Serge Gainsbourg (1928 – 1991)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

A la Noël 1990, je me trouvais pour la première fois en Californie, à l’invitation d’un professeur américain qui avait demandé à me rencontrer alors qu’il séjournait à Paris. Nous avions fraternisé et nous nous sommes mis à écrire ensemble des articles d’algèbre de la parenté. Le premier soir, nous dînerions avec l’un de leurs amis, un critique d’art. Alors que nous l’attendions, mon hôte me fit lire son article le plus récent. Il écrivait dans un style très sobre, et son enthousiasme pour une peintre qui exposait à cette époque à La Jolla en ressortait davantage.

Mes amis connaissaient également la peintre et me demandèrent un jour si je souhaitais la rencontrer. Je leur dis que oui, bien entendu. Nous nous marièrent quelques années plus tard et de notre union naquit une petite fille.

Alors que ma femme était enceinte, elle exposa dans une galerie de la rue Jacob. Nous discutions les termes et lorsque le marché fut conclu, le propriétaire de la galerie nous invita à déjeuner en nous annonçant une surprise. Arrivé au restaurant, il échangea quelques propos complices avec le maître d’hôtel. Une fois assis, il nous annonça, très satisfait : « La table de Serge et de Jane ! ».

Lorsque notre petite fille avait deux ans, l’appartement au-dessus de celui qui servait d’atelier à ma femme était à vendre. Nous apercevions de temps à autre dans le jardin des étrangers accompagnés de la concierge, allant visiter l’appartement. Un jour nous avons croisé une dame qui, posant un instant la main sur sa tête, dit : « Oh, la jolie petite fille ! ». Serge était mort depuis cinq ans, la dame, c’était Jane.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le prix du pétrole. Le prix des matières premières (II)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

En décembre de l’année dernière, Mr. Fadel Gheit de Oppenheimer & Co., fut appelé à témoigner devant le comité Energy and Natural Resources du Sénat américain, en sa qualité d’expert sur la formation du prix de l’énergie. Ces quatre dernières années, l’agence de presse Bloomberg lui a décerné son prix du meilleur analyste du marché pétrolier.

Mr. Gheit affirma entre autres devant les membres de cette commission que

La mondialisation des marchés financiers, la facilité avec laquelle il est possible d’opérer, la vitesse à laquelle des fonds considérables peuvent circuler, la surabondance d’information, les tensions internationales accrues, ont créé un environnement idéal pour une spéculation excessive sur les marchés mondiaux du pétrole.

Cette « spéculation excessive » est encouragée selon lui par l’absence de consensus quant aux fondamentaux du marché pétrolier :

Personne n’est à même de prédire exactement ou de manière cohérente le prix du pétrole : ni les compagnies pétrolières, ni les gouvernements, ni les investisseurs sur la place de Wall Street. Cette absence de prévision fiable a créé un vide dans lequel se sont engouffrés des acteurs financiers à l’horizon d’investissement ultra-court, ce qui a contribué à une volatilité accrue des prix.

Cette volatilité accrue a, à son tour, influencé les fondamentaux :

La volatilité elle-même a un effet négatif sur l’industrie pétrolière parce qu’elle engendre l’incertitude et opère une distorsion des fondamentaux du marché, ce qui débouche sur des décisions d’investissement inappropriées quant à la constitution d’une offre qui correspondrait de manière adéquate à la demande globale en produits énergétiques.

Gheit en concluait que le prix à terme du pétrole brut au moment de sa déposition : 98 dollars, était double de ce qu’il serait en l’absence d’un impact de la « spéculation excessive ». Au moment où j’écris, le prix à terme du baril est de 125 dollars, une baisse de 15 % par rapport aux 147 dollars qui furent atteints quand le prix culmina le 11 juillet.

Gheit ajoutait que

… les spéculateurs sur le marché pétrolier utilisent les données publiées hebdomadairement par l’Energy Information Administration pour manipuler les prix en vue d’un gain à court terme. Les spéculateurs agitent les chiffres signalant une baisse des inventaires pour répandre la peur quant à d’éventuels déficits, alors que cette baisse indique précisément le contraire : une adaptation efficiente des capitaux dans un environnement de prix élevés.

Gheit proposait enfin aux sénateurs de prendre un certain nombre de mesures :

* Porter à 50% de la valeur du contrat la marge sur les opérations à terme (qui se monte à moins de 10 % à l’heure actuelle).

* Limiter le nombre de contrats par compte individuel.

* Fixer une période minimale durant laquelle un contrat doit être conservé.

* Prévenir les conflits d’intérêt pour les institutions financières impliquées.

* Imposer des pénalités sévères pour les contrevenants, assorties d’un emprisonnement minimum.

En décembre, la déposition de Mr. Fadel Gheit passa inaperçue. Les choses ont changé et on le cite désormais abondamment dans la presse : « Pourquoi le prix peut-il grimper de 5 % dans la journée, pour retomber un peu plus tard, s’il s’agit de fondamentaux ? », demande-t-il. A quoi il ajoute : « Il existe une déconnexion totale entre l’offre et la demande. Les nouvelles règles sont : il n’y a plus de règles ».

L’événement intervenu entretemps, et qui a contribué à le mettre à la une, c’est la déposition de Michael Masters, le 20 mai, devant le comité des Homeland Security et Governmental Affairs. Je vous en avais parlé à l’époque dans Les méchants de la nouvelle génération. Lui non plus n’a pas été cru tout de suite. J’avais lu sa déposition mais je n’avais pas examiné ses preuves. C’est maintenant chose faite.

Dans Une constitution pour l’économie : un exemple, je proposais un article rédigé ainsi

Les ventes à terme ainsi que les options d’achat sont autorisées. Elles lient leurs contreparties jusqu’à livraison. En conséquence, il n’existe pas pour elles de marché secondaire. Les paris relatifs à l’évolution d’un prix sont eux interdits.

Vous verrez dans un prochain billet que Mike Masters m’offre tous les arguments – et tous les chiffres – dont j’ai besoin pour soutenir ma proposition.

… à suivre donc !

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Comment on devient ethnographe de la finance

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Benoît écrit dans un commentaire à L’analyse des mythes : « Ton propos, et souvent tes écrits, m’évoquent parfois le style râpeux de Jeanne Favret-Saada dans son livre “Les mots, la mort, les sorts. Enquête sur la sorcellerie dans le bocage” (Normandie), qui dit en quelque sorte : “Décidons une fois pour toute d’appeler un chat un chat, et allons voir ce qu’il en est réellement : à quels jeux de pouvoir servent donc les mots, les silences…, les regards… » ».

Cela m’a rappelé que j’évoquais Jean Favret dans mes notes inédites de 2003. Voici ce que j’y disais :

C’est, si je ne trompe, une des toutes premières bandes dessinées de Frank Margerin, qui deviendrait célèbre avec le personnage du banlieusard Lucien et sa banane. La première scène se déroule dans une galaxie lointaine. Un soldat est au rapport et son commandant lui donne l’ordre de conquérir la Terre. Dans les scènes suivantes, le personnage s’infiltre sur notre planète, se dégotte un emploi de gratte-papier, obtient un prêt-logement pour un pavillon de banlieue. Trente ans plus tard, il effectue le dernier paiement sur la bicoque qu’il a, au fil des années, aménagée selon les standards esthétiques en vigueur dans sa rue : nains, puits décoratif en pneus superposés, etc. Il rédige alors un communiqué de victoire : « Première partie de la mission accomplie: la maison m’appartient. Dans 56 milliards d’années, la planète entière sera entre mes mains ».

Si je rappelle cette histoire, c’est que ma vie lui ressemble sur un certain point. J’ai une formation de sociologue et d’ethnologue. Il y a plus de trente ans, je passais en France et en Grande-Bretagne, pour un jeune anthropologue structuraliste. J’avais eu quelque mal à convaincre mes professeurs que l’on pouvait faire du terrain ethnographique, dit d’« observation participante », dans des contrées moins exotiques que celles de l’Afrique ou de l’Océanie. Je m’étais installé sur une île bretonne où j’avais appris le métier de marin-pêcheur. L’idée que l’on pouvait faire du terrain dans son propre pays (ou – étant Belge – à proximité immédiate de son propre pays) était familière aux Américains : « Anthropology at Home ». Il s’agissait bien entendu dans le cas des États-Unis, avant tout de l’ethnologie des tribus amérindiennes ou, éventuellement, de communautés représentatives de l’une de leurs « minorités » : Noirs, Chinois, « Hispaniques », etc. En France, l’exemple avait été donné par Jeanne Favret-Saada et son étude « de terrain » sur la sorcellerie dans le Bocage mayennais. Je me souviens de la consternation qui avait accueilli son premier exposé au séminaire de Claude Lévi-Strauss au Collège de France en 1969 : la nécessité, selon elle, de devenir sorcière pour protéger ses enfants, menacés tout comme elle-même, et qu’un premier accident de voiture, inexplicable autrement, avait forcé de réagir, etc. Plusieurs années plus tard, à l’occasion d’un exposé qu’elle faisait à Paris X – Nanterre, elle m’avait rendu un hommage dont j’avais été infiniment flatté : à un certain moment, elle s’était tournée vers l’auditoire réuni autour d’une grande table rectangulaire et, de manière très rhétorique, s’était interrogée, « Imaginons que quelqu’un d’autre ici ce soir, soit un sorcier… » et, feignant de réfléchir un instant, ayant parcouru de son regard l’assistance, elle avait déclaré : « Jorion, par exemple ». Le frisson qui avait alors parcouru l’échine de certains de mes confrères présents ce soir là, m’avait rempli d’une de ces joies très simples qui vous font aimer la vie.

À l’époque où j’étais étudiant thésard, à la fin des années soixante, un débat faisait donc rage en anthropologie sur cette question, qu’est-ce qu’un terrain légitime ? Je me souviens d’un ouvrage (à la couverture toilée rose bonbon, dont les éditeurs américains possèdent le secret) où l’auteur examinait une variété de terrains très spéciaux, entrepris d’ailleurs le plus souvent par des journalistes plutôt que par des ethnologues, où l’un s’était fait passé pour un Noir, un autre pour un prisonnier, et se posait la question des terrains dits impossibles. Comment faire, par exemple, de l’« observation participante » du milieu des chirurgiens ? L’exemple qui m’avait le plus frappé dans l’ouvrage était celui des banquiers : comment un anthropologue pourrait-il s’infiltrer dans le milieu de la finance et se faire considérer comme l’un de leurs par les dirigeants d’une banque ?

C’est ici bien sûr que l’on rejoint l’histoire du militaire extraterrestre de Frank Margerin. Il m’a fallu treize ans pour atteindre le niveau de direction d’une banque, américaine en l’occurrence. C’est long. Et c’est court aussi bien entendu, si l’on compte que c’est muni du seul diplôme d’ethnologue !

Arrivé là, l’honnêteté m’oblige cependant à me poser deux questions. La première, « Et s’il ne s’était pas agi d’un plan ? » Et la seconde, « Que va-t-il advenir de ma carrière dans la finance, à la suite de ma terrible révélation ? »

J’en sais suffisamment sur la façon dont les choses se décident au sein d’une vie pour me demander s’il s’agit bien après tout là de la réalisation d’un projet. Je connais la teneur de mes décisions, et ce qui m’est apparu comme le résultat d’un choix au moment-même, mais, qu’en est-il vraiment ? N’est-ce pas tout simplement le monde qui a décidé de me faire banquier à San Francisco ? Si c’est le cas, s’il ne s’agit pas de ma volonté à l’œuvre, la manière dont il s’y est pris pour me mener là est plutôt indirecte. Mais on pourrait sans doute en dire autant de ma stratégie à moi : le chemin fut pour le moins sinueux. Autrement dit, je ne dispose pas d’une réponse bien assurée à opposer à qui m’objecterait que, malgré son invraisemblance, vu les conditions de départ, je n’ai pas choisi ce parcours et qu’il m’a été imposé. Pascal n’a-t-il pas écrit, « Le plus important dans la vie est le choix du métier ; le hasard en décide ».

La deuxième question est moins théorique : admettons qu’il s’agissait bien du succès d’une stratégie, maintenant que mes collègues savent que j’étais en fait un anthropologue faisant du terrain parmi les banquiers, comment vont-ils réagir ? Je ne peux pas préjuger de ce qui va se passer et il se peut qu’au moment où tu me lis, cher lecteur, j’aie été, selon un usage local bien connu des lecteurs de Lucky Luke, roulé dans le goudron et les plumes. En fait, je doute que ceci se produise, et ceci pour plusieurs raisons.

La première, c’est la finance elle-même ; d’une certaine manière, dans son monde, la notion de « simulateur » n’a pas cours : le talent à faire de l’argent pour une institution est un fait – plus fort qu’un Lord-Maire disent les Anglais – et la raison pour laquelle vous y réussissez ne présente qu’un intérêt secondaire.

Ensuite, il y a l’Amérique, qui est très pragmatique : voyez la manière dont elle a réagi au fait que l’Islam militant exècre son système de valeurs. Si vous faites votre métier convenablement – et je crois qu’il en va ainsi pour moi – on ne vous pose que très peu de questions sur votre parcours et sur votre légitimité au sein de votre emploi. Je pense à ces anecdotes qu’on lit dans les journaux : que tel ou tel s’est fait passer pendant quinze ans pour un obstétricien alors qu’il n’avait pas même terminé le lycée. Quand je lis cela je me demande si l’on ne cherche pas inutilement des poux aux gens : s’il a mis au monde pendant quinze ans des enfants en bonne santé, pourquoi lui faire aujourd’hui des misères ? Mon attitude là, c’est celle de l’Amérique en général.

Et puis, il y a la Californie. J’ai travaillé à Los Angeles dans des bureaux où rares étaient les collègues qui n’étaient pas par ailleurs figurants dans le milieu du cinéma, ou écrivaient un scénario pour Hollywood, voire déposaient des brevets sur des inventions mineures, comme ce pare-soleil orientable pour poussette d’enfant dont l’auteur – une connaissance – déplorait que, contre toute attente, elle ne lui avait encore quasiment rien rapporté. La notion même de mener dans la vie plusieurs stratégies parallèles, fondée sur le credo unique qu’il est sain de maximiser sa capacité à faire du blé, est constitutive de l’« American Dream ». « Il est banquier, et il touche les droits d’auteur d’un livre où il raconte qu’il n’a jamais été qu’un ethnologue observant les banquiers ? », « Good for him ! » diront mes amis et connaissances, « He’s now a true Californian ! » Et c’est là l’un des aspects de la vie en Californie qui me retient sur ses rivages !

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Le prix des matières premières (I)

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Allez, je me lance. J’ai beaucoup lu ces jours derniers et je n’ai pas fini de tout lire mais la formation des prix, c’est après tout mon fonds de commerce. Ce qui m’a déterminé à prendre le taureau par les cornes, c’est que les arguments avancés par ceux qui nient que les prix actuels des matières premières sont essentiellement spéculatifs, sont identiques à ceux qu’utilisèrent ceux qui niaient la bulle de l’immobilier résidentiel américain.

Alors allons-y ! J’ai intitulé ce billet Le prix des matières premières (I) parce qu’on est parti, comme avec notre débat sur la monnaie (qui ne connaît qu’une pause !), pour une longue série.

Quelques remarques pour commencer, et en vrac :

1. Le prix des matières premières non-renouvelables (pétrole) et le prix des matières premières renouvelables (céréales) sont deux affaires distinctes.

2. De multiples facteurs jouent dans la détermination du prix d’une matière première. Mettre en évidence des facteurs qui influent sur l’offre et la demande, n’exclut pas qu’un prix puisse être essentiellement spéculatif.

NB : Je dis qu’une matière première a un prix « spéculatif », si celui-ci est significativement supérieur à celui calculé de manière « additive », en faisant la somme du prix des composants (« fondamentaux »).

3. Le prix d’une matière première révèle – comme tout prix – le rapport de forces entre acheteurs et vendeurs. Y a-t-il dans ce rapport de forces une « bonne » composante, qui refléterait l’offre et la demande, et une « mauvaise » composante que l’on pourrait éliminer ? C’est la question que pose indirectement le projet de loi Stop Excessive Energy Speculation Act of 2008 déposé le 15 juillet devant le Sénat américain, qui introduit la notion de « spéculation excessive ».

4. Y a-t-il une raison quelconque qui justifie la présence sur le marché à terme d’une matière première d’intervenants qui n’ont aucune capacité effective à livrer la marchandise ou à en prendre livraison à maturité ? L’argument de « liquidité » ne tient à mon sens que s’il y a capacité effective à livrer ou à prendre livraison.

Bon, ce n’est – comme je l’ai dit -, qu’un début. Il va falloir examiner tout cela systématiquement mais le débat ouvert par « USA Hebdo » sur BMF, le 19 juillet est officiellement lancé !

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L’analyse des mythes

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Vous ne serez pas choqué outre mesure d’apprendre que mon irrévérence – voire mon insolence – ne date pas d’hier. En 1963, j’étais inscrit en première année de faculté. Luc de Heusch, mon professeur d’anthropologie, était un passionné de l’anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss qu’il appliquait lui-même avec talent aux mythes africains.

Cinq ans plus tard, Lévi-Strauss me ferait l’honneur de m’accepter dans son séminaire. J’ai déjà eu l’occasion de dire tout le bien que je pense de l’œuvre de mon maître Lévi-Strauss (tout particulièrement en anglais dans une encyclopédie) mais son analyse structurale ne m’a jamais convaincu : d’emblée toutes les interprétations m’y apparaissaient possibles. Et c’est pourquoi, dans mon premier devoir, appelé à appliquer la méthode, et pour marquer mes distances, je choisis comme matériel d’analyse non pas des mythes mais deux chansons de l’époque, toutes deux un peu caricaturales, consacrées à des motards condamnés à une mort brutale.

Lévi-Strauss avait mis en évidence la manière dont les mythes se transmettent de culture en culture par le maintien de certains éléments et l’inversion de certains autres. Le deux chansons que j’avais retenues étaient Black Denim Trousers and Motorcycle Boots de Stoller et Leiber, immortalisée en français par Edith Piaf sous le titre de L’homme à la moto et Leader of the Pack de Morton, Barry et Greenwich dont la version originale est celle des Shangri-Las et la version française est due à Frank « Biche, ô ma biche » Alamo, sous le titre : Le chef de la bande.

J’ai été attristé tout à l’heure en visionnant le court extrait d’une interview récente de Lévi-Strauss, à l’approche de son centenaire, et où il se déclare prêt à quitter ce monde sans regret, convaincu qu’il est condamné, victime de l’empoisonnement que notre espèce lui inflige. Son opinion est inattaquable et il est vrai qu’il n’assistera pas aux premiers succès de nos tentatives audacieuses de renverser la vapeur à trois mètres des récifs (souvenir de mes jours à la pêche). J’espère toutefois que je tiendrai des propos plus optimistes à l’approche de mon centenaire et au moment où l’on explorera les caves de la Faculté des Sciences Economiques, Politiques et Sociales de l’Université Libre de Bruxelles, à la recherche de mon texte perdu sur L’homme à la moto, en vue d’une édition complète de mes œuvres dans la bibliothèque de La Pléiade. Je viens de réfléchir à ce que j’aimerais dire alors et en voici le début : « Mes amis, quel spectacle : merci au metteur en scène d’avoir mis le paquet pour que l’époque de mon passage soit celle d’un véritable feu d’artifices ! Pas un ralentissement, pas un moment creux, pas un moment d’ennui ! Quelle planète ! Quelle espèce : des Bons à la sainteté époustouflante, des Méchants à la cruauté, à la bassesse et à la stupidité sans limites ! Quelle invention ! Quelle imagination ! … »

Le texte de mon devoir est sans doute perdu mais il m’a suffi de relire les deux textes pour que les principaux points de son analyse me reviennent en mémoire. Appelons L’homme à la moto, le mythe « A », et Le chef de la bande, le mythe « B ». Le thème commun est celui d’un couple : le motard maudit et sa meuf. Dans les deux versions, le motard se crashe méchamment.

Dans B, le motard aime sa meuf de manière excessive : les larmes percent sous son mauvais sourire quand elle le laisse tomber dans la nuit pluvieuse :

He sort of smiled and kissed me goodbye
The tears were beginning to show
As he drove away on that rainy night

dans B, le motard aime sa meuf de manière insuffisante : c’est lui qui la quitte et le bruit de ses sanglots est couvert par la pétarade assourdissante de la moto qui démarre et noyé dans le brouillard de l’huile de moteur cramée :

But her tears were shed in vain and her every word was lost
In the rumble of an engine and the smoke from his exhaust

Dans A, le motard aime sa mère de manière excessive :

On the muscle of his arm was a red tattoo
A picture of a heart saying « Mother, I love you »

(Sur le gras de son biceps se trouvait un tatouage
Un cœur disant « Maman, je t’aime »)

Alors que dans B, le père de la meuf aime sa fille de manière insuffisante :

One day my dad said, « Find someone new »
I had to tell my Jimmy we’re through

(Un jour mon père me dit : « Trouve toi un autre mec »
J’ai dû dire à Jimmy que c’était râpé)

Je ne me souviens pas de la suite mais ce n’est peut-être pas essentiel. Dans la vidéo des Shangri-Las, les anthropologues parmi vous apprécieront la ruche utilisée à cette époque comme parure de tête.

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La Chine tire-t-elle les ficelles ?

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Les États–Unis ont-ils été manipulés par la Chine et la crise qui est en train d’engloutir le monde en est-elle la conséquence ?

Je ne le pense pas : les États–Unis creusèrent leur propre tombe quand dirigeants d’entreprises et investisseurs conclurent une union sacrée dont la stock-option fut longtemps l’emblème et dont la folie des start-ups marqua le point culminant, et ceci aux dépens des salariés. On permit aux ménages américains, dont les salaires déclinaient en dollars réels au fil des ans, de substituer du crédit facile (accès simplifié et taux défiant toute concurrence) à l’argent qui faisait défaut. C’est la Chine qui alimenta la pompe. Quand la source se tarit, l’édifice s’écroula.

Ce scénario avait-il été mis au point par la Chine de la manière dont il s’est déroulé ? Je l’ignore. Ce qui est certain, c’est que les Chinois avaient dû envisager deux cas de figure : le premier, celui où le petit ballet chorégraphié conjointement avec les États–Unis se déroulerait dans les meilleures conditions possibles, et le second, celui où les événements prendraient un autre tour, et il n’avait pas dû leur échapper que, dans un cas comme dans l’autre, il en résulterait pour eux un immense bénéfice : économique avec le premier scénario, politique avec le second, et ceci précisément pour la raison que je viens de mentionner : que les États–Unis avaient délibérément créé une situation explosive en laissant patrons et actionnaires mettre KO les salariés, alors que la tâche qui demeurait assignée à ceux-ci était de continuer à consommer au même niveau que celui que la prospérité exceptionnelle des années 1950 avait déterminé.

La fin des années 1980 vit apparaître la titrisation des Asset–Backed Securities, les Obligations Adossées à des Actifs, où sont agrégés, sous forme aisément transférable, plusieurs milliers de crédits personnels : prêts immobiliers, prêts automobiles, prêts accumulés sur les cartes de crédit, prêts obtenus pour payer les sommes exorbitantes qu’exige aux États–Unis l’obtention d’un titre universitaire. Quand la Chine se mit à accumuler en quantités astronomiques non seulement des Bons du Trésor américain mais aussi ces Asset–Backed Securities, elle contribua par sa demande insatiable à déprimer ce marché dont les taux baissèrent pour refléter l’aisance avec laquelle ces obligations trouvaient acheteur (la Chine possède aujourd’hui des Mortgage–Backed Securities émises par Fannie Mae et Freddie Mac à hauteur de 422 milliards de dollars, l’équivalent de 10 % de son PIB). Ces taux bas encouragèrent à leur tour les consommateurs américains à emprunter davantage.

Une dynamique s’était créée qui bénéficiait aux salariés américains qui tentaient de maintenir par l’emprunt leur train de vie antérieur (1). La Chine y trouvait également son compte : la plupart des biens de consommation achetés par les consommateurs américains étaient produits par elle, offrant ainsi un débouché tout trouvé à son industrialisation rapide.

Bien entendu, cela durerait ce que cela durerait. Les Chinois ont dû penser à ce qui se passerait quand cette belle mécanique s’enrayerait : les organismes de financement du crédit à la consommation américains se révéleraient rapidement déficitaires ; menacés par la faillite, ils iraient quémander pour échapper à une fin indigne. La Chine désormais riche se porterait à leur secours, investissant les sommes qui leur épargneraient ce déshonneur et prenant pied du coup au cœur-même du système financier américain. Mieux : les États–Unis entrés alors dans la seconde partie d’un de leurs cycles économiques typiques, celle où l’Etat mobilise ses ressources (celles de la communauté bien entendu) pour venir à la rescousse des investisseurs et des patrons en mauvaise posture, abandonneraient provisoirement le modèle du capitalisme de marché pour celui du capitalisme d’Etat – à l’instar de la Chine elle-même.

Ceci offrirait à la Chine le répit qu’une Amérique riche et arrogante lui aurait refusé, se montrant au contraire autocratique et peu disposée à tolérer un rival en pleine ascension. C’est là que nous en sommes et la Chine n’a rien à craindre en effet : toutes les ressources militaires américaines sont mobilisées – et immobilisées – en Irak et en Afghanistan. La garde prétorienne du Président Bush voudrait sans doute en découdre avec l’Iran mais n’en a plus les moyens. Alors, pensez, affronter la Chine !

––––––
(1) Artemus Ward, un humoriste américain avait déjà dit au milieu du XIXe siècle : « Vivons heureux dans les limites qu’imposent nos moyens – même si nous devons pour cela emprunter un peu ».

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Leur peindre une cible sur la poitrine

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Aujourd’hui, les actions des Government–Sponsored Entities ont repris leur plongée : Fannie Mae et Freddie Mac ont perdu plus du quart de leur valeur en une seule séance : –27,34 % pour Fannie Mae et –26,02 % pour Freddie Mac. Le message est clair : le ministre des finances américain, Henry Paulson, et le patron de la Fed, Ben Bernanke, ont beau répéter que tout sera fait pour épauler les GSE, les investisseurs sont convaincus que la nationalisation larvée des derniers jours se concrétisera rapidement en une nationalisation pure et simple – dont ils feront les frais.

J’écrivais hier que le système économique américain a basculé dans la social–démocratie, et j’ajoutais, « que ses dirigeants le sachent ou non ». Les actionnaires montrent eux, en quittant le navire en masse, que leur opinion est faite.

Dans une question qu’il posait ce matin à Bernanke, Jim Bunning, un sénateur républicain du Kentucky, déclarait que :

Quand j’ai ouvert mon journal hier, j’ai cru que je m’étais réveillé en France. Mais non, il s’avère que le socialisme règne en maître en Amérique […] Comparé à ceci, le rachat de Bear Stearns par la Fed était du socialisme d’amateur.

L’information de Bunning en matière de politique étrangère est, comme celle de beaucoup d’Américains, un peu approximative, mais elle est symptomatique du sentiment général.

Comme la glissade se poursuit malgré la mise en place de l’artillerie lourde, l’affolement commence à percer, comme dans deux mesures prises par la Securities and Exchange Commission, le régulateur des marchés boursiers, annoncées, l’une hier, l’autre aujourd’hui – et qui parvinrent en effet à rassurer la bourse pendant une heure ou deux chacune : une interdiction pour trente jours du « naked short selling » et l’enquête, préalable à d’éventuelles poursuites, contre cinquante « hedge funds », cinquante fonds spéculatifs, pour avoir répandu des nouvelles alarmistes à propos de Bear Stearns en son temps et de Lehman Brothers ces jours derniers.

« Short selling » : vendre à découvert, consiste à parier non pas sur la hausse d’un prix mais sur sa baisse. Pour parier à la hausse, on commence bien sûr par acheter et on revend plus tard après que le prix a monté et on empoche la différence des deux prix. Pour parier à la baisse, il faut faire l’inverse : d’abord vendre et ensuite acheter. C’est plus facile à réaliser qu’on ne pourrait l’imaginer : on commence par emprunter des actions de la firme dont on suppose que son cours va baisser et on les vend aussitôt, après quoi on attend que le prix baisse, puis on rachète le même nombre d’actions que l’on retourne à celui à qui on avait emprunté : le prix à la vente était plus élevé que celui à l’achat, et le tour est joué.

La vente à découvert « nue », joue sur le fait que les autorités boursières américaines accordent une période de grâce de trois jours entre le moment où l’on donne l’ordre de vente des actions que l’on a empruntées et celui où il faut effectivement les livrer. Certains en profitent pour donner des ordres de vente qu’ils annuleront ensuite, n’ayant en réalité jamais eu l’intention de livrer les titres – et ne le ayant du coup jamais empruntés – afin de jouer simplement sur la pression à la baisse que leur ordre vendeur exerce sur le prix.

Depuis des années, les autorités avaient fait la sourde oreille quand certaines entreprises en difficulté réclamaient l’interdiction du « naked short selling », jugeant son influence sur les marchés négligeable. Mais désormais tout ce qui peut faire une différence – aussi minime soit-elle – compte et l’interdiction est tombée ce matin. Elle s’appliquera en particulier, a expliqué la SEC, à Fannie Mae, Freddie Mac, Goldman Sachs, Merrill Lynch, Morgan Stanley et Lehman Brothers. Les firmes visées ont dû se réjouir d’une protection aussi précisément ciblée : en mentionnant explicitement leur nom, les autorités ont pointé du doigt les prochaines victimes de la catastrophe en cours de déroulement : on aurait pu tout aussi bien sans doute leur peindre une cible sur la poitrine !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Mauvaise journée pour les banques américaines

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Alors que la bourse américaine se passionnait pour le nouveau destin des Government-Sponsored Entities, Fannie Mae et Freddie Mac, dans le nouveau contexte de leur soutien cette fois explicite par l’Etat américain, un autre drame se déroulait en arrière-plan, conséquence celui-ci de la chute d’IndyMac dont j’ai rendu compte dans IndyMac (1985-2008) : l’inquiétude gagnait la public, tout un chacun ayant fait comme moi le rapide calcul que si 15 % des réserves étaient mobilisées pour tirer d’affaire les clients du 9e organisme de crédit immobilier américain, celles-ci seraient rapidement épuisées. Voici le résultat des courses en clôture de la journée du 14 juillet et alors que les flonflons de la fête se dissipent dans la nuit.

* Bank of America, No 1 des banques commerciales : – 7 %
* Citigroup, No 2 : – 6 %
* J.P. Morgan Chase, No 3 : – 4,9 %
* Wachovia, No 4 : – 14,6 %
* Goldman Sachs, No 1 des banques d’investissement : – 2,3 %
* Merrill Lynch, No 2 des banques d’investissement : – 6,3 %
* Morgan Stanley, No 3 des banques d’investissement : – 5,1 %
* Lehman Brothers, No 4 des banques d’investissement : – 12,2 %
* Washington Mutual, No 1 des caisses d’épargne : – 35 %
* Zions Bancorp, banque régionale, appartenant à l’église mormone : – 23,2 %
* First Horizon National, banque régionale, principale banque du Tennessee : – 25,2 %
* National City, banque régionale, principale banque de l’Ohio : – 14,7 %
* M&T Bank, banque régionale, basée à Buffalo, état de New York : – 15,6 %

Affaire à suivre demain !

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Le prix « Faux-jeton » 2008

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Dans La crise des subprimes pouvait être évitée, j’ai expliqué qu’une loi introduite dans l’état de Caroline du Nord, aurait pu effectivement éviter cette crise, si elle avait été étendue à l’ensemble des États–Unis. J’y expliquais que :

La Mortgage Bankers Association avait tenté tout d’abord de s’opposer à l’application de ces mesures. N’y ayant pas réussi, elle avait ensuite tenté de prouver que, d’une part, la nouvelle réglementation avait conduit à une réduction du nombre de prêts accordés à des ménages défavorisés, d’autre part, que ces mesures enfreignaient celles mises en place pour interdire la discrimination raciale. Or, les études – y compris celle commanditée par la MBA elle–même – ne révèlent rien de tel.

J’ajoutais que :

Appliquée à l’échelle du pays, cette législation aurait selon moi empêché la bulle de se développer, prévenant la crise des subprimes ainsi que le tarissement du crédit qui lui emboîta le pas. Fait significatif bien entendu, l’opposition de la Mortgage Bankers Association à la législation. Si les initiatives semblables ailleurs dans le pays échouèrent, ce fut en raison de campagnes du même type entreprises par ce lobby et par d’autres partageant ses objectifs.

Le Conseil des Gouverneurs de la Federal Reserve a approuvé unanimement aujourd’hui des mesures quasi-identiques à la loi de Caroline du Nord. La Mortgage Bankers Association a applaudi des deux mains. Je cite leur communiqué de presse :

Ces règles constituent un effort raisonné de venir à bout de problèmes épineux et tentent d’équilibrer le besoin de nouvelles normes et le besoin de crédit immobilier aisément disponible et à coût relativement modéré.

Le prix « Faux-jeton » 2008 est unanimement décerné à la Mortgage Bankers Association américaine.

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L’Amérique a changé… même si elle ne le sait pas encore

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Donc hier soir, les autorités financières américaines sont venues au secours des Government–Sponsored Entities, Fannie Mae et Freddie Mac. Elles s’y sont mises toutes ensemble : la Fed, le ministère des Finances, la Fed de New York et elles ont déclaré – avant l’ouverture du marché de Tokyo – que ça ne se passerait pas comme ça, que des mesures importantes allaient être prises, qu’il faillait que… euh, qu’on allait… ben… euh…

L’optimisme est bien sûr revenu ! La bourse de New York à l’ouverture affichait un bond à la hausse, les actions de Fannie Mae et de Freddie Mac grimpaient de plus de 30 %. Puis je suppose qu’on a dû se mettre à réfléchir, parce qu’à la clôture, le cours de Fannie Mae était reparti à la baisse, ayant perdu 5,07 % de sa valeur par rapport à vendredi et celui de Freddie Mac, 8,26 %. On a réfléchi, et on a dû se dire – comme moi – que tous ces grands discours revenaient à dire aux GSE : « Non, Jeff, t’es pas tout seul ! », mais qu’à part ça, de leur point de vue, pas grand-chose n’avait changé.

Le seul résultat concret, c’est que les autorités financières américaines ont transformé leur soutien implicite aux GSE en soutien explicite. Pour celles–ci, les implications sont minimes. Pour Oncle Sam, cela change tout : hier soir, les États–Unis ont basculé du libéralisme dans la social-démocratie. Ce n’est pas la première fois : ça s’était déjà passé en 1933, avec le New Deal. Ça, c’est très important, sur un plan symbolique d’abord et puis, quant aux modalités que ça prendra. A propos de ces dernières, on ne sait évidemment encore rien : tout ce qu’on sait, c’est qu’il faudra pour que ça marche, que ce soit neuf : vraiment neuf, parce que la planète Terre n’est plus ce qu’elle était en 1933 ! Une social-démocratie avec à sa tête, Obama, ce serait intéressant. Avec McCain, ce serait encore beaucoup plus intéressant bien sûr !

Le plus fascinant sans doute, c’est que c’est le petit tango que la Chine et les États–Unis dansent ensemble depuis quelques années qui nous a conduits là. J’ai la chance que les prévisions que je fais depuis quatre ans sur l’évolution de la crise financière se vérifient jour après jour. Cela me rend audacieux. Alors voici : dans cinq ans, les systèmes politique et économique de la Chine et des États–Unis seront quasi-identiques : un capitalisme d’Etat comprenant comme une enclave en son sein un capitalisme de marché sous très haute surveillance. J’y reviendrai bien sûr.

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IndyMac Bank (1985 – 2008)

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Si vous avez accès à un exemplaire de mon livre Investing in a Post-Enron World, publié en 2003 par McGraw–Hill, vous verrez que j’y cite à trois reprises Mike Perry qui était jusqu’à hier P–DG de IndyMac Bank. Les trois citations contiennent des extraits d’un entretien qu’il m’avait accordé. J’étais allé le voir parce que j’avais un grand respect pour la manière dont il menait son affaire.

IndyMac Bank qui, en volume, était le 9e organisme de crédit hypothécaire aux États–Unis a été saisi hier. La Federal Deposit Insurance Corporation qui garantit les dépôts bancaires à hauteur de 100 000 dollars est intervenue et a pris possession de la banque au nom du gouvernement américain. IndyMac rouvrira lundi sous le nom de IndyMac Federal Bank mais la firme sera en liquidation judiciaire. L’opération de remboursement des clients coûtera à la FDIC 4 à 8 milliards de dollars soit 7,5 à 15 % de ses réserves. Si le renflouement du numéro 9 du prêt au logement mobilise 15 % des ressources dont dispose le gouvernement américain dans ce domaine, un rapide calcul vous confirmera que ce genre d’opérations ne pourra pas se renouveler très souvent.

Si j’étais allé voir Mike Perry à l’époque où j’écrivais mon livre, c’est que j’avais travaillé directement sous ses ordres peu de temps auparavant. En 2001, il avait décidé d’introduire la norme « Six Sigma » à IndyMac, une norme industrielle – intéressante d’ailleurs, j’aurai sûrement l’occasion d’y revenir – centrée sur une minimisation de l’erreur, et il avait fait du recrutement de la première équipe l’objet d’un concours au sein de toute l’entreprise : les dix premiers en feraient partie et se verraient décharger de toute autre responsabilité.

Les dix finalistes devaient présenter un projet devant la direction. Mike m’avait interrompu à un moment pour faire taire quelques bavards dans le fond de la salle. Il avait dit « Hé les gars ! Il faut écouter : il y a quelqu’un qui parle ici qui comprend vraiment notre business ! ». Ça m’avait fait très plaisir. A partir de ce jour-là, j’ai travaillé directement pour lui. Il m’appelait au téléphone et me disait « Paul, je voudrais que tu fasses la chose suivante ».

Un jour, j’ai été viré. Je n’ai jamais raconté cela, parce que je n’ai pas l’habitude de cracher dans la soupe. Maintenant, cela n’a plus aucune importance. Mon patron immédiat m’a appelé. Il était accompagné d’une représentante de la DRH. Je les ai suivis dans un petit bureau où ils m’ont dit que j’étais licencié. Je ne les ai pas crus, j’ai dit : « Je suis sur un projet pour Mike, on y travaille depuis plusieurs mois et on le termine demain : ça n’a pas de sens ! » Ils m’ont dit : « Si, tu es licencié ». J’ai répondu : « Je ne vous crois pas ! », j’ai dit : « Pour quelle raison ? » Silence. Ils sont allés chercher un collègue que j’aimais bien, ils lui ont expliqué la situation. Il a dit : « Je vais appeler Richard ! » Richard, était le numéro 2 d’IndyMac. Il est revenu, il a demandé aux deux autres de sortir et il m’a confirmé la nouvelle : « Paul, c’est vrai ! ». J’ai dit « Bon ! » et je suis parti.

Je ne comprenais pas : le projet sur lequel je travaillais était un enfant chéri de Mike : il voulait savoir combien de consommateurs remplissaient le formulaire de demande de prêt, combien étaient agréés, combien fournissaient les documents requis, combien voyaient leur requête acceptée ; il voulait comprendre la déperdition entre chaque stade du processus et aussi voir le temps que prenait chaque étape. Je lui avais fait cela : en dynamique, remis à jour tous les soirs. Il voulait que l’information soit accessible sur l’Intranet de la compagnie. Nous étions prêts : le lancement aurait dû avoir lieu le lendemain du jour où j’ai été viré.

Rentré à la maison, j’étais abasourdi. Honnêtement, ça m’a pris quelques jours pour que la petite lampe s’allume dans la bulle au–dessus de ma tête. Soudain ça a fait clic : je me suis souvenu d’une conversation la veille de mon licenciement : mon patron immédiat m’avait appelé et m’avait demandé : « Le truc que tu prépares pour l’Intranet, est-ce que ça pourra être vu des membres de Conseil de Direction ? ». Je me suis informé et je l’ai rappelé, j’ai dit : « Oui, sans problème : il y a une hiérarchie d’accès mais eux ont évidemment le droit de tout voir ».

Dans les derniers jours, je ne m’occupais plus de regarder ce que crachait notre nouveau système : je vérifiais simplement que la mécanique était bien huilée. Là j’ai soudain compris, je me suis dit : il y a quelque chose que les membres du Conseil de Direction allaient voir et qu’on n’a pas voulu qu’ils voient, et je suis allé éplucher les chiffres pour essayer de trouver où le bât blessait.

Je l’ai découvert assez vite en examinant mes rames de print-outs. IndyMac était très fier que les demandes de prêt que la firme accordait proviennent de sources multiples : rassemblés par de petites compagnies, par des firmes dont le crédit immobilier était une activité annexe, par des courtiers indépendants, etc. Mike répétait : « Aucune de nos sources ne représente plus de 5 % de notre financement du crédit au logement ! » Or ce n’était pas vrai : un de nos correspondants représentait près du quart. Et il était là, gras et solitaire : les autres étaient effectivement tout petits à côté de lui, très loin derrière en termes de chiffre d’affaires.

Le nom de ce gros correspondant ne me disait rien : un nom sans visibilité aucune. J’ai gouguelé à mort et l’une des deux mentions que j’ai trouvées était dans l’un de ces documents qui ne se trouvent sur l’Internet que par accident : une liste de transactions entre firmes. Et il y avait une adresse, à l’autre bout de Los Angeles. Nous nous y sommes rendus. Rien. Nous avons pris l’ascenseur et nous nous sommes mis à fouiner dans les étages. Et nous avons trouvé une porte où se trouvaient deux plaques de cuivre : l’une portait le nom de ma compagnie mystère et l’autre était celui d’un établissement financier très connu, qui se trouvait alors au centre de l’actualité pour une énorme affaire de pots–de–vin.

Est-ce que Mike savait ? Mon instinct me dit que non. En même temps, ce serait étonnant : une firme qui représentait près du quart des financements ? C’était peut-être d’ailleurs lui la source de la question qui m’avait été adressée : « Est-ce que les membres du Conseil de Direction pourront voir ces chiffres ? » Mais quand il avait une question à me poser, il n’hésitait jamais à le faire lui–même. Il n’est pas rare qu’il y ait dans les sociétés, des magouilles à des niveaux intermédiaires, qu’on cache soigneusement à la direction. J’en ai vu. Mais il est vrai aussi que les P–DG en savent en général bien davantage sur ce qui se passe chez eux qu’ils ne l’affirment en public.

Alors, Mike Perry ? Je ne sais pas. De toute façon j’aimais bien la manière dont il dirigeait sa firme. Je lui ai envoyé un petit mot hier soir pour le lui dire. Je lui ai dit : « Ce n’est pas toi ! C’est le vent debout ! » Allez savoir ! En tout cas il n’était pas l’un des pires.

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Derniers baisers

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Voici, pour les vacances, un extrait de mes notes de l’été 2003 : une promenade sur la plage de Pismo Beach, en Californie Centrale.

Il est temps de se baigner. Mais aïe, il s’est passé quelque chose durant la nuit, et quelque chose de pas très sympathique. L’eau fait sur ma jambe comme une morsure : elle me vient déjà jusqu’au genou, et j’ai pratiquement perdu la sensation dans le pied et le mollet. Et la morsure se fait sentir sur toute la surface qu’une nouvelle vague vient lécher. J’ai l’eau pratiquement jusqu’à la taille quand la conclusion s’impose, inévitable : le bain de mer, dans ces conditions, ce n’est plus très agréable. La température a atteint à la baisse mon seuil de déplaisir. Je réfléchis : on est aujourd’hui le 28 août, je pars demain, c’est bon, je n’avais pas trop mal calculé mes dates : on a fini l’été en beauté, et je me résigne à sortir de l’eau bien que seulement à moitié mouillé.

Je marche, sur cette plage dont on ne voit pas la fin, un air me trotte en tête : « Quand vient la fin de l’été, sur la plage, Il faut alors se quitter, peut-être pour toujours, Oublier cette plage et nos baisers ». C’est Dick Rivers qui chantait ça, avec les Chats Sauvages. En anglais, ou plutôt en américain, la version originale, c’était Brian Hyland, le chantre du trop petit bikini. Il susurrait : « Though we’ve got to say goodbye for the summer, Darling I promise you, I’ll send you all my love every day in a letter, Sealed with a kiss… » Bien que nous devions nous quitter pour l’été, Je te promets, Chérie, de te faire parvenir chaque jour, mon amour tout entier, dans une lettre, Scellée d’un baiser…

Vous avez noté l’inversion ? Elle signale deux cultures très différentes à l’époque : en français, ce sont des amours de vacances qui se terminent ; en américain, on se situe juste avant les vacances : ce sont des « high school kids », qui sortent ensemble, qui vont « steady » et qui sont obligés de se séparer pour la durée des vacances scolaires et se font à titre préventif des serments de fidélité estivale. Les enfants américains travaillaient dur pendant les vacances, pour eux l’été serait « froid et solitaire ». Les petits Français se bécotaient en faisant le plein d’ultra-violets : « Le soleil est plus pâle mais nos deux corps sont bronzés ». Deux cultures, inversées !

Je n’ai pas trouvé la version des Chats Sauvages sur YouTube. Voici, à la place, C. Jérôme. On n’y perd pas, si ce n’est que – comme le noteront les plus perspicaces d’entre vous – il s’est passé quelque chose entre l’époque de Dick Rivers et celle de C. Jérôme !

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