Abel et Caïn

Un des contes de Borgès s’appelle « Légende », il est très court : pas même une demi-page. Il raconte une rencontre entre Abel et Caïn. La scène se passe après le meurtre, la nuit autour d’un feu. L’un des frères dit à l’autre : « Je sais que l’un de nous est mort mais je ne sais plus qui de nous a tué l’autre » et l’autre lui répond : « Oui : oublier, c’est pardonner ». Ils n’ont pas oublié le meurtre bien entendu, seulement qui, des deux frères, fut le meurtrier et qui la victime.

Ma mère n’a jamais voulu parler de la fin de ses oncles et tantes, morts dans des camps. C’est moi, adolescent, qui ai voulu savoir, voulu combler le silence. J’ai découvert alors des noms comme Sobibor ou Bergen–Belsen et l’horreur qu’ils récèlent. Je parle de ces choses avec mes enfants, comme avec Charlotte, l’année dernière à San Francisco. Il ne faut pas que ces événements s’oublient. Ce que j’espère seulement, c’est que quand j’en parle, mes mots ressemblent à ceux des deux frères : « Ces choses indicibles ont eu lieu mais je ne sais plus si elles nous arrivèrent à nous, ou si nous les avons infligées à d’autres ».

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La bénédiction

Je suis allé deux fois en Irlande, les deux fois avec Geneviève. Lors du premier voyage, en 1977, nous avions rendu visite à des amis qui habitaient Clifden dans le comté de Galway et, traversant l’Irlande d’Ouest en Est, nous roulions vers Dublin et nous avons vu cet homme très grand d’une quarantaine d’années au bord de la route, dont la dégaine était celle de Valentin-le-Désossé (Étienne Renaudin) dans les tableaux de Toulouse–Lautrec et dont le visage rappelait celui de Samuel Beckett, auquel un de mes oncles hollandais, Gerrit, ressemblait. Il portait un costume noir qui n’était pas fait pour lui, les jambes du pantalon étant trop courtes d’au moins dix centimètres. Nous nous sommes arrêtés pour le prendre et, dans cette voiture de location, il s’est assis à l’arrière, avec difficulté, vu sa taille. Et au bout de quelques minutes de silence il a dit, avec dans sa voix la reconnaissance de celui à qui l’on vient de sauver la vie : « God bless you ! » Et puis quelques minutes plus tard, il a dit de nouveau « God bless you ! » Et puis encore, et encore. J’allais écrire
« comme une litanie » mais ce n’était précisément pas une litanie : à chaque fois c’était la remontée progressive en lui d’une vague immense de gratitude, jusqu’à ce que cette vague se brise dans sa bénédiction et qu’il s’en libère ainsi provisoirement. Et Geneviève et moi nous nous regardions alors avec consternation, gênés que nous étions devant des témoignages de reconnaissance qui semblaient hors de proportion par rapport au service rendu.
La Goulue et Valentin le Désossé – Toulouse–Lautrec
Armel est né trois mois plus tard et parmi les prénoms que nous lui avons donnés, il y avait « Valentin ». Souvent je me suis demandé pourquoi, et je pensais à Basile Valentin, l’auteur du « Char Triomphal de l’Antimoine » : V I T R I O L U M, autrement dit, Visitatis Interiora Terrae Rectificando Invenietis Occultum Lapidem Veram Medicinam, « Visitez les entrailles de la terre en rectifiant, vous y trouverez la pierre cachée, véritable médecine », et je me disais qu’être né sous le signe d’un alchimiste ne pouvait constituer que d’excellents auspices. Mais ce soir, pour la première fois, je fais le rapprochement entre Valentin-le-Désossé et cet homme qui n’était ni un clochard ni un vagabond, mais juste un pauvre et qui nous couvrait de ses bénédictions, et je sais maintenant d’où vient le « Valentin » qui fut attribué à Armel. Et au moment où j’écris ceci, je pense au fait que Gerrit, mon oncle à qui notre auto–stoppeur ressemblait aussi, est l’un des autres prénoms que nous lui avons donnés : on n’est jamais trop prudent sans doute en matière de bénédictions !

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La parole est générée comme l’aboutissement d’une dynamique opérant sur un réseau

La pensée comme dynamique de mots. I. Principes généraux (1)

L’hypothèse globale est que « la parole est générée comme l’aboutissement d’une dynamique opérant sur un réseau ». Cette hypothèse est spécifique puisqu’elle affirme que les données, les « mots » mobilisés dans la production de la parole, sont structurées en réseau. L’hypothèse est également porteuse d’information lorsqu’elle distingue deux parties dans le mécanisme : une architecture, à savoir le réseau lui–même et une dynamique – qui sera définie plus précisément ultérieurement – opérant sur celui–ci.

Dans une certaine mesure, cette hypothèse se contente de formuler ce qui va de soi, puisque la parole se déroule dans le temps et est donc par nature un processus dynamique ; par ailleurs, une dynamique opère nécessairement sur un substrat constituant son architecture. Dans le cas de la parole, cette architecture comprend automatiquement les éléments de la parole que sont les mots, dont tout acte de parole est une combinaison séquentielle.

De plus, et à moins que l’on n’entende attribuer la complexité tout entière de la parole à sa dynamique, il est raisonnable de supposer que sa forme reflète au moins partiellement le mode d’organisation statique de ses éléments. Rien ne vient bien entendu prouver que la parole ne résulte pas de l’exercice d’une dynamique extrêmement complexe sur une base de données amorphe, les phrases étant produites en prélevant à la demande les mots individuels d’une base de données ou ils seraient stockés aléatoirement. Cette dernière hypothèse suppose toutefois une méthode qui serait extrêmement peu économique pour assurer la tâche de générer en sortie une suite de mots parfaitement organisée. Ceci serait inattendu puisqu’il a été observé que dès qu’un processus biologique atteint un certain niveau de complexité, celle–ci se répartit économiquement entre le substrat et la dynamique opérant sur celui–ci (c’est le cas en particulier des organes des sens où le problème de la complexité du traitement de l’information est partiellement résolu par la complexité de l’organe lui–même).

Si les données (les « mots ») sont d’une certaine manière organisés à l’intérieur de leur répertoire, une méthode évidente pour modéliser cette organisation consiste à recourir à l’objet mathématique appelé graphe (un ensemble de paires ordonnées). Un graphe connecté (1) correspond à ce qu’on appelle en langage courant, un « réseau ». Autrement dit, affirmer que la dynamique de la parole opère sur un réseau revient simplement à dire que son substrat constitué de mots est « d’une certaine manière » et « dans une certaine mesure » organisé. Ajouter que ce réseau est connecté signifie que le lexique complet connu du locuteur est disponible chaque fois qu’une phrase est prononcée (2).

(1) Je montrerai ultérieurement (section 21) que la connectivité du graphe est une condition sine qua non pour que la parole d’un sujet parlant soit rationnelle.

(2) Comme il sera postulé ultérieurement (section 21), ce à quoi on assiste dans le cas de la psychose, c’est que seule une partie du lexique est disponible dans la génération de la parole. La névrose (section 20) correspond au cas moins dramatique où des mots individuels et donc certains parcours singuliers du réseau, sont inaccessibles, le lexique complet demeurant par ailleurs disponible, même si ce n’est parfois que par des chemins tortueux et difficiles d’accès.

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Les idées neuves

Mon maître Edmund Leach (1) me dit un jour avec dégoût: « Je n’ai pas eu une seule idée neuve depuis l’âge de quarante ans ».

J’ai bien sûr guetté avec appréhension la venue de mes quarante ans. Comme arrivé à quarante-deux ou quarante-trois ans les idées neuves m’advenaient toujours, je me suis dit : « C’est bon : pour toi ce sera cinquante ans ! » (Je ne sais pas pourquoi ce genre d’événements majeurs – tels que se trouver encore présentable – fonctionne essentiellement à partir de chiffres ronds). Cinquante ans, et ça allait toujours. Même histoire : l’anxiété s’est mise à baisser vers cinquante-deux ou cinquante -trois ans.

Je viens d’avoir soixante-et-un ans – si, si, je vous jure ! – et l’angoisse des soixante ans sans idées neuves commence à s’estomper dans les brumes du passé. Prochain cap à passer pour le rassissement (2), rancissement de la pensée : septante ans (en français : « soixante-dix ans »), et j’ajoute en bon pêcheur breton – que je fus éphémèrement dans mes jeunes années : « Si j’ai le bonheur de vivre ! » (accompagné d’un petit signe de croix mental !)

(1) Sir Edmund Leach (1910 – 1989)

(2) Je viens de me disputer avec un rédacteur de revue à propos de l’existence ou non de « circonstanciellement » que je trouve personnellement très bien.

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La part congrue

Dans Comment les banques centrales triomphent de l’inflation j’avais expliqué le mécanisme de l’inflation. Je rappelais que « les taux d’intérêt sont déterminés par le rapport de force qui existe entre les investisseurs et les patrons ; l’inflation dépend elle du rapport entre les patrons et les salariés. » J’expliquais ensuite que, une fois payés les frais de fonctionnement de l’entreprise et une fois versés les intérêts, le patron se retrouve avec une somme qui devra être partagée entre lui et les salariés. C’est ce qu’on appelle un « jeu à somme nulle » : s’il prend davantage pour lui–même, les salariés auront moins et, inversement, si les salariés reçoivent plus, la somme que le patron reçoit est moindre, à moins que… l’une des deux parties n’obtienne davantage que la part de gâteau qui lui est réservée et que ce supplément soit simplement mis à charge des consommateurs en étant répercuté dans le prix des biens produits, tactique qui engendre tôt ou tard l’inflation.

Ce que j’avais écrit dans mon billet précédent était très théorique, illustré à l’aide d’exemples fictifs. Le Wall Street Journal d’aujourd’hui m’offre de vrais chiffres, accompagnés en sus d’un joli graphique, que je me ferai un plaisir de vous présenter. L’article est de Jonathan Clements qui propose chaque semaine à ceux qui ont de l’argent à placer des conseils très judicieux quant à la meilleure façon de le faire. Sa chronique d’aujourd’hui s’intitule : « La marge d’erreur: comment la cote des actions pourrait avoir à souffrir de la baisse des profits » (*).

Si vous avez encore mon blog en mémoire, vous n’aurez aucun mal à situer ce qu’il dit par rapport au double rapport investisseurs / patrons pour ce qui touche aux taux d’intérêt et patron / salariés pour ce qui touche aux profits et aux salaires. Je le cite : « Alors que les bénéfices des entreprises étaient apathiques durant les années 1980, ils ont depuis été du tonnerre, grimpant jusqu’au niveau stupéfiant de 8,2 % annuels depuis 1990. Ça vous épate ? Le problème, c’est que le profit des entreprises a laissé sur place l’économie qui n’a crû elle qu’au taux de 5,3 % sur la même période ». Il ajoute qu’en 2006, la marge de profit des entreprises atteignait 13,3 % du revenu national américain.

Voilà le problème posé : les patrons ont gagné davantage que ce que rapportait l’économie dans son ensemble. Cela ne peut signifier qu’une seule chose dans le cadre du petit « jeu à somme nulle » dont je parlais plus haut : si les patrons ont touché plus, c’est que certains autres ont touché moins. Allez, je vous aide : leur nom commence par « s ». Pour ceux qui donnent leur langue au chat, le graphique donne la réponse. « Wages » veut dire « salaires », « salaries » signifie « traitements ».
Profits et salaires
La légende dit : « L’écrasement des salaires. Le profit des entreprises réclame un pourcentage plus élevé du revenu national, les salaires en souffrent ».

Je rends la parole à Mr. Clements : « Alors que le profit des entreprises a confisqué une part plus grande du revenu national, celle qui est revenue aux salaires s’est rétrécie, déclinant de 56,5 % en 1980 à 51,7 % en 2006. Il faut peut–être voir là la raison pour laquelle, alors que l’économie bat son plein, de nombreux Américains ont le sentiment aujourd’hui d’être laissés pour compte ».

(*) Jonathan Clements , « Margin For Error : How Stocks Could Be Hit by Falling Profits », The Wall Street Journal, le 3 octobre 2007.

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Le parti Républicain déchiré par la lutte des classes

En matière de réglementation de l’avortement, les États–Unis constituent un cas très particulier puisque son statut n’est pas l’objet d’une loi mais résulte de la jurisprudence : la légalité de l’avortement résulte du précédent crée par le fameux cas « Roe vs. Wade » tranché par la Cour Suprême en 1973. L’opinion américaine se partage entre les partisans de l’avortement, dits « pro choice », (littéralement pro–choix) et ses adversaires dits « pro life » (pro–vie). Bien que « Roe vs. Wade » ait plus de trente ans, les adversaires de l’avortement espèrent toujours que la composition de la Cour Suprême – dont les membres sont nommés par le Président – permettra que la décision soit un jour reconsidérée et renversée.

En temps normal, la dichotomie Démocrate / Républicain coïncide largement avec l’alternative « pro choice » / « pro life », mais dans les élections qui se préparent pour 2008, la situation est un peu inhabituelle puisque les deux candidats qui se retrouveront probablement en face–à–face, Clinton et Giulani, sont tous deux partisans affirmés du « pro–choice ». Ceci n’est pas du tout du goût de l’aile la plus conservatrice du parti Républicain qui se retrouverait du coup sans candidat. C’est pourquoi, le week-end dernier, certains de ses représentants se réunirent pour envisager la création d’un troisième parti au cas où une majorité d’électeurs républicains inscrits portaient leur choix sur Giulani lors des primaires du parti qui se dérouleront début 2008. Une partie de la presse a réagi à cette nouvelle en parlant de rodomontades mais d’autres ont souligné que les conservateurs farouchement déterminés à refuser leur vote à Giulani au cas où celui–ci était désigné comme candidat officiel du parti Républicain, entendaient seulement être prêts « au cas où », quitte à faire imploser leur parti à cette occasion.

Mais les mauvaises nouvelles pour le parti du Président ne s’arrêtent pas là. Celui–ci, désespérant de laisser son nom dans l’histoire comme l’inventeur de la démocratie au Moyen–Orient avait conçu, comme une alternative, un grand projet de réforme de la politique américaine de l’immigration. Le projet a capoté en raison d’autres tensions à l’intérieur de son parti : celles entre la droite xénophobe et le milieu des affaires dont la prospérité repose de manière non négligeable sur la main d’oeuvre au rabais que constituent les 12 millions de travailleurs clandestins, principalement d’origine mexicaine. Le projet avait été rédigé dans une perspective essentiellement favorable au milieu des affaires, amnistiant par étapes une grande partie des clandestins et créant un volant de travailleurs immigrés temporaires pour les emplois où ils constituent déjà la part principale de la main d’oeuvre : restauration, abattoirs, agriculture et construction. La droite xénophobe s’indigna à l’idée d’une amnistie, même conçue comme elle l’était dans le projet comme un parcours du combattant, et fit capoter le projet. Réduit à son dernier carré (voir mon Vulnérabilité des démocraties), et entamant sa dernière ligne droite, le Président a décidé de donner des gages à la droite xénophobe et vient d’autoriser les déportations massives de travailleurs clandestins. Le moyen de cette politique : le contrôle du numéro matricule de la Sécurité Sociale pour l’ensemble des travailleurs, existait déjà depuis de nombreuses années mais avait lieu dans un climat laxiste caractérisé par l’absence de sanctions. On assiste alors du côté des patrons à une étonnante levée de boucliers, coordonnée par la très réactionnaire Chambre de Commerce, se retrouvant pour la première fois dans le camp opposé à George W. Bush et affirmant – probablement à raison – que le nombre de pépiniéristes, de cueilleurs de fraises et de couvreurs tombera à zéro du jour au lendemain si la politique d’expulsions devait être appliquée à l’échelle prônée par le Président.

La disparité inattendue entre les fonds récoltés par les candidats démocrates et républicains à la prochaine élection présidentielle : une avance de plus de 70 % pour les Démocrates, ainsi que la défection de Wall Street – une première historique – a convaincu le parti Républicain que la présidence en 2008 lui a d’ores et déjà échappé. La défaite anticipée avive les rancoeurs entre ceux qui s’en rejettent déjà mutuellement la responsabilité et révèle les lignes de fracture naturelles du parti Républicain qui séparent, d’une part, la droite religieuse fondamentaliste et les libéraux, et d’autre part. la droite xénophobe et le milieu des affaires, les deux axes coïncidant dans une très large mesure. Les premiers traitent les seconds de « snobs » qui les qualifient à leur tour de « ploucs », les disparités entre les deux groupes quant à la fortune étant en effet patentes. Le parti Républicain est aujourd’hui déchiré par la lutte des classes.

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La pensée comme dynamique de mots

Á deux reprises déjà, j’ai présenté un article que je rédigeais en feuilleton, affichant chaque partie au fur et à mesure qu’elle était prête, pour offrir finalement le texte complet. Le processus a pris dans chacun des cas, environ deux mois. (Les tâches et les responsabilités qui sont aujourd’hui les nôtres; Ce qu’il est raisonnable de comprendre et partant d’expliquer).

Je procéderai de la même manière avec La pensée comme dynamique de mots. Le processus prendra sans doute plus longtemps puisque ce texte est conçu au départ comme devant contenir vingt–cinq chapitres. Je m’efforcerai de le poster simultanément en version française et anglaise.

J’ai travaillé à temps plein comme chercheur en Intelligence Artificielle de 1988 jusqu’au début de l’année 1990. Mon rapport final pour British Telecom (Martlesham Heath – U.K.) s’intitule An alternative neural network representation for conceptual knowledge. Ma recherche au Laboratoire d’Informatique pour les Sciences de l’Homme (à Paris) déboucha sur mon livre intitulé Principes des systèmes intelligents (Paris : Masson, 1990).

La pensée comme dynamique de mots

Le modèle présenté ici fut conçu au fil des ans sous différents angles, combinant un savoir théorique avec les enseignements tirés de la mise au point d’un logiciel. Je considère personnellement que la philosophie, qui mobilisa les meilleurs esprits des vingt–cinq siècles passés, constitue non seulement une source légitime de notre connaissance relative à la cognition mais aussi la meilleure. Les principales autres sources de mes découvertes en Intelligence Artificielle ont été la psychanalyse, essentiellement freudienne et lacanienne, les travaux sémantiques et logiques des Scolastiques ainsi que les travaux des logiciens chinois antiques.

Mon ambition a toujours été de proposer un cadre conceptuel à la parole et à la pensée, suffisamment spécifique quant à son architecture et à sa dynamique pour pouvoir être testé comme un projet d’Intelligence Artificielle. Le test débuta il y a bien des années au “Connex” Project des British Telecom où je développai ANELLA (Associative Network with Emergent Logic and Learning Abilities), réseau associatif aux propriétés émergentes logique et d’apprentissage.

I. Principes généraux
1. La parole est générée comme aboutissement d’une dynamique opérant sur un réseau
2. Ce réseau est stocké dans le cerveau humain
3. Le sujet parlant vit la dynamique de génération de la parole comme une expérience émotionnelle ou « affective »

II. Architecture
4. Ce réseau contient un sous-ensemble des mots (les mots « à contenu ») d’une langue naturelle spécifique
5. Le composant élémentaire du réseau, du point de vue de la génération de la parole, est un couple de mots
6. Chacun de ces couples de mots possède à chaque instant une valeur d’affect
7. La valeur d’affect de chaque couple de mots résulte d’un renforcement Hebbien
8. Le réseau dispose de deux principes d’organisation : héréditaire et endogène
9. Le principe héréditaire est isomorphe à l’objet mathématique appelé un
« treillis de Galois »
10. Le principe endogène est isomorphe à l’objet mathématique appelé un
« P-graphe »
11. Le principe endogène est primaire
12. Le principe héréditaire est historique : il autorise le raisonnement syllogistique et s’assimile à l’émergence de la « raison » dans l’histoire

III. Dynamique
13. Le squelette de chaque acte de parole est un parcours de longueur finie dans le réseau
14. Tout acte de parole résulte de plusieurs « enrobages » auquel est soumis un parcours dans le réseau
15. L’engendrement d’un acte de parole est la descente d’un gradient dans l’espace de phases du réseau soumis à une dynamique d’affect
16. L’énonciation d’un acte de parole modifie les valeurs d’affect des couples de mots activés dans cette énonciation
17. La descente du gradient (processus de relaxation) restaure l’équilibre du réseau
18. Il existe quatre sources potentielles de déséquilibre dans les valeurs d’affect attachées à un réseau

1. Les processus corporels vécus par le sujet parlant comme « humeurs »
2. Les actes de parole d’origine externe perçus par le sujet parlant
3. Les actes de parole d’origine interne : la pensée ou « parole intérieure » ou le fait de s’entendre parler soi–même (sous–cas de 2.)
4. L’expérience empirique (la perception)

19. Chez le sujet sain, tout parcours du réseau dispose d’une validité logique qui lui est inhérente ; c’est une conséquence de la topologie du réseau
20. La névrose résulte d’un déséquilibre des valeurs d’affect du réseau compromettant un flux normal dans la descente du gradient (le « refoulement » freudien)
21. La psychose reflète des défauts dans la structure du réseau (« forclusion » lacanienne)

IV. Conséquences
22. L’engendrement de la parole est automatique et ne mobilisent que les quatre sources mentionnées précédemment (18)
23. L’engendrement de la parole est déterministe
24. Il n’existe pas de « super-facteur » dans l’engendrement de la parole en sus des quatre sources mentionnées précédemment (18)
25. L’intentionnalité constituerait un tel « super–facteur » superflu, ayant sa source dans la conscience ou ailleurs

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La peste de la pensée économique

Depuis que Ben Bernanke a pris les rênes du pouvoir à la Fed, je m’efforçais d’interpréter sa stratégie. De guerre lasse, je m’étais convaincu qu’il cachait son jeu. Je me disais « Il fait l’idiot pour bénéficier de l’effet de surprise ! » Alors que la finance plongeait dans la crise dite du « subprime » puis dans la crise du crédit qui en était l’une des conséquences, il répétait, imperturbable, qu’il était sérieusement préoccupé par le risque d’inflation. Je me disais
« Quel finaud ! » Puis quand le monde entier s’était convaincu qu’il allait abaisser le taux directeur américain, je me suis dit « Il va le réduire d’un quart de point, pour l’effet psychologique et pour ne pas brûler toutes ses cartouches ». Non, il l’a abaissé d’un demi–point. Cela a précipité la chute du dollar, les taux longs (qui déterminent les taux des crédits au logement à taux fixe) ont crevé le plafond et la presse s’inquiète désormais de l’inflation qui montre le bout de son nez. Tout ça était parfaitement prévisible : je pourrais vous proposer un montage de propos de commentateurs (y compris de votre serviteur bien entendu) allant tous dans ce sens.

Le titre de gloire de Bernanke ce sont ses textes consacrés à la Grande Crise. On le réinterrogeait récemment à ce sujet et en l’écoutant, j’ai eu une illumination soudaine : l’individualisme méthodologique ! la peste qui afflige la science économique et plus particulièrement celle dans la sphère d’influence de l’« École de Chicago ».

L’individualisme méthodologique soutient que les comportements collectifs s’identifient à la simple addition des comportements individuels, sans apport supplémentaire. C’est là le contraire de la sociologie qui explique – au moins partiellement – le comportement des individus en fonction des structures sociales dont ils font partie : c’est un psychologisme et un psychologisme absolu fondé sur une conception de l’individu parfaitement maître de tous ses comportements, lesquels résultent de ses décisions fondées toutes sur une logique d’une précision mathématique implacable.

On passe à côté de quoi quand on souscrit à l’individualisme méthodologique ? On passe à côté de la quasi totalité des faits économiques. Plus précisément, on passe à côté de l’ensemble des cas où le tout est davantage que la somme des parties : tous les cas où le comportement collectif est d’un autre ordre que celui des individus isolés et dépasse leur compréhension, ainsi que tous les cas où les individus se trompent quant à l’impact de leurs actions et méconnaissent leurs motivations. J’en donne quelques exemples.

Geneviève Delbos et moi avons pu montrer (1) que la taille des familles dans un village de pêcheurs et dans un village de paludiers bretons reflète de manière parfaite les contraintes de taille qu’imposent les unités de production dans ces deux communautés, à savoir et respectivement, un bateau de pêche et un marais salant. La taille effective des familles n’est pas un effet recherché par les parents mais c’est un effet obtenu inconsciemment et de manière optimale. J’ai discuté ailleurs (2) l’apparition d’accusations de sorcellerie dans des villages africains coïncidant avec une taille excessive des villages par rapport aux champs qui les entourent et donnant lieu à des scissions de villages ; j’ai dressé un parallèle entre ce processus et celui que j’ai observé dans les équipages de frères en Bretagne (3), scissions d’équipages qui correspondent ici à un seuil dans le nombre de consommateurs dépendant financièrement du bateau. Encore une fois, effets non recherchés et dont les acteurs n’ont aucune conscience mais cependant obtenus.

Tout cela, l’individualisme méthodologique n’y voit que du feu. Deuxième catégorie de faits qui lui échappent entièrement, comme je l’ai dit : partout où l’individu se leurre quant à l’impact de ses intentions sur ce qui se passe en réalité. Je crois en avoir proposé un excellent exemple à propos de la formation des prix sur un marché boursier (4). J’ai pu montrer grâce à une simulation informatique que la représentation que se font du processus ses acteurs n’a aucun impact réel, le mécanisme réel étant trop complexe pour pouvoir être compris – même de manière intuitive – et que ce que l’on observe n’est en réalité qu’un simple effet statistique sans rapport aucun avec les belles intentions des individus qui se trouvent elles noyées comme un bruit inoffensif dans les conséquences empiriques de la loi des grands nombres.

On passe donc à côté de tout cela quand on souscrit à l’individualisme méthodologique. Qu’est–ce qui reste ? Honnêtement, aucun exemple ne me vient à l’esprit.

(1) La transmission des savoirs (1984) : pp. 76-79.

(2) Le sujet dans la parenté africaine. in Aspects du malaise dans la civilisation. Psychanalyse au CNRS, Navarin, Paris, 1987 : 174-181

(3) All-brother crews in the North-Atlantic. Canadian Review of Sociology and Anthropology, 19, 4, 1982 : 513 526

(4) Adam Smith’s “Invisible Hand” Revisited, Proceedings of the 1st World Conference on Simulation of Social Systems, Kyoto, August 2006, Vol. I, Springer Verlag : 247-254

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Le talon d’Achille des agences de notation

J’ai déjà débattu des modèles financiers dans Les modèles financiers “scientifiques”, et les autres, je voudrais y revenir, en développant un aspect que je n’ai fait qu’effleurer dans Le mécanisme de la crise du crédit ainsi que dans le blog d’hier : les modèles qui se fondent sur l’analyse de comportements passés et qui en extrapolent des prédictions quant aux comportements futurs. Ce à quoi j’ai déjà fait allusion, c’est que l’extrapolation de comportements individuels futurs à partir de comportements individuels passés achoppe lorsque ceux-ci sont essentiellement déterminés non pas par des traits propres aux individualités mais par des processus collectifs dont ils font partie et qui les dépassent.

J’en donne une illustration. On me consulte à la fin de l’année dernière à propos d’un système de notation de risque de credit pour un type particulier d’entreprises. Or la branche dont il s’agit se caractérise par un profil éminemment cyclique : ce secteur connaît essentiellement une alternance de hauts et des bas. Au lieu de procéder de la manière habituelle qui consisterait à envisager uniquement les facteurs qui prédisposent les entreprises à se révéler plus ou moins bons payeur, je fournis à la place une méthode qui permet d’évaluer la bonne santé de la branche dans son ensemble et je recommande de n’envisager qu’ensuite, à partir du pronostic général, la manière dont les individualités se situeront par rapport au comportement global du secteur (*).

Ce n’est évidemment pas de cette manière là que procèdent les agences de notation (Moody’s, Standard & Poor’s, Fitch) qui générent à travers leurs notations des pronostics individualisés de performance future : elles accumulent les données pour une population spécifique sur des périodes les plus longues possibles et produisent à partir de là une note individualisée qui équivaut à une probabilité de défaillance, de prépaiement, etc. Le rendement serait relativement bon s’il s’agissait de prévoir des événements rares dont l’occurrence n’est pas influencée par un climat général, par exemple le risque que vous mettiez accidentellement le feu à votre logement, mais quand il s’agit d’évaluer, comme dans le cas du crédit immobilier, votre capacité à rembourser sur trente ans un prêt de 600.000 euros consenti pour l’achat d’une maison, ça ne marche pas très bien, parce que cette capacité ne dépend pas uniquement de vous mais aussi, et de manière déterminante, de ce que sera la conjoncture économique durant ces trente années à venir. Et c’est là que se situe le talon d’Achille des agences de notation.

(*) Ils ne m’ont pas écouté. Non pas parce qu’ils n’auraient pas été impressionnés par la validité de mon argumentation, ou parce que j’aurais mal expliqué la marche à suivre. Non, beaucoup plus banalement parce qu’il n’existe pas de logiciel où il suffirait de presser trois boutons pour appliquer cette méthode.

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Crise du « subprime » et titrisation

La revue Echanges, éditée mensuellement par l’Association nationale des directeurs financiers et de contrôle de gestion (DFCG) publiera le texte qui suit dans son prochain numéro consacré à la titrisation. C’est un peu plus technique (et beaucoup plus pompeux !) que ce que je dis d’habitude ici sur la crise du subprime mais comme je sais que cela intéressera aussi certains d’entre vous…

La titrisation en tant que telle a-t-elle eu une responsabilité dans la crise du subprime et dans le tarissement du crédit qui en fut l’une de ses conséquences ? Et si non, et à l’inverse, la titrisation sort-elle indemne de ces événements où son rôle fut, à tort ou à raison, mis en cause ? Les deux questions sont excellentes et je me propose d’y répondre.

Le but premier de la titrisation est bien entendu de créer pour un ensemble de créances d’un montant relativement faible un instrument de crédit comparable à une obligation de type classique et susceptible d’être traité sur un marché secondaire fluide. La liquidité doit logiquement en découler, encore qu’en l’absence d’un marché organisé garanti par l’existence d’une chambre de compensation et fluidifié par un contingent de « contrepartistes », il puisse s’agir là avant tout d’un vœu pieux.

En l’absence de titrisation, un prêt hypothécaire individuel est destiné à rester parqué jusqu’à maturité au sein d’un portefeuille. La titrisation semblait avoir modifié définitivement la donne jusqu’à ce que la crise récente révèle que l’existence d’un marché secondaire fiable reste problématique pour l’ensemble des Residential Mortgage-Backed Securities (RMBS) auxquelles appartiennent les Mortgage-Backed Securities adossées à des crédits immobiliers « prime » réservés aux emprunteurs les plus dignes de confiance et les Asset-Backed Securities adossées à des crédits immobiliers « subprime » où sont concentrés les emprunteurs à risque.

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Le reste de « Principes des systèmes intelligents »

C’est le dernier jour des vacances à la plage ; il va falloir rentrer. J’explique au policier que l’homme chauve, accompagné de sa fille, reconduit au garage l’Alfa Roméo du disparu. Mes parents auraient dû me rejoindre, je vais voir où ils sont restés. Je m’engage sur l’escalator qui descend vers la maison. Je pense au nom du disparu : « Jach ter Cap ». Il me semblait que la maison se trouvait juste au bas de l’escalator mais non, une longue route de campagne s’avance dans la nuit. Je suis légèrement contrarié : « Allons bon ! »

La rédaction de « Principes des systèmes intelligents » fut terminée à l’automne 1989. L’expérience avait été très gratifiante : le couronnement de trois années de recherche en Intelligence Artificielle. J’avais beaucoup de choses à rapporter et plusieurs explications de questions encore problématiques s’étaient présentées spontanément sous ma plume alors même que je rédigeais. Comme chez Freud, le rêve devait être constitué de traces mnésiques – qu’il s’agisse de « restes diurnes » où d’éléments enregistrés de plus longue date – recombinées de manière originale mais selon un gradient d’affect, de manière à réaliser un désir.

Le conducteur de l’Alfa Roméo me rappelle étonnamment Mr. Falmagne, un de mes professeurs d’histoire à l’athénée (en français : « lycée ») ; sa fille, c’est manifestement Grace Kelly, recyclée de « Fenêtre sur cour » que nous avons regardé hier soir. Mais « Jach ter Cap » ?

La chose qui ne marche pas dans « Principes des systèmes intelligents », le reste qui m’a chiffonné au fil des années, c’est la liberté du rêve, cette capacité apparente de générer du purement neuf. Il n’est pas à exclure que
« Jach ter Cap » soit une recombinaison d’éléments enregistrés mais il faudrait alors que la taille de ces éléments soit extrêmement petite, se situant au–dessous du niveau de ce qui serait une unité sémantique élémentaire : si le rêve peut travailler à partir de syllabes ou de lettres privées en soi de signification, alors mon explication dans « Principes des systèmes intelligents » a d’une certaine manière échoué.

Bien entendu, écrire cela, c’est me lancer un défi. Je le faisais déjà avant l’invention du blog : je soumettais ma perplexité aux étudiants. Dans les cas épineux comme celui-ci, je faisais déjà appel à la solidarité universelle.

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Le plaisir de la femme

Le plaisir de la femme est replié sur lui-même, elle y coule devant moi, elle s’enfonce d’abord petit à petit, puis chavire et disparaît rapidement vers le fond : « Mets ton habit, scaphandrier », et l’homme la perd de vue, et la seule chose qu’il puisse faire, c’est observer le corps qui est resté étendu là tandis que l’âme a disparu, absorbée dans un trou noir, dont on sait que de la lumière y est contenue mais sans qu’elle puisse jamais s’en échapper. Tant que la femme est seule avec son plaisir, l’homme la protège. Dans le film « The Matrix », un héros imagine vaquer à ses occupations dans le monde virtuel qu’il croit authentique, alors que dans l’univers réel, son corps dont les yeux sont clos, est agité comme en proie au plaisir, tandis que son amante veille sur lui.

Le plaisir de la femme est au centre. Et comme c’est vers ce centre que son regard converge, ses yeux sont nécessairement fermés. Les yeux de l’homme tentent de la retrouver là où elle s’est retirée : ils fouillent le centre de la femme où sa jouissance et elle ont pris rendez-vous. Et de ses yeux ouverts l’homme fixe ces yeux fermés tout proches de son propre visage. Et au-delà de l’ourlet des lèvres gonflées, par la bouche entrouverte, il entrevoit le centre, et provenant de ce centre, il entend le chant rauque et modulé des soufflets de la forge de Vulcain.

C’est là le coeur de la relation entre les hommes et les femmes : la jouissance que l’un et l’autre tirent précisément de cet objet qu’on imaginerait « abstrait » et qui est le rapport qui existe entre eux. On a utilisé les termes « actif » et « passif », pour évoquer ceci. Mais ces termes n’ont aucun rapport avec ce dont il s’agit : d’une capture, interne pour la femme et externe pour l’homme, car son centre qui captive la femme est au sein d’elle-même tandis que pour l’homme, qu’il captive également, il est à l’extérieur de lui-même.

La femme aime son plaisir parce qu’elle peut s’y perdre, mais elle veut aussi s’y soustraire et pour la même raison : parce qu’elle craint de s’y perdre. Le désir de l’homme c’est qu’elle y reste : c’est lui l’allié de l’une de ces deux tensions contradictoires qui déchirent le corps de la femme. Elle peut, en se concentrant, échapper à l’orgasme en s’ébrouant comme un chien trempé par l’averse. L’homme au contraire aime l’observer prisonnière de sa jouissance et il va tenter de l’y maintenir. Il la sait en sûreté, parce qu’il surveille le monde aussi longtemps qu’elle s’y trouve ; ce dont elle doute, ne faisant confiance en cette matière – la chose est bien connue – ni à lui ni à elle-même. Du coup, il cherche à l’immobiliser pour qu’elle s’y livre toute entière, privée du pouvoir de s’y arracher en se débattant. Le plus militant, le plus prosaïque, ne se contente pas de la métaphore, il l’entrave littéralement, et pour ce faire, il se procure des cordes.

Toutes les femmes ne sont pas réconciliées avec le périple intérieur, intestin, de leur jouissance. L’homme le sait, parce qu’au tréfonds de celles qui ne le sont pas, il fait froid, et ce froid glace le coeur de celui qui, s’il avait fait preuve de quelqu’intelligence, n’aurait jamais dû pénétrer jusque-là.

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Comment les banques centrales triomphent de l’inflation

Donc la Fed, la banque centrale américaine, a abaissé son taux directeur d’un demi–point pour prévenir la récession qui s’annonce et dont la crise de l’immobilier est la cause. Elle aurait pu réagir plus rapidement, il y a deux ou trois mois par exemple. Deux éléments s’y opposaient : la conviction de Ben Bernanke, son président, que la crise du « subprime » était contenue et n’aurait aucun impact sur le reste de l’économie américaine et le devoir de maintenir les taux à un haut niveau pour combattre une menace d’inflation.

Je vous rappelle que l’inflation, c’est quand les prix grimpent, gommant dans la même proportion les augmentations de revenus qui pourraient intervenir entre-temps. Comment le fait de relever les taux d’intérêt ou le fait de les maintenir élevés peut–il combattre l’inflation ? Je vais l’expliquer. Je vous préviens tout de suite que le mécanisme à l’oeuvre n’a rien à voir avec celui que supposent les gouverneurs de la Fed ni d’ailleurs la plupart des économistes. La raison, c’est que les économistes contemporains imaginent que l’économie est complètement coupée de la société. Etant de formation sociologique et anthropologique, je ne crois pas que quoi que ce soit d’humain puisse être parfaitement isolé de l’organisation sociale et c’est pour cela que mes analyses relèvent en général de l’« économie politique » des XVIIIè et XIXè siècles, qui a précédé la « science économique » et que j’explique les choses économiques, tels les prix et les taux d’intérêt, dans les mêmes termes que les auteurs anciens, à savoir comme le résultat des rapports de force entre « rentiers », « capitalistes » et « travailleurs », que j’appelle, pour moderniser un peu le vocabulaire, respectivement
« investisseurs », « patrons » et « salariés ».

Vous trouverez ce que je vais dire maintenant exposé de manière plus détaillée sur mon site Internet, au chapitre 12 de mon livre inédit intitulé Le prix (*). En quelques mots, les taux d’intérêt sont déterminés par le rapport de force qui existe entre les investisseurs et les patrons ; l’inflation dépend elle du rapport entre les patrons et les salariés. Vous verrez, c’est beaucoup plus simple que ce qu’on trouve dans les bouquins d’économie, ça se trouve déjà dit sous cette forme chez Adam Smith (1723-1790) augmenté de Ricardo (1772-1823), et ça a l’avantage de relever entièrement du sens commun.

Voici : les patrons empruntent des capitaux aux investisseurs et leur paient en échange, des intérêts. Pour que la formule soit viable, il faut bien entendu que le placement rapporte davantage que les intérêts à payer. Disons qu’un placement de 100 euros en rapporte 18 au bout d’un an. Je viens de dire que les taux d’intérêt sont déterminés par le rapport de force entre les investisseurs et les patrons. Je suppose que ce rapport est plus ou moins constant, ce qui veut dire qu’ils se partagent le surplus comme dans un système de métayage, encore appelé système « à la part » : tant pour toi, tant pour moi. Disons que l’emprunteur conserve deux parts et que le prêteur en reçoit une ; on a alors dans ce cas de figure que sur les 18 euros de surplus, le patron en conserve 12 pour lui et en verse 6 à l’investisseur. Le capital se montait à 100 euros et le taux d’intérêt est donc de 6 %. J’ai dit que le rapport de force et donc les termes sont constants, donc si l’année prochaine le patron a un surplus de 24 euros pour les 100 euros placés, il en conservera encore une fois deux tiers, c’est–à–dire 16 euros et en versera un tiers, soit 8 à l’investisseur. Le taux d’intérêt sera cette fois de 8 %. On a déjà compris pourquoi un bon climat économique signifiera des taux élevés et un mauvais climat, des taux bas.

L’inflation, c’est tout autre chose. Je ne m’occupe plus maintenant que des patrons et des salariés. Et pour bien souligner que c’est tout autre chose, je ne parlerai plus de taux d’intérêt mais uniquement de sommes d’argent. Je reprends les chiffres que j’ai déjà donnés : 100 euros en ont rapporté 18 au bout d’un an. Le chiffre d’affaires de la firme est de 1,8 million d’euros, le patron paie les intérêts qu’il doit, soient 600.000 euros et il lui reste 1,2 million. Disons que faire tourner sa firme sur un an coûte 400.000 euros ; reste : 800.000 euros à partager entre lui et ses salariés. Ce qui joue ici maintenant, c’est le rapport de force entre le patron et les salariés, les investisseurs ne jouent aucun rôle ici. Disons qu’ils se mettent d’accord sur fifty–fifty : 400.000 pour lui, 400.000 pour eux.

Je n’ai toujours pas parlé de l’inflation mais j’y viens maintenant. Voilà que les salariés réclament une augmentation. Les choses s’enveniment et le patron est obligé de se plier : il ajoute 100.000 euros à la paie des salariés – qu’il est bien entendu obligé de payer de sa poche. Mais, fine mouche, il se dit la chose suivante – et c’est ici que l’inflation montre le bout de son nez : il se dit « L’année prochaine, j’augmenterai le prix de mes produits de 100.000 euros et je récupèrerai ma mise ». Ce qu’il fait. Et tous les patrons qui se sont retrouvés dans la même situation délicate que lui font exactement la même chose. Quand le salarié, tout faraud de sa victoire syndicale, se rend au magasin, il s’aperçoit avec consternation que tous les prix ont augmenté et que son augmentation y passe entièrement. Il se remet en grève aussitôt. Même topo : l’économie s’engouffre dans une spirale inflationniste.

Remarque en passant :
si le patron avait pris sur lui l’augmentation des salaires, sans la refléter dans le prix de ses produits, autrement dit s’il avait réduit sa marge bénéficiaire, il n’y aurait pas eu d’inflation.

Retour à la réalité : les banques centrales combattent l’inflation en poussant les taux à la hausse. Je vous entends vous écrier tous en choeur : « Mais ça n’a rien à voir : les taux d’intérêt reflètent seulement le rapport de force entre investisseurs et patrons, alors que l’inflation reflète le partage des parts de gâteau entre patron et salariés ! » Oui, bravo, c’est exactement cela : ça n’a aucun rapport ! Pourquoi alors les banques centrales pensent–elles – comme la plupart des économistes – que c’est une bonne formule ? Parce que le patron qui doit maintenant payer, disons 12 %, à l’investisseur, alors que le climat de l’économie n’a pas changé et que 100 euros produisent toujours le même surplus de 18 euros, n’a pas d’autre choix que de réduire l’activité de sa firme et de licencier certains de ses salariés. Ceux qui restent adoptent un profil bas et l’inflation est maîtrisée : les banques centrales triomphent. Bien entendu, les investisseurs se sont remplis les poches encore davantage, la production est en baisse, les patrons se rongent les sangs, et les salariés pointent. Mais, hé ! on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs !

(*) Pour ceux d’entre vous qui ont un peu de temps, l’explication complète demande que l’on lise les chapitres 10, 11 et 12.

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Le baromètre a frémi

Il y a très longtemps que je n’ai pas parlé de mon baromètre, l’indice ABX pour le plus bas des grades dits « d’investissement », à savoir « BBB– » : la dernière fois, c’était le 27 juillet. La raison de mon silence était qu’il continuait de baisser pour se stabiliser vers la mi–août. Mais depuis quelques jours et plus particulièrement depuis aujourd’hui, il reprend, très, très timidement, un peu du poil de la bête, comme on peut le voir sur le diagramme ci–dessous (j’ai représenté les indices des Asset–Backed Securities [subprime] émises durant le 1er semestre et le 2nd semestre 2007).
Indices ABX - 18 septembre 2007
Deux raisons à cela. La première le fait que la Fed a baissé d’un demi–point son taux directeur – preuve que l’actuel président de la Fed navigue à vue – mais je reparlerai de cela à une autre occasion ; la seconde, du fait que le Congrès a voté aujourd’hui par une large majorité un train de mesures visant à moderniser la Federal Housing Association, dont je disais l’autre jour dans Un plan Marshall pour l’immobilier résidentiel américain ? qu’elle « subsidiait les emprunteurs « à risque », jeunes ou appartenant à une minorité ethnique, avant d’être délogée dans cette fonction par les organismes de prêt « subprime » privés ».

La baisse d’un demi–point des taux à court terme aidera les emprunteurs subprime marginaux, ceux qui sont presque capables de s’acquitter de leurs mensualités ; pour les autres, cela ne fera pas une grande différence. La FHA est une vieille dame vénérable et toute ankylosée, datant du New Deal, la version américaine du Front Populaire. Je mentionnais la semaine dernière le chiffre de 140.000 ménages que la FHA pourrait dépanner. La presse d’aujourd’hui dit 200.000, c’est un peu plus mais toujours pas grand–chose par rapport aux 2 millions de ménages au minimum menacés d’être mis à la rue dans les deux années à venir.

Le plus encourageant sans doute, c’est le résultat du vote d’aujourd’hui : 348 en faveur de la modernisation, 72 contre, ce qui signifie qu’un nombre considérable de républicains ont voté pour. J’écrivais dans Vers la crise du capitalisme américain ?, dans la section intitulée « … Et les réponses possibles du gouvernement fédéral » : « Or on a vu en 1933, une Amérique tout aussi calviniste qu’aujourd’hui accepter avec reconnaissance le programme social–démocrate du New Deal » (pages 244–245). Affaire à suivre donc.

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La faute à Greenspan ?

Les lecteurs de « Vers la crise du capitalisme américain ? » savent que je cite souvent Alan Greenspan, l’ancien Président de la Fed. Le plus souvent d’ailleurs pour le critiquer. Mais je ne le critique jamais comme on critiquerait un imbécile, non, toujours comme un des rares économistes dont il vaille la peine qu’on discute les thèses.

Ces jours derniers, une partie de la presse a cru bon d’imputer à Greenspan la responsabilité de la bulle de l’immobilier résidentiel américain, pour avoir maintenu trop longtemps les taux à court terme à un niveau peu élevé. Il s’en défend dans un entretien qu’il accorde aujourd’hui au Wall Street Journal et il a raison. Ce qu’il dit rappelle une boutade qu’il fit autrefois (*) : « Si vous avez compris ce que je veux dire, c’est que je me suis mal exprimé ». Ce qu’il dit, je vous l’offre dans le diagramme que voici.
Taux américains
La Fed a le pouvoir d’influencer les taux courts et j’ai représenté en rose l’un d’entre eux : le taux variable américain à quatre semaines. La Fed n’a aucun pouvoir sur les taux à long terme comme le taux variable à dix ans, représenté ici en vert. La courbe bleue, c’est celle du « mortgage rate », le taux des prêts immobiliers à trente ans, la formule la plus commune aux États–Unis – même en 2005 et 2006 quand les prêts à taux variable (Adjusted Rate Mortgage) furent au plus haut de leur popularité avec 40 à 45 % du marché. Le diagramme montre à suffisance à quel point le taux variable à dix ans et le mortgage rate sont corrélés. La raison en est la suivante : les consommateurs qui souscrivent à un prêt immobilier à trente ans le conservent en réalité, bon an, mal an, entre dix et douze ans. Pour financer ces prêts, les organismes de crédit empruntent du coup eux–mêmes pour une durée équivalente ; les 2 % environ de différence que l’on constate entre la courbe bleue et la courbe verte représentent leurs frais augmentés de leur marge de profit.

Les vrais responsables, ce sont tous ceux qui ont acheté les titres (MBS et ABS) constitués en reconditionnant les prêts immobiliers individuels : en rivalisant pour les acheter, ils ont soutenu leur prix et contribué ainsi à maintenir leur taux à un bas niveau. Ce sont le Japon, la Chine et la Corée essentiellement, mais ils pensaient bien faire. Greenspan est innocent !

(*) Et que rapporte aujourd’hui dans un éditorial du Monde de l’Économie, Adrien de Tricornot.

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