La symbiose Chine – États-Unis. Nouvelles du front

Le Vice-Premier Ministre chinois, Madame Wu, est à Washington à la tête d’une délégation de quinze personnalités de haut rang. Du jamais vu !
La semaine dernière, le Wall Street Journal a publié une opinion libre de Madame Wu. On pouvait y lire ceci : « Bénéfice mutuel et « chacun y gagne », voilà de quoi sont faites les relations commerciales entre la Chine et les États-Unis […] La croissance rapide des marchés chinois stimule les exportations américaines. La Chine exporte vers l’Amérique tandis que ses investissements en titres obligataires américains aident les États-Unis à maîtriser leur inflation et leurs taux d’intérêt, encourageant ainsi chez eux une croissance accélérée et la création d’emplois ». Dans son message de bienvenue (sic) prononcé ce matin, le ministre des finances américain, Henry Paulson, déclarait : « Les Américains ont de nombreuses vertus – nous sommes un peuple innovant et travailleur – mais nous sommes également impatients. Même la notion de « dialogue » peut sembler trop passive aux yeux de l’éthique orientée vers l’action des Américains ». Inutile de se demander qui des deux était de bonne et qui de mauvaise humeur.
Chang-Hai 2007
Il y a deux ans, le gouvernement chinois avait tenté d’acquérir par l’entremise de la société d’état Cnooc, la firme pétrolière américaine Unocal, provoquant une levée de boucliers. Les États-Unis avaient invoqué leurs intérêts stratégiques et l’affaire ne s’était pas faite. On a annoncé hier une prise de participation du gouvernement chinois d’un montant de 3 milliards de dollars dans la « private–equity » Blackstone, une de ces sociétés de placement qui achètent des compagnies battant de l’aile, les rabibochent et les revendent au prix fort, autrement dit, le type même d’entreprise financière qui bénéficie en ce moment des taux d’intérêt bas que la Chine contribue à maintenir en achetant à tire–larigot des bons du Trésor américains. La participation chinoise équivaut à 9,7 % de la capitalisation de la firme, juste au–dessous des 10 % fatidiques qui exigeraient une ratification du gouvernement américain ; la Chine renonce également à réclamer un ou plusieurs sièges au conseil de direction. Un commentateur financier parlait hier d’humiliation pour la Chine. Ah oui ? Je ne mettrais pas ma main à couper que ce soit là la manière dont les Chinois eux perçoivent la chose.

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La métastase

« Vers la crise du capitalisme américain ? » fut rédigé en 2005. À l’époque, je ne me préoccupais pas de la manière précise dont la crise – qui me semblait pourtant inévitable – se déroulerait, je m’intéressais à son cadre général et j’entendais démontrer son inéluctabilité.

Le secteur « sous–prime » (subprime) de l’immobilier américain, celui qui accorde des prêts au logement à des populations qui ne disposent pas en réalité des moyens nécessaires, se trouvait dans un état que je comparerais à l’état dit de « surfusion » en physique. Du fait que l’on abaisse la température d’un liquide de manière lente et progressive, on parvient à descendre en–dessous du seuil de solidification sans que celle–ci ait cependant lieu. Le liquide est désormais dans un état instable et le moindre incident, tel qu’un choc léger, précipite sa solidification. Le secteur « sous–prime » se trouvait littéralement en état de surfusion et il n’est pas étonnant dans ces conditions que la crise ait débuté précisément là.

La faillite de la société de crédit foncier New Century, que j’évoquais dans mon blog du 10 mars intitulé « Deux semaines plus tard… », fut occasionnée par le désistement soudain des organismes financiers qui l’alimentaient en fonds de roulement à court terme. Sur un espace de vingt–cinq jours, le numéro deux du secteur « sous–prime » passa d’une simple prise de conscience de ses difficultés de trésorerie à sa déclaration de faillite. La débâcle d’Enron en décembre 2001, dans un contexte très similaire, avait elle pris trente–huit jours. Jeffrey K. Skilling, le PDG de la firme, devait comparer lors de son procès cette chute fulgurante à une panique bancaire, quand, à la suite d’une simple rumeur, un nombre trop élevé de déposants se bousculent pour retirer leurs fonds et acculent ainsi une banque, sinon solvable, à devoir déposer son bilan.

L’aspect positif de tels désistements par les prêteurs de fonds est qu’ils contiennent le mal : en retirant brutalement leur mise, les créanciers préviennent tout effet de contagion. S’ils avaient laissé pourrir la situation, ils auraient au contraire multiplié les chances de se voir eux–mêmes bientôt engouffrés. L’aspect négatif de ces réponses rapides est que leur caractère spectaculaire les met à la une de l’actualité, laissant libre cours aux analogies que le public, comme les journalistes qui leur ont révélé l’« affaire », peuvent alors lui découvrir dans des domaines parfois éloignés, permettant ainsi à la panique de métastaser et à un problème purement local de se généraliser.

Dans les semaines et les mois à venir, les secteurs à surveiller comme localisations de métastases éventuelles sont les prêts hypothécaires additionnels permettant de mettre en gage les fonds captifs dans les murs, les « Home Equity Line of Credit » (HELOC), ainsi que les prêts
« Alternative A » (Alt–A) qui se distinguent des cas de « mortgage » classiques par une caractéristique majeure, le plus souvent le fait que l’emprunteur n’a pas soumis de documents établissant la preuve de ses revenus et de ses avoirs ; la presse américaine a qualifié ce type de prêts de « liars’ loans » : « prêts pour menteurs ». Tout un programme !

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Expliquer la nature en ses propres termes

On trouve sous la plume de Schelling cette pensée merveilleuse que l’Homme est le moyen que la nature s’est donnée pour prendre conscience d’elle–même. Les manifestations de cette prise de conscience ont adopté des formes diverses selon les lieux et les époques, et au sein d’une culture particulière, telle la nôtre, révèlent un processus en constant devenir. Faut-il alors reconnaître l’ensemble de ces manifestations comme également valides, la nature ayant eu autant de manières de prendre conscience d’elle-même qu’il y eut d’opinions exprimées?
Aux débuts historiques de notre culture occidentale (la Chine est différente), un trait des représentations que l’Homme se fait de la nature et de lui–même en son sein, est que les explications produites ne parviennent pas à rester confinées dans le cadre qu’offre la nature elle–même, elles ne peuvent s’empêcher de s’en échapper constamment et invoquent un au–delà de son contexte : une mythologie d’agents inobservables et proprement « sur–naturels ». La plupart des systèmes de croyance traditionnels sont de ce type, qui doivent couronner leurs chaînes explicatives par un « primus movens », un dieu introduit à un niveau arbitraire de la chaîne et censé rendre compte en dernière instance d’une famille de phénomènes liés entre eux pour des raisons essentiellement affectives.
C’est là qu’il convient de situer le critère de qualité minimum que doit présenter une conscience de la nature par elle–même : qu’elle trouve à se déployer entièrement au sein de son cadre, sans aucun débordement. La distinction est simple et permet d’écarter une multitude de tentatives ne présentant sur le plan conceptuel qu’un intérêt « documentaire »– même si elles jouèrent un rôle dramatique dans l’histoire de la race humaine.
La pensée chinoise traditionnelle (essentiellement athée) a accompli cette tâche et, au sein de notre tradition, Aristote est le premier qui réussit cette gageure en proposant un système complet, composé d’une part d’observations empiriques de la nature, et d’autre part de « raisonnements » fondés sur celles–ci. Avec la philosophie d’abord, puis avec la philosophie naturelle qu’offre la science ensuite, des représentations de la nature sont produites qui ne requièrent rien d’autre comme termes d’un raisonnement, que sa décomposition en ses éléments et la description de l’interaction de ceux–ci à différents niveaux d’agrégation.
Le raisonnement, c’est évidemment pour Aristote, la faculté d’engendrer le syllogisme, c’est-à-dire, la possibilité d’associer deux concepts par le truchement d’un troisième – le moyen terme – auquel chacun d’eux est lié. La Raison s’assimile à la puissance du syllogisme d’étendre par ce moyen la
« sphère d’influence conceptuelle » de chaque terme de proche en proche, de syllogisme en syllogisme, de manière potentiellement infinie ; ce pouvoir, c’est celui d’exporter une certitude acquise au–delà de son cercle immédiat. C’est dans la prise de conscience de la puissance du syllogisme par Socrate, Platon et Aristote mais aussi par leurs adversaires sophistes, Protagoras et Gorgias, que réside le miracle grec (*), la capacité d’expliquer la nature en ses propres termes.

(*) « Le miracle grec », Papiers du Collège International de Philosophie, Nº 51, Reconstitutions, 2000 :17-38 ; également sur mon site Internet.

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L’Amérique étonnera le monde par sa nouvelle ouverture

L’entretien avec les internautes de Télérama : « L’Amérique étonnera le monde par sa nouvelle ouverture ».

« L’Amérique étonnera le monde par sa nouvelle ouverture »
Paul Jorion, anthropologue, sociologue et auteur de « Vers la crise du capitalisme américain ? » (ed. La Découverte), était notre invité le jeudi 10 mai pour un débat sur le déclin de l’empire américain.

Mitsuko : Cela fait plus de vingt ans que l’on parle de l’effondrement de l’économie américaine, pourtant, malgré des hauts et des bas, elle subsiste. Y a-t-il de nouveaux arguments, pour ou contre cet effondrement ? Et comment cette économie a-t-elle pu subsister aussi longtemps ?

Paul Jorion : L’économie américaine montre les signes d’une très grande vitalité. En même temps, du fait qu’elle est à la pointe de l’expérimentation, dans le domaine de la finance en particulier, elle se trouve au front de difficultés éventuelles. Comme dans tout système complexe, on y voit s’affronter des forces contradictoires, ce qui fait que l’économie américaine se trouve en permanence confrontée à des difficultés inédites et inventant aussi des solutions inédites pour y parer. Contrairement aux économies qui peuvent se permettre de prendre exemple sur des systèmes inventés ailleurs, l’Amérique se trouve obligée à la fois d’inventer les nouvelles solutions et de payer les pots cassés le cas échéant. Les Etats-Unis sont entrés dans une période de grandes turbulences, mais l’Histoire les a également montrés capables de changer de cap de manière quasi instantanée.

Zevon : Ni l’éclatement de la bulle internent, ni la guerre en Irak, ni les mauvais choix des ses présidents, etc. ne semblent faire chuter cet empire (il vacille mais ne tombe pas). Quels éléments, signes, faits peuvent être aujourd’hui interprétés comme annonciateur d’un déclin économique et/ou social des Etats-Unis ? Merci de votre réponse.

Paul Jorion : Les Etats-Unis ont laissé d’autres nations prendre le relais dans le domaine industriel. Le pays s’est spécialisé dans le tertiaire, le secteur des services, et plus spécialement celui de la finance. Le danger auquel il se trouve confronté aujourd’hui est dû au foisonnement des initiatives qui ont été prises au cours des vingt dernières années dans le domaine financier. On découvre aujourd’hui, avec l’éclatement de la bulle financière, que la quasi-absence de réglementation dans ce domaine a créé un risque systémique à de très nombreux endroits.

Le nouveau Congrès démocrate s’efforce de colmater les brèches, mais s’aperçoit que la mise en place de nouveaux règlements prend un temps infiniment long par rapport à l’instantanéité des crises éventuelles dans le domaine de la finance. Ce qui risque de se produire, ce sont des crises locales mais systémiques qui demanderaient des solutions dans un espace de jours, et non de semaines.
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L’argent avec lequel les Américains s’achètent une nouvelle télé

La Federal Reserve, la banque centrale américaine, a publié il y a quinze jours, une étude relative aux sommes dégagées par les ménages grâce au capital que représente leur logement (*) : plus–value réalisée à l’occasion de la vente de la maison, du refinancement à la hausse d’un prêt hypothécaire existant ou encore, prêts hypothécaires additionnels adossés aux fonds propres captifs dans le logement, où l’on met en gage la différence entre la valeur marchande de l’habitation et le prêt au logement qui la grève déjà. L’étude s’intéresse aussi à l’usage fait des sommes ainsi libérées.
La première originalité de l’étude est que toute analyse en est pratiquement absente : le lecteur se voit offrir essentiellement un ensemble de données statistiques brutes. La seconde originalité est que l’un des co–auteurs du texte n’est autre qu’Alan Greenspan, l’ancien Président de la Fed. Les deux traits sont en réalité liés, l’ex–Président s’étant fait taper sur les doigts pour avoir continué, passé son terme, à commenter l’actualité économique américaine, ce qui n’a jamais manqué de provoquer des remous sur les marchés financiers.
L’aspect le plus intéressant de l’étude, c’est ce qu’elle révèle de la manière dont la bulle de l’immobilier résidentiel – qui se dégonfle depuis le milieu de l’année 2006 – a alimenté les dépenses de consommation des ménages américains, contribuant au déficit aujourd’hui monumental de la balance commerciale des États–Unis.
Les deux diagrammes que je présente ici doivent s’interpréter en ayant à l’esprit une distinction importante : la différence qui existe entre, d’une part, l’argent dépensé qui provient d’une vente effectivement réalisée et, d’autre part, l’argent dépensé grâce à la mise en gage d’une plus–value dans la valeur du logement, plus–value qui demeure toute théorique tant qu’une vente effective n’a pas eu lieu. Ce qui corse l’affaire, c’est que, depuis le début de cette année, le prix de l’immobilier résidentiel américain ne stagne plus comme en 2006 mais baisse réellement. Une des conséquences de cette baisse est qu’une partie de l’argent déjà dépensé – sur la base d’un prix qui n’existait que sur le papier – n’est plus garanti que par du vent et que, viendrait–il à revendre sa maison, le propriétaire pourrait très bien en être de sa poche, ayant emprunté une somme plus importante que celle que la vente de son logement permettra de réaliser.
Le premier diagramme représente de l’argent réel : les recettes résultant de la vente de logements existants. Les sommes sont exprimées en milliards de dollars. Une partie importante de ces sommes est bien entendu réinvestie par les ménages dans un nouveau logement. Une autre part est consacrée à ce que l’étude appelle « investissements financiers, etc. » et dont une portion est, comme on le verra sur le second diagramme, affectée par les ménages au remboursement d’autres emprunts, en particulier les découverts sur les cartes de crédit.
Recettes résultant de la vente de logements existants
On voit la bulle enfler à partir de 1996 jusqu’à ce qu’elle amorce son dégonflement en 2006. Au cours de cette période, des quantités considérables d’argent liquide ont été générées par la spéculation. La part consacrée aux dépenses de consommation n’est a priori pas très impressionnante – encore qu’il s’agisse de milliards de dollars – le second diagramme en dira plus.
Liquidités extraites
Le second diagramme reprend l’information contenue dans le premier, à l’exclusion des sommes réinvesties dans l’achat d’un nouveau logement. Y ont été ajoutées, les liquidités dégagées par les particuliers en obtenant une seconde hypothèque sur leur logement, c’est–à–dire en mettant en gage le montant de leur apport personnel augmenté de la bulle ; ici, de l’argent a été potentiellement créé à partir d’une valeur n’existant que sur le papier, avec pour conséquence qu’à l’échéance, les sommes à rembourser devront éventuellement devoir être trouvées ailleurs. Sur ce second diagramme, les sommes dégagées et qui ont été consacrées aux dépenses de consommation n’apparaissent plus aussi minces.
Une distinction a cette fois été opérée entre les investissements proprement dits, utiliser cet argent pour jouer en bourse par exemple, et les sommes affectées au remboursement de dettes autres que celles afférentes aux prêts hypothécaires. La catégorie « travaux effectués sur le logement » comprend aussi bien les réparations que les embellissements.
En 2005, au sommet de la bulle, 890 milliards de dollars créés par elle avec du vent spéculatif furent donc consacrés aux dépenses de consommation des ménages. Le montant total des prêts hypothécaires secondaires adossés à du capital captif dans le logement (Home Equity) atteignait alors 914 milliards de dollars, la progression se poursuivait en 2006, et le chiffre atteignait alors 1.019 milliards de dollars. Les premières données pour 2007 indiquent un coup d’arrêt. L’économie mondiale en prendra un coup !

(*) Alan Greenspan and James Kennedy, Sources and Uses of Equity Extracted from Homes, Finance and Economics Discussion Series, Divisions of Research & Statistics and Monetary Affairs, Federal Reserve Board, Washington, D.C., 2007-20

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Les Jones ont plus de chance que les Sanchez

Sous la plume de Vincent Remy, un excellent article tirant le meilleur parti de l’information contenue dans mon « Vers la crise du capitalisme américain ? »

Télérama n° 2991 – 12 Mai 2007
L’économie américaine va-t-elle s’effondrer ?
Vincent Remy


N’empêche, pour [Emmanuel Todd], la messe est dite : « Qu’est-ce que cette économie dans laquelle les services financiers, l’assurance et l’immobilier ont progressé deux fois plus vite que l’industrie entre 1994 et 2000 ? » Les services comptabilisés dans le PNB américain, sans valeur d’échange sur les marchés internationaux, sont « lourdement surestimés ». Conclusion : « Nous ne savons pas encore comment, et à quel rythme, les investisseurs européens, japonais et autres seront plumés, mais ils le seront. Le plus vraisemblable est une panique boursière d’une ampleur jamais vue suivie d’un effondrement du dollar, enchaînement qui aurait pour effet de mettre un terme au statut “impérial” des Etats-Unis. »

Cinq ans plus tard, la prédiction d’Emmanuel Todd ne s’est pas réalisée. Mais la situation financière de l’Amérique s’est encore aggravée, à cause d’un facteur que Todd n’avait pas prévu – l’émergence de la Chine – et de l’emballement du marché immobilier. Quel rapport entre les deux ? C’est justement ce que nous révèle, dans un fascinant ouvrage, l’anthropologue belge Paul Jorion, installé en Californie, où il est devenu spécialiste du crédit… Revenons aux Jones, puisque c’est d’eux, ces citoyens de la classe moyenne, que parle Paul Jorion. Comme les deux tiers des ménages (contre 40 % en 1945), les Jones sont devenus récemment propriétaires de leur maison. Enfin, pas vraiment : ils ont emprunté 80 % du prix et se sont tournés vers Fannie Mae, organisme semi-gouvernemental qui a hypothéqué leurs murs. Fannie Mae, deuxième entreprise du pays, et son petit frère, Freddie Mac, garantissent à eux seuls pour 4 000 milliards de prêts immobiliers !

Comme tous leurs compatriotes, les Jones sont affublés depuis 1989 d’une cote de crédit, la « cote Fico », qui situe chaque consommateur en fonction de ses revenus et de son passé d’emprunteur – dettes, retards de paiement, saisies. Par chance, les Jones ont une bonne cote et ont donc obtenu un bon taux. Pour l’heure, on ne leur demande que de verser les intérêts, ils rembourseront le capital plus tard… Et comme ils n’ont pas d’économies, la banque leur a proposé un prêt à la consommation pour acheter leur Nissan en gageant le « capital captif dans les murs », c’est-à-dire leurs 20 % d’apport. La maison se retrouve ainsi entièrement hypothéquée, mais les Jones vont pouvoir l’équiper en mobilier chinois ! D’autant qu’on leur a aussi proposé en 2006, à côté de leur carte de crédit classique, une carte au taux moins élevé, mais gagée elle aussi sur la maison…

Bref, les Jones ont beaucoup plus de chance que les Sanchez. Eux, comme la plupart des Noirs et des Hispaniques, ont une mauvaise cote Fico et n’ont pu obtenir qu’un contrat « sub-prime », à un très mauvais taux, mais sur… 125 % du prix de leur maison. Ils ont donc un « capital propre captif négatif » ! C’est-à-dire une montagne de dettes.

Ainsi va l’Amérique de Bush : 1 % de la population détient un tiers de la richesse du pays, cette infime proportion ayant bénéficié de la moitié de la richesse créée de 1990 à 2006. Les 50 % les moins riches n’en détiennent que 2,8 % : c’est pourtant ces gens-là que le gouvernement Bush a voulu rendre propriétaires, contribuant ainsi massivement à leur précarité. Insolvables, ils sont la proie de compagnies qui tirent parti de leur dénuement : 900 000 saisies ont été effectuées l’an dernier.
Pendant ce temps, Freddie Mac a « empaqueté » les milliers de prêts hypothécaires de ces dernières années sous forme d’obligations, lesquelles sont à l’origine d’un nouveau marché financier, coté en Bourse. Et qui achète ces obligations ? Les Chinois, qui, non contents de soutenir la dette du gouvernement américain en achetant les bons du Trésor, financent désormais de façon massive l’immobilier résidentiel. Pourquoi ? « La Chine a encore besoin de la locomotive que constitue la consommation des ménages américains », répond Paul Jorion. Lesquels ménages ont une dette moyenne égale à 120 % de leur revenu annuel. A ce niveau de surendettement, toute hausse des taux d’intérêt exposerait la moitié de l’Amérique à des difficultés financières très sérieuses.

Dans son livre, écrit avant l’accélération de la crise immobilière, avant l’effritement du dollar et avant la montée des tensions sino-américaines, Paul Jorion cite Jeffrey A. Frankel, professeur à Harvard : « Quand les Orientaux se retireront de nos marchés, les Américains découvriront que les taux d’intérêt grimpent et que la valeur des actifs (valeurs boursières, logements, sociétés) baisse. Lorsque d’autres pays ont subi des crises de ce type, leurs populations ont été prises de panique. » Pour Attali, la fin de l’empire américain ne se produira « pas avant 2025 ». Mais les phénomènes qu’il décrit – désindustrialisation, hypertrophie de la finance, autonomisation d’Internet, crise écologique – semblent déjà bien amorcés. L’Amérique, rappelle Emmanuel Todd, « s’est toujours développée en épuisant ses sols, en gaspillant son pétrole, en cherchant à l’extérieur les hommes dont elle avait besoin pour travailler ». Et en s’endettant… Une fois tournée la page désastreuse de l’ère Bush, saurat-elle se sauver et engager à temps une indispensable révolution idéologique ?

A LIRE
Vers la crise du capitalisme américain ? de Paul Jorion, éd. La Découverte, 254 p., 20 €.

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L’homme qui n’en revenait pas

J’ai un projet de livre en tête (*). C’est l’histoire d’un type qui est amnésique mais qui souffre d’une amnésie d’un genre très particulier. Dans le cas ordinaire, le malade a perdu la mémoire de son histoire personnelle mais le contexte général lui demeure familier. Mon héros au contraire se souvient parfaitement de qui il est et de tout ce qui lui est arrivé, mais il n’a plus le souvenir du monde au sein duquel toute cette histoire s’est déroulée et ce qu’il vit lui est étranger. Du coup, tout l’étonne, et le plus souvent lui déplaît, voire même l’écoeure ou lui répugne carrément. Il est choqué par exemple quand il (re–)découvre la manière dont on fait les enfants : d’une part ce qu’on est obligé de faire pour les produire et d’autre part la façon dont ils envahissent comme d’énormes parasites un organe qu’ils subordonnent à leur grossier projet. Quand il comprend pour la première fois qu’on est obligé de faire pipi et caca, il a envie de vomir. Le fait qu’on mange les animaux qu’on voit autour de soi, demeure pour lui un scandale permanent. Et ainsi de suite : le monde tel qu’il est ne laisse pas de le sidérer et constitue pour lui une source constante de consternation.

J’ai déjà rédigé quelques chapitres de ce livre et je me propose de les publier en feuilleton, comme billets dans ce blog. J’appellerai le narrateur par exemple « Paul Jorion » et il renverra à lui–même comme à « moi ».

Oui, je sais ce que vous allez dire, la publication de « L’homme qui n’en revenait pas » a débuté il y a plusieurs semaines déjà et ici–même !

(*) Avertissement : La législation mondiale relative aux droits sur la propriété intellectuelle couvre cette idée hautement originale.
Warning : International copyright law applies to this stunningly original concept.

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La tache d’huile (de moteur)

Surprise ! Avec un prix de l’immobilier résidentiel en baisse, les Américains ont perdu deux sources de fonds favorites pour les dépenses de consommation des ménages : l’argent frais que procure le refinancement de son prêt hypothécaire par un nouveau d’un montant plus élevé (cash–out), et le Home Equity Line of Credit (HELOC) qui consiste à emprunter en mettant en gage la plus–value de la valeur de la maison depuis son achat.
Résultat : l’évolution des ventes des compagnies automobiles au cours des deux derniers mois (mars et avril 2007).

General Motors : – 9,3 %
Ford : – 13,0 %
Daimler–Chrysler : + 1,6 %
Toyota : – 4,3 %
Honda : – 9,1 %
Nissan : – 18,0 %

Les économistes s’accordaient sur une baisse probable de 3 %. Le chiffre réel est de – 7,6 %.

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L’escapade

J’ai deux ou trois ans, la scène se passe dans la maison de ‘s Gravenweg à Rotterdam, où il est désormais possible de se rendre à nouveau en train. C’est l’âge où l’on ne peut se soustraire à la vue des adultes que quelques minutes à la fois, parce qu’aussitôt une voix se fait entendre qui dit « Paul (Pa-ol, en hollandais), wat ben je aan ‘t doen ? » : « Paul, qu’est-ce que tu fais ? » Je parviens quand même à m’esquiver régulièrement, je sors de la salle à manger, je prends le corridor vers la droite, je dépasse les portes vitrées du sas qui le séparent de la porte d’entrée (on est dans un pays froid), et je me rends dans la petite pièce qui possède une penderie pour les manteaux des visiteurs, et où se trouve aussi le téléphone, et je reste là indéfiniment, du moins jusqu’à ce que résonne le fatidique « Paul, qu’est-ce que tu fais ? »
Hélas, je cale dans ma psychanalyse, incapable de me souvenir pourquoi je me rendais dans cette petite pièce. Et c’est ma mère qui vient à mon secours : « Tu allais là parce qu’il y avait un tableau que tu aimais beaucoup, un très beau tableau d’ailleurs, du XVIIè ou du XVIIIè siècle. C’est le Christ debout de profil, et devant lui, il y a un groupe d’enfants qui le regardent et à qui il s’adresse ». Et au moment où elle me dit cela je revois en effet le tableau : le Christ, les paumes levées, dans la direction des bambins, et sa grande auréole jaune, plutôt comme un halo, irradiant le beau fond bleu de sulfate de cuivre, le but secret de mes expéditions.
« Il ne faut en aucune circonstance commettre de représailles, ni rendre le mal pour le mal, quel que soit le dommage que l’on ait soi-même subi. Ce principe n’a jamais été admis, et ne sera jamais admis par le plus grand nombre » (Platon, Criton). Socrate avait raison, puisque quatre cents ans plus tard, en répétant les mêmes paroles, le Christ créa à nouveau le scandale et paya lui aussi de sa vie. Seule différence entre les deux, que Jésus invoquait comme garant de son message, son Père qui est aux Cieux, tandis que Socrate, lui, se fiait à une voix qu’il attribuait à l’« oracle que chacun possède à l’intérieur de soi-même », ce qu’on appellera plus tard la conscience, ou plus simplement encore, la raison.

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Se souvenir de sa naissance

On dit des Esquimaux qu’ils prétendent se souvenir de leur naissance et l’on présente cela comme une curiosité culturelle. En fait il est possible de se souvenir de sa naissance : cela relève de l’anamnèse dans la cure psychanalytique. Cela ne fait pas partie des buts recherchés, cela s’obtient en sus : en prime !

Une psychanalyse permet de remonter dans son histoire personnelle, d’étape en étape, et dans les stades finaux, de jour en jour. Ce chemin à rebrousse-poil peut se parcourir sur l’entièreté du trajet. J’imaginais la chose impossible, mais non : il est possible de parvenir jusqu’aux minutes qui précèdent la naissance. Cela m’est arrivé.

La remontée n’est pas linéaire bien entendu, avec souvent des semaines, voire des mois d’arrêt, et des évènements qui résistent, et qui résisteraient peut-être à jamais s’il n’y avait eu des témoins. Et ces témoins, à cette époque de la vie, ce sont bien sûr les parents, et c’est pourquoi il est important d’entreprendre cette spéléologie tant qu’ils sont encore en vie. J’ai dû recourir à eux pour exhumer les faits, et mes questions les stupéfiaient parfois (*) : « Papa, je devais être tout petit, et je vois ton visage tout près du mien et tu dis, « Il pourrait mourir », est-ce que ça te dit quelque chose ? » Et mon père me répond, « Oui, c’est en arrivant à Rotterdam, tu as été pris de convulsions. Tu étais tout bébé, on a eu très peur. Heureusement ça a vite passé. » Et je l’entends, au bout du fil, s’adressant à ma mère : « Willy, Paul avait quel âge quand on est allé en Hollande avec un avion militaire ? » Et j’entends ma mère qui répond : « Il avait trois semaines, c’était au milieu du mois d’août ». Et je connaissais l’incident parce qu’on me l’avait raconté : ma mère, Hollandaise, bloquée en Belgique pendant toute la durée de la guerre, et qui n’a qu’une hâte, aller découvrir ce qu’il est advenu de sa famille décimée et de Rotterdam rasée en mai 1940. Mais il n’y a plus de ponts, qui ont été tous détruits pendant la reconquête alliée, alors il n’y a qu’une possibilité : un transport de troupes, un DC3 Dakota de l’armée américaine. L’avion n’est pas pressurisé, et à l’atterrissage, le bébé, c’est-à-dire moi, est pris de convulsions.

Certains y liront, j’en suis sûr, l’explication de certains traits bizarres de ma personnalité et de ma polymathie maladive en particulier !

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(*) J’en offre un autre exemple dans « Le moment du Verbe. Le signifiant et son efficace », L’Homme, 145, 1998 : 239-248.

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Bloguer en deux langues

Je suis « né » bilingue. J’entends dire par là que j’ai entendu parler concurremment – et j’ai parlé moi–même – deux langues dans mon univers familial, du moment de ma naissance jusqu’à la mort de mon grand–père alors que j’avais seize ans. Mon père parlait français et c’est en français que je suis allé à l’école ; ma mère et mon grand–père – qui habitait un autre appartement du même immeuble – parlaient le hollandais : le néerlandais. On parlait français à la maison quand mon père était là et hollandais quand il était au bureau.

L’anglais, je l’ai appris plus tard. Je le parlais couramment quand je suis devenu étudiant à Cambridge. À la sortie des dix années que j’ai passées là, j’étais véritablement trilingue.

Je n’ai jamais pensé de la même manière en français et en hollandais, je n’ai jamais traduit d’une langue dans l’autre – même si je suis bien sûr capable de le faire. Forcé de dire quelque chose dans les deux langues dans le même contexte, je dis des choses différentes. « Question de cultures ! », dira–t–on, et cela joue effectivement, mais il y a bien davantage : dans les deux langues – et maintenant dans trois – je suis un autre ; pas schizophrène, mais presque.

La théorie de l’apprentissage que je propose dans « Principes des systèmes intelligents » (*) explique cela : on apprend les mots – ou plutôt, chaque usage spécifique d’un mot – associé à une valeur d’affect, et ce mot va alors s’inscrire dans un réseau mnésique en fonction des connexions qu’il entretient avec d’autres. Deux réseaux en deux langues seront nécessairement distincts : semblables sur des questions extrêmement techniques (ce qui autorise la traduction littérale), sans rapport entre eux pour la vie intime : qu’aurai–je à faire d’associations en français sur la maison de ‘s Gravenweg à Rotterdam, sur Jan van Schaffelaar se jetant du haut de la tour plutôt que de se rendre ?

J’ai repensé à tout cela en observant ce que j’écris d’une part sur mon blog en français et d’autre part, sur celui en anglais. Cela se ressemble parfois mais ce n’est franchement pas la même chose. J’écris également sur la finance en anglais mais ce ne sont pas les notes impressionnistes que l’on trouve sur le blog en français : ce sont de plus longues analyses, détaillées, en général très techniques. Inversement, on ne trouve pas de critique culinaire sur le blog français, ni de concours relatif à un tableau ! Je parle d’ANELLA, le logiciel d’intelligence artificielle que j’écrivis à la fin des années quatre–vingt, sur les deux. En anglais, j’insiste sur la question de l’affect. En français, je mets l’accent sur l’inspiration lacanienne du projet et j’intitule mon texte, « Le robot lacanien ». Les Anglo–Saxons savent qui est Lacan mais c’est un Lacan étrange pour moi, un mage, chéri des féministes et des départements de littérature comparée. En français, je peux parler de Freud comme d’un intellectuel érudit, en anglais je suis obligé de parler de lui comme d’un technicien. En français, je peux discuter de l’influence de Heidegger sur Lacan, de la structure hégélienne, et surtout kojévienne, de son système ; en anglais, j’allais écrire « à quoi bon perdre son temps » mais ce n’est pas cela que je voudrais exprimer, c’est surtout que je n’en ai pas envie, que cela ne me dit rien, autrement dit et plus essentiellement, que « cela ne passe pas au niveau de l’affect ! ».

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(*) Principes des systèmes intelligents, Paris : Masson, 1989

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Le sanctuaire

Ma mère est morte en janvier 2003. Deux semaines plus tôt je l’avais vue pour la dernière fois, impuissante, dans sa chambre de réanimation à l’hôpital de Vannes. Et donc ce matin-là où j’ai appris la nouvelle, j’escaladais et je dégringolais les rues de San Francisco avec l’envie de prier, cette envie qui transcende dans ces moments-là le fait que l’on croie ou non en Dieu, que l’on aie une religion ou que l’on n’en aie point. Et je suis passé dans Columbus Street, devant la librairie City Lights.

Quand on connaît la boutique, on finit par s’y retrouver dans sa configuration labyrinthique. Au sous-sol, il y a la collection la plus complète que je connaisse d’ouvrages en anglais sur le bouddhisme et le taoïsme. Au premier étage, il y a une petite pièce, et cette petite pièce est deux choses à la fois : c’est la partie d’une librairie et c’est aussi un joli sanctuaire. Les livres sont disposés avec dévotion sur des présentoirs, comme des offrandes. Ce qui se comprend quand on sait que c’est Lawrence Ferlinghetti, le poète « beat », qui la fonda, il y a bien longtemps. Il y a des photographies, certaines de très grand format. Une en particulier, de Jack Kerouac et de Neal Cassady. Est-il dieu possible d’avoir l’air plus breton que Ti Jean Duluoz ? Et c’est là que j’ai pu prier, à ma manière.

Tout va bien, la forme c’est le vide et
le vide c’est la forme, et nous sommes ici pour toujours, sous
une forme ou sous une autre – qui est vide. Tout va
bien, nous ne sommes ni ici, ni là, ni où que ce soit d’ailleurs.
Tout va bien : tous les chats sont assoupis.

C’est Kerouac qui a écrit ces paroles du Bouddha à quelqu’un qui l’écoute, ce soutra.
 
Le bouddha à la grotte du temple Longhua à Chang-Hai
 
Kerouac est mort en 1969 et il y a donc eu vingt-trois ans de l’histoire de cette planète au cours desquels j’aurais pu le rencontrer, comme j’ai rencontré Arthur Koestler, parce qu’Helena Wayne-Malinowska a voulu – comme l’on crée une oeuvre d’art – nous présenter un jour l’un à l’autre. Pour Kerouac, ça ne s’est pas fait : je ne l’ai jamais vu, je ne lui ai jamais parlé. Mais j’ai connu Jean Pouillon, François Debauche, Edmund Leach, Jacques Lacan. Il ne faut pas trop demander.

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D’où viennent les petits enfants ? (le point scientifique sur la question)

La réponse à la question, « D’où les petits enfants viennent-ils ? » est, comme on le sait, en général laissée en suspens par ceux à qui on la pose, si bien qu’elle se repose chaque fois dans les mêmes termes, sans que l’on progresse jamais vers une authentique élucidation. Je vais donc faire le point sur ce problème, en résumant en quelques mots ce que la science nous autorise à dire.

Au départ il y a le néant, un néant de qualité inférieure cependant : grumeleux. Ses irrégularités font qu’à la moindre incitation il se sépare (du moins provisoirement) en contraires : en « matière » et « anti-matière ». La présence de matière et le fait qu’elle tende (selon divers mécanismes) à devenir autre chose que ce qu’elle est, produit immédiatement le haut et le bas, la droite et la gauche, le devant et le derrière et l’avant et l’après (comme l’explique Einstein dans La relativité, 1916). En général, rien de très positif ne résulte de tout ça. Mais de temps à autre et à certains endroits, il y a « auto-organisation » et une fois que celle-ci est amorcée, une chose en entraînant une autre, la complexité engendre la complexité, automatiquement.

L’organisation demeure toutefois perpétuellement menacée par une tendance générale au déglingage – appelée « entropie ». Auto–organisation et entropie s’affrontent dans un interminable combat de géants. Nous, organismes végétaux et animaux, constituons les solutions extrêmement variées que l’organisation a trouvées pour se perpétuer en dépit de l’entropie. La voie qu’elle choisit est pour l’organisation un constat voilé de son échec : la fuite en avant qui consiste à reproduire à l’identique ses organismes avant que la décrépitude ne les rattrape et ne les abatte finalement. Ils s’effondrent sans doute, mais leurs petits clones sont désormais partout. Il suffit pour un type d’organisme médiocrement équipé pour la survie qu’il se reproduise très rapidement. C’est de là que viennent les petits enfants.

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Ma naissance se perd dans la nuit des temps

Je crois que Socrate fut le premier à demander pourquoi on se préoccupe du temps qui suit la mort et pas de celui qui précède la naissance. (*) Une réponse possible est que, si l’on a des enfants, on voudrait pouvoir continuer à veiller sur eux et qu’en mourant on perd évidemment ce pouvoir. Je crois qu’il y a une autre explication bien que j’ignore si mon expérience là correspond à celle de tout un chacun. Ce qui me fait douter que mon sentiment soit partagé, c’est que j’entends dire par certains que la vie est courte. Est–ce là véritablement leur expérience vécue ? Ou est-ce dans leur bouche une manière d’exprimer autre chose, par exemple que la mort est une expérience atroce que l’on redoute.
Pour ma part, j’ai le sentiment que ma naissance se perd dans la nuit des temps. Quand j’essaie de comprendre ce que le mot « éternité » veut dire, il me vient à l’esprit le temps qui sépare ma naissance du moment présent. Je sais bien que cela ne représente que soixante années et que ce n’est rien par rapport à l’histoire connue des astres, voire même des hommes. Je sais aussi qu’Hitler est mort « il n’y a pas longtemps » : « il y a un peu plus d’un demi-siècle », etc. Il n’empêche que tout cela se perd pour moi dans les brouillards d’une époque à laquelle appartiennent tout aussi bien Moïse ou Akhénaton.
La réponse à la question de Socrate est alors la suivante : le temps devant soi se compte en jours, en semaines, en mois et au grand maximum, en années, alors que le temps derrière soi, une fois que l’on a rempli sa mémoire de multiples saisons sur de multiples continents, se confond bientôt avec l’éternité toute entière.

(*) Woody Allen pose la même question dans sa parodie du Criton : « Mon apologie ».

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Le second tour

L’expression « l’aventure » possède deux sens selon qu’on l’entend dans la bouche d’un candidat du passé ou dans celle d’un candidat ou une candidate de l’avenir : « l’anarchie » pour le premier, « la prochaine étape » pour le second ou la seconde. Pourquoi cette peur devant l’inconnu alors que le passé est lui connu pour ce qu’il a été, jusque dans le présent : rien d’autre qu’une liste interminable d’abominations ?
Le drame de 2002 avait été dans le choix obligé entre deux candidats ayant pour modèle de l’avenir, deux versions du passé : l’une simplement exécrable, l’autre visant à ressusciter délibérément l’abomination sous sa forme la plus achevée.
Il faut aimer le candidat qui va « à l’aventure », qui fait des « propositions irréalistes », c’est–à–dire qui ne renvoient pas à ce qui a déjà été réalisé, alors que les insuffisances du réalisé sont patentes, qui a des vues
« idéalistes » : qui n’existent encore que comme idées, ce qui veut dire qu’elles sont neuves et donc porteuses d’espoir.
La générosité fut proposée comme la voie qui permettrait d’émerger des ténèbres, d’abord par le Bouddha, puis par Socrate, enfin par Jésus-Christ. On les a fait taire – c’est le moins qu’on puisse dire – mais les faits leur ont donné raison : malgré la caractère cahoteux du parcours, l’histoire s’assimile bien à une marche en avant de la générosité. Hegel dit lui « marche de la raison », c’est vrai car l’une ne va pas en effet sans l’autre.
Les idées généreuses sont toujours nées à gauche. C’est de là que viennent aussi toutes les valeurs du centre : nées à gauche, vingt ans, cinquante ans ou cent ans plus tôt. S’il existe un raccourci connu pour les mettre en application, pourquoi attendre ?

PS : Certains « jeunes philosophes » aiment certaines idées neuves quand ils les découvrent, Mais ils n’aiment pas les idées neuves en général, comme ils le devraient s’ils étaient vraiment philosophes. Il faut écouter ces
« philosophes » tant qu’ils sont effectivement jeunes. Ensuite, il faut les ignorer : ce sont les laissés–pour–compte de l’histoire comme de la philosophie.

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