoire du marché, que j’ai racontée dans un de mes livres, (« Histoire de la Propriété ») commence, à mon sens, par le troc ; elle continue par l’invention du marché silencieux (Cf. en particulier les travaux de Pierre Dockes) puis, bien plus tard, de la monnaie, justement pour en finir à la violence. Le marché est là pour assurer l’allocation efficace des ressources, mais pas son allocation juste, qui incombe à la démocratie. Et les victoires de la démocratie sur les dictatures démontrent qu’elles ne sont pas tout à fait désarmées face à des forces supérieures.

2. Crises et cycles. J’ai eu tort d’évoquer, même en passant , le mot de cycle, en parlant de « contre-cycle », car, comme vous le savez, je crois plus à la théorie des cœurs successifs, que j’ai élaborée dans « Une brève Histoire de l’avenir », (à partir des travaux de Fernand Braudel, mais aussi de Jean Gimpel, Michel Aglietta et Immanuel Wallerstein), qu’à celle des cycles, quels qu’ils soient. Et chaque cœur (géographique) se caractérise par une technologie dominante et un système de valeur particulier. Et ces théories devraient en effet être connues des agences de notation, pour leur servir de grille de lecture.

3. « Initiés » et accès à l’information financière. Oui, bien sûr, il n’y a pas de transparence sans remise à niveau des patrimoines. Et en particulier (et je l’ai écrit dans « la Voie Humaine ») pour ceux que je nomme les « biens essentiels » dont la propriété privée doit être remise en cause. Mais comme une telle « remise à niveau » est impensable aujourd’hui, il faut agir pour que l’accumulation du capital futur corrige celle des patrimoines antérieurs.

4. La spéculation. Votre proposition d’une « prohibition des paris sur l’évolution des prix sauf pour ceux à qui ils procurent une fonction d’assurance contre des aléas inévitables, climatiques » me semble une idée à creuser, comme le font certains participants à votre blog. On m’a cependant expliqué que même ce mécanisme peut être contourné. Enfin, je n’aime pas l’idée de ce que vous appelez « un appel du pied extra-parlementaire ». Cela ouvre à des dérives que vous condamnez autant que moi.

5. Permettez moi d’ouvrir aussi un autre débat : un monde où, comme je le souhaite, la régulation serait mondiale et parfaite, ne serait pas exempt de crises. Car il y aura toujours asymétrie d’information entre le présent et le futur. Et c’est cette asymétrie qui cause les crises. Et, à moins de souhaiter un monde répétitif, (en lui-même comme en son environnement), c’est-à-dire un monde où l’information sur l’avenir serait, par nature, parfaite, nous ne pouvons que nous résigner à gérer des crises, et nous attacher à en partager équitablement le poids. Et pour cela, penser, prévoir, et agir.

Merci d’avoir pris le temps de me lire si finement et continuez de nous faire tous réfléchir si librement et si sérieusement.

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Un sacré farceur !

On pensera ce qu’on voudra du président Bush mais ce n’est pas un flemmard. D’autres que lui mettraient la pédale douce en fin de règne, pas lui !

Jeudi : il modifie les règles relatives à la définition des espèces menacées ; l’opinion des scientifiques aura moins de poids qu’auparavant et les règles ne pourront pas être invoquées pour combattre le réchauffement climatique.

Vendredi : il approuve une mesure qui autorise les compagnies minières de déverser leurs déchets à moins de trente mètres d’une rivière « s’il n’y a pas moyen de faire autrement ». La nouvelle réglementation prend effet le 12 janvier, une semaine avant la passation de pouvoir à la nouvelle administration.

Bush, sacré farceur !

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« Money time », et après ? par samedi

Dans la série « billets invités », j’ai demandé à « samedi » de développer le commentaire que lui avait inspiré la chute de l’industrie automobile américaine. C’est à la fois une analyse et un témoignage. Il soulève des points très importants. Nous attendons, lui et moi, vos commentaires avec impatience.

« Money time », et après ? Regard sur notre idéologie.

Le billet de Paul intitulé La mort de Détroit, abordait une de ces menaces énormes que la crise financière contemporaine fait peser sur l’économie. Une économie bien réelle : « c’est tout un secteur industriel – et non des moindres – qui s’effondre : toute l’automobile américaine qui ne survivra probablement pas à l’année 2008. […] La faillite des trois grandes firmes de Détroit représenterait la perte de 1,1 million d’emplois parmi les employés et 1,4 million dans les secteurs liés ».

En réponse à cette esquisse d’« épreuve de réalité », Thomas, qui ne perd pas le Nord dans une tempête qui souffle peut-être encore quelques vallées plus loin, lance ces questions tranchantes :

Et que pensez vous de produire pendant vingt ans de plus des véhicules de trois tonnes et de 6 litres de cylindrée afin que le banlieusard américain continue à brûler sans compter des hydrocarbures pour aller acheter des chinoiseries au Wal-Mart ? Pensez vous que cette folie puisse cesser en douceur ?

Francis le canadien, sur un autre front du débat , a le bon goût de rappeler que la faillite annoncée d’un pan immense de l’industrie nord-américaine – ou occidentale, plus largement, à en croire les symptômes financiers similaires perceptibles en Europe – ne tient pas qu’à un effondrement passager de la finance. Quand bien même la « perfusion » serait appliquée – prolongée, pourrait-on dire – qu’espère-t-on reconstruire ? Etant donné le vide sectoriel béant qui a été engendré à force de délocalisations, que va-t-on bien pouvoir encore produire au Canada, aux USA, en Europe ?

Continuer la lecture de « Money time », et après ? par samedi

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Censure !!!!

Sur le fonctionnement du blog : il existe un filtre appelé Akismet. Il envoie certains messages en modération, d’autres, droit à la poubelle. Il se dit « intelligent », il dit qu’il « apprend », mais j’ignore comment il fonctionne. Les commentaires envoyés « en modération » me sont immédiatement signalés par un courriel. Ceux envoyés à la poubelle, non : il faut que j’aille y voir. Et je n’ai pas le temps d’aller voir toutes les dix minutes !

Le système est excellent : 99,99.. % de ce qui se retrouve dans la poubelle le mérite amplement et, croyez-moi sur parole, vous n’avez pas envie de lire ce genre de commentaires. Il reste les 0,01.. % : de grâce, si votre commentaire s’y retrouve accidentellement, n’arrosez pas immédiatement le blog de dénonciations à la censure que je suis alors obligé d’aller effacer manuellement ! Je vous l’ai dit : Akismet « apprend » et il a apparemment une mémoire d’éléphant !

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Les anthropologues et la monnaie

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Bon sang ne peut mentir : je suis allé me rafraîchir les idées sur ce que disent mes collègues anthropologues sur l’origine de la monnaie.

Pas de gentils orfèvres ici, prêtant plus qu’on ne leur a prêté, non, une réalité plus dure : la dot, la compensation d’une famille à une autre pour avoir pu se débarrasser d’une fille ou, à l’inverse, pour avoir acquis une femme, la rançon à verser pour le roi capturé durant la bataille, ou le tribut versé pour le sang qui a d’abord été versé.

Mais surtout, et comme mécanisme qui nous donnera le système monétaire moderne : l’impôt. Voici : l’Etat dépense pour la sécurité publique. Il paie ses dépenses avec des jetons. Pour rentrer dans ses fonds, il réclame l’impôt : il faut que les jetons lui fassent retour pour qu’il puisse les redistribuer. Aucune importance que ces jetons représentent en eux-mêmes une richesse ou non, mais il est important que l’on ne puisse les falsifier, d’où le fait crucial que l’on puisse les peser, et en vérifier la composition : les métaux joueront ici un rôle privilégié.

Les banques commerciales apparaissent comme la machinerie qui facilitera au citoyen ordinaire l’accès aux jetons qui lui permettront de payer l’impôt. « Je dois payer l’impôt aujourd’hui », dira-t-il, « mais ma moisson ne sera là que demain ! » La banque lui dispense les jetons contre une promesse sur la moisson encore à venir. Pour lui avoir évité la prison, elle lui réclame un petit cadeau : les intérêts.

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Bettie Page (1923 – 2008)

C’est un blog respectable ici Monsieur ! Nous ne saurions donc évoquer la mort aujourd’hui à Los Angeles de Bettie Page, si ce n’est par le biais du film The Notorious Bettie Page (2005) de Mary Harron avec Gretchen Mol dans le rôle de celle qui immortalisa le personnage de la pin-up… ou du tableau d’Andy Warhol reproduit ici.

(Je ne suis pas arrivé à déterminer s’il s’agit d’un vrai tableau de Warhol ou d’une affiche « à la manière de… »).

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La mort de Détroit

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On s’était habitué à voir tomber d’un coup de grands pans du secteur financier, cela s’était relativement calmé récemment puisqu’il ne reste debout là que quelques bâtiments isolés mais dans ce cas-ci, c’est tout un secteur industriel – et non des moindres – qui s’effondre : toute l’automobile américaine qui ne survivra probablement pas à l’année 2008. Les sénateurs républicains ont refusé de suivre les consignes de leur président et ont fait capoter le plan voté au Congrès qui aurait permis à General Motors et Chrysler essentiellement, Ford bien que très malade n’étant pas à l’agonie comme les deux premières, de survivre jusqu’à la mise en place de la nouvelle administration en janvier. Dans une révision du projet, les sénateurs républicains – toujours à la recherche d’une confrontation avec les syndicats – ont voulu imposer aux employés des trois firmes des baisses de salaires drastiques que les démocrates ont refusées.

Dans ces conditions, les seuls secours envisageables ne peuvent plus venir que du TARP (Troubled Asset Relief Program), le plan de sauvetage de 700 milliards de dollars voté en octobre mais destiné en principe à venir en aide au seul secteur bancaire. Une de ses clauses est d’ailleurs que des fonds ne peuvent être débloqués qu’en échange de garanties, or plus aucun des trois grands constructeurs ne dispose de biens qui puissent servir ainsi de collatéral.

La faillite des trois grandes firmes de Détroit représenterait la perte de 1,1 million d’emplois parmi les employés et 1,4 million dans les secteurs liés et, sur le plan financier, une perte totale de mille milliards de dollars, comprenant d’une part la dette des trois firmes, représentant ensemble 10 % du total des « junk bonds » aux États–Unis et d’autre part en Credit–Default Swaps, dont elles font l’objet à concurrence de 250 milliards de dollars. Les marchés du crédit se seraient bien passés d’un coup pareil. On s’est plaint amèrement que le gouvernement ait abandonné Lehman Brothers à son triste sort mais il ne s’agissait que d’une tempête alors que l’on parle ici d’un ouragan.

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Rétablir l’autorité morale des États–Unis

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le calme apparent de la période de transition entre les administrations Bush et Obama cache mal les tensions qui l’agitent en profondeur. Si le personnel pressenti par le nouveau président n’a rien de bien révolutionnaire puisqu’il se caractérise par un recyclage massif du personnel de l’administration Clinton, au congélateur pendant huit ans et aujourd’hui en décongélation accélérée, sa détermination semble cependant féroce.

On constate en effet une intense activité de couloir dont le message est très clair : la conviction des démocrates que les deux administrations Bush ont navigué dans des eaux séditieuses, et que seule leur vigilance a prévenu l’établissement aux États–Unis d’un régime fasciste ou en tout cas « para-fasciste ». Les démocrates, déterminés à rétablir, selon leurs termes, l’« autorité morale » de la nation, ont en effet accumulé désormais un monceau de preuves de l’existence durant les huit dernière années d’une volonté délibérée de détournement des institutions, portant, par exemple, sur la sélection exclusive de candidats d’extrême-droite aux postes vacants dans l’administration judiciaire accompagnée du licenciement des magistrats progressistes, ou la falsification systématique des informations relatives à l’environnement par les membres de l’administration. Le dossier constitué par Henry Waxman, dont je signalais l’autre jour l’existence, contenant 237 affirmations intentionnellement mensongères de l’administration Bush quant à la menace constituée par l’Irak dans la période précédant son invasion, est une autre pièce à verser au même dossier.

La décision par une commission bipartite du sénat américain de publier aujourd’hui un rapport attribuant à l’ancien ministre de la défense Donald Rumsfeld une responsabilité directe dans la banalisation de la torture, présente ainsi un curieux timing. Sa publication au beau milieu de la période transitoire est inattendue du fait que le président sortant dispose toujours de la capacité de pardonner à titre préventif tous les coupables éventuels, mesure qu’il est d’ailleurs bruyamment encouragé à prendre par les représentants de l’extrême-droite au sein de son administration. Les juristes de son entourage eux s’y opposent, arguant d’une part que la mesure est inutile puisque toutes les précautions légales furent prirent en leur temps et d’autre part qu’il s’agirait d’un aveu de culpabilité.

L’intérêt des démocrates, s’ils veulent vraiment en découdre sur ce point, serait plutôt d’adopter un profil bas jusqu’à l’investiture officielle d’Obama. Il se pourrait cependant que, piaffant d’impatience, ils ne puissent contenir leur indignation plus longtemps. A moins que ce calendrier paradoxal ne constitue pour les membres républicains de la commission un va-tout visant précisément à encourager le président à exercer son pardon collectif et préventif.

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A paraître : Comment la vérité et la réalité furent inventées

Comment la vérité et la réalité furent inventées paraîtra chez Gallimard dans la Bibliothèque des sciences humaines, une très belle collection. C’est l’aboutissement de vingt ans de réflexion sur ce qu’est une explication. En voici l’avant-propos.

L’ouvrage se veut une contribution à l’anthropologie des savoirs. J’y analyse la naissance des notions de « vérité » et de « réalité (objective) », notions qui nous semblent aller de soi, mais sont en réalité apparues à un moment précis de l’histoire de notre culture occidentale et sont totalement absentes du bagage conceptuel de certaines autres et de la culture chinoise traditionnelle en particulier. Les moments de leur émergence sont datés et relativement récents, mieux, leur apparition a donné lieu à des débats houleux et bien documentés entre partisans et adversaires de thèses antagonistes. La vérité est née dans la Grèce du IVe siècle avant Jésus-Christ, la réalité (objective), au XVIe siècle. L’une découle de l’autre : à partir du moment où s’est imposée l’idée d’une vérité, dire la vérité revenait à décrire la réalité telle qu’elle est.

Platon et Aristote, imposèrent la vérité comme le moyen de dépasser les objections sceptiques de leurs adversaires Sophistes. Dans le débat qui les opposa à ceux-ci, ils déplacèrent le critère de validité d’un discours, de l’absence d’auto-contradiction dans son développement, vers celui de la validité de ses propositions individuelles, transformant la notion jusque-là polémique du « vrai » en principe épistémologique de la « vérité ». La distinction établie à cette occasion par Aristote entre l’analytique qui permet la démonstration scientifique à partir de prémisses vraies et la dialectique qui permet l’argumentation juridique ou politique à partir de prémisses vraisemblables (les « opinions généralement admises »), autorisa un cessez-le-feu idéologique dans le débat avec les Sophistes et avec les courants sceptiques en général (l’analytique et la dialectique seraient ultérieurement regroupées sous l’appellation de logique).

Platon et Aristote opposèrent aux Sophistes l’existence d’un monde plus réel que celui de l’Existence-empirique dont les Sophistes avaient beau jeu de mettre en évidence qu’il s’agissait d’un univers d’illusion. Il leur fallait aussi distinguer ce monde de la réalité ultime inconnaissable : l’Être-donné des philosophes. Le néo-platonicien Proclus appela ce monde où la vérité trouve à se déployer : « discursion », et le situa au sein de l’esprit humain où il constitue un espace de modélisation dont l’outil de prédilection est mathématique.

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Woodrow Wilson « Woody » Guthrie (1912 – 1967)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On reparle beaucoup des années trente, de la Dépression, de Franklin D. Roosevelt et du New Deal. Profitons-en pour remettre à l’honneur le champion de la « protest song » des années noires.

D’abord un très bel hommage de Bruce Springsteen. Il chante en particulier le premier des deux couplets généralement expurgés de cette chanson que vous connaissez tous : « This Land Is Your Land ».

In the squares of the city, In the shadow of a steeple;
By the relief office, I’d seen my people.
As they stood there hungry, I stood there asking,
Is this land made for you and me?

As I went walking, I saw a sign there,
And on the sign there, It said « no trespassing. » [ou « Private Property »]
But on the other side, it didn’t say nothing!
That side was made for you and me.

Sur les places des grandes villes, A l’ombre d’un clocher,
A la soupe populaire, J’ai vu mon peuple.
Il était là affamé, Et je me demandais,
Ce pays est-il vraiment fait pour toi et pour moi ?

Comme je me promenais, J’ai vu un signe,
Et sur ce signe, Ça disait « passage interdit » [ou « propriété privée »]
Mais de l’autre côté, Ça ne disait rien !
Ce côté-là était fait pour toi et pour moi.

Ensuite – que du beau monde ! – « Plane Wreck at Los Gatos (Deportee) », paroles de Woody Guthrie, musique de Martin Hoffman.

En 1948, un « charter » de Mexicains déportés s’écrasa à Los Gatos Canyon en Californie. Guthrie s’indigne en particulier dans le refrain que la presse ait rapporté les noms des membres américains de l’équipage mais pas ceux des 28 journaliers mexicains, qui finirent tous à la fosse commune :

Adieu mon Juan, adieu, Rosalita,
Adios mis amigos, Jesus y Maria,
Vous n’aurez pas droit à vos noms à bord du gros avion,
Le seul nom qui vous sera donné sera : « déportés »

Emmylou Harris et Arlo Guthrie

[PJ 12/2013 : j’avais mis ici une version live avec Bob Dylan et Joan Baez, ils ont disparu. À leur place, autre chose – de non moins émouvant]

Continuer la lecture de Woodrow Wilson « Woody » Guthrie (1912 – 1967)

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