Un nouveau paradigme doit être en prise avec le monde tel qu’il est

Un débat se tient en ce moment dans le cadre du groupe de discussion du MAUSS (Mouvement Anti–Utilitariste dans les Sciences Sociales) sur technologie et écologie. Je réponds ici à une lettre de Fabrice Flipo qui a eu l’amabilité de m’autoriser à la reproduire ici, à la suite de mon texte. Comme vous le verrez, la lettre de Fabrice est elle–même sa réponse à un message de Jean–Paul Vignal dont vous connaissez déjà les thèses.

Il a été donné au socio-économiste que j’étais à une époque d’accompagner les jeunes volontaires de l’UNICEF qui allaient vacciner les enfants dans des villages de brousse en Afrique. J’ai observé les villageoises rassurant leurs bébés dans l’épreuve. Si je ne l’avais su déjà, j’aurais compris devant ces visages rayonnants qu’il y a peu de contributions au mieux–être de la race humaine qui égalent l’invention d’un vaccin. Quelques années plus tard j’ai été présenté, devant son petit–fils, à Jonas Salk qui avait mis au point le vaccin de la polio en 1955. Quand je lui ai dit que j’étais très honoré, le gamin qui nous observait m’a fixé avec des yeux ronds avant d’aller tirer le pantalon de son père – le fils du grand homme – et de lui dire en pouffant : « Ce type a dit à Bon-Papa qu’il était honoré de le connaître ! »

Inventeur de vaccin n’a pourtant pas été la vocation que je me suis choisie. J’ai pris comme modèle et je ne m’en suis jamais caché, Aristote, l’inventeur de nouveaux paradigmes. Un nouveau paradigme offre un raccourci à la compréhension du monde, c’est–à–dire une clé vers le mieux–être des hommes qui le peuplent. Certains sont éphémères : celui d’Aristote sur le mouvement a été remplacé. Certains sont absorbés dans un autre qui constitue désormais son extension, ainsi celui qu’il a proposé pour le raisonnement. A celui qu’il a proposé pour la formation du prix, j’espère avoir contribué à rendre une nouvelle vie. Mais pour qu’un paradigme contienne une promesse il doit être parfaitement compatible avec le monde dont il parle et en particulier avec l’allure à laquelle ce monde va.

Nous regardions hier soir « Speed », un film d’action datant de 1994 : « une bombe se trouve à bord du bus qui explosera si sa vitesse tombe au-dessous des 80 kilomètres ». Mais le monde humain est bien pire encore, qui ne possède pas même de freins. Si l’on n’en est pas convaincu, il suffit d’aller voir la forêt de grues qui domine en ce moment Pékin en construction. Quand je dis que le monde humain n’a pas de freins, je n’exprime pas une préférence personnelle : j’établis un simple constat pour l’avoir visité. J’ai lu Fourier, et son système est certainement admirable mais il est sans portée parce qu’il table précisément sur l’existence de freins.

Ah ! J’aimerais bien qu’on puisse mettre les choses à plat, que la démocratie directe puisse s’exercer dans des villages de cent personnes, comme dans l’Ile de Houat que j’ai autrefois connue, que l’on vive dans un monde où n’existeraient ni les voitures ni les autoroutes qui viennent à sa suite : c’est à un monde sans automobiles que j’avais dédié en 1968 mon mémoire de sociologie consacré aux Provos d’Amsterdam. J’aimerais aussi que le bus puisse descendre en-dessous du 80, mais les 80 kilomètres à l’heure sont un donné : c’est à cette vitesse-là qu’il faut désamorcer la bombe (autrement dit, se convertir au développement durable), évacuer les passagers (autrement dit, conquérir les étoiles), ou que sais-je encore. La vitesse de croisière n’est pas négociable : c’est elle qui fixe les termes du problème.

Alors que faire ? Il faut tirer les leçons du Tai-Chi : faire du donné, sa propre force. Rediriger le monde à partir de ce qu’il est : transformer le torrent qu’un barrage ne pourra jamais contenir en une rivière qui ira irriguer la vallée. Faire de l’élan de l’adversaire prêt à vous pulvériser, ce qui causera en réalité sa propre perte, et ceci d’une chiquenaude. Le nouveau paradigme, c’est la chiquenaude. Mais pour qu’il puisse exercer son pouvoir il faut qu’il soit en prise avec le monde tel qu’il est aujourd’hui et non tel qu’il serait s’il était déjà changé.

Fabrice Flipo :

Cher Jean-Paul,

Nous sommes là au cœur du débat qui a lieu entre nous. La technique au sens vulgaire du terme est « anthropologiquement constitutive » mais « le progrès » (apporté par les écoles de la république) dont vous parlez l’est beaucoup moins. Ici je m’intéresse au second.

Quelques éléments :

– « les techniques et les savoirs sont neutres, tout dépend ce qu’on en fait » dites-vous ? C’est une conception instrumentale de la technique qui ignore les travaux de sociologie et de philosophie sur le sujet – notamment ceux d’A. Gras. Un savoir ou une technique n’existe que s’ils sont pratiqués, institués au sens de Castoriadis. Les formes sont collectives et non individuelles et manipulables à merci. Comment imaginer la voiture sans les voies de circulation, les hôpitaux, les réseaux de pièces de rechange ? La technique est aussi peu instrumentalisable que l’histoire; elle repose dans des infrastructures sans lesquelles elle n’est pas efficace. C’est sur l’émergence des infrastructures qu’il faut s’interroger et non sur l’émergence des outils, même s’ils sont liés. Les techniques sont issues d’épistémè ou de paradigmes collectifs; leur destination dépend d’institutions collectives dont le temps d’évolution est celui de l’histoire, non de la volonté.

– à partir de là, comment « domestiquer l’économie » ? Garder les mêmes techniques mais en changer la finalité ? C’est impossible, changer les finalités revient forcément à changer les techniques et les savoirs jugés dignes d’intérêt. C’est là l’illusion marxiste de « réappropriation des forces productives », les socialismes de ce type ne se sont rien réappropriés d’autre qu’un capitalisme d’Etat. Peut-on faire « un autre usage » d’une centrale nucléaire ou de la génomique ? Je ne crois pas, je n’ai jamais rien vu de convaincant sur le sujet. Ni le nucléaire ni la génomique ne sont susceptibles de répondre aux problèmes énergétiques et agronomiques actuels, par contre ils vont absorber tous les financements disponibles pour les alternatives, ça c’est sûr.

– par conséquent les techniques et les savoirs issus du capitalisme ne survivraient pas à une réduction drastique de leur destination actuelle. La vieille thèse de Marcuse garde son actualité.

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Tout ne va pas si mal

Réunis le weekend dernier, les congressistes de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International, ont attribué une part de la responsabilité des émeutes de la faim qui ont éclaté en Egypte, au Cameroun, en Côte d’Ivoire, au Sénégal et en Ethiopie, à la politique américaine de promotion des carburants biologiques à partir du maïs et d’autres céréales. Le ministre indien des finances, Palaniappan Chidambaram, a déclaré : « Quand des millions ont faim, transformer des aliments en carburants biologiques constitue un crime contre l’humanité ».

Ramirez

« Excusez-moi, je vais avoir besoin de ceci pour ma voiture ». (Michael Ramirez, Investor’s Business Daily).

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Petite pub’

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Le miracle de l’intérêt égoïste se transmuant en intérêt collectif n’a pas eu lieu

A la fin des années 1970 s’est ouverte une ère de dérégulation de la finance qui a abouti à la mise en coupe réglée par elle de l’économie. L’expérience était fondée sur la conviction que les marchés ont une tendance naturelle à l’auto-régulation et à l’auto-adaptation. Cette conviction n’était pas folle : elle était soutenue par l’autorité intellectuelle et morale de ceux qui étaient alors considérés comme les plus grands économistes, et en particulier par une série impressionnante de lauréats du prix « Nobel » d’économie, représentants de l’Ecole de Chicago, inaugurée par Friedrich von Hayek et prônant le laissez-faire absolu en matière de finance et d’économie. Le programme de l’Ecole de Chicago fut appliqué aux États–Unis par Ronald Reagan et en Grande-Bretagne, par Margaret Thatcher. Nous sommes aujourd’hui les héritiers du monde monstrueux qui fut ainsi créé.

Au cours des six derniers mois, les comparaisons entre ce qui sera considéré un jour comme le désastre historique de 2008 et la crise de 1929 sont devenues de plus en plus pertinentes. La complexification de la finance au cours de ces quatre-vingt années et le fait qu’il lui ait été donné carte blanche durant cette période fera que le souvenir de 2008 laissera, c’est aujourd’hui malheureusement certain, celui de 1929 dans son ombre.

L’expérience valait-elle d’être tentée ? Jugée à son résultat, sans doute non, mais comment aurait-il pu en être autrement quand les autorités les plus prestigieuses – et l’on aurait ou penser les plus sages – lui avaient accordé leur aval ? Il convient de prendre aujourd’hui la mesure de l’ampleur du désastre et de lui apporter sans plus tarder sa solution.

L’illusion optimiste qui avait présidé à l’expérience était que la défense de l’intérêt collectif pouvait émerger de la poursuite de leur intérêt individuel et égoïste par une multitude d’agents économiques. Adam Smith qui, le premier, avait formulé l’hypothèse y voyait un étonnant paradoxe. Comment est-il possible, se demandait-il, que l’intérêt collectif survive au concours de tant d’avidité individuelle ? La réponse, on la connaît aujourd’hui : parce qu’en son temps, les moyens qu’un entrepreneur pouvait mettre à la disposition de son appât du gain étaient encore à la mesure de l’homme. Au cours des quatre-vingt années récentes ces moyens se sont vus démultipliés par des coefficients énormes, conduisant à une amplification démesurée du bénéfice des avantages acquis ainsi que des effets de la spéculation, c’est-à-dire la ponction par la finance du sang de l’économie. L’univers qui était devenu le nôtre était celui où quelques milliers de jeunes gens fous, s’agitant au sein des salles de marché de New York, de Londres, Paris, Tokyo ou Shanghai, tenaient le monde en otage.

Cette expérience est arrivée à son terme. Elle a eu lieu sous nos yeux et entraîne dans sa chute des milliards d’hommes et femmes. Il est sans doute trop tard pour l’arrêter avant qu’elle n’ait pris toute sa tragique ampleur mais le moment est d’ores et déjà venu pour retrousser ses manches et s’apprêter à, dans un premier temps, ramasser les morceaux, puis, dans un deuxième temps, rebâtir.

Que convient-il de faire ? Rappelons-nous, la situation est plus grave qu’en 1929 : alors que nous rêvions tout enfant au pays de Cocagne que serait l’« an 2000 », le monde est tristement à nouveau menacé par la faim, pire, ce ne sont plus seulement les populations humaines qui sont aujourd’hui en danger, c’est la capacité même de notre planète à assurer la vie qui s’est vue remise en question. Le miracle paradoxal auquel certains croyaient de l’intérêt égoïste se transmuant en intérêt collectif n’a pas eu lieu : l’intérêt égoïste a – comme on aurait dû s’y attendre – conduit au pillage de la planète, transformée en une vaste mine à ciel ouvert, crachant dans le ciel ses scories qui l’empoisonnent petit à petit, mais inéluctablement.

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La rémunération des patrons

Je regardais tout à l’heure l’audition de Michel Aglietta sur la crise financière, le 2 avril devant le Sénat. Ce qu’il a dit était, comme à son habitude, excellent. J’ai beaucoup aimé ses remarques sur l’hypertrophie financière, par contre sa réponse à la question relative à la rémunération des patrons m’a un peu laissé sur ma faim. Comme j’ai quelque chose dans mes tiroirs sur cette question, je ne résiste pas à la tentation de vous le montrer.

Les dirigeants d’entreprises s’assurent toujours davantage la part du lion dans le partage des profits. Il en a résulté que leur rémunération n’a pas cessé d’augmenter et que l’écart s’est creusé entre la rémunération de l’employé moyen et celle du patron. A la fin du XIXème siècle, le fameux financier américain J. P. Morgan (1837–1913) aimait justifier le fait qu’un patron gagne vingt fois plus que l’employé moyen de sa firme. En 2005 aux États–Unis, le même coefficient était passé à 160. Lorsqu’en décembre 2001 la firme Enron, spécialisée dans le négoce de l’énergie, fit faillite, un fonds d’aide d’urgence à ses 4 500 employés fut créé, d’un montant de 5 millions de dollars. Un autre fonds avait été créé parallèlement dans le cadre de la procédure de redressement judiciaire, visant à la rétention des dirigeants clé de la firme. L’un de ceux–ci reçut une somme du même montant : 5 millions de dollars, en échange simplement de la promesse de ne pas quitter la firme pendant quatre–vingt–dix jours.

Les dirigeants d’entreprises ont également découvert de nombreux moyens permettant que des gains circonstanciels se transforment en gains permanents. Il leur est aisé par exemple de se laisser porter par la vague en période faste tout en protégeant leurs acquis durant les périodes difficiles. Les stock options leur offrent une prime équivalent à l’application d’un coefficient multiplicateur à la plus–value du cours de l’action de la firme, sans affecter la rentabilité de celle–ci. Elles permettent en fait aux dirigeants de détourner une partie importante des profits destinés aux actionnaires, l’attribution de ces options entraînant une dilution des actions de la firme et constituant du coup une simple ponction sur la part réservée traditionnellement aux investisseurs. Lorsque se développe une bulle boursière, la montée générale du cours des actions fait que les stock options assurent aux dirigeants d’entreprises une simple rente, indépendante de la rentabilité de leur propre firme.

A l’inverse, un excellent exemple de patrons ayant trouvé le moyen de protéger leurs acquis fut offert en mars dernier par Washington Mutual, qui avait été l’un des leaders dans l’attribution de prêts hypothécaires subprime aux Etats-Unis. La banque annonça en effet que le calcul des primes de ses dirigeants pour l’année 2008 n’inclurait pas le montant de certaines pertes liées aux prêts hypothécaires et aux saisies de logement, postes qui sont bien entendu au cœur de l’activité de la firme. La mesure avait été décidée en respectant les formes par le comité directeur de Washington Mutual qui – selon l’usage – est essentiellement composé de dirigeants d’autres entreprises.

Contribuent à cette asymétrie à la baisse et à la hausse de la rémunération des patrons, certains mécanismes unidirectionnels favorisant la surenchère. Ainsi David Leonhardt du New York Times expliquait il y a quelques années que « Les conseils de direction s’assurent en général les services de consultants en matière de rémunération pour en déterminer le niveau–cible. Il est cependant courant que le P–DG lui–même travaille en collaboration étroite avec ces consultants pour mettre au point la proposition qui sera soumise au conseil. Les directeurs l’approuvent le plus souvent, soit parce qu’ils supposent que le P–DG est le mieux à même d’évaluer sa compagnie, soit parce qu’ils sont eux aussi P–DG et que leur rémunération est fixée par rapport à un barème défini pour l’ensemble des principales firmes américaines. Quelle est la compagnie en effet qui n’entend pas offrir à ses dirigeants des revenus « supérieurs à la moyenne » voire au sein des 25 % supérieurs ? Ce système de surenchère tire bien entendu d’année en année ce barème vers le haut » (David Leonhardt, Did Pay Incentives Cut Both Ways ?, New York Times, le 7 avril 2002).

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Développement durable et dure réalité

A la suite de mon Pourquoi je ne suis pas en faveur de la décroissance un débat s’est initié dans le cadre du groupe de discussion réunissant les sympathisants du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales), la question qui se pose étant celle du caractère réaliste ou non de la proposition d’un « développement durable ». Le sujet est essentiel à mes yeux et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir ici pour lui offrir un forum.

Le résultat extrêmement positif de l’effort collectif que nous avons fourni autour de la question de la création monétaire me fait penser que nous nous pouvons réaliser ensemble une percée équivalente.

Je vous propose un texte de Jean-Paul Vignal, qui résume très bien ma propre position sur le sujet. On le trouve en-ligne dans La revue permanente du MAUSS, je le reproduis également ici pour amorcer la discussion dans le cadre de ce blog.

Jean-Paul Vignal

Le système financier actuel peut-il porter financièrement la transition vers des modes de développement durable ?

Le propos de ce texte est d’amorcer sans aucun a priori idéologique, une discussion productive sur l’adaptation du système financier actuel aux exigences de modes de fonctionnement dits durables qui reposeraient sur l’utilisation de flux constamment renouvelés plutôt que sur celle de stocks épuisables.

Le Constat : les limites d’une croissance cannibale et polluante

L’impact négatif des activités humaines sur l’environnement et sur les ressources épuisables est de plus en plus visible, au point que la plupart des experts scientifiques et des responsables économiques et politiques s’accordent à reconnaître la nécessité de s’orienter vers des modes de vie et de consommation qui, à la différence de ceux qui prévalent actuellement, n’affectent que peu ou pas du tout la biosphère.

Les ressources en énergie fossile et matières premières limitées dont nous disposons sont en effet insuffisantes pour permettre à 6 milliards de personnes ou plus de vivre durablement suivant le modèle de consommation actuel des pays de l’OCDE, un mode de vie dont on peut craindre par ailleurs qu’il ne dégrade si profondément la biosphère que les conditions de vie et même de simple survie en soient profondément affectées.

La croissance a-t-elle encore un sens dans un monde aux équilibres précaires et dont les ressources sont limitées ?

Certains experts estiment que cette transition vers des modes de fonctionnement moins prédateurs ne peut se concevoir sans une remise en cause de la croissance qui a caractérisé l’essor économique des deux derniers siècles. Les principes sur lesquels ils se fondent pour justifier ce qu’il est convenu d’appeler la décroissance ne sont pas critiquables, car ils reprennent la plupart des thèmes du développement durable. Le concept en lui même est cependant frustrant, car on ne peut que constater chaque jour le dépouillement dans lequel vit encore une large partie de la population mondiale. Dans ces conditions le repli sur soi qu’il implique peut paraître comme la forme la plus achevée du malthusianisme, et ce d’autant plus qu’il repose sur des bases scientifiques et techniques contestables. Si l’on se place dans une perspective strictement énergétique, on admet généralement que le soleil rayonne en permanence 120 000 TW sur la terre, alors que les besoins en énergie actuels correspondent à environ 13 TW, et que l’on peut espérer qu’ils plafonneront à 25/30 TW grâce à une utilisation plus rationnelle de l’énergie pour une population de 10 milliards d’individus vivant dans des conditions honorables.

Satisfaire cette demande est d’autant plus envisageable que les rendements actuels des capteurs solaires sont très perfectibles, qu’ils soient artificiels (solaire thermique et photovoltaïque, éoliennes….), ou naturels (plantes). Dans ce dernier cas, on estime par exemple que le rendement moyen de conversion des plantes est inférieur à 1%, alors que les scientifiques estiment que la limite se situe entre 12 et 15%. Cette augmentation de rendement serait d’autant plus intéressante qu’elle augmenterait très sensiblement le rôle de capteur de CO2 de la végétation, et diluerait légèrement la quantité de chaleur solaire absorbée par le sol ou réémise dans l’atmosphère.

Si l’on considère les progrès exponentiels des connaissances, dire aujourd’hui qu’il ne sera jamais possible de donner au plus grand nombre un niveau de vie acceptable ne parait donc pas très différent d’avoir affirmé il y a deux siècles que l’homme ne pourrait jamais explorer l’espace. Plutôt que de décroître, il faut simplement trouver le plus vite possible sous peine de graves tensions sociales, des façons de croître autrement, en respectant les ressources de la biosphère qui sont indispensables à la vie telle que nous la connaissons.

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L’homme révolté

Je me retrouve tout essoufflé et j’en viens à penser à ma fin prochaine. Je ne sais pas ce qui me sidère davantage : l’incapacité manifestée par la nature d’assurer la pérennité des individus et qui a dû se résoudre au substitut affligeant que constitue la pérennité de l’espèce dans une fuite en avant échevelée où les individus comptent pour peu et sont généralement sacrifiés en masse (voir D’où viennent les petits enfants ? [le point scientifique sur la question]) ou bien le fait que ces individus, dont la finitude résume bien l’imperfection, aient pu dans certains cas, comme celui de notre espèce, être équipés d’une conscience qui leur confère le privilège douteux de saisir l’étendue du ratage au niveau individuel, c’est-à-dire, bien entendu, également personnel, même s’ils peuvent constater un relatif succès au niveau collectif que constitue celui de l’espèce.

Il est tout à fait surprenant qu’il ait fallu vingt-quatre siècles de réflexion philosophique pour que des philosophes (je pense à Kierkegaard, Sartre et, de manière plus explicite encore dans l’oeuvre de Camus) prennent la pleine mesure de la calamité paradoxale du fait que la conscience est attachée à l’individu (que la nature traite comme quantité négligeable), et non à l’espèce (gratifiée elle d’une certaine réussite). Des esprits optimistes décèlent dans les choses telles qu’elles sont la présence d’un dessein intelligent, ce qui en dit long sur la manière dont ils conçoivent l’intelligence. La seule manifestation d’intelligence est en fait celle dont fait preuve notre espèce quand, faute de pouvoir appliquer la solution qui consisterait à attacher la conscience à l’espèce, elle s’efforce d’éliminer la finitude de l’individu grâce à la recherche biochimique et médicale.

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La démocratie réclame une science économique authentique

Comme le geai qui se pare des plumes du paon, la « science » économique actuelle se donne, à l’aide d’un objectivisme dévoyé, les caractères extérieurs de la scientificité mais elle échoue à en capturer véritablement l’essence. Comme certains d’entre vous le font remarquer : elle se trahit en n’étant pas, comme il le faudrait, descriptive et explicative mais normative : elle parle de ce qui se passerait dans des situations irréelles : si les agents économiques étaient rationnels, si les prix tendaient vers un équilibre, si toute l’information était disponible sur un marché, et ainsi de suite.

En lisant vos commentaires sur la « science » économique, je me suis rappelé un article intitulé « Reprendre à zéro », que j’avais lancé il y a une vingtaine d’années comme un pavé dans la mare aux canards de mes collègues anthropologues. Peu de temps après, je m’étais proposé le même programme pour bâtir une authentique « science économique ». Il n’a heureusement pas été nécessaire de repartir véritablement à zéro parce qu’il existait déjà chez Aristote une théorie scientifique du prix et j’ai pu rebâtir un édifice entier sur cette base. Ce que j’ai découvert – une fois la tentative aboutie – c’est un tout autre paradigme que celui qui sert de cadre à la « science » économique actuelle : rien de normatif par exemple, et les mêmes critères de scientificité que ceux qui ont cours dans les sciences authentiques.

C’est à partir de ce nouveau paradigme que j’interpelle certains de vos propos en vous disant « Non ! Ce que vous me proposez là, c’est encore la même vieille soupe refroidie ! » Un exemple : j’ai lu quelque chose du genre : « l’intérêt constitue la rétribution de l’investisseur pour l’inconvénient de s’être temporairement départi de son capital ». Je sais : vous avez entendu répéter cela quelque part, mais vous êtes-vous jamais demandé ce que cela voulait dire ? J’explique – à l’aide d’une véritable démonstration – dans Monnaie – intérêt – croissance que l’intérêt est la « part » que reçoit dans un système de métayage celui qui a fait les avances, c’est sa rétribution pour avoir consenti des avances, et à ce titre, ce n’est pas du vol (à moins que la propriété privée ne le soit) : c’est une part de la nouvelle richesse qui a été créée par la combinaison des avances faites par le prêteur, du travail fourni par l’emprunteur et de l’énergie dispensée par le soleil. Relisez ce billet et la question de l’intérêt vous apparaîtra plus clairement. De même, relisez Comment les banques centrales triomphent de l’inflation et la question de l’inflation vous apparaîtra plus clairement.

Nous cherchons à déterminer le rapport entre monnaie et démocratie, et il nous faut reconnaître que la « science » économique est impuissante à nous aider : elle n’a rien à nous offrir ici que des remarques sans pertinence et des cul-de-sac de la pensée. Aucun raccourci n’est malheureusement possible : pour réaliser cette tâche, une science économique authentique s’avère indispensable.

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Gérer la monnaie en vue du bien général

A la lecture du commentaire de Laurent S il m’était venu la même idée qu’à Stilgar : le thème mérite un développement séparé – d’autant que le débat où ce commentaire se trouve sera bientôt clos. Alors voici, en invité : Laurent S.

Si c’était possible je préfèrerais un monde sans inflation, qu’on la définisse par l’augmentation générale des prix sur les marchés des biens, du travail ou des capitaux, ou par une surabondance de monnaie. Mais je suis sceptique d’abord car il n’y a pas de mesure objective de celle-ci : l’indice de l’INSEE est un indice composite arbitraire, j’en préfèrerais un qui mesure le coût de la vie du premier décile des revenus par exemple.

Ensuite je me demande si vouloir piloter l’économie avec des instruments monétaires ce n’est pas chercher à résoudre la quadrature du cercle, car il n’existe pas de théorie économique naturelle, comme l’est la relativité générale qui est valable aussi bien dans les dictatures, que dans les démocraties et chez les Papous. Toute théorie économique est avant tout une construction politique ainsi la proposition de Maurice Allais n’est valable que dans un type de société donné : pour la mettre en application il faudrait d’abord définir celle-ci : est-ce que ça doit être une démocratie ? suppose-t-elle une sécurité sociale publique ou privatisée, fonctionne-t-elle dans une société très inégalitaire, très pauvre, analphabète, avec des médias très concentrés… On ne trouvera jamais d’équation à l’aune de laquelle on jugera justifiées ou pas les revendications des riches et des pauvres, la taille de la masse monétaire… Ce sera toujours un combat politique, un rapport de forces entre intérêts divergents.

Cependant s’il est peut-être vain de mesurer et combattre l’inflation d’une manière générale, on est capable de mesurer celle de certains marchés particuliers et on devrait s’y attaquer à chaque fois par des moyens spécifiques : ce n’est pas parce que c’est un phénomène monétaire que l’on doit les résoudre par des moyens financiers. Le pilotage des taux ou de la masse monétaire c’est comme la saignée des médecins de Molière, c’est souverain contre tout mais ça ne guérit rien.

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Clôture de « La monnaie : projet de réforme »

La vie de La monnaie : projet de réforme est nécessairement limitée dans le temps. Ce soir à minuit (heure de Paris), le débat quant au texte proprement dit d’une recommandation sera clos et le texte affiché, définitif.

Le débat lui–même sur une réforme de la monnaie n’est bien entendu pas clos, et dans un premier temps pourra se poursuivre comme commentaire à ce billet-ci. Un certain nombre de questions restent ouvertes et je cite pêle-mêle : Banque Centrale / démocratie / Etat ; le rôle des Banques Centrales dans la prévention des bulles financières ; monnaie et politique de l’emploi ; comment contenir la spéculation ? ; monnaie et inflation ; vous compléterez sans peine.

Merci d’avoir permis à ce blog d’avoir été le lieu d’un débat qui – à mon sens – a fait progresser de manière décisive notre compréhension sur une question qui, nous le savions, est loin d’être simple ! Mais le moment est bien choisi car – nécessité fait loi – les oreilles sont attentives et la formule du blog permet de rassembler les meilleurs esprits sans préoccupation ni de lieu, ni même de temps !

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La monnaie : projet de réforme

Bon, les gars, je crois qu’on est prêt. Allez, j’avoue, je me suis un peu fait l’avocat du diable… mais la fin veut les moyens (les Américains ajouteraient « Don’t quote me on this ! »).

Alors voilà ce qu’il faut : un paragraphe sur une réforme nécessaire de la manière dont la monnaie est créée. Ce paragraphe fera partie d’un article publié dans la presse écrite. Une seule contrainte : il faut que cela puisse être lu par un gouverneur de banque centrale sans qu’il hausse les épaules en se disant « Encore un zozo ! ». Non, il faut qu’un directeur de banque centrale puisse lire cela et dire « Mérite examen ! ». Il faut que les mesures proposées soient pratiques et puissent être appliquées aussitôt leur promulgation.

Voilà : je serai modérateur. Envoyez-moi les contributions comme commentaires à ce billet. Je communiquerai avec vous de la même manière. Je mettrai à jour le paragraphe suivant.

Dernière mouture :

Une réforme de la manière dont la monnaie est créée est indispensable. Cette réforme devrait prendre la forme suivante.

Toute création de monnaie doit relever de l’État et de l’État seul par l’intermédiaire de la Banque Centrale indépendante du pouvoir politique mais oeuvrant dans le cadre de la démocratie.

La monnaie créée et prêtée par la Banque Centrale à l’Etat ou aux collectivités publiques ne peut financer que des dépenses d’investissement, d’aide à des secteurs à vocation d’intérêt collectif tels que l’éducation, la santé et la protection de l’environnement, et en cas de crise ou de catastrophe naturelle. A l’exception de cela, les dépenses de fonctionnement et d’amortissement doivent être financées par les recettes fiscales.

La Banque Centrale détermine, afin de contenir l’inflation dans des limites raisonnables, de viser un objectif de plein emploi et de faciliter le développement durable de l’économie, la quantité de monnaie proposée et les taux d’intérêt auxquels les banques commerciales peuvent emprunter entre elles et auprès d’elle-même.

Le réseau des banques privées comporte 3 types de banques :
1. – Banques de dépôts : encaissements, paiements, garde de dépôts de leurs clients.
2. – Banques de prêts : le montant global des prêts ne peut excéder le montant global des fonds empruntés (épargne préalable ou émission monétaire de la Banque Centrale). Les financements proposés par les banques de prêts doivent être assurés par des emprunts dont le terme est au minimum de même durée.
3. – Banques d’affaires : investissent dans les entreprises les fonds empruntés au public ou aux banques de prêts.

Dans une perspective assurantielle, les banques ont le droit de couvrir leurs positions mais les positions nues, équivalentes à des paris directionnels sur l’évolution des marchés, leur sont interdites.

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Une grande victoire pour la technologie

Samedi nous étions dans le désert d’Anza Borrego dans le comté de San Diego en Californie méridionale. On nous avait signalé une oasis au bout d’un canyon : des palmiers à la source d’un torrent de montagne qui ne tarde pas à se tarir quand il débouche dans le désert.
L'oasis
A la redescente, nous tombons sur un couple empressé auprès d’une femme qui a eu un malaise. J’ai à peine le temps de me mêler à la conversation qu’Elizabeth (née à Stuttgart en 1942 – j’aurai la délicatesse de ne pas lui demander si son père était SS) s’évanouit. « Un médecin ! Un médecin ! ». Heureusement Adriana est à quelques mètres derrière nous. Elle prend le pouls d’Elizabeth : ça doit être la faim ou la soif, ou les deux. On va essayer de redescendre dans la vallée tous ensemble. Deuxième évanouissement : ce n’est pas la bonne solution. Il faut trouver du secours.
L'incident
Pas de réception sur mon mobile. Le téléphone de la femme de l’autre couple est plus perfectionné que le mien : après moult couinements, il se met en « mode d’urgence » et une conversation s’engage avec la police. Je vous passe les détails : un premier atterrissage de l’hélicoptère à proximité de la minuscule palmeraie, la discussion entre les policiers et Adriana partie à leur rencontre, la décision prise de tenter un atterrissage là où Elizabeth se trouve.
Le reste se raconte mieux en photos.
Les secours
Les secours arrivent.

Tentative d'atterrissage
Plusieurs tentatives de trouver une surface suffisamment plane.


Victoire !

Derniers pas
Les derniers pas vers le salut.
La délivrance
Les sauveteurs sont contents
Le blogueur et sa dentiste préférée jubilent.

Bon vent !
L’adieu à la libellule.

Pourquoi j’ai appelé mon billet « Une grande victoire pour la technologie » ? Parce qu’au moment où la femme de l’autre couple entre en contact avec la police, on lui demande son nom et elle répond « Samantha Praeger », ce qui est le nom d’une de mes anciennes copines.

Samantha Praeger n’est pas le vrai nom. Ce que j’ai voulu souligner, c’est que ce n’est pas un nom relativement courant comme Françoise Simon ou Debbie Jones mais un nom rare : un nom qui ne donne rien sur Google.

Dans Comment le Grand Programmeur se trahit j’explique à quels signes on reconnaît le fait que nous ne sommes que les personnages d’un grand jeu vidéo : les raccourcis dans les données périphériques ou inessentielles. J’aurais dû ajouter, comme ici, les clins d’œil du Grand Programmeur, comme la fille à la robe rouge dans The Matrix.

Que nous soyons vous et moi les héros d’un jeu vidéo, n’est-ce pas en effet une grande victoire pour la technologie ?

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Bonne question et mauvaise hypothèse

Quand j’ai commencé à lire sur cette question de l’argent créé ex nihilo (suite à un commentaire sur le blog), j’ai constaté que le monde se partageait en deux : ceux qui « savaient » que c’était un scandale et ceux qui niaient qu’il y ait un scandale et qui se recrutaient essentiellement parmi les employés de banque.

En fac j’avais appris que l’« illusion » de création de monnaie était due au multiplicateur reflétant la vitesse de circulation de l’argent (c’était en Belgique et il y a longtemps et personne ne parlait de Maurice Allais). Ensuite, j’ai travaillé au cours des 18 dernières années dans des banques : j’ai travaillé en particulier dans le secteur du crédit des plus grands organismes de prêt américains. Jamais au grand jamais aucune des activités qui furent les miennes n’a impliqué d’une manière ou d’une autre de la création de monnaie – et pourtant je travaillais dans des secteurs clés.

Alors quelle explication possible ?

1. S’agit-il d’un complot si bien caché au cœur des banques que même les spécialistes n’y voient que du feu ?

2. Le cadre théorique au sein duquel le personnel des banques travaille est-il aveugle à cette création de monnaie qui aurait cependant lieu ?

3. Ou bien au contraire, les profanes en manière de finance « telle qu’elle fonctionne dans les banques » – y compris certains professeurs de finance – interprètent-ils mal l’effet multiplicateur de la monnaie dû au fait qu’elle circule ?

Réponses :

1. Première hypothèse : un complot si bien caché. Cela m’étonnerait. J’ai l’esprit assez critique et au cours de ces 18 années j’ai découvert – à vue de nez – une bonne cinquante de choses – importantes, voire très importantes – que l’on essayait de me cacher dans les banques. La création de monnaie n’en faisait pas partie.

2. Deuxième hypothèse : travailler dans une banque rend bête. C’est possible mais cet aveuglement dépasse alors le cadre des employés de banque puisque, comme je l’ai dit, mes propres professeurs d’économie partageaient cette interprétation. Inversement, je ne connais que Maurice Allais, parmi les professeurs d’économie, qui défende le point de vue du « scandale ». Irving Fisher est parfois invoqué à ce propos mais il me semble à tort, car je n’ai rien trouvé chez lui de ce genre. Pour ce qui touche à Allais, comme je l’ai montré dans Le monde enchanté de Maurice Allais, il commet une erreur qui découle d’un usage laxiste de la phrase « X considère que Y » qui est utilisée par lui deux fois, la première pour renvoyer à « X considère [à raison] que Y » et la seconde pour « X considère [à tort] que Y ».

En fait mon hypothèse aujourd’hui est la suivante.

Les « gens qui travaillent dans les banques » sont conscients qu’il est difficile de maintenir en permanence une équivalence entre la masse monétaire et la richesse effective, où les intérêts payés représentent plus ou moins bien la plus-value créée par l’activité humaine mais, à la différence des profanes en matière de finance, ils voient dans cette difficulté une peccadille par rapport aux problèmes énormes que pose le fonctionnement du système financier par ailleurs et quand on leur dit qu’il y a un « scandale » au cœur du système financier, il leur vient à l’esprit des dizaines de meilleurs candidats avant qu’ils ne pensent à celui-là !

Quant aux « gens qui disent que les banques créent de l’argent ex nihilo », la question qu’ils entendent réellement poser est celle-ci : « Est-il légitime que les banquiers soient les autorités en charge de maintenir en permanence une équivalence entre la masse monétaire et la richesse effective, où les intérêts payés représentent plus ou moins bien la plus-value créée par l’activité humaine ? ». Que leur réponse soit « Non ! », m’apparaît maintenant très clairement. Leur question est excellente et se passe en réalité très bien de l’hypothèse de la création d’argent ex nihilo, alors pourquoi ne pas la poser dans ces termes, sans chercher à la fonder sur cette base douteuse ?

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Le scandale des banques qui « créent » de l’argent – Le retour !

Jean Jégu m’envoie un extrait me dit-il d’un livre, « La monnaie dévoilée », de Gabriel Galand et Alain Grandjean publié aux éditions L’Harmattan – Logiques Economiques en 1996. J’en reproduis une partie:

Quant à la banque secondaire, les opérations d’épargne et de prêt sont nettement dissociées. Elle accorde des crédits d’une part et accueille de l’ épargne d’autre part. En général les crédits accordés dépassent l’épargne collectée, de sorte que pour cet excédent il y a création monétaire, qui entraîne un gonflement des comptes courants et des demandes de billets (pp. 45-46).

Jean Jégu a la gentillesse d’ajouter : « Dès que vous aurez bien compris tout cela, Paul, je pense que vous pourrez l’expliquer encore plus clairement aux sceptiques que vous ne le faites de la technique du « trailing stop-loss » ! ». Voici la réponse que je lui apporte.

Mon problème reste le même : ce type d’analyse me semble faux. Il confond une multiplication apparente de la masse monétaire due à la vitesse de sa circulation avec une multiplication due à une augmentation réelle de son volume. Qu’une banque prête ses fonds propres ou les dépôts de ses clients est indifférent : il s’agit toujours d’argent qui existait préalablement.

La phrase-clé dans le passage cité est celle-ci : « En général les crédits accordés dépassent l’épargne collectée ». J’ignore d’où vient cette supposition : je n’ai non seulement jamais vu cela se passer dans une banque mais je ne parviens pas même à imaginer par quel mécanisme cela pourrait se produire.

Vous avez raison : le jour où je serai convaincu, je pourrai faire passer le message mieux que quiconque, mais on ne m’a encore rien présenté qui me convainque.

Le processus appelé « création de monnaie par les banques » est un simple effet mécanique du fait qu’elles doivent conserver des réserves fractionnaires et ne peuvent reprêter tout l’argent déposé dans leurs coffres. Ce multiplicateur de « création de monnaie » m, se calcule comme ceci : m = 1 / Rés. Fract.

C’est intéressant mais c’est une outil d’économiste : c’est une construction théorique qui exprime la vitesse de circulation de l’argent – mais rien de plus et surtout pas l’existence d’un complot. Imaginons que la banque centrale décide que pour une journée les prêteurs ne doivent pas conserver de réserves fractionnaires, alors la prétendue « création monétaire par les banques » durant cette journée devient infinie, en effet : 1 / 0 = infini. C’est ridicule : la masse monétaire n’aurait pas changé en volume, la situation serait strictement la même que le jour précédent – et que le jour suivant quand on retournera à la normale.

Si l’on veut utiliser cette formule, il faut être extrêmement prudent et toujours parler de « « création » monétaire par les banques », pour souligner qu’il s’agit d’une « construction conceptuelle intéressante d’un certain point de vue ». Sans quoi certains iront imaginer qu’ « en général les crédits accordés dépassent l’épargne collectée », ce qui, dans l’état actuel de mes connaissances et jusqu’à ce qu’on me fasse la preuve du contraire – à l’aide d’autre chose qu’un raisonnement fondé sur une interprétation erronée de la formule m = 1 / Rés. Fract. – est tout simplement faux.

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Kerviel et la faute à pas d’chance

J’y reviens encore une fois parce que j’étais en train d’écrire un article sur la rémunération des traders, faisant appel aux souvenirs de l’époque où c’était mon métier, quand j’ai eu une illumination. Je veux dire que quelque chose m’est apparu que je n’avais pas encore aperçu jusque–là sur ce qui avait dû se passer à la Société Générale le 21 janvier. Si j’ai raison, Jérôme Kerviel n’y est pas pour grand–chose – et si c’est le cas, j’aimerais que cela se sache.

A une époque, j’ai développé des systèmes automatiques de trading. J’en ai inventé de très intelligents et compliqués et d’autres plus stupides – qui m’ont rapporté davantage. Voici comment on procède : on prend des données historiques de prix, très détaillées, et on demande à l’ordinateur d’optimiser une stratégie : on lui demande de déterminer le niveau de prix auquel il aurait fallu acheter et celui auquel il aurait fallu vendre pour maximiser son profit au cours de la période que couvrent les données. Il ne s’agit pas de niveaux de prix absolus, comme vendre quand on touche « 102 » mais relatifs : par rapport au niveau où on a pris sa position : du genre « vendre quand on a gagné 1 000 000 euros ou perdu 100 000 ».

Un système optimisé de cette manière ne gagne pas nécessairement plus souvent qu’il ne perd mais si l’optimisation permet de découvrir une combinaison d’instructions qui gagne plus quand elle gagne qu’elle ne perd quand elle perd, alors on est bon. L’instruction qui définit la perte maximale qu’on s’autorise, c’est ce qu’on appelle un « trailing stop–loss », littéralement un « arrêt à la perte, à la traîne ».

En voici le principe. Je chiffre pour que ce soit plus parlant : disons que si une position est perdante de plus de 1 000 000 € on la défait en encaissant la perte. Si on s’est mal positionné d’emblée, si on a parié à la hausse alors que le marché baissait – ou inversement – on se plante et on perd 1 000 000 €. Mais si on a parié dans la bonne direction, on laisse aller – avec le « stop–loss » à la traîne. Si l’on atteint alors, par exemple, 2 500 000 € en positif, le stop–loss de 1 000 000 € à la traîne fait que si la tendance se renverse on sort de position en ayant quand même engrangé 1 500 000 €. Et c’est ce qui permet que les positions gagnantes soient éventuellement plus importantes que les positions perdantes, même si on joue à pile ou face le fait de parier à la hausse ou à la baisse.

Qu’est-ce qui explique alors un désastre à la Kerviel ? Le fait que quand les marchés sont agités, en particulier s’il y a des « trous d’air », c’est–à–dire des zones entières où il n’y a « pas de prix » parce qu’on manque soit d’acheteurs, soit de vendeurs, on ne peut pas toujours faire intervenir son « stop–loss traînant » au niveau où on l’aurait voulu : au moment où on essaie de défaire sa position, on n’est pas certain de trouver en face de soi la contrepartie dont on aurait besoin et au lieu d’essuyer une perte d’un million d’euros comme on avait prévu, on se retrouve avec un trou de dix millions… ou d’un milliard. Quand ça se passe comme ça, je sais, la tentation est grande de s’en prendre au trader plutôt qu’au marché – qui n’est pas là pour se faire gronder.

Les positions de Kerviel ont été défaites le 21 janvier. On pouvait lire dans le Wall Street Journal du lendemain : « La débandade hier sur les marchés boursiers mondiaux suggère que la peur provoquée par la récession aux Etats-Unis est en train de s’étendre au–delà du marché américain … Alors que les marchés US étaient fermés hier en raison de la journée d’hommage à Martin Luther King, les principaux indices perdaient 7,2 % en Allemagne, 7,4 % en Inde et 5,5 % en Grande–Bretagne… »

Je rappelle qu’on parle d’un gars à qui ses patrons proposaient que la partie variable de son traitement pour 2007 soit de 300 000 € alors que lui en réclamait 600 000. D’un gars qui dit aux policiers :

Le vendredi 18 [janvier 2008], en journée, j’ai été positif en regard de la forte volatilité du marché […], ce n’est qu’à la clôture de la séance du 18 que j’étais négatif. Je pense alors que je verrai l’évolution du marché en revenant le lundi et table sur la hausse du marché américain le mardi. Ce que je ne pouvais supposer, c’est que le lundi je ne serais plus salarié de la Société Générale. […] Pour la sanction, je ne pouvais l’évaluer. La banque a pour but premier de gagner de l’argent. Comment justifier une sanction vis-à-vis d’un trader qui génère un résultat positif de 1,4 milliard d’euros […] ?

Alors, si c’est la faute à pas de chance, est-ce qu’il ne serait pas temps de ficher la paix à Jérôme Kerviel ?

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Big Brother mangera son chapeau !