Le 1er mai

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Mon billet du 15 septembre s’intitulait On ne va pas pouvoir rabibocher. Qu’avons-nous vu depuis : précisément du replâtrage, du rafistolage, du ravaudage, à la pelle et à concurrence de centaines de milliards d’euros et de dollars. Nous a-t-on proposé quoi que ce soit qui s’attaque au fond des problèmes ? Des mesures en vue d’une meilleure redistribution des revenus et du patrimoine ? Une mise au pas de la spéculation ? Une redéfinition du rôle des banques centrales ? Une réflexion sur le crédit à la consommation ? Les moyens d’une évaluation de la croissance au sein d’un monde endommagé et ayant épuisé ses ressources ? Non : rien ! Attali utilise l’image de l’accident de la circulation : on donne de l’oxygène au blessé au bord de la route… depuis un an et demi déjà.

Est-ce à dire que personne au plus haut niveau n’ait pris la mesure du désastre ? C’est peu probable. Hypothèse optimiste : chacun sait pertinemment que l’Amérique est la locomotive – même s’il s’agit d’une locomotive très essoufflée – et qu’il faut attendre de voir ce que fera Obama. On prend traditionnellement la mesure de ce qu’un président américain accomplira au cours de son mandat à partir de ce qu’il parvient à réaliser durant ses cent premiers jours. Ce qui nous mène au 1er mai. Si à cette date l’accidenté n’est pas arrivé à l’hôpital, il est soit mort, soit en tout cas à l’agonie.

Bien sûr, je ne me faisais guère d’illusions : « On ne va pas pouvoir rabibocher ! », c’était une exhortation pure et simple. Mais l’exhortation ce n’est pas rien : c’était une invitation à se mettre à réfléchir furieusement parce qu’il faut bien le reconnaître, la réflexion n’était pas très avancée non plus.

Je parlais hier à l’un d’entre vous qui se désespérait devant le replâtrage navrant auquel nous assistons en ce moment et qui me disait de l’avenir : « Ce sera comme avant mais en pire ! » et je lui dis non : l’analyse progresse, elle avance à grands pas. Et non seulement elle avance, mais elle se diffuse : on la retrouve partout. « Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port ».

Je ne me faisais guère d’illusions en septembre et je ne m’en fais guère non plus sur ce qui aura été accompli d’ici au 1er mai. Nous aurons bien besoin d’une analyse approfondie des problèmes et d’une vision très claire de leurs solutions (je ne parle pas de rustines, on m’aura compris), vienne le 1er mai.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Fortis : De la pagaille au Grand Projet, par Pierre Lang

Je ne connais de l’affaire Fortis que ce qu’en disent les journaux. Pierre Lang m’a contacté il y a quelques jours avec un projet de lettre ouverte. Il m’a fait connaître ses motifs et cela m’a fait chaud au cœur de savoir que mon blog donne à certains le sentiment de « redevenir intelligent ». J’ai été sensible à son désir de lancer une initiative issue de la base à propos de la banque Fortis. Je lui laisse donc la parole.

Hier in het Nederlands.

Fortis : De la pagaille au Grand Projet

Dans quelques mois, nos dirigeants divisés clameront tous sur tous les toits : « il faut trouver un projet fédérateur pour monopoliser les forces vives du pays et sortir de la crise ». Ce projet est devant nos yeux, mais personne ne semble l’avoir remarqué ! Les contribuables, les employés, les actionnaires, le CA et les déposants de Fortis ont-ils un autre dénominateur commun que celui de se dresser lamenta¬blement les uns contre les autres à l’instar de nos élus et pouvoirs démocratiques, attitude que nous condamnons tous ? Question subsidiaire : qui a envisagé l’éventualité d’un « remake » de la reprise de Sabena par Swissair ?

Bruxelles, Noël 2008

Crise politique. Débat politique télévisé. Bonnes intentions unanimes en langue de bois : « il faut donner la priorité aux vrais problèmes des citoyens ». Les caméras et les micros se remettent sur « OFF ». Chacun reprend sa laborieuse croisade verbale pour défendre ses intérêts personnels, même aux dépens de son propre parti politique. Est-ce avec ces courants d’air que la confiance sera rétablie pour que la consommation fasse redémarrer l’économie ? Nous voulons des actes éclatants. Pour cela, il faut que l’imagination prenne le pouvoir !

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Les bons et les mauvais coupables

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Imaginons que vous êtes persuadé que le versement d’intérêts est une chose néfaste. Vous êtes parvenu à cette conclusion par le raisonnement ou en étant convaincu par les arguments de l’une des religions qui prêchent ce message : le christianisme et l’islam.

Je précise tout de suite que je ne fais pas partie de ces personnes : je considère les intérêts comme un excellent moyen de partager – dans certaines circonstances – la fructification d’un capital entre celui qui a avancé ce capital et celui qui l’a fait fructifier.

Vous vous penchez sur l’histoire de l’économie et vous constatez avec tristesse que toutes les tentatives d’éradication des intérêts se sont soldées par un échec. Vous lancez une investigation, à la recherche des coupables.

Première hypothèse : Les banques commerciales créent de la monnaie ex nihilo. Alors le mécanisme est simple : elles perçoivent des intérêts sur ces flux, et les banquiers sont responsables.

Seconde hypothèse : Les banques jouent un rôle d’intermédiation : elles mettent en contact ceux qui ont du capital en excès et ceux à qui il fait défaut, elles perçoivent les intérêts des emprunteurs et les reversent aux prêteurs. Elles perçoivent au passage la « marge bancaire » : elles versent moins aux prêteurs que ce qu’elles reçoivent des emprunteurs, la « marge » couvre leurs frais et leur assure un profit qui rémunère la fonction d’intermédiation qu’elles procurent. Dans un système où les intérêts n’existeraient pas, la « marge bancaire » serait remplacée par une simple commission.

Dans cette second hypothèse, les bénéficiaires des intérêts sont les prêteurs : les investisseurs, les épargnants, les pourvoyeurs en capital, c’est-à-dire les « capitalistes ».

Imaginons maintenant que vous souscriviez initialement à la première hypothèse mais que la seconde vous paraît désormais préférable. La situation est frustrante : vous cherchiez des coupables, et vous les aviez trouvés : « les banquiers », un petit groupe, aisément circonscrit – et dont vous ne faites pas partie. La seconde hypothèse vous propose à la place un groupe énorme, diffus à l’intérieur de l’ensemble de la population, allant du plus gros financier au plus petit épargnant. Pire : pour peu que vous possédiez un livret-épargne ou quelques actions, vous êtes vous-même un « petit rentier », un « petit spéculateur », c’est-à-dire, l’un des coupables.

Souvenez vous de l’été dernier : le monde était la proie de la spéculation sur le pétrole et sur l’ensemble des matières premières, le grain venait du coup à manquer, des émeutes de la faim éclataient en Égypte, en Côte-d’Ivoire, en Haïti, le monde en colère réclamait la tête des coupables. L’enquête fut lancée et on les découvrit sans trop de peine : les fonds de pension, les universités, les musées, les hôpitaux. Zut ! Même topo : les coupables n’étaient pas ceux que l’on attendait (espérait ?) !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le scandale des sélénites qui prennent les banques pour des soucoupes volantes…, par Daniel Dresse

Dans la série “billets invités” : un nouveau texte de Daniel Dresse, cette fois sur notre débat sur la monnaie.

Le scandale des sélénites qui prennent les banques pour des soucoupes volantes…

Face à l’ampleur et la fréquente véhémence des interventions, j’en suis venu à me demander, en fin de compte, qu’est-ce qui pouvait déchaîner tant de passion dans votre débat sur la monnaie. Avec mes critères de jugement simples, j’en suis venu à séparer vos intervenants en deux camps :

– A ma gauche (sans que ce positionnement ait une quelconque signification), les « créationnistes scandalisés », ceux qui, s’appuyant notamment sur les écrits de Pépé le Momo (Allais), soutiennent mordicus que le scandale réside dans le pouvoir de création « ex nihilo » de monnaie par les banques. Comme vous l’avez souligné vous-même, leurs démonstrations s’appuient généralement sur l’empilement complexe et déroutant de notions redondantes comme monnaie, moyen de paiement, dépôt, crédit, jeux d’écriture etc.

– A ma droite, les « scandalisés anti-créationnistes », regroupés sous votre bannière, qui soutiennent que cette prétendue création monétaire n’existe qu’en trompe l’œil. Pour eux, tous les instruments décrits par l’autre bord ne seraient que des avatars d’un même phénomène : la vitesse de la circulation monétaire. S’ils admettent la réalité d’une création dans ce processus, c’est à la marge, sur l’articulation entre les intérêts pratiqués par les banques et leurs besoins en monnaie nouvelle, tenues qu’elles sont d’en appeler à la banque centrale pour répondre à ceux-ci.

Ce qui me frappe dans cette opposition, c’est qu’elle se forge sur l’identification d’un mécanisme économique et non pas sur ses conséquences politiques.

En effet, vous appartenez tous, de toute évidence, à la grande famille des « scandalisés ». Tous, vous tombez d’accord sur le fait que, création « ex nihilo » ou pas, le jeu de la circulation monétaire aujourd’hui tourne au bénéfice éhonté d’une minorité d’individus et à la mauvaise santé générale du système – en attendant le transport au cerveau !

J’en viens donc logiquement à me demander si ce désaccord sur la mécanique du phénomène, ne vous conduirait pas à des positions inconciliables sur la nature des remèdes à lui apporter.

C’est bien là, je crois, que le bât blesse, et vous n’arriverez jamais à une clarification du débat tant que vous n’aurez pas mis à plat ces implications là. Elles ne sont pas anodines, loin de là, puisqu’elles peuvent vous mener ni plus ni moins à un constat d’incompatibilité politique entre vous (notion qui ne semble donc pas avoir été abolie par le doux consensus propre au règne de la gouvernance). De là cet acharnement que vous mettez tous, l’épée encore au fourreau, à essayer de vous convaincre mutuellement.

Qu’implique donc, au bout du compte, la croyance dans le pouvoir qu’auraient les banques de démultiplier à l’infini la monnaie sans contrepartie tangible ? Tout simplement que la solution aux désordres et injustice du monde résiderait dans un simple détournement de cette industrie là (puisqu’il est communément admis de parler « d’industrie financière »). La manne financière serait alors dirigée vers les zones de déshérence irrigables comme un fleuve miraculeux, et la révolution à faire ne serait qu’une vaste opération de redistribution de ce qui, dit-on, ne coûte absolument rien à émettre.

On rejoint ici l’opinion souvent émise notamment après des mouvements d’extrême-gauche, pour lesquels, il coule de source que l’on peut en créer de l’argent à profusion selon les besoins.

Cette sorte « d’alter-monétarisme » se satisfait en réalité de la mondialisation telle qu’elle apparaît dans l’instant, si seulement elle pouvait rester figée en l’état pour l’éternité. Il suffirait alors d’en changer les bénéficiaires –au lieu de d’une poignée d’ultra privilégiés, on pourrait ainsi imaginer (Ô Soleil Vert !) une masse immense d’allocataires, avec pour seule raison de vivre de « s’occuper » – et, suivant la prédiction de Charles Fourier, les eaux boueuses du fleuve se changeraient en torrent de limonade.

Ce n’est pas un hasard si je cite Fourier, puisque notre terrible époque, tout comme la sienne, semble propice aux chapelles de consolation et aux millénarismes de toute obédience.

Croire dans la possibilité de créer la monnaie à partir de rien, amène à oublier que la création monétaire est forcément adossée à la production de richesses, quel que soit le sens que l’on prête à cette production et à ces richesses là. Sur ce plan par contre, tout peut évoluer, tout peut être inventé. Mais il n’en est pas moins impossible de faire l’impasse, dans l’immédiat, sur ce que la majorité des acteurs économiques entendent par richesses produites.

Considérer au contraire le réseau bancaire comme un « accélérateur » – certes ô combien lucratif pour certains – de la circulation monétaire me semble moins propice à planifier la mise du merveilleux au service de l’impossible. Vu sous cet angle, il est en effet beaucoup plus difficile de reléguer la production au compte profits et pertes des spéculations intellectuelles, puisque tout ordre de circulation monétaire ne peut se faire, dans un premier temps et par le jeu des réserves fractionnaires, que sur de la monnaie déjà créée, et cela en fonction d’un projet productif déjà réalisé.

Remettre la production réelle au cœur des interrogations sur la monnaie permet aussi de poser les questions qui fâchent, mais ne pourront pas être éludées pour autant. L’accroissement fantastique de la circulation monétaire est lié avant tout au libre échange mondial, et le contrôle plus serré de l’une n’ira pas sans restriction à l’autre. Protectionnisme, le mot est lâché, et pas plus vous que vos blogueurs (certains semblent frappés du mal des ardents à peine son évocation) n’échapperez à son grand retour en question.

Quant au scandale lié au disfonctionnement du système, ou son accaparement par quelques-uns, il est tout aussi aisé à identifier. La relation qui existe entre le client – qui est aussi un citoyen – et son banquier est un contrat à deux fondements. Le premier est l’anticipation sur les richesses produites – la circulation monétaire est une sorte « d’annonce faite à Marie » érigée en principe économique – et le second la confiance mutuelle qui permet précisément à ce principe de fonctionner. Je ne vois pour ma part, dans toutes les crapuleries (comment appeler cela autrement) que vous décrivez et dénoncez dans vos livres qu’une gigantesque extension du délit d’ABUS DE CONFIANCE.

Cette notion d’abus de confiance m’apparaît tout aussi essentielle pour replacer le citoyen au centre de la machinerie.

Je considère désormais la monnaie comme un bien commun, émis de toute façon par une banque centrale, laquelle doit représenter tous les citoyens d’un ensemble politique donné – nations ou confédération de nations – il n’y a pour l’instant pas de Banque Centrale d’émission Universelle, même si certains en rêvent.

Dans cette optique, toute manipulation touchant à la circulation de ce bien commun doit pouvoir rester sous contrôle du citoyen. Sont alors condamnables autant les banques périphériques (d’affaires ou commerciales), qui accordent des crédits à tort et à travers pour les refourguer ensuite au marché sous forme de produits financiers opaques – leur seul souci étant de se sucrer au passage – qu’une banque centrale dite « indépendante » qui n’a de compte à rendre qu’à son directeur – comme c’est le cas pour la BCE.

Le bien commun monétaire étant gagé sur la production commune, il est également capital que tout citoyen puisse trouver toutes les conditions favorables pour pouvoir participer à celle-ci. En particulier, sont constitutionnellement à proscrire ces étranges captations de « plus values négatives du travail » (avec en contrepartie une création de valeur pour l’actionnaire) que constituent les licenciements boursiers. Tout se tient, il n’y a pas plus d’assistanat que d’assistés dans la mécanique de circulation monétaire actuelle, laquelle permet à la centrifugeuse économique libérale et libre-échangiste de concentrer le nectar à titre d’indispensable et de rejeter l’indispensable à titre de déchet. En avoir ou pas ne signifie plus rien, les plus brillants des traders sont eux aussi les « assistés » de tous les « sans », sans emploi, sans couverture santé, sans abri, sans avenir et sans existence.

La réappropriation de leur monnaie par les citoyens, à travers un système bancaire régulé et contrôlé – ce qui ne remet pas en cause sa fonction originelle – doit permettre à chacun de rêver à nouveau en toute confiance, et d’estimer l’avoir bien mérité. Cela s’appelle la DIGNITE. (Si cette analyse vous parait effectivement grossière et simpliste, c’est bien dommage pour moi, car c’est sur cette simplification que j’en suis venu – malgré ma grande réticence au départ- à la conclusion que c’est vous qui avez raison).

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L’inspecteur mène l’enquête

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Vous vous souvenez de l’enquête sur le prix des matières premières ? En mai dernier Mike Masters avait fait une déposition devant un comité du Sénat américain, mettant en accusations les gros investisseurs institutionnels : fonds de pensions, universités, hôpitaux, musées, etc. se livrant selon lui à une spéculation effrénée sur ces marchés. L’accueil avait été réservé : personne ne croyait très fort à son explication. Et puis à peu près une semaine plus tard, communiqué de presse en grande fanfare de ces fameux investisseurs institutionnels et tous les sceptiques de la première heure comme moi d’être réveillés en sursaut par le vacarme qu’ils font et de nous dire : « Ah bon ! Faudrait peut–être y aller voir d’un peu plus près… » J’écrivais dans mon billet intitulé Les méchants de la nouvelle génération :

Je serais resté dans l’hésitation si ces fonds institutionnels n’avaient cru bon il y a quelques jours de se mettre à pousser des cris d’orfraie : « C’est pas nous ! On n’a rien fait ! », mettant fin à mon incertitude en faisant naïvement l’aveu de leurs turpitudes.

Ils auraient – de leur point de vue – bien entendu beaucoup mieux fait de se taire.

Autre épisode, le mois dernier cette fois : le sommet du G-20 qui se présentait comme le lancement d’un « Bretton Woods II » et dont je vous communiquais les conclusions dans G-20 : On ne change rien et on prie :

« Les dirigeants se sont mis d’accord sur le fait que les réformes nécessaires ne connaitraient de succès que si elles sont fondées sur les principes du libre-marché, incluant l’état de droit, le respect de la propriété privée, le commerce et l’investissement libres, l’existence de marchés concurrentiels et de systèmes financiers efficaces et régulés de manière efficiente ».

Ma première réaction avait été de me dire : « Qu’est-ce que ce « respect de la propriété privée » vient faire là comme un cheveu dans la soupe ? » Et puis, comme dans le cas précédent, quelques jours plus tard, la pièce est tombée comme on dit : « Ah bon ! Faudrait peut–être y aller voir d’un peu plus près… »

Je ne vous dis encore rien. Si ce n’est que, comme dans le cas précédent, ils auraient – de leur point de vue – peut–être mieux fait de se taire.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Les Épées, décembre 2008

La crise s’installe. Entretien avec Paul Jorion

L’opposition entre « capitalisme du l’entrepreneur » et « capitalisme du spéculateur » formulée récemment par Nicolas Sarkozy explique-t-elle la crise que nous vivons ?

Oui, ce n’est pas une mauvaise manière de caractériser la crise actuelle. Le parasitisme de la spéculation sur le système économique n’épuisait pas jusqu’ici la bête au point de risquer de la faire mourir. Le pouvoir de nuisance de la spéculation a été considérablement démultiplié au cours des vingt dernières années par l’informatisation et la complexification de la finance. Les banques centrales en prenant parti de fait pour les investisseurs – dont certains sont de purs spéculateurs – ont obligé les salariés à se tourner toujours davantage vers le crédit à la consommation pour compenser la baisse tendancielle des salaires. Or, contrairement au crédit productif où les intérêts sont versés en ponctionnant le surplus créé par les avances, dans le crédit à la consommation, les intérêts sont ponctionnés sur les salaires, faisant de ce secteur financier un secteur extrêmement sensible à la conjoncture économique globale.

La conjonction entre crise financière, crise immobilière et crise industrielle est-elle inévitable aujourd’hui ? Constitue-t-elle un phénomène inédit ?

Oui, c’est une configuration nouvelle. Ceci dit, les crises ne se ressemblent pas : elles sont toujours inédites. La notion de « cycle » a été inventée pour nous faire croire qu’il n’y a jamais lieu de s’inquiéter : quand une crise est là, c’est que le bout du tunnel n’est pas bien loin. Il s’agit là d’une vision lénifiante mais aussi extrêmement dangereuse puisqu’elle nous conduit à penser que les crises se résolvent nécessairement. En réalité, à chaque crise, c’est la panoplie entière de nos moyens qui est mobilisée. La confusion que l’on observe dans la manière dont les autorités répondent à la crise actuelle, et que leurs tâtonnements trahissent, révèle leur totale impréparation.

Pourquoi les mécanismes de titrisation ont-ils provoqué une multiplication des risques et non, comme les experts l’avaient longtemps pensé, une division et une mutualisation de ces risques ?

Il y a plusieurs aspects. D’abord si la titrisation permet en principe la dispersion du risque, rien n’empêche certains intervenants de concentrer les titres émis entre leurs mains. Ensuite, si l’idée peut sembler excellente a priori de multiplier le nombre des assureurs, ils peuvent finir par constituer une poussière d’agents dont le volant financier est beaucoup trop faible pour leur permettre d’exercer cette fonction sur le long terme. Enfin, le principe de l’éparpillement du risque ne vaut que si les sinistres (ici la défaillance des emprunteurs) sont distribués dans le temps de manière aléatoire. Lorsqu’on a au contraire affaire à un processus où une période où les sinistres sont très concentrés succède à une période où ils étaient quasiment absents, le système s’effondre de la manière que l’on a observée. C’est un défaut rédhibitoire de la titrisation : elle génère des produits qui sont très rentables quand tout va bien mais qui ne valent plus rien dès que la situation se détériore.

Les règles comptables internationales ont-elles contribué à accélérer la crise financière ? Peuvent-elles être modifiées à brève échéance et selon quels principes nouveaux ?

Les règles comptables comportent toujours une part de pari sur l’avenir – c’est inévitable. Quand les choses vont bien, le bilan périodique peut offrir un portrait fidèle de la santé d’une société mais aussitôt que les choses vont mal, l’écart se creuse entre ce qui avait été prévu et ce qui se passe effectivement. On rétribue donc actionnaires et dirigeants d’entreprises à l’avance : sur des gains déjà comptabilisés mais non encore réalisés. Si les événements prennent un tour imprévu, la situation tourne immédiatement à la catastrophe. Les règles comptables peuvent être modifiées en peu de temps. Il faut qu’elles le soient en mettant davantage l’accent sur le présent, selon le principe « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ».

Vous préconisez un encadrement juridique de la finance. Quelle(s) instance(s) et suivant quels principes cela pourrait-il être fait ?

Je propose une constitution pour l’économie sur le modèle d’une Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Un corps organisé de principes auquel l’ensemble des nations accepterait de souscrire. L’élimination des pratiques spéculatives doit en constituer le cœur. Ceci contribuerait à réduire drastiquement les prélèvements que la finance opère sur l’économie et serait très positif en soi. Un autre élément essentiel d’une constitution pour l’économie serait une redéfinition de la redistribution du surplus entre investisseurs, dirigeants d’entreprises et salariés qui ne force plus ces derniers à un combat permanent pour en obtenir une part décente. Ceci obligerait les banques centrales à revoir leur rôle et à rejeter les conceptions mythiques de la monnaie véhiculées par le « monétarisme ».

L’action des Etats pourra-t-elle se prolonger au-delà des plans de sauvetage récemment présentés et aboutir à une nouvelle architecture financière internationale ?

Oui mais les solutions de rechange manquent : la fin du communisme semblait signaler le triomphe du capitalisme « pour les siècles des siècles », et à part des poches isolées comme Cuba et le récent groupe « bolivarien » Vénézuéla, Salvador, Equateur et Bolivie, et la décroissance, la réflexion sur des alternatives au système capitaliste s’est pratiquement évanouie. L’effondrement actuel du capitalisme est intervenu soudainement, dans un « ciel sans nuages » et provoque la stupéfaction. La science économique qui aurait pu constituer une réserve d’idées neuves a failli à son devoir en concentrant son attention sur des questions de détail ne se posant que dans un contexte où rien ne va jamais mal.

Quel rôle pour les pays disposant de réserves de change abondantes (grands pays émergents, pays producteurs de pétrole…) ? Peuvent-ils profiter de la crise pour prendre le contrôle d’entreprises européennes ou américaines sous-évaluées ? Vont-ils au contraire consacrer leurs excédents de ressources à soutenir leur propre développement économique ?

Le prix du pétrole sur lequel repose la puissance de certains de ces pays est soumis à deux types de forces : les fluctuations dues à l’offre et la demande, et la spéculation qui accentue la volatilité de ce prix dans le sens que l’offre et la demande détermine. Quand la situation économique globale se détériore, les bénéfices des pays pétroliers baissent et la puissance de ces pays se réduit dans le même degré. La Chine constitue un cas particulier étant donné le rôle prédominant que joue encore le capitalisme d’état dans son système économique et financier, c’est ce qui lui permet de réagir au quart de tour à des changements de la conjoncture. Ceci dit, quel que soit le volume de leurs réserves de change, il ne sera jamais rentable pour ces pays d’investir leurs fonds dans des entreprises dont il serait devenu évident qu’elles sont insolvables.

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ContreInfo

Vous me demandez pourquoi ContreInfo ne répond plus.
J’ai contacté le patron : « Problèmes de trésorerie ! »

Barbrel / Jorion : même combat !

Trésorerie
décembre 23, 2008 by contreinfo

Contre Info est suspendu quelques jours faute de fonds. L’afflux des visiteurs durant ces dernières semaines a provoqué un dépassement du quota de bande passante alloué au site et nous ne disposons pas dans l’immédiat de la somme nécessaire pour rétablir le service.

Nous prions les lecteurs de bien vouloir excuser cette interruption temporaire, de quelques jours tout au plus.

Entreprise animée bénévolement, Contre Info n’a pour l’instant jamais fait appel à un financement des lecteurs. Le budget de fonctionnement, se chiffrant jusqu’à présent à quelques dizaines d’euros par an, ne le justifiait pas. Mais l’augmentation régulière du nombre de visiteurs nécessitera sans doute l’adoption d’une formule d’hébergement un peu plus coûteuse dans les semaines qui viennent.

Il est possible que nous fassions alors appel à la générosité des lecteurs.

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Noël

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

« Il ne faut pas rendre la pareille, il ne faut pas rendre le mal pour le mal… Nul n’a jamais pensé cela, et ce ne sera jamais le sentiment de la multitude ». [1]

« Je vous honore et je vous aime mais j’obéirai à Dieu plutôt qu’à vous…

Et que je vous fus offert par Dieu est prouvé par ceci, que si j’avais été semblable aux autres hommes, je n’aurais pas négligé durant tant d’années mes propres soucis, les laissant à l’abandon sans marquer d’irritation, pour me préoccuper des vôtres, venant vers chacun de vous comme un père ou comme un frère aîné, vous exhortant à la vertu ; ceci, je vous le dis, n’est pas de la nature de l’homme…

Je ne plaiderai pas pour mon salut, comme vous le supposez, mais pour le vôtre, pour que vous ne péchiez pas envers Dieu, ou rejetiez sa bienveillance en me condamnant…

Et je vous prédis à vous, qui serez mes meurtriers, qu’aussitôt après ma mort, un châtiment bien plus grand que celui que vous me promettez vous sera infligé ». [2]

Shakespeare a recyclé l’Œdipe de Sophocle en un prince du Danemark. Fred M. Wilcox a recyclé La tempête de Shakespeare en une Planète interdite. Paul de Tarse a recyclé Socrate en un prophète martyrisé de Judée. Nous serons indulgents envers eux : les scénarios excellents sont trop rares !

––––––––––––––––
[1] Socrate dans le Criton de Platon.
[2] Socrate dans l’Apologie de Socrate de Platon.

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Constitution pour l’économie : pas d’accord, par Daniel Dresse

Dans la série “billets invités” : Daniel Dresse m’a signalé par courriel son désaccord avec moi et je lui ai demandé de bien vouloir le partager avec vous, ce qu’il a accepté.

Constitution pour l’économie : pas d’accord

Je voudrais aborder avec vous la question qui fâche, la seule où je me sens en état d’incompatibilité avec vous : le sens et l’utilité d’une constitution économique.

J’ai beau relire régulièrement les billets dans lesquels vous analysez les raisons qui vous ont amené à formuler tel projet, les débats pointus qu’ils ont déclenchés, et aussi la conclusion de votre dernier livre (ou avant-dernier puisque vous ne nous laissez pas le temps de souffler), je n’arrive pas à me ranger derrière vos arguments.

Vous remettez trop de choses en cause, lesquelles sont charnellement ancrées en moi de par l’éducation et l’instruction que j’ai reçue, de par la culture historique qui m’a pétri et les mythes qui m’ont fait rêver. En un mot, il y a des idées simples qui font partie de ma vie et auxquelles il m’est impossible de renoncer, cela d’autant plus qu’elles participent autant que les vôtres de l’ordre du rationnel.

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Risque de crédit et dilution

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On peut objecter à ma distinction entre « argent » et « reconnaissance de dette », comme le fait Fred L. :

« Mais alors il n’y a pas de différence, parce qu’il est des temps et des lieux ou la base monétaire elle-même est escomptée par les agents parce qu’ils n’ont plus confiance dans son émetteur (généralement un état), l’argent se dépréciant à vue d’œil. Si je parle d’hyperinflation c’est que (comme les bulles de crédit), c’est une situation qui révèle ce qu’est « l’argent » (« la monnaie »), à savoir une créance sur l’Etat. L’hyperinflation a la même logique qu’une bulle, c’est une fuite en avant qui provoquera tout ou tard un effondrement de la valeur de la monnaie. Si vous tenez malgré tout à distinguer l’argent des reconnaissances de dettes, le seul critère dont vous disposez c’est la différence – que vous souhaitez d’essence alors qu’à mon avis elle n’est que de degré – entre le privé (les banques) et le public (l’état, aujourd’hui les banques centrales). Dans tous les cas, la monnaie est une promesse reposant sur la confiance (variable) qu’ont les agents économiques en son émetteur. Et ce dont on s’aperçoit aujourd’hui, c’est que en dernier ressort, toutes les composantes de la monnaie finissent par être garanties par l’Etat ».

On aura noté que c’est précisément pour éviter les considérations relatives à la « valeur » que je parle de « calibrage » : un billet qui dit « 100 € » est calibré à 100 €, le fait que les 100 € qui permettent d’acheter 50 litres d’essence aujourd’hui ne permettront plus que d’en acheter 40 litres demain, n’y change rien et relève d’un autre type de considérations.

En réalité, parler de l’argent comme « créance sur l’État », c’est faire une analogie à partir de la notion de « dette », et ce n’est pas une analogie innocente : c’est une analogie qui vise précisément à répandre l’idée que « même l’argent est une reconnaissance de dette ». Mais l’analogie ne tient pas : elle repose sur une confusion entre risque de crédit et dilution. La « créance de l’État », c’est la dette publique, les emprunts d’État essentiellement, ce n’est pas la monnaie. Mais une « créance sur l’État », qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce de l’argent que l’État me doit ? Certainement pas. Ou que je lui dois ? Pas non plus : c’est mon argent.

J’ai dit que le risque de crédit de tout émetteur de dette est évalué par les agences de notation. Ceci vaut en particulier pour les États : eux aussi reçoivent une notation qui reflète le risque de crédit qu’ils constituent dans le remboursement de la dette publique. Eux aussi doivent adapter les taux d’intérêt qu’ils consentent sur les obligations qu’ils émettent au risque perçu de leur incapacité à les rembourser. Il y a un rapport ici avec la monnaie mais ce n’est pas celui d’un risque de dévaluation de la devise, tout au contraire : les taux élevés des obligations d’État font que la devise est recherchée.

L’inclination des États à faire tourner la planche à billets crée un risque, mais ce n’est pas un risque de crédit, c’est un risque de dilution. La devise perd de sa valeur exactement de la même manière que les actions d’une société quand elle émet de nouveaux titres : la valeur de ceux déjà en circulation est dépréciée par leur dilution dans une masse plus vaste, alors que la valeur de la société elle n’a pas changé. Faire tourner la planche à billets diminue au contraire le risque de crédit de l’État puisque le remboursement de sa dette lui revient meilleur marché.

Bien sûr, un État qui va mal peut voir croître simultanément le risque de crédit qu’il représente et sa tentation de faire tourner la planche à billets. Mais comme je l’ai fait remarquer au passage : d’une part, son risque de crédit croissant peut soutenir sa devise par le truchement de taux d’intérêt plus élevés et d’autre part, faire tourner la planche à billets peut l’aider à réduire le risque de crédit qu’il constitue. Considérer l’argent comme une « créance sur l’État » est donc fondé sur une analogie erronée : celle qui confond un risque de crédit lié à la solvabilité d’un État et la dilution du pouvoir d’achat de la devise lié à l’émission d’une masse plus grande d’argent. D’autre part, et comme je l’ai signalé, la confusion n’est pas innocente : elle vise à faire croire qu’il n’existe que de la monnaie : qu’il n’existe pas de différence entre la relation immédiate à l’argent et la relation médiatisée à la reconnaissance de dette.

Dire que l’argent et le reconnaissance de dette, « c’est toujours de la monnaie », c’est, comme je l’ai dit, approximativement vrai quand les choses vont bien. Quand elles vont mal, ce n’est que de la propagande.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Argent et reconnaissance de dette : de faux jumeaux

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Plus je dis qu’on avance, plus certains se désespèrent. Je les soupçonne du coup de savoir où je veux en venir – ce qui leur donne un avantage certain sur moi parce que, comme je l’ai dit, j’ai le sentiment moi d’avancer dans la jungle à la machette. Que découvrirons-nous derrière le prochain bananier abattu ? Les sept cités de Cibola ? Un lac profond où vit le dernier plésiosaure ? (Oui je sais, j’ai trop lu Bob Morane dans mon jeune âge).

Quoi qu’il en soit, je crois aux définitions et aux démonstrations systématiques, à très petits pas. Et c’est pourquoi précisément, je vais faire un pas en arrière pour me retrouver avant même le premier crédit : tenter de clarifier simplement la question de celui qui ouvre un compte en banque et y dépose un peu d’argent.

L’argent que j’ai, ce sont les pièces que j’ai dans la poche et les billets dans mon portefeuille. Il y a aussi quelques pièces sur ma table de nuit. J’ai aussi de l’argent sur un compte-courant à la banque : je suis allé à la banque, j’ai sorti des billets de mon portefeuille et j’ai donné 100 € au guichetier. En échange il m’a tendu un récépissé, qui est une reconnaissance de dette : la banque reconnaît avoir reçu cet argent et qu’il demeure le mien, elle le tient à ma disposition, je peux venir le réclamer quand je veux. Je fais également déposer sur mon compte-courant le salaire mensuel que me verse mon employeur. Je lui ai donné le numéro de mon compte en banque, et il verse directement mon salaire sur ce compte : je ne reçois de lui ni billets ni pièces. Je peux aller réclamer l’argent qui est sur mon compte à un guichet de la banque ou le retirer à un distributeur de billets.

Est-ce que cette reconnaissance de dette de 100 € est la même chose que 100 € qui seraient dans mon portefeuille ? Non pas exactement : pour accéder aux 100 € dans mon portefeuille, il suffit de l’ouvrir, alors que pour accéder aux 100 € à la banque, je dois m’y rendre, ou tirer l’argent à partir d’un distributeur de billets, ou bien signer un chèque d’un montant de 100 € à l’intention d’une tierce personne, qui pourra alors accéder personnellement aux 100 € qui se trouvent sur mon compte. Mon accès à mes 100 € qui se trouvent sur mon compte-courant à la banque dépend aussi du fait que celle-ci les ait réellement conservés à ma disposition, ne les ait pas dépensés ou transférés à une tiers.

Dans la plupart des pays, les sommes déposées sur un compte-courant sont couvertes jusqu’à un certain montant par une assurance contractée par la banque où le dépôt a eu lieu. L’assurance porte par exemple sur toutes les sommes inférieures à 80.000 €. Il existe donc une différence significative pour le déposant que je suis entre la reconnaissance de dette d’une banque pour une somme inférieure ou supérieure à 80.000 € : seuls les premiers 80.000 € sur mon compte sont strictement équivalents à 80.000 € dans mon portefeuille – ou plutôt sous mon matelas pour une somme aussi élevée – toute somme qui dépasse ce montant dépend de la capacité de la banque où mon compte réside de me rendre mon argent à la demande, c’est–à–dire dépend de sa solvabilité (qu’elle possède cet argent ou puisse elle-même l’emprunter) ou de la liquidité de ses avoirs (des biens qu’elle devrait vendre pour trouver l’argent qu’elle doit me rendre).

Si je me trouvais loin de ma banque – disons dans le désert – et qu’il me faille faire un paiement de 120.000 € à l’aide d’un chèque, celui à l’intention de qui je rédige ce chèque pourrait très bien me tenir le raisonnement suivant : « Les premiers 80.000 € que vous me devez, vous pouvez me les régler à l’aide d’un chèque de 80.000 € puisque, soit ils sont effectivement sur votre compte, soit ils n’y sont pas parce que votre banque est insolvable mais l’assurance qu’elle a contractée me garantit qu’ils sont disponibles. Mais les 40.000 € restants ne sont pas garantis et reposent directement sur la solvabilité de votre banque. Je ne suis donc pas certain de les recevoir et je considère juste que pour me protéger, je vous facture 5.000 € couvrant le risque que je prends en acceptant un chèque plutôt que de l’argent liquide, à savoir des billets et des pièces. Je vous prierais dès lors de me libeller un chèque pour un montant de 125.000 € ».

Bien entendu, les 40.000 € qui sont le montant par lequel la somme due dépasse des 80.000 € qui sont eux entièrement garantis, soit il les recevra de ma banque, soit il ne les recevra pas. S’il les reçoit, c’est que ma banque était solvable : il aura reçu l’ensemble des 120.000 €, les 80.000 garantis comme les 40.000 qui ne l’étaient pas et m’aura pénalisé injustement de 5.000 €. S’il ne les reçoit pas, il sera de sa poche de 40.000 € et n’aura reçu que 80.000 € pour les 120.000 € que je lui dois [correction]. Les 5.000 €, la « prime de risque » qu’il aura exigée, ne représenteront qu’un huitième (12,5%) de la somme pour laquelle il s’assure : 40.000 €. Mais son calcul aura été d’ordre statistique : il aura estimé qu’une banque sur huit se révélera insolvable dans un contexte comme celui-ci et que, bon an mal an, sur huit transactions de ce genre, il s’y retrouvera.

De mon point de vue, les choses seront différentes : j’aurai pu constater que tout l’argent que j’ai à la banque n’a pas la même valeur : 80.000 € valent 80.000 € alors que toute somme sur mon compte courant au-delà de 80.000 € vaut moins que la somme que j’ai déposée sur mon compte. J’aurai fait une constatation très importante pour la suite : que la richesse dont je dispose en tant qu’argent, c’est–à–dire sous la forme de pièces et de billets vaut bien la somme des nombres écrits sur ces pièces et ces billets, mais que la richesse dont je dispose sous la forme de reconnaissance de dette peut valoir moins que le montant mentionné sur cette reconnaissance de dette.

Définitions (j’y tiens !) : l’argent est donc un vecteur calibré de richesse ; la reconnaissance de dette est une trace calibrée de richesse. Par « calibré », j’entends qui mentionne une quantité précise, fixée. La différence, comme nous venons de le voir, est que la relation d’un individu à sa richesse est immédiate dans le cas de l’argent, et médiatisée dans le cas de la reconnaissance de dette. Cette médiatisation introduit un risque dit, dans le jargon financier « de contrepartie », le risque de non-retour de mon argent.

On peut introduire la notion de marché secondaire pour dénoter un marché où des reconnaissance de dette sont échangées. S’il existe un quelconque risque de contrepartie, le prix d’une reconnaissance de dette sur un marché secondaire sera moindre que celui de sa calibration : on dira, encore une fois en jargon financier, que ce prix est escompté. Les agences de notation définissent le montant de l’escompte pour les établissements qui délivrent des reconnaissance de dette : elles leur assignent une notation qui estime le risque de crédit qu’ils constituent pour toute contrepartie. Comme l’a révélé une actualité récente, elles peuvent se tromper.

Conclusion provisoire : quand les choses vont bien, ce n’est pas une mauvaise approximation de considérer que l’argent et la reconnaissance de dette c’est chou vert et vert chou : tout ça, c’est de la monnaie, quand les choses vont mal, ce serait une erreur funeste.

Comme le disait un pauvre monsieur dont je lisais hier les tribulations dans le Wall Street Journal : « Madoff m’a fait perdre 1,2 million de dollars : les 800.000 que je lui ai donnés, et les 400.000 qu’il disait m’avoir fait gagner ! » On vit une époque formidable !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’Écho, samedi 20 décembre

Pour les Belges : un long entretien avec Sylvestre Sbille intitulé « Ces financiers qui espèrent toujours s’en sortir par un effet de loterie », en page 38.

« SUBIR CONSCIENT N’EST PLUS SUBIR »

Entretien avec Paul Jorion

Nous sommes familiers de ces pseudos documentaires ethnographiques qui, au lieu de prendre comme objet d’étude une tribu éloignée, prétendent s’intéresser à l’homme moderne. On l’observe dans son habitat naturel (la Grande Ville), on décrit la parade amoureuse (le mâle essaie de faire rire la femelle, laquelle mise son succès sur sa garde-robe), on se penche sur son activité principale, son travail (qui consiste à s’enfermer dans un lieu clos en haut d’une tour et à tapoter sur des touches en plastique, sans toutefois produire la moindre musique…).

Le décalage créé par ce procédé de mise en scène est riche, drôle, éclairant à plus d’un titre. C’est ce que nous propose Paul Jorion, économiste belge résidant en Californie. Cet ancien chargé de cours d’anthropologie à l’Université de Cambridge a gardé l’œil acéré de l’ethnologue pour ausculter la tribu à laquelle il appartient : l’homo modernus occidentalis. La trilogie qu’il nous propose (voir encadré) constitue plus qu’une analyse ponctuelle de la crise économique (menaçante au tome 1, avérée au 2, et déferlante au 3). Sous la lorgnette économique, cette trilogie propose en réalité un véritable portrait de notre époque.

Jorion observe sans dénoncer. Il constate. Il note. Il épingle. Il déduit. Avec la systématique et la rigueur d’un anthropologue à l’affût du réseau de faits et de gestes qui tout à coup prendra sens, il appréhende dans sa globalité le moment charnière de l’Histoire que nous sommes en train de vivre. Et il nous livre le résultat sans les fioritures habituelles de ceux qui ont découvert un concept intéressant qu’il leur faut gonfler pour faire un livre vendable. Ici c’est touffu, complet, argumenté, documenté. Et donc crédible. Trop crédible parfois. Car dans le contexte impitoyable d’une économie débridée la vérité nue est souvent d’une simplicité qui glace. Et les conclusions obligatoires semblent empreintes d’un cynisme assumé. « Ce n’est pas moi le cynique, répond Jorion. C’est le contexte. »

Dans l’interview qui suit nous n’avons pas demandé à l’économiste de développer des théories complexes, gourmandes en espace et en temps. Au contraire, il a accepté de nous répondre avec des mots et des concepts simples, en suivant la ligne claire de ses livres, dont on peut comprendre les subtilités sans avoir soutenu une thèse de doctorat. Des livres qui constituent en somme d’excellents cadeaux de Noël, pour ceux qui ne veulent pas seulement subir la crise. Mais aussi la comprendre.

PERSPECTIVES D’AVENIR

Est-ce que le gros de la crise est passé ? La partie visible de la crise est à venir ?

C’est la finance qui a été touchée. On va voir maintenant quelles sont les retombées dans l’économie. Ce que les gens vont vivre. Ce qui va faire mal. Quand les banquiers perdent des sous, ça touche un très petit nombre, ce sont souvent des gens riches, ça ne touche donc pas la vie quotidienne du plus grand nombre.

Quels sont les effets que le citoyen lambda va constater dans les mois qui viennent, d’abord aux Etats-Unis, et puis en Europe ?

On sait depuis quelques jours qu’aux Etats-Unis il y a plus d’un demi million d’emplois qui ont été perdus en un seul mois (novembre). Et quand ça se passe aux Etats-Unis, en général ça se passe 6 mois plus tard en Europe. Le chômage va monter en flèche.

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