La femme qui crut que je ne la trouvais pas belle

De passage à Lomé, j’avais été obligé de faire réparer ma jeep. J’avais déposé le véhicule dans un garage et je tuais le temps en buvant des grenadines au bord de la piscine d’un des grands hôtels en bordure de mer. J’avais été repéré par une jeune femme, très mignonne, avec des petits cheveux en brosse, qui m’avait d’abord gentiment demandé si elle pouvait s’asseoir, et je lui avais dit oui, étant toujours prêt à bavarder. Sans illusions quant à ses intentions, je lui offre un verre, qu’elle accepte. Et aussitôt siroté son gin-fizz, elle me propose qu’on se prenne une chambre. Sur quoi je lui demande avec un sourire si elle s’attend à être rétribuée pour ce qui pourrait se passer là-haut et, très diplomatiquement, elle me dit qu’on pourra s’occuper de ça une fois dans la chambre.

Nous continuons néanmoins de bavarder, et elle épuise alors petit à petit ses menus sujets de conversation, son propos revenant de plus en plus fréquemment sur sa suggestion initiale qu’on monte dans l’une des chambres et qu’on se donne du bon temps – contre compensation en numéraire en temps utile. Et à un moment donné, elle atteint la limite de ce mouvement concentrique toujours plus rapproché du centre et il ne lui reste d’autre alternative que de répéter, une fois encore, son offre, qui reste une fois de plus sans écho. Et a lieu alors cet événement pathétique, dont certains doivent se souvenir, quand l’aiguille du phonographe, en fin de course, finit par s’échouer immobile à proximité de l’étiquette du disque : elle me fixe, et je vois son visage se décomposer petit à petit, ses lèvres qu’elle tient serrées se mettent à trembler, et elle s’écrie soudain avec désespoir : « Tu ne me trouves pas belle ! », avant d’éclater en sanglots et de se cacher le visage dans le creux de ses mains.

Je l’avais désarçonnée avec mon exigence incompréhensible à ses yeux, parce que les hommes disent ou bien « oui », ou bien « non », mais ils ne tentent pas comme moi, avec un zèle missionnaire, de convertir une prostituée à la dialectique de la séduction, comme on ramène un hérétique sur le chemin de la vraie foi. En même temps que je lui avais fait comprendre qu’il n’était pas exclu en principe qu’il se passe quelque chose entre nous, je lui avais imposé ma définition de sa dignité et de la mienne, et elle l’avait acceptée. Le seul ennui, c’était que celle-ci supposait une clause selon laquelle l’opération financière n’était pas garantie d’avance : il aurait peut-être suffi qu’elle remplace son « on règlera ça une fois arrivé dans la chambre » par un « on verra bien » pour que je me rende à son insistance (j’ai déjà dit qu’elle était jeune et jolie) ; alors que pour elle au contraire l’argent jouait un rôle essentiel, constituant un donné de la situation entre nous : il était au coeur de l’image qu’elle avait d’elle-même dans sa relation avec un homme comme moi, un blanc assis au bord de la piscine d’un quelconque Sheraton africain.

Peu de temps après que je m’installe au Bénin, j’avais dû me rendre en déplacement au Sénégal, et j’avais dit à l’une de nos secrétaires :
« Mademoiselle Pascaline, est-ce que je peux vous ramener quelque chose de Dakar ? », sur quoi elle m’avait répondu, « Oui, vous pouvez me rapporter un bracelet en or ». Et je signale cette conversation à un collègue, qui m’explique : « Non, c’est gentil de sa part. Elle veut simplement te faire comprendre qu’elle est prête à devenir ta maîtresse. Mais il faut que tu lui fasses un cadeau qui montre que tu prends ça au sérieux ».

Junon aveugla Tyrésias parce que, ayant été successivement homme, femme et puis homme à nouveau, il avait dévoilé que dans l’amour, de dix parts la femme en reçoit neuf et l’homme, une. Il existe un système d’interprétation du rapport entre les hommes et les femmes où le secret de Tyrésias n’a jamais été éventé, et où la version officielle est que, du plaisir dans l’amour, la femme n’en a pas. Alors, pour l’amener sur ce terrain où son inclination naturelle ne saurait la conduire, et où l’homme assouvit ses besoins animaux tandis que la femme se sacrifie, il convient de la compenser. Et plus elle est belle, plus l’homme aura de plaisir, et plus cher il faudra qu’il la paie.

Et ce qui se passa là un jour, au bord d’une piscine au Togo, c’est qu’il y avait en présence deux systèmes d’interprétation du rapport entre les hommes et les femmes ayant si peu d’éléments en commun que tout dialogue était condamné à dégénérer en un malentendu. Il y avait le mien, où je m’efforçais d’imposer la dignité, telle que je la conçois, à quelqu’un qui ne pouvait pas l’envisager sous cette forme étant donnée la nature du sien, où sa jouissance à elle était par définition mise entre parenthèses. En l’absence de la garantie d’une rétribution, ce qu’elle m’entendait dire, c’était qu’à mes yeux, l’amour avec elle ne valait rien. Je l’insultais en lui disant que sa beauté était inexistante et je niais ce qui faisait sa valeur à ses propres yeux, à savoir qu’elle était une belle femme et que lui faire l’amour valait beaucoup d’argent.

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Le premier Thanksgiving

C’était mon premier automne aux États–Unis. Je connaissais l’Action de Grâce de la fête des moissons mais je ne connaissais pas Thanksgiving et bien que ce soit la même chose du point de vue liturgique, ça ne se ressemblait pas. C’était il y a dix ans et pour notre petit groupe comme pour moi, nous ne savions rien de Thanksgiving, sinon par le cinéma américain : la famille chaleureuse communiant autour de la dinde ! Nous nous sommes dits « Ce n’est pas une raison : on va faire comme les autres ! ». On commençait à l’époque à trouver des choses sur l’Internet. « Le ‘stuffing’, c’est quoi ? ». Nous étions Mexicaine, Guatémaltèque, Allemande, Suisses et Belge. « C’est la farce. On trouvera ce qu’ils y mettent sur AltaVista (*) ! » « Et les patates douces qu’on voit partout ! Ils les mangent comment ? » Je les ai coupées en tranches très fines et les ai fait rissoler dans la graisse de dinde et c’était très bon.

Nous avons mangé tous ensemble. Nous savions seulement qu’il fallait rendre grâces pour ce qui nous avait été donné. Et nous n’avons eu aucun mal chacun d’entre nous à trouver pour quoi : dans une vie, les occasions sont nombreuses, et plus particulièrement pour les exilés : pour ces « pèlerins » que Thanksgiving célèbre pour avoir espéré en une vie meilleure ici–bas et que nous étions nous en 1997 à l’Université de Californie à Irvine.

(*) Avant Google !

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La métastase VII – Fannie Mae et Freddie Mac

Action Freddie Mac 20 novembre 2007
Je suppose que ce type de profil vous est maintenant familier. Seule l’étiquette change de blog en blog. Ici, c’est le prix de l’action de Freddie Mac à la clôture d’hier. Aujourd’hui, l’action est tombée encore un peu plus bas, à 26 dollars. Le profil pour Fannie Mae est identique. Hier le titre de Freddie Mac a perdu 29 % de sa valeur, celui de Fannie Mae, 25 %.

Je vous rappelle que Fannie Mae et Freddie Mac, les GSE (Government–Sponsored Entities) étaient les chevaliers blancs sur lesquels Countrywide comptait pour éviter une faillite dont la rumeur hier à Wall Street était qu’elle était imminente. On reparlait de Fannie et Freddie parce que dans un paysage du crédit immobilier en voie de désertification rapide, elles reprenaient du poil de la bête : leur part de marché qui était tombée de 78 % en 2003 à 45 % en 2006, est revenue aujourd’hui à 72 % (voir Où l’on reparle de Fannie Mae et Freddie Mac). Mais le miracle n’aura pas lieu parce que la seule richesse dont elles disposent, ce sont précisément ces RMBS (Residential Mortgage–Backed Securities), ces obligations que l’on crée en reconditionnant plusieurs milliers de prêts au logement individuels et qui sont au centre de la tourmente actuelle.

Le portefeuille de Freddie Mac, toute prestigieuse qu’elle soit, compte pourtant 105 milliards de dollars en prêts subprimes sur un total de 713,1 milliards, soit 14,7 %. Les emprunteurs qui constatent que leur maison vaut désormais moins que le montant du prêt encore dû, s’évaporent dans la nature. Obligée de comptabiliser les pertes qu’elle subit pour cette raison, Freddie Mac constate que ses réserves statutaires ont fondu de 1,2 milliards de dollars et qu’il ne reste que 600 millions en caisse : il lui faudra reconstituer d’urgence ce coussin et cela ne pourra se faire qu’en vendant une partie de son portefeuille de RMBS. Or, tant de ces titres à la valeur déjà compromise soudain mis sur le marché ne vont pas arranger les choses !

Quand les GSE que sont Fannie Mae et Freddie Mac furent partiellement privatisées par Lyndon Johnson pour qu’elles cessent d’apparaître dans le budget de l’état américain alors grevé par la guerre du Viet–Nam, leur privatisation fut bâclée. Il n’existe ainsi pas dans leurs statuts de procédure de redressement judiciaire. Le fait que le cas n’ait pas été prévu convainquit tout un chacun qu’il s’agissait bien toujours de l’Oncle Sam sous un autre nom et qu’en cas de pépin il serait bien obligé de venir à la rescousse. Or ce moment lointain a désormais cessé d’apparaître mythique. La somme des titres que Fannie et Freddie combinés possèdent ou bien garantissent s’élève à 4.800 milliards de dollars. C’est beaucoup d’argent, même pour Oncle Sam dont la note de crédit est, je dirais « par principe », « AAA ». Les agences de notation qui se sont fait taper sur les doigts à de nombreuses reprises récemment pour avoir vu les nuages s’amonceler et pourtant se tenir coites, seront sans doute plus promptes à revoir leur notation cette fois–ci, Oncle Sam ou pas : leur réputation, c’est–à–dire leur survie, est en jeu !

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Les coureuses du bord de mer

Je me suis souvent demandé pourquoi le fait d’attendre le bus qualifie automatiquement une femme à mon attention, et pourquoi, à l’inverse, le fait de courir au bord de la mer la disqualifie de manière tout aussi irrémédiable. Une explication simple serait le temps qu’il m’est donné de la voir. Pour la femme qui court, la vision est nécessairement fugace, tandis que pour celle qui attend à l’arrêt du trolleybus, j’ai tout loisir de la contempler, prenant prétexte dans ce but d’une inquiétude légitime – bien qu’en l’occurrence feinte – de ne pas voir arriver le transport en commun que je convoite.

J’ai cru, pendant plusieurs semaines, tenir l’explication. J’avais en effet constaté que ces femmes récusées par principe portent en général – sauf s’ils sont courts, ce qui est rarement le cas – leurs cheveux en queue de cheval. J’en avais induit que les coureuses se recrutent de préférence parmi les femmes à queue de cheval, qui devaient constituer par conséquent une sous-catégorie caractérisée par son manque d’attrait à mes yeux. Ma théorie s’effondra quand la pensée me vint qu’elles ne coiffent leur cheveux de cette manière que dans le but précisément de courir et que dans les circonstances de la vie ordinaire, leur coiffure ne devait se distinguer en rien de celle des femmes qui se contentent de marcher.

J’ai d’abord examiné les explications très simples, telle la présence de chaussettes ou l’absence de talons hauts. J’ai aussi envisagé la sueur comme un élément dissuasif, sans m’y arrêter toutefois non plus, la transpiration appartenant plutôt à la catégorie inverse des éléments susceptibles au contraire de susciter l’intérêt.

Je suis passé ensuite aux explications d’ordre historique, comme celles qui viendraient de l’enfance et seraient de l’ordre de la pudeur. Il y a par exemple le fait de se montrer dans une tenue qui évoque davantage le sous-vêtement que le vêtement proprement dit, et en particulier, de se montrer en soutien-gorge, parmi des gens tout habillés. J’ai travaillé dans des villages africains où la pudeur des femmes relative à leurs seins est minimale ou en tout cas très différente de celle à laquelle j’étais habitué. Je m’annonçais à la porte d’une paillote où résidait une membre de mon équipe en me signalant à la manière locale en frappant rythmiquement dans les mains : comme un applaudissement discret. L’animatrice sortait de la hutte, nue jusqu’à la taille, le bas de son corps couvert par un pagne, me disait bonjour et entamait la conversation. Puis, avec un retard certain, se souvenant soudain des différences culturelles, disait « Oh pardon ! », s’excusait un moment : « Je reviens tout de suite ! », puis se représentait, s’étant contentée d’enfiler un soutien-gorge de la facture la plus classique au XXè siècle : blanc ou de ce rose saumon bouilli réservé aux sous-vêtements, soutiens-gorge, petites culottes et combinaisons. En raison du système tarabiscoté qui préside à la pudeur dans ma culture, une telle concession respectueuse à mes sentiments manquait malheureusement sa cible.

La pudeur est un sentiment qui se distingue des autres par sa particularité d’être vécu universellement, je veux dire sans qu’elle porte nécessairement sur sa propre personne : souvent d’ailleurs on l’éprouve davantage pour autrui qu’on ne la ressentirait pour soi-même. J’imagine dans un premier temps la gêne qui devrait être celle de la coureuse du bord de mer faisant ballotter ses seins devant tout le monde et, dans un deuxième temps, me rendant compte que cette gêne lui fait à elle défaut, c’est moi qui me sent obligé de la ressentir à sa place : j’ai honte, non pas pour moi, mais pour la race humaine, prise en défaut, et telle que cette femme la représente. Un autre souvenir africain me vient : Bernard et moi sommes dans un village, nous sommes assis, à bavarder avec quelqu’un et à quelques mètres de nous, deux jeunes filles de quatorze ou quinze ans pendent du linge sur une corde. Elles sont nues jusqu’à la taille. L’une d’elles attire notre attention par la manière gauche dont elle s’y prend, et Bernard et moi apercevons au même moment, la taie qui couvre ses yeux uniformément blancs. Je ne sais plus ce que Bernard a dit exactement mais il a exprimé la gêne que nous partagions : pour celle des deux qui voit, si notre regard devait se poser sur sa nudité, elle est à même de le percevoir et, à partir de cette prise de conscience, de prendre la décision qui lui convient : de se couvrir, de nous ignorer, de tirer parti de l’intérêt qu’elle observe ou que sais-je encore. Mais la jeune aveugle ? Je pourrais regarder ses seins, les détailler, les juger et elle n’en saurait rien. Je détermine comment j’entends agir vis-à-vis d’elle et les signes de cette détermination lui demeurent cachés : rien ne lui permet de prendre les mesures qui lui permettraient de parer mon offensive. L’autre nuit, une menace soudaine, et je retrouve aussitôt un réflexe des jours du Bar de la Marine, de me plaquer le dos au mur : le vrai danger vient toujours par derrière.

L’être humain court vite, et s’ils prennent leur départ simultanément, sur cinquante mètres, il coiffe à la course le cheval et le lion. Et ceci simplement parce que son accélération initiale est fulgurante alors que ses concurrents, plus balourds, sont obligés de prendre de la vitesse progressivement. Au bout des cinquante mètres, s’il s’agit du lion à ses trousses, l’homme a intérêt à trouver un arbre sur qui grimper. Mais il n’est pas fait pour courir sur la distance : ses genoux ne sont tout simplement pas adaptés à cet effort et s’abîment aisément du fait du choc répété. Il y a dans Hyde Park à Londres une statue moderne assez difficile à décrire, la meilleure analogie serait celle d’un immense couvert à salade fiché en terre par les manches, les parties concaves de la cuiller et de la fourchette se faisant face. La plaisanterie consiste à répondre à quiconque vous interroge sur la sculpture blanche, qu’il s’agit d’un monument aux genoux décédés des coureurs qui zigzaguent dans le parc.

Les femmes qui courent parce qu’elles imaginent qu’il s’agit là d’un exercice salutaire pour leur santé ignorent ce fait élémentaire et une autre explication simple de mon antipathie à leur égard pourrait donc être que je les considère mal informées. Mais ceci devrait alors s’appliquer à toutes. Or j’ai constaté que mon hostilité se manifeste plus spécifiquement envers celles qui ont des écouteurs sur les oreilles. Ceci prouvant en particulier que je m’égarais complètement quand j’incriminais l’animalité avec la sueur, j’évoquais la pudeur avec les seins ballottés, ou je rappelais les pouffements de l’enfance à propos des petites culottes.

Mes promenades en ville m’ont convaincu que les gens qui vous bousculent portent en général des écouteurs. Est-ce parce que nous avons également besoin du repère que nous offre le son pour nous situer correctement dans l’espace ? Ou est-ce plus banalement parce que l’écoute de la radio ou d’un disque nous distrait ? Je crois qu’il s’agit en réalité du même phénomène que l’on observe quelquefois chez les utilisateurs d’un téléphone portable, à savoir qu’ils s’égosillent parce que, captivés par leur conversation, ils sont insensibles à l’environnement au sein duquel ils sont plongés. Confinés dans leur monde intérieur, privé, ils en oublient la présence effective de leur personne plongée dans un monde public.

Et c’est là que réside en fait la clef de mon rejet : dans le dédain que manifestent les coureuses du bord de mer vis-à-vis du contrat social. Nous vivons une époque très tolérante : Antigone fut condamnée à mort par Créon pour un crime identique : avoir imaginé que la délimitation de l’espace public et de l’espace privé pouvait relever de sa volonté propre. Seul le pervers imagine, à ses risques et périls, que sa soumission ou non à la loi est un choix qui lui est laissé. Polynice, en contestant le pouvoir de son frère Étéocle, se pose en usurpateur, coupable de haute trahison vis-à-vis de la Cité. En l’enterrant au nom d’un devoir qu’elle qualifie de sacré, Antigone s’arroge le droit de définir de sa propre autorité, la frontière qui sépare la sphère de l’état de celle de l’individu.

Et c’est ce que fait également la coureuse du bord de mer en pyjama, voire en slip et en soutien-gorge : elle place les écouteurs sur son crâne afin de s’isoler du reste du monde et affirme bien haut : « Quelqu’en puissent être les apparences, je suis installée au sein de mon domaine privé – que j’ai défini selon mon goût, et du reste je me fiche comme d’une guigne ! » Oui mais voilà, et même si les lois de l’état l’ignorent en raison de la légitimité accordée aujourd’hui à tout comportement que l’on justifie en déclarant – à tort ou à raison – qu’il est « bon pour la santé », elle découvre cependant les limites de son attitude perverse, puisque c’est en raison de celle-ci que moi – et à mes côtés au moins l’ensemble des lecteurs d’Antigone – la rejetons automatiquement en-dehors de la sphère de notre désir potentiel.

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Les dessins de Ron Cobb

J’évoquais l’autre jour avec une jeune personne qui pensait que le mouvement écologique est une invention récente, certains des très beaux dessins que Ron Cobb publiait à la fin des années soixante dans le Los Angeles Free Press, un des organes du mouvement hippie. En voici un : « Bénis soient les simples en esprit : la terre leur appartient ».
La terre leur appartient
En voici un autre, plus classiquement politique. Celui–ci pourrait servir d’illustration à l’une des thèses centrales de mon « Vers la crise du capitalisme américain ? » (2007) : que le rapport des classes sociales aux États–Unis doit toujours être interprété dans la cadre que lui a défini le puritanisme (c’est–à–dire le calvinisme) hérité des premiers colons du XVIIè siècle : que la richesse est la manière dont Dieu signale aux élus, leur élection. « Si t’as quèqu’chose, c’est pasque t’as été gentil. Si t’as rien, c’est qu’t’as été méchant… T’as qu’à demander au Père Noël ».
Le Père Noël

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La luette

Je me souviens d’une traversée sur la malle entre Zeebrugge et Douvres, j’avais vingt ans et il y avait à côté de moi au bar une jeune fille, qui m’ignorait et que j’ignorais et qui à un moment donné s’est tournée vers moi, son visage étant donc très proche du mien. Elle m’a fixé et s’est mise à bailler à s’en décrocher la mâchoire sans que son regard cesse d’être fixé sur le mien, et je me souviens d’avoir entrevu la luette au fond de sa gorge et d’en avoir été profondément ému. Et je me suis dit, « Jamais femme ne s’est offerte à toi avec autant d’abandon ».

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Les Américains propriétaires de leur logement

Un argument qu’on entend exprimer ces jours–ci, en faveur du climat de laissez–faire qui a caractérisé le prêt au logement aux États–Unis au cours des dix dernières années, est qu’il a permis d’augmenter le nombre de ménages accédant à la propriété de leur logement ; une réglementation plus poussée du secteur, ajoute–t–on, aurait empêché cela. Le taux de ménages américains propriétaires de leur logement a effectivement progressé de manière constante à partir de 1995 après avoir été stationnaire entre 1985 et 1995. C’est la plus–value due à la bulle immobilière au cours la période entre 1995 de 2005 qui a permis que le patrimoine des ménages américains double pratiquement au cours des dix dernières années, passant de 27,6 mille milliards de dollars à 51,8 mille milliards, l’immobilier résidentiel à lui seul constituant 47 % de cet accroissement. La bulle de l’immobilier résidentiel explique donc à peu près pour moitié la différence observée en 2004 entre le patrimoine des propriétaires de leur logement et celui des locataires : 184.400 dollars pour les premiers et 4.000 dollars pour les seconds. Comme je l’expliquais dans « Vers la crise du capitalisme américain ? » (2007), le placement des économies dans la résidence principale est conçu aux États–Unis comme une manière de constituer un pécule de retraite dans un pays où la protection sociale est rudimentaire ; la formule ne fonctionne bien entendu que tant que le prix de l’immobilier grimpe (p. 82).

La question qui se pose bien entendu à propos de la progression à marche forcée vers la propriété de son logement que le développement du secteur subprime a autorisé dans un contexte qui l’avait rendu possible d’une bulle immobilière, est celle de sa qualité : cette progression peut elle se maintenir ou bien s’est–elle créée de manière toute provisoire, les chiffres devant nécessairement revenir à échéance vers ce qui serait leur niveau « naturel » ?

Edward Gramlich est, on s’en souvient, un ancien gouverneur de la Fed qui, peu de temps avant sa mort, avait reproché à Alan Greenspan son inaction devant les ravages commis par la portion « prêt–rapace » du secteur subprime. Dans un petit livre intitulé « Les prêts subprime. Le plus récent boom et bang américain » publié cette année, il affirmait que les 5 % de croissance du chiffre des propriétaires, de 64 % à 69 %, de 1994 à 2005 étaient sans doute un acquis permanent. Or, comme le montre le diagramme (*) ci–dessous, l’évolution récente semble lui donner tort.
Propriétaires de leur logement
Le pic des 69,3 % avait été atteint en 2004 et est tombé progressivement à 68,1 % au troisième trimestre 2007. Pour les noirs américains, le taux est tombé de son pic de 48,8 % en 2004 à 47,7 % en 2005. Il est impossible de dire à l’heure qu’il est à quel niveau ce taux se stabilisera, il est clair en attendant que la qualité de propriétaire de certains de ceux qui avaient accédé à la propriété au sommet de la bulle de l’immobilier était fondamentalement précaire.

(*) Union des Banques Suisses, Mortgage Strategist, le 30 octobre 2007, p. 7

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Le cyborg vous parle

Il y a quelques années, j’ai commencé à voir double, puis triple. L’autre jour, je regardais la pleine lune et j’ai compté sept images.

L’oculiste m’a dit « Vos cristallins sont pourris, il faut les remplacer ». Il y a deux ans, j’ai eu une hernie. Le chirurgien m’a montré ce qui ressemblait à un morceau de rideau et m’a dit : « On va vous ouvrir et on va vous mettre ça à l’intérieur : c’est plus solide que les muscles qu’on a là dans l’aine ». Passe encore. Mais qu’on vous ouvre l’oeil pour aller remplacer une pièce, l’idée ne me plaisait pas trop. J’ai mis des gouttes, pris des pilules et adressé des prières à Pazuzu.

Il y a quelques semaines, nous partions en week-end à Julian, dans la montagne qui surplombe le désert d’Anza Borrego. Je me suis lancé sur la bretelle de l’autoroute et au moment où j’ai débouché sur la 405, je ne voyais rien : je ne voyais pas les démarcations entre les voies, je ne savais pas où aller. J’ai dit « Je ne peux plus faire ça : je vais tuer quelqu’un ou je vais nous tuer nous ! ». J’ai quitté l’autoroute dès que j’ai pu et nous sommes rentrés à la maison : adieu les pommes juteuses que nous allions cueillir à Julian !

On fait une incision de 3 mm à la limite de l’iris et du blanc. On insuffle un gaz inerte pour que le liquide vitreux ne s’échappe pas. On introduit une aiguille qui émet des ultra–sons et désintègre le cristallin pourri que le Bon Dieu vous avait donné. On aspire les débris et on place la pièce de rechange en plastique. Puis on referme. Vous pouvez rouvrir l’oeil quelques heures plus tard. Le nouveau cristallin est plus petit : au début ça joue un peu.

Là, j’ai un oeil gauche neuf : avec lui, je ne vois plus qu’une seule lune. On change le droit lundi. Adriana me dit : « Ça fait des éclairs ! Ça fait des éclairs dans ta pupille ! » On voit ça dans les bandes dessinées : des yeux qui lancent des éclairs. Ici, c’est le revêtement de la nouvelle lentille, comme des lunettes de soleil polarisantes. « Ça donne la chair de poule : tu as l’air d’un cyborg ! ». Eh ! On n’arrête pas le progrès ! Et puis, « cyborg », je trouve ça assez chic !

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Jacques Brel (1929 – 1978)

C’était l’époque cafardeuse où je ne savais pas quand je reverrais la petite dernière. Elle avait trois ans. Une nuit j’ai rêvé que j’arrivais dans une maison où je savais qu’elle dormait. Un homme est entré dans la pièce où j’attendais et je le reconnais : c’est Jacques Brel et il me dit avec une infinie bonté qui dissipe toute mon inquiétude : « Elle dort ! Tout va bien. Faut pas s’en faire ! ».

Je l’ai vu une fois : en 1968 au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, il était Don Quichotte dans « L’Homme de la Manche ». Dario Moréno était Sancho Pança, et pas moins bête de scène !

Paradoxalement sans doute, de son point de vue, Jacques Brel offrit aux gosses de ma génération, pour qui « être Belge » signifiait « n’être de nulle part », l’hymne national qui leur manquait, des vers sans mièvrerie auxquels s’identifier : « Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu ». J’ai écrit « hymne national » mais il faudrait dire « hymne régional » : je parlais un jour à des Lillois qui s’indignèrent : « Non, il a écrit ça pour nous ! ‘Avec Frida la blonde quand elle devient Margot’, c’est nous ça ! » Il composait en réalité pour la race entière, comme l’ont compris Nina Simone récitant comme une prière « Ne me quitte pas », ou David Bowie interprétant, en vrai Ziggy Stardust, « Dans le port d’Amsterdam ».

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Le quasi–cauchemar

L’autre jour, j’ai été réveillé par la sonnerie du téléphone. Je faisais un rêve qui n’était pas un cauchemar, bien que, logiquement, ç’aurait dû en être un : j’étais condamné à mort et j’allais mourir. Je me promenais librement dans des couloirs mais il était clair que je n’étais pas libre de sortir de l’espace où j’étais confiné. Dans un corridor, j’aperçois deux hommes, l’un a porté un révolver à la tempe de l’autre et fait semblant qu’il va tirer. Je leur fais comprendre que, vu ce qui me pend au nez, et dont ils sont apparemment informés, leurs gestes sont indélicats. Je me rends compte soudain que j’ai mal à la gorge et la pensée qui me vient est celle d’un soulagement : ce genre de désagrément va bientôt se terminer pour moi, une fois pour toutes. Mon sentiment, qui semble fluctuer, est un mélange d’appréhension et de sérénité.

En fait au réveil je reconnais ce sentiment, cette sensation d’être aux portes de la mort et d’onduler entre la peur et la réconciliation avec la mort prochaine : cela date d’il y a trente ans et ce sont mes jours passés à la pêche, les jours de tempête. Se retrouver sur un bateau de sept mètres de long entre les récifs du Vas-Pel à Houat, avec un vent de force neuf, et la mer qui n’est soudain plus en-dessous mais au-dessus, et le pont qui réapparaît et l’eau qui fout le camp en catastrophe par les bordés, et qu’on se dit : « Que ça n’aille pas couler dans la machine ! » Jusqu’à la vague suivante : « Jésus-Marie-Joseph ! Où va-t-elle nous emmener celle-là ! »
Plusieurs années plus tard, Jean-Michel m’avait dit, « Tu te souviens quand on a eu si peur ? »
Moi : Quand ?
Lui : Tu te souviens pas ? au Vas-Pel !
Moi : T’avais peur toi ? Je croyais qui avait qu’moi !
Il dit : « Tu rigoles ! », en éclatant de rire lui-même.

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« Le capitalisme n’est pas parfait » déclare Angelo Mozilo

J’ai débattu ces jours derniers de deux thèmes : le retour de Fannie Mae et Freddie Mac à la une de l’actualité (Où l’on reparle de Fannie Mae et Freddie Mac) et Ce que révèlent les situations anormales, à savoir les vraies règles du jeu qui apparaissent alors en surface. On retrouve ces deux thèmes traités aujourd’hui ensemble à la une du Wall Street Journal. Le sous–titre de l’article est une citation d’Angelo Mozilo, le patron de Countrywide, le numéro 1 du prêt au logement américain : « Le capitalisme n’est pas parfait ». L’article de James Hagerty débute ainsi : « Depuis la Grande Crise, le secteur du prêt au logement américain a toujours inclus une bonne dose de socialisme. C’est une chose qu’on a parfois perdu de vue dans la frénésie du boom immobilier récent, à l’époque où Wall Street procurait encore avec enthousiasme les capitaux à prêter. Maintenant que la partie est jouée, le rôle du gouvernement est à nouveau en pleine expansion ». Et Hagerty ajoute : « En dépit de la confiance américaine dans la loi du marché, les politiciens agissent depuis toujours comme si l’immobilier résidentiel était trop important pour qu’on le laisse exposé au plein souffle des forces du marché ».

La Federal Reserve Bank garantit le crédit des banques commerciales américaines. Les douze Federal Home Loan Bank (FHLB) régionales, créées en 1932, jouent le même rôle pour les Caisses d’Épargne. Elles bénéficient elles aussi de la garantie « AAA » du gouvernement des États–Unis. Les FHLB sont des coopératives et les caisses d’épargne membres obtiennent d’elles du financement en échange de la mise en garantie de divers instruments de dette en leur possession, typiquement des prêts au logement titrisés en Residential Mortgage–Backed Securities (RMBS).

En août de cette année Countrywide a doublé la somme qu’elle emprunte à la FHLB d’Atlanta, le montant total de sa dette vis-à-vis d’elle se montant désormais à 51 milliards de dollars. Washington Mutual, la principale Caisse d’Épargne américaine, a de son côté emprunté 31 milliards de dollars aux FHLB. Le total des sommes empruntées aux FHLB en août et septembre s’est monté à 163 milliards de dollars. Pour pouvoir prêter ces sommes, les FHLB ont dû elle–mêmes emprunter davantage sur le marché des capitaux, leur dette croissant de 21 % en deux mois. Leur dette totale se monte maintenant à 1,15 mille milliards de dollars. La plupart des titres qu’elles ont émis pour se procurer ces sommes viennent à échéance en 2009. Si l’argent prêté aux Countrywide, Washington Mutual et aux autres n’est pas rentré dans les caisses à cette date, l’ardoise sera passée à Oncle Sam – qui la présentera bien entendu à son tour aux contribuables américains.

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L’amour condensé

En mai 1998, je me suis décroché un vrai boulot, j’habitais toujours Laguna Beach mais je travaillais à Los Angeles. Le matin je prenais la camionnette jaune et je roulais jusqu’à la gare d’Irvine en empruntant le Laguna Canyon, slalomant à du 130 comme les autres navetteurs du petit matin sur cette route étroite à deux voies enfoncée dans un paysage grandiose. J’abandonnais la voiture sur le parking et une heure plus tard je débarquais du train à Union Station, au coeur du quartier hispanique de la ville aux mille villages. Les cinq dernières secondes du trajet, juste avant l’entrée en gare, sont surprenantes : le train passe alors devant le cimetière des voitures noir et blanc du Los Angeles Police Department – LAPD – et on ne peut s’empêcher de sourire devant le spectacle de ces véhicules martyrisés, cabossés en dépit de toute vraisemblance, confirmant l’expression consacrée que la réalité dépasse parfois la fiction.

Un collègue, Andrew, travaillant dans la même firme que moi, se rendait lui aussi à Los Angeles par le train et nous avions pris l’habitude de nous asseoir sur des sièges adjacents et de bavarder pendant le trajet. Un jour il m’invita chez lui, le but fixé à la soirée étant que nous irions dîner ensemble dans un restaurant où un groupe de musiciens joueraient de la musique traditionnelle sur des instruments anciens.

Ma mère et ma nièce Muriel me rendaient visite à cette époque et nous arrivons donc chez ces gens qui habitent une maison de rêve – au sens de sortie tout droit d’un catalogue. Nous sommes repartis, couverts de fleurs, coupées par Andrew dans le jardin au moment des adieux. Quand vous vous rendez dans une famille américaine pour la première fois, on vous fait visiter la maison de fond en comble. Et alors que ce qui nous frappe aux États-Unis, c’est le puritanisme sous toutes ses formes, on insiste à ce que vous visitiez toutes les pièces. La satisfaction que les maîtres de maison éprouvent à ce que chaque objet soit parfait par rapport à sa finalité (son prix offrant quelquefois l’étalon simple de cette adéquation) transcende toute distinction que nous établirions spontanément entre l’espace public et l’espace privé, et du coup, les hôtes aspirent à ce que vous vous extasiez sur les WC avec le même enthousiasme que vous aviez manifesté déjà à propos de la bibliothèque.

Jusque-là je ne connaissais qu’Andrew, et il me présente ses deux petites filles, et je découvre alors son épouse, une jeune femme blonde et diaphane, resplendissante – dont je n’ai pas retenu le nom, ce qui, comme on le verra, est très injuste. Et nous parvenons donc au restaurant constituant le but de la soirée et il s’avère qu’il est absolument comble. Combien de temps faudrait-il attendre pour qu’une table se libère ? Une heure. Et nous voilà donc contraints de modifier nos plans, et nous nous rabattons sur un autre établissement également connu d’eux, où la même mésaventure se reproduit. La suite importe peu : ce que je voudrais rapporter, c’est un incident qui eut lieu à l’occasion de l’une des autres tentatives infructueuses qui s’ensuivirent. Arrivés à proximité d’un des restaurants appartenant à la liste que nous explorions alors systématiquement, la femme d’Andrew suggère que seuls elle et moi allions nous enquérir de la situation. Je me souviens que, par rapport à l’endroit où la voiture resterait stationnée, l’établissement était situé à gauche derrière un coin. Et dès qu’elle et moi avons tourné ce coin et que nous sommes devenus invisibles aux occupants de la voiture, elle se met à me parler avec précipitation : pour me dire qui elle est à ses propres yeux, comme on le fait aux premiers temps des amours et alors soigneusement étalé sur plusieurs semaines mais ici concentré sur quarante-cinq secondes, et le message est très clair, qui disait : « Disparaissons ensemble, puis arrêtons-nous quelque part, n’importe où, et restons emmêlés l’un à l’autre, pour l’éternité ». Et je me souviens que tandis que nous revenions vers la voiture, porteurs une fois de plus de mauvaises nouvelles, et que nous chemins se séparaient parce que nous devions nous diriger chacun vers sa portière, elle parlait encore avec volubilité.

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Le réseau comprend un sous-ensemble (les « mots à contenu ») d’une langue naturelle particulière

La pensée comme dynamique de mots. II. Architecture (4)

Dans les langues Indo–Européennes, il existe deux types de mots. Tout locuteur de la langue a un sens intuitif très fort de cet état de choses. Nous n’avons aucune difficulté à définir la signification – c’est à dire à définir les mots du premier type : « une rose est une fleur ayant de multiples pétales, souvent de couleur rose, ayant un parfum marqué et agréable, une tige couverte d’épines », etc. ; « un pneu est l’enveloppe en caoutchouc d’une roue, gonflée d’air », etc. Pour ce qui touche au second type de mots, la définition est beaucoup plus ardue. Par exemple, dans le cas du mot
« néanmoins » : « il est utilisé lorsqu’on entend suggérer que bien qu’une seconde idée apparaisse à première vue contradictoire avec une première idée déjà exprimée, elle est cependant vraie, etc. » Autrement dit, quand on s’efforce de définir un mot comme « néanmoins », on a énormément de mal à dire qu’il « signifie » quelque chose en particulier, il faut plutôt – comme je viens de le faire – affirmer qu’il est « utilisé quand… » et il est alors significatif que l’on se voie forcé d’exprimer cet usage à l’aide – sinon d’un synonyme, du moins comme dans les cas de « bien que » ou « toutefois » – d’un mot qui s’utilise dans des contextes très proches.

Le premier type de mots est souvent appelé « mots à contenu », les seconds, « mots de structure » ou « d’armature » (1). Les dictionnaires ont la tâche facile avec les premiers et du fil à retordre avec les seconds, recourant avec les mots du second type, tel « néanmoins », à l’astuce que j’ai utilisée, de renvoyer à un mot proche avec la signification duquel – en réalité l’usage – le lecteur est censément être plus familier. Le philosophe anglais Gilbert Ryle appelait les premiers, « topic–committed », « engagés quant à un contenu » et « topic–neutral », « neutres quant à un contenu ». Il écrivait « Nous pouvons appeler des expressions anglaises ‘neutres quant à un contenu’ si un étranger qui les comprend et elles seulement, n’obtient grâce à elles aucune indication quant à la signification d’un paragraphe où elles sont présentes » (Ryle 1954 : 116).

Dans le langage sans ambiguïté des logiciens médiévaux, les premiers étaient appelés « catégorèmes » et les seconds « syncatégorèmes » (2). Nous pouvons comprendre intuitivement ces termes comme signifiant que les
« mots à contenu » sont essentiellement consacrés à désigner la « catégorie », la « sorte », l’« espèce » des choses que nous évoquons ; alors que les mots du second type, les « mots d’armature » jouent essentiellement un rôle syntaxique, le rôle d’un « mortier » – ce qui expliquerait pourquoi nous avons du mal à exprimer ce qu’ils « veulent dire » et préférons décrire comment ils sont « utilisés ».

Le réseau dont je parle ici est constitué de « mots à contenu » : ce sont eux les éléments d’un réseau où la fleur « rose » est connectée à la couleur « rose » et la fleur « violette » à la couleur « violet ». Les autres mots, les « mots d’armature », n’appartiennent pas à ce réseau particulier, ils sont stockés d’une manière différente : ils sont convoqués pour lier entre eux les « mots d’armature », comme un mortier d’une nature particulière qui permettra à ces mots combinés de fonctionner ensemble à l’intérieur d’une phrase. Par exemple, à propos de ce qui a été dit lors de ma tentative de définition pour « néanmoins » : que le mot est utilisé quand deux états de choses évoqués ensemble apparaissent à première vue contradictoires. Pour minimiser le choc, pour soulager l’inconfort affectif qui naît précisément quand deux états de choses contradictoires sont évoqués simultanément, un mot tel
« néanmoins » est introduit entre les parties en conflit. Avec « néanmoins », les états de choses évoqués proviennent de localisations éloignées l’une de l’autre dans l’espace que constitue la signification : leur rapprochement crée un déséquilibre qui doit être résolu. Le sujet parlant qui connecte dans sa parole les états de choses rapportés de part et d’autre de « néanmoins » fait la grimace intérieurement. Et pour résoudre la tension, il ou elle glisse entre eux un « isolant de contradiction », une « rustine de compatibilité » telle néanmoins. Et l’équilibre est ainsi restauré. « Le Duc savait qu’il valait mieux pour la Princesse et pour lui qu’il s’abstienne de la voir désormais. Néanmoins, le matin du jour suivant… » Le « néanmoins » m’ôte mon souci et je cesse de me préoccuper désormais du sort du Duc : s’il est bête à ce point, tant pis pour lui! Qu’en ai–je à faire !

Les « mots d’armature » appartiennent à ce que j’appellerai dans la Section 14, l’« enrobage » : ils font partie des couches qui permettent de créer une phrase pourvue de signification à partir des mots découverts le long d’un parcours de longueur finie au sein du réseau.

(1) Toutes les langues ne traitent pas la répartition entre « mots à contenu » et « mots d’armature » de la même manière. Les langues telles le chinois et le japonais sont beaucoup plus économes dans leur usage des « mots d’armature » que ne le sont les langues indo–européennes. Le chinois archaïque en particulier y recourait fort peu : la signification émergeait essentiellement de la rencontre – sans adjonctions supplémentaires – de
« mots à contenu ».

(2) Ernest Moody résume la question de la manière suivante : « Les signes et les expressions à partir desquels les propositions peuvent être construites étaient divisés par les logiciens médiévaux en deux classes fondamentalement différentes : les signes syncatégorématiques, qui n’ont dans la phrase qu’une fonction logique ou syntaxique, et les signes catégorématiques (à savoir les ‘termes’ proprement dits) qui ont un sens indépendant et peuvent être les sujets ou les prédicats des propositions catégoriques. On peut citer les définitions qu’a données Albert de Saxe (1316–1390) de ces deux classes de signes, ou de ‘termes’ au sens large.
‘Un terme catégorématique est celui qui, considéré par rapport à son sens, peut être le sujet ou le prédicat (…) d’une proposition catégorique. Par exemple, des termes comme ‘homme’, ‘animal’, ‘pierre’ sont appelés catégorématiques parce qu’ils ont une signification spécifique et déterminée. Un terme syncatégorématique, quant à lui, est celui qui, considéré par rapport à son sens, ne peut pas être le sujet ou le prédicat (…) d’une proposition catégorique. Appartiennent à ce genre, des termes comme ‘chaque’, ‘aucun’, ‘quelque’, etc. Qui sont appelés signes d’universalité ou de particularité ; et semblablement, les signes de négation comme le négatif ‘ne… pas…’, et les signes de composition comme la conjonction ‘et’, et les disjonctions comme ‘ou’, et les prépositions exclusives comme ‘autre que’, ‘seulement’, et autres mots de cette sorte’ (Logique I).
Au XIVè siècle, il devint habituel d’appeler les termes catégorématiques la matière (le contenu) des propositions, et les signes syncatégorématiques (ainsi que l’ordre et l’arrangement des constituants de la phrase), la forme des propositions ».

Moody, E. A. 1953 Truth and consequence in Mediaeval Logic, Amsterdam : North-Holland

Ryle, G., 1954 Dilemmas, The Tarner Lectures 1953, Cambridge : Cambridge University Press

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Les deux fautifs

En septembre 1997, venu du campus de l’Université de Californie, à Irvine, à une vingtaine de kilomètres de là, j’ai échoué à Laguna Beach : à la plage. C’est ce qui m’a probablement sauvé. C’est Aznavour qui chantait « Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil ». Immigrant de la première heure, je crevais la dalle au paradis. Entre mes moments de vaine agitation, j’arpentais la plage de long en large, ce qui avait le pouvoir de m’apaiser. Un matin d’hiver, au lendemain d’une tempête, j’ai découvert la laisse de mer pareille à un collier de pierreries : une accumulation rutilante d’énormes coquillages ! Au tournant d’un rocher je me suis retrouvé nez à nez avec une femme policier, elle aussi les mains encombrées de ses joyaux : attirée par les trésors de la plage pendant ses heures de service, et assez penaude de tomber sur quelqu’un. Moi aussi, de mon côté, un peu gêné, mais pour la raison inverse : que j’aurais dû plutôt à cette heure-là, être au travail quelque part. Et nous, les deux fautifs, nous avons échangé un sourire, nous nous sommes dit bonjour, et nous rapprochant l’un de l’autre, nous avons comparé nos butins, avec les mots enfantins qui conviennent aux coquillages.

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Réformer l’Université

Alain Caillé vient de transmettre à ses amis du MAUSS (Mouvement Anti–Utilitariste dans les Sciences Sociales) une lettre–manifeste extrêmement complète intitulée « Penser la crise de l’Université (et de la recherche) ». Je lui ai communiqué les commentaires suivants.

L’université française et l’université américaine

Certaines des « universités » américaines auxquelles tu fais allusion sont plus proches de Grandes Écoles que d’universités : Harvard, Yale, Stanford, Caltech, etc. Si ta discussion se limite à l’université, à l’exclusion des Grandes Écoles et IUT, il faudrait logiquement les exclure aussi de la comparaison. Ceci s’applique également aux autres pays qui n’ont pas de Grandes Écoles mais partagent le monde universitaire d’une manière un peu équivalente. Je pense aussi à la manière dont, en Angleterre, Oxford, Cambridge, Imperial College, se distinguent du reste.

Les universités américaines sont de gigantesques entreprises commerciales. Les fondations qui les dirigent sont au premier rang des organismes financiers du pays : le Wall Street Journal de ce matin signale que « Harvard Management » a provisoirement nommé à sa tête un ancien Vice–Président de Goldman Sachs, un exemple typique.

Le coût des études universitaires se monte souvent à des centaines de milliers de dollars. Les jeunes diplômés américains se retrouvent avec le boulet des emprunts qu’ils ont contactés et qu’ils traînent souvent pendant plusieurs dizaines d’années. Les employeurs doivent refléter dans les salaires d’entrée, le montant des remboursements mensuels de ces emprunts ; les étrangers qui parviennent à obtenir ces emplois sont riches instantanément.

Les universités américaines sont authentiquement des établissements internationaux : les universités de Californie ont pour la plupart des populations de 40 %, parfois 50 %, d’étudiants extrême–orientaux. Je ne sais pas quelle proportion exacte de ceux–ci disposent de bourses des gouvernements chinois, sud–coréen et japonais mais la proportion doit être énorme.

Grandes Écoles, IUT, Université

Tu mets en évidence que l’Université est le reste – comme dans une division – quand on a soustrait de l’enseignement supérieur français, Grandes Écoles et IUT. Peut–on vraiment parler du reste sans parler du tout et de la division des fonctions sociales entre les trois ?

La chimie à l’Université devient ce qui est chimique sans être pharmaceutique, produits dérivés du pétrole ; la physique, ce qui n’est pas l’ingénieurerie, pas la technologie qui sous–tend l’informatique, etc. Tu fais allusion à cela quand tu évoques la dimension « anti–utilitariste » de l’Université. On disait autrefois pour ces dimensions–là : chimie « pure », physique « pure » pour les distinguer des dimensions « appliquées ». De ce point de vue–là, l’Université crée des généralistes de leurs disciplines, ce qui est une excellente chose en soi, car qui sait quel sera le prochain secteur de pointe de la physique et de la chimie, et qui d’ailleurs les définira, sinon au sein de l’Université. Plutôt que « généralistes » – qui pourrait suggérer que l’Université ne fait que transmettre de la « culture générale » – j’aimerais dire « universels », comme dans « clé universelle » : l’Université continuera de créer des « savants universels ».

Les disciplines

Tu parles de la nécessité peut–être de « combinaisons bi– ou interdisciplinaires effectivement pertinentes et fécondes (par exemple sociologie et économie, ou philosophie et anthropologie, etc. ) ». Il me semble que c’est là le coeur du problème et la vocation spécifique de l’Université : redéfinir ce que sont les disciplines d’aujourd’hui, assurer leur recherche et les enseigner, plutôt que de se contenter de voir ce qui reste du savoir quand les Grandes Écoles et les IUT ont défini leurs parts et les ont soustraites du tout.

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