Rêverie sur l’Âge d’Or

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Monsieur Warren Buffett, investisseur insigne et émérite, dont j’ai cité récemment les propos extorqués sur la lutte des classes et la manière dont la sienne propre est en train de l’emporter, ou du moins était en train de gagner en 2006 au moment où il accorda cet entretien malheureux, a proposé lundi lors d’une émission télévisée sur CNBC de suspendre la « cote-au-marché » pour les établissements financiers dans le calcul des réserves qu’ils doivent maintenir pour respecter un ratio de solvabilité imposé par le régulateur.

La « cote-au-marché » d’un produit, c’est le prix que quelqu’un quelque part est prêt à payer pour lui en ce moment précis. Par les temps qui courent et pour la plupart des produits financiers, leur « cote-au-marché » ne vaut malheureusement plus grand-chose. L’idée qui sous-tend la suggestion de Mr. Buffett est que si les banques doivent se refinancer massivement aujourd’hui, c’est parce que les calculs conduisant au montant que représente ce ratio de solvabilité se font sur la base de chiffres dépréciés « marqués-au-marché », c’est–à–dire dans le contexte actuel, pratiquement « à la casse ».

J’ai déjà évoqué cette question relative aux deux manières de déterminer un prix dans L’implosion (pp. 188 – 199). En quelques mots, la « cote-au-marché » est un « vrai » prix puisqu’on peut l’obtenir ici et maintenant, tandis que la « cote-au-modèle » est un prix calculé sur une base « théorique ». J’ai défendu l’idée qu’il s’agit pour cette dernière d’une approche essentiellement « additive » du prix, où l’on commence en fait par décomposer le produit en ses différents éléments, dont on additionne ensuite les prix respectifs pour définir son prix comme le total de ceux-ci.

Mais il existe une autre dimension à la « cote-au-modèle », qui m’avait échappée alors : la raison pour laquelle la « cote-au-modèle » donne un chiffre plus favorable que la « cote-au-marché », est que si celle-ci pose bien indirectement la question du prix des différentes composantes du produit, elle oblige cependant à les considérer dans la simultanéité du moment présent, alors que la « cote-au-modèle » envisage chacun des flux monétaires à venir dans un contexte optimum qui les maximise et, c’est là le point essentiel, en mettant entre parenthèses la question épineuse de la solvabilité au moment voulu des parties impliquées. La « cote-au-marché » est beaucoup plus réaliste de ce point de vue : du fait qu’elle oblige à envisager une transaction ici et maintenant, elle tient compte de la solvabilité et surtout, par les temps qui courent, de l’insolvabilité de toutes les parties impliquées.

Ceci revient à dire que ce que Mr. Buffett propose avec sa mise au rencart de la « cote-au-marché », c’est que les banques fassent leurs comptes en situant tous les paiements à venir dans un temps édénique où chacun, comme au bon vieux temps, est à même de rembourser tous l’argent qu’il doit. « Nous sommes au sein d’un cauchemar », dit-il en substance, « retournons par la pensée vers l’Âge d’Or où tout allait encore bien et… tout redeviendra comme avant ! ».

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le manque d’argent comme malheur

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Nous naissons et nous grandissons au sein d’une famille. Si l’on ne nous dit rien à propos de l’argent pendant les dix premières années de notre vie, nous avons eu beaucoup de chance : c’est que nous sommes nés au sein d’une famille où l’argent ne manquait pas. Si nous n’avons rien entendu dire, c’est que l’argent n’était pas source de souci pour nos parents. Sinon, si nous avons au contraire abondamment entendu parler de lui à partir de notre jeune âge, c’est qu’il faisait défaut, et que son acquisition constituait un source constante de préoccupation.

Le fait que l’on soit né au sein d’une famille où l’on a de l’argent ou bien l’on n’en a pas, chacun le considère comme un donné : on ne remet pas cela en cause et surtout, si l’argent manque, on ne se rebelle pas immédiatement contre cette réalité : c’est un donné qui relève de la nature des choses et c’est bien là la manière dont nos parents le vivent aussi en général. S’ils n’ont pas eu assez d’argent, il sera bien temps pour nous, plus tard, quand nous serons grand, de nous en préoccuper : ce sera à nous de faire en sorte que nous en ayons davantage.

Pourtant et pour la plupart d’entre nous, l’argent constitue au cours de notre vie une source considérable de soucis : nous éprouvons souvent le sentiment de ne pas en avoir assez et nous en procurer suffisamment pour assurer la subsistance de nos proches n’est pas une mince affaire et nous expose de manière constante à la méchanceté, la jalousie et l’envie. Se procurer de l’argent constitue, pour le dire franchement, un combat permanent.

On se plaint aujourd’hui de la disparition des valeurs qui se manifeste par l’éclatement des familles, par la séparation ou le divorce, mais s’interroge-t-on sur le nombre de familles qui ont été détruites tout simplement par le manque d’argent ? Et si les ménages restaient plus unis dans le passé, n’était-ce pas tout simplement parce que le divorce était interdit ou plus crûment encore, parce que l’interdiction faite aux femmes de s’éduquer les obligeait à rester enfermées au sein d’une unité familiale pourtant devenue un véritable enfer ?

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’actualité de la crise : Un G20 qui s’annonce mal, mais à l’unanimité, par François Leclerc

Billet invité. Nous réfléchissons lui et moi à de nouvelles formules. En attendant que nous ayons trouvé et comme tout le monde était content… Welcome back !

C’est ce qui s’appelle faire une fausse sortie. Non pas pour recommencer une trop lourde chronique de l’actualité, mais afin d’essayer désormais d’épingler dans celle-ci, en fonction des occasions, des épisodes qui l’éclairent. Aujourd’hui la préparation du G20.

UN G2O QUI S’ANNONCE MAL, MAIS A L’UNANIMITE

L’administration Obama est désormais en ordre de marche pour sa prochaine réunion, dans maintenant trois semaines à Londres. Elle y est attendue avec circonspection : plus vraiment comme le messie, ainsi que c’était le cas il y a encore peu de temps. Soupçonnée de vouloir faire passer à la trappe la poursuite de l’élaboration de mesures de régulation, à l’image de ce plan Geithner de création de structures publique-privé de défaisance, dont la configuration détaillée se fait toujours attendre. Cherchant par contre à obtenir des Européens de nouveaux efforts financiers dans le but de favoriser la relance économique, alors que ces derniers considèrent que c’est aux Américains, à l’origine du chaos, de le faire, les Européens ayant une autre lourde priorité immédiate : la sauvegarde de la zone euro qui passe par le sauvetage à minima des pays de l’Est, dont la charge financière fait déjà problème.

De fait, les Américains ainsi que leurs alliés britanniques, empêtrés plus que les autres dans la crise de leurs institutions financières et soucieux de préserver leur modèle économique d’endettement intérieur, donnent le sentiment de vouloir à tout prix relancer la machine sans trop y toucher. En privilégiant uniquement tout ce qui pourrait éviter demain un effondrement du château de carte planétaire par effet systémique, comme cela reste encore possible actuellement, et négligeant un peu le reste. Concentrant les mesures de contrôle sur les établissements financiers les plus importants du marché, ne voulant surtout pas abdiquer de leur position de leader financier du monde, en dépit de leurs responsabilités. Qui pourrait d’ailleurs prendre leur succession ?

Ce G20 donnait déjà l’impression il y a quelques jours d’être un échec annoncé, la pente va être rude dans les jours qui viennent, qui permettrait de donner le sentiment qu’il n’en sera rien. Comme prévu, les mesures de coopération qui vont être annoncées à l’encontre des paradis fiscaux seront probablement l’objet d’une opération de communication visant à faire de ce sommet le succès qu’il ne sera pas. Ce qui ne signifie pas non plus que rien ne sera accompli.

Voilà les principales déclarations qui éclairent le sujet :

Lawrence Summers, conseiller économique de Barack Obama, dans un entretien accordé au Financial Times : « On ne doit tenter nulle part de réduire sa contribution à la demande mondiale. L’ordre du jour primordial, c’est celui de la demande mondiale (…) En matière de macroéconomie, pour bien faire, le G20 doit se concentrer sur la demande mondiale. Le monde a besoin de plus de demande ».

Timothy Geithner, secrétaire d’Etat au Trésor, à propos de la réunion de samedi prochain des ministres des finances de Londres : « …il est important que les pays du G20 s’engagent dans des actions importantes et soutenues qui coïncident avec la durée prévisible de la crise ». Selon lui, ces plans de relance pourraient correspondre à 2% du PIB de chaque pays, et le FMI pourrait être chargé de faire le gendarme. « L’économie des Etats-Unis a besoin d’une reprise de la croissance mondiale qui viendra s’ajouter au plan de relance » a-t-il souligné, en expliquant qu’elle « sera stimulée par une expansion retrouvée du commerce mondial ». On peut être plus clair.

Ben Bernanke, président de la Fed : « Nous ne prévoyons pas de déflation » a-t-il déclaré à Washington devant le Conseil des relations internationales, avant de pronostiquer pour les deux ans à venir une inflation faible, justifiant implicitement la poursuite d’une politique de création monétaire, qui ne porterait donc pas en elle un risque inflationniste.

Alexandre Vondra, vice-Premier ministre tchèque chargé des Affaires européennes (les tchèques étant en charge de la présidence de l’UE) : « Oui, nous devons continuer à adopter certaines mesures de court terme mais elles ne doivent pas mettre en danger les finances publiques sur le long terme », tout en précisant, « les Américains mettent la main au portefeuille, mais ils n’en sont pas à demander l’aide du FMI, ils n’ont pas à se soucier de stabilité économique pour préserver l’intégrité de leur zone euro ».

Jean-Claude Juncker, chef de file des ministres des Finances de la zone euro, à Bruxelles : « …les récents appels américains exigeant un effort budgétaire supplémentaire ne nous conviennent pas. (…) Nous ne sommes pas prêts à augmenter les paquets conjoncturels que nous avons ficelés. (…) Nous avons fait ce que nous devions faire »

Alistair Darling, ministre des finances britanniques, à Londres devant la presse étrangère : « Nous ne devrions pas nous attendre à un consensus intégral immédiat, mais nous pouvons commencer à construire ce consensus…(…) Nous progresserons ce week-end, nous progresserons début avril, mais je n’ai pas le moindre doute qu’avec un paysage en constante évolution, davantage d’actions seront engagées. Nous avons la présidence du G20 pour toute cette année (…), il s’agit d’un processus en constante négociation ».

Voilà un excellent échantillon, couché en termes diplomatiques, ce que nous pouvons attendre du G20.

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Me and Bobby McGee (II)

Deuxième épisode, consacré à Kris Kristofferson, l’un des deux compositeurs du morceau, l’autre étant Fred Foster, le producteur de musique Country et de Rhythm n’ Blues. D’abord en duo avec Johnny Cash dans une autre de ses chansons les plus fameuses : Sunday Mornin’ Comin’ Down, qui contient ce vers dont les accents de vérité résonnent aux oreilles de tout homme qui fut un jour célibataire : « And found my cleanest dirty shirt », la plus propre de mes chemises sales.

Kristofferson, c’est évidemment aussi un acteur dont le physique, comment dire, ne laisse pas les dames indifférentes. Ici dans les premières scènes du très jubilatoire Convoy (1978) de Sam Peckinpah, avec également Ali McGraw et, dans le rôle du flic ultra-abject qui n’apparait que plus tard, Ernest Borgnine. Chanson de C. W. McCall.

(… à suivre)

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Aristote et l’argent

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Dans les écrits que je vais consulter en marge de notre débat sur la monnaie, il est souvent fait mention du fait qu’Aristote condamne les intérêts. J’ai voulu en savoir un peu plus et je suis allé lire le passage du Politique où est mentionnée cette condamnation. Il s’agit en fait de la conclusion assez lapidaire d’une discussion plus générale sur l’argent. Le texte dont nous disposons ne paraît pas de première main et on devine pas mal d’interpolations faites par des commentateurs de bonne volonté qui, dans leurs efforts de clarifier les choses font plus de tort que de bien, mais un peu de familiarité avec les écrits du philosophe permet de s’y retrouver sans trop de peine. Je vous fais part du fruit de ma lecture.

Quand on va voir ce que pensait Aristote sur une question particulière, on est rarement déçu. D’abord parce que le philosophe grec avait sur toutes une opinion. Ensuite, parce que celles-ci ayant rarement été retenues, elles nous apparaissent du coup souvent encore originales, voire même extraordinairement neuves.

Sur l’argent, Aristote commence par dire que sa destination naturelle, dans des conditions ordinaires, est d’être un moyen d’échange. Pour expliquer ce qu’il entend par destination naturelle, il prend l’exemple d’une paire de chaussures, dont l’usage évident est d’être porté aux pieds, et il ajoute que certains fabriqueront des souliers pour un autre usage que celui de les porter : celui d’en disposer. On constate du coup deux usages à des souliers : les utiliser ou les échanger, contre un autre objet dans le troc et contre de l’argent dans la vente, et l’usage naturel est celui de les porter.

Or, quand il s’agit de l’argent, son usage naturel est de l’échanger. Autrement dit, et à l’inverse des chaussures, pour qui l’usage naturel est de les garder pour soi, pour l’argent, l’utiliser comme il convient, c’est s’en défaire : l’échanger contre autre chose. D’où l’on comprend aussi que pour l’argent, le garder pour soi est un usage qui n’est pas naturel. Ce qui n’empêche pas, ajoute-t-il que cela soit précisément ce qu’en font certains : ils sont à la recherche de l’argent pour l’argent, ce qu’il appelle l’« art de faire fortune ». En langage moderne on pourrait traduire cela en disant qu’il existe pour l’argent deux usages : l’utiliser comme un moyen, ce qui est effectivement sa destination naturelle, et l’utiliser comme une fin, ce qui n’est pas sa destination naturelle. Et il attribue ces deux usages à deux grandes catégories de citoyens, respectivement les chefs de famille, pour qui l’argent est un moyen dans la gestion de leur ménage, et les marchands pour qui il est une fin dans leur activité de négoce.

Ayant ainsi distingué ces deux usages de l’argent et les ayant attribués à deux catégories de citoyens, Aristote note que celui qui utilise uniquement l’argent pour l’échanger, c’est–à–dire celui qui recherche le bien-être de sa famille, n’en aura jamais besoin que d’une quantité limitée, alors que celui qui le recherche pour soi dans l’art de faire fortune, n’en a pas un besoin limité mais potentiellement infini :

La forme d’obtention d’argent associée à la gestion d’une famille possède une limite ; l’acquisition illimitée de la fortune n’est pas son affaire » (Aristote, Le Politique, IX).

Jusqu’ici, Aristote s’en est donc tenu à ce que l’on pourrait considérer comme une simple description. Il va alors un peu plus loin, en introduisant maintenant un jugement moral.

Du fait que ce sont les mêmes pièces de monnaie qui servent à la fois à assurer le bien-être d’une famille en étant échangées et l’objectif du marchand en étant accumulées, il existe, dit-il, dans l’esprit de certains chefs de famille, une erreur de jugement qui leur fait confondre les deux usages de l’argent, et qui leur fait croire que le bien-être des leurs consiste à s’assigner le but du marchand, c’est–à–dire à faire fortune. Cette confusion, il la condamne : il souligne que l’homme vertueux comprend que le désir illimité que l’on peut ressentir pour les choses ne reflète pas des besoins réels et qu’une quantité limitée d’argent peut en réalité satisfaire ceux-ci :

… certains sont conduits à penser que gagner une fortune est l’objectif du chef de famille, et que ce qui donne sens à leur vie est d’augmenter leur fortune de manière illimitée, ou en tout cas de ne pas la perdre. La source de cette manière de voir est qu’ils se préoccupent uniquement de vivre et non pas de vivre bien, et comme ils constatent que leurs désirs sont illimités, ils veulent aussi que les moyens dont ils disposent pour les satisfaire soient eux aussi illimités » (ibid.).

Aristote termine alors sur la question de l’argent en notant que les intérêts que certains collectent en prêtant l’argent qu’ils possèdent résultent d’un usage non naturel de celui-ci : c’est utiliser l’argent qui a pour destination naturelle d’être un moyen d’échange, d’une manière que je qualifierais personnellement d’« incestueuse » (bien qu’Aristote n’utilise pas ce terme), à savoir en faisant produire de l’argent par de l’argent. Ce qui, à ses yeux, constitue un véritable détournement de l’usage pour lequel l’argent fut inventé.

Et donc, comme je le disais, lorsque l’on fait référence à la conception de l’argent chez Aristote, c’est en général pour mentionner cette simple notion : que le philosophe condamne la collecte d’intérêts, or, comme on vient de le voir, sa conception va en réalité beaucoup plus loin : elle condamne la recherche de l’argent pour l’argent et considère que l’art de faire fortune constitue un dévoiement, je dirais « prévisible », chez le marchand, mais une confusion parfaitement condamnable quand il s’agit du simple chef de famille.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le monde selon Stiglitz

Le monde selon Stiglitz
Mardi 10 mars 2009 à 22h30 sur Arte

En ces temps de crise dite « systémique », il est primordial d’avoir un éclairage sur les événements. Tous les cerveaux sont appelés au chevet de l’économie mondiale moribonde, et Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie en 2001 est de ceux-là. Avec d’autres, tels que Paul Jorion ou Nouriel Roubini, ils ont tiré la sonnette d’alarme pendant des années, en vain…

Si vous avez l’occasion de regarder, dites-moi de quoi ça parle et ce que vous en pensez.

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Ce qui a mal tourné. Le point de vue d’un anthropologue.

Ma communication au colloque Fermons le casino : comment construire une économie réelle plus juste et plus forte ? organisé le 3 mars par le groupe socialiste du Parlement Européen.

Les sociétés modernes d’origine européenne se sont bâties sur le schéma d’une structure tripartite où l’on trouve guerriers-pillards, prêtres et gens du commun. Au moment où la démocratie apparaît, l’appropriation de la terre et des ressources qu’elle contient par les guerriers-pillards est en place de longue date. L’héritage avait facilité et renforcé une telle appropriation. Les révolutions bourgeoises du XVIIIe siècle complétèrent le pouvoir fondé sur la force par celui fondé sur l’argent. C’est l’argent qui soutint à partir de là les rapports de force que l’épée avait autrefois instaurés. Au XXe siècle, le colonialisme et, paradoxalement aussi le communisme, assurèrent la mondialisation de cet ordre social et économique d’origine européenne. On évoque aujourd’hui la nécessité d’un « aplanissement du terrain de jeu » ( leveling the playing field), on ignore hardiment ainsi que le terrain ne fut jamais plan.

1. Les stock options ou l’alliance sacrée entres investisseurs et dirigeants d’entreprises

Dans une citation qui ne passa pas inaperçue en 2006 et qu’avait pu extraire de lui Ben Stein du New York Times, le fameux investisseur Warren Buffett avait déclaré : « Oui, il y a bien une lutte des classes mais c’est ma propre classe, celle des riches, qui la mène et nous sommes en train de l’emporter ». La petite phrase marqua le retour en force d’une expression démodée. Il est vrai qu’avec la montée en puissance de l’École de Chicago en sciences économiques, l’expression de « lutte des classes » avait été frappée d’un tabou et les mots « capitalistes » (autrement dit « investisseurs »), « patrons » (ou « dirigeants d’entreprises ») et « travailleurs » (ou « employés », « associés », « membres de l’équipe », etc.) retirés du vocabulaire économique et remplacés par la notion fourre-tout de « masse monétaire », et ceci dans un grand mouvement qui vit les personnes remplacées dans les explications économiques par des « forces physiques ». Ce qui ne signifiait pas pour autant que la lutte des classes avait cessé, ni surtout qu’elle n’avait jamais eu lieu.

L’opération finale et la plus décisive de la lutte fut menée à la fin des années 1970 par le bureau d’études McKinsey qui mit au point les « stock options » grâce auxquelles « les intérêts des investisseurs et des dirigeants d’entreprises seraient une fois pour toutes alignés ». Leur plan réussit, et ceci au-delà de toute espérance.

La répartition des revenus : ce qu’il en advint

Avant que les stock options ne soient inventées, les salariés participaient à un grand jeu des trois nations où les investisseurs et les dirigeants d’entreprises jouaient chacun pour soi. Mais l’introduction des stock options mit fin à cette époque : une alliance sacrée était née et les salariés furent balayés. Leur part du gâteau s’amenuisa de plus en plus et toute tentative de leur part de l’augmenter fut brutalement contrée par les banques centrales soucieuses des masses monétaires, faisant grimper les taux d’intérêt – et du coup le taux de chômage – chaque fois que les salariés faisaient mine de broncher.

Leurs revenus se réduisant, les salariés furent forcés d’emprunter toujours davantage. Les banques commerciales, complaisantes, s’exécutèrent. Parallèlement les sociétés avaient cessé de réinvestir leurs bénéfices et tout le monde emprunta désormais. Les intérêts devinrent une composante de plus en plus lourde des prix. Le « capital » – à savoir l’argent dont on a besoin mais dont l’on ne dispose pas – poursuivit sa concentration dans un nombre de mains qui se réduisait encore. Bien entendu, plus le capital est concentré, moins il a de chances de se trouver là où il pourrait servir utilement.

La spéculation : la montée en puissance de la Société Spéculative

Que faire quand on ne dispose pas de l’argent dont on aurait besoin et que l’on sait pertinemment que travailler davantage ne ferait pas une grande différence ? Acheter un billet de loterie bien sûr. À la fin du XXe siècle chacun avait abouti à cette conclusion et les expressions « bulle financière » et « croissance » étaient devenues synonymes.

On avait cessé d’acheter des actions pour les dividendes qu’elles accordent (la part prosaïque du surplus que la compagnie a pu dégager grâce à votre investissement) mais pour leur plus-value. Pour que ceci devienne possible il fallait transformer la bourse en un casino et la cote de l’action Total ou BP devait se modifier toutes les cinq secondes. Bien entendu rien dans la manière dont Total ou BP mènent leurs affaires ne justifie que la cote de leurs actions se modifie toutes les cinq secondes – pas davantage que tous les cinq jours d’ailleurs. Mais la condition est indispensable pour que la bourse se transforme en un casino où des plus-values colossales seront encaissées. Quand ce beau plan cesse de fonctionner, c’est le krach, que l’on constate en effet tous les quatre-vingts ans environ.

Des émeutes de la faim fomentées par des musées et des hôpitaux

Si le commerce du blé se trouvait uniquement entre les mains de ceux qui ont du blé à livrer ou qui veulent en prendre livraison, son prix serait déterminé par la quantité qui en est produite et celle qui en est requise : ce que l’on appelle communément la loi de l’offre et de la demande. Mais ce n’est pas de cette façon que les choses fonctionnent de nos jours : le prix du blé est déterminé aujourd’hui par les paris que font les grands investisseurs institutionnels : les fonds de retraite, les fondations universitaires, les hôpitaux ou les musées. On pourrait s’attendre – au sein d’un monde rationnel – qu’ils focalisent leur attention sur les pensions à verser aux retraités, sur l’enseignement à dispenser aux étudiants, sur le soin à apporter aux patients ou sur la mise en valeur des œuvres artistiques, que non : ils portent toute leur attention à pousser à la hausse ou à la baisse le prix du blé et ceci pour protéger leurs avoirs, sans se soucier outre mesure du fait que des individus vivent ou meurent du fait de leur spéculation.

Les marchés au comptant ou à terme permettent à ceux qui sont exposés à un risque réel (dû au climat, à l’environnement économique général, etc.) de se couvrir, autrement dit de contribuer à réduire le risque global. Au contraire, ceux qui prennent des positions « nues » sur ces marchés, créent de toutes pièces un risque qui n’existait pas préalablement. La couverture procure une assurance alors que les positions « nues » ne sont rien d’autre que des paris créateurs de risque pour les parties impliquées et pour ceux qui dépendent d’elles. La fonction assurantielle de la finance protège l’économie alors que les paris la tuent. Les politiques adoptées en haut-lieu devraient en tenir compte. Le moyen de prohiber les paris sur la fluctuation des prix est simple et bien connu : il est expliqué dans la norme comptable américaine FASB 133 où il sert à déterminer deux traitements fiscaux distincts pour les positions de couverture et les positions nues. FASB 133 devrait être mise à jour et transformée en une interdiction pure et simple de la spéculation sur les marchés des matières premières.

Recommandations

Mettons fin à l’alliance sacrée entre investisseurs et dirigeants d’entreprises : elle détruit en ce moment-même le tissu social. Interdisons les stock options.

Débarrassons les banques centrales de l’idéologie monétariste : les sociétés humaines ne sont pas faites de masses monétaires mais d’êtres humains. Les banques centrales ont mieux à faire que de prendre systématiquement parti pour les investisseurs et les dirigeants d’entreprises contre les salariés.

Appliquons sans tarder une politique fiscale appropriée pour augmenter les chances que le capital se trouve là où il est effectivement utile.

Fermons le casino : interdisons la cotation continue sur les marchés au comptant et à terme.

Interdisons aux spéculateurs l’accès aux marchés des matières premières : interdisons les aux « non-négociants ». Permettons à ceux-ci de focaliser à nouveau leur attention sur ce que la société attend d’eux : enseigner, guérir et favoriser l’accès du public aux œuvres d’art en vue de diffuser la culture.

Encourageons les opérations d’assurance et interdisons les paris sur la fluctuation des prix.

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Rions un peu – Les banques centrales (I)

Tout le monde aura compris maintenant que la crise est due au fait que les investisseurs et les dirigeants d’entreprises n’ont pas su réfréner leur cupidité et ont fait monter toujours davantage la pression sur les salariés – avec la complicité des banques centrales. Cela, tout le monde l’a compris… tout le monde, enfin… sauf un :

Lors d’une récente visite à Dublin, Jean-Claude Trichet, le président de la Banque centrale européenne, a appelé les gouvernements « à poursuivre des politiques de dépenses courageuses, en particulier en matière de salaires dans le public ». Pour lui, l’Irlande, et tous les pays de la zone euro qui ont connu une expansion rapide ces dernières années, ont intérêt à réduire les salaires, afin de regagner en compétitivité, sans vivre au-dessus de leurs moyens. « L’accumulation de pertes relatives de compétitivité et de déséquilibres domestiques nécessite, à un certain moment, d’être corrigée », selon M. Trichet.

Face à la crise, plusieurs pays réduisent les salaires de leurs fonctionnaires par Philippe Ricard.

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L’actualité de la crise : Échafaudages et papiers peints, par François Leclerc

Dans ce dernier billet invité, François Leclerc tire le rideau : merci à lui pour les lumières qu’ils nous a prodiguées. Nous sommes tous, nous les « correspondants de guerre » autoproclamés, confrontés un jour au casse-tête que constitue cette mission que nous nous sommes confiée un beau jour, poussés par un sentiment de l’urgence, missions autofinancées et… réclamant en fait plus de 24 heures de travail par jour !

ECHAFAUDAGES ET PAPIERS PEINTS

Je dois malheureusement conclure ma chronique sur l’actualité de la crise sur le blog de Paul Jorion, que je remercie beaucoup de son hospitalité, dont j’espère ne pas avoir abusé, mais je ne veux pas partir comme un voleur. J’ai d’abord pensé proposer une liste de sources, les pistes que j’ai fréquentées pour écrire celle-ci, afin que ceux qui le désirent puissent pratiquer à haute dose le même exercice, mais je me suis dit que cela prenait un temps fou, raison pour laquelle je ne peux plus continuer, bien que cela m’ait beaucoup appris. Suivre les fils généraux des agences de presse mondiales sur http://fr.news.yahoo.com (en français) donne déjà un bon résultat, chacun compose ensuite son propre menu.

Alors, j’ai pensé que je pouvais procéder à une sorte de point d’étape. Sur le thème, qui s’est immédiatement imposé: à ce point de la crise que peut-elle nous enseigner pour la suite ?

Deux constatations peuvent, selon moi, servir de point de départ à quatre remarques.

La crise du capitalisme financier débridé que nous vivons clôt irrévocablement une époque qui avait trop duré. Sans que les contours de ce qui va lui succéder soient encore clairement discernables, ni à priori plus admissibles, et que l’on sache quand elle pourra être déclarée finie. Ce système s’est révélé incapable de s’autoréguler, en dépit de la croyance dogmatique de ses thuriféraires. La suite reste cependant hypothétique, simplement peut-il être constaté qu’hier triomphant il est aujourd’hui défait, réfugié sous l’ombrelle d’un Etat qu’il prétendait réduire à la portion congrue, sans accepter de payer le prix de sa protection. Tricheur et mauvais joueur.

Continuer la lecture de L’actualité de la crise : Échafaudages et papiers peints, par François Leclerc

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« The People versus John Thain »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

« Le Peuple contre John Thain », c’est de cette manière que s’exprime la justice américaine dans les poursuites pénales de droit public : le peuple s’en prend à un individu dont il n’est pas fier. L’individu en question, c’est John Thain, ex-patron du New York Stock Exchange, ex-patron de Merrill Lynch, dont je vous rappelle qu’il avait fait refaire son bureau pour un million de dollars et des poussières alors que sa firme sombrait. Il avait ensuite distribué en primes 3,6 milliards de dollars à certains de ses employés avant de vendre Merrill Lynch à Bank of America, dans un sauve-qui-peut dont la postérité gardera le souvenir. Le Peuple américain en est courroucé. Allez savoir pourquoi.

D’une manière générale, le ton monte entre le Peuple américain et son secteur bancaire. Vous vous souvenez peut–être que l’agence de presse Bloomberg avait réclamé l’année dernière mais sans succès que l’on révèle l’identité des bénéficiaires du plan TARP : top secret ! En ce moment, c’est Monsieur Andrew Cuomo, le Procureur Général de l’État de New York qui cherche des poux à John Thain et qui accuse publiquement Bank of America d’obstruction de justice quand celle-ci refuse d’expliquer le vidage de caisse avant liquidation auquel il s’était livré : secret commercial ! Ce sont aussi les parlementaires qui ferraillent avec la Fed pour que l’on fasse connaître quels établissements financiers ont bénéficié des 85 milliards alloués à AIG lors de son sauvetage initial en septembre : La Fed affirme que la révélation des noms (1) fragiliserait AIG – dont l’ardoise est montée depuis à 173 milliards de dollars. La Fed, aux côtés des banques ? Contre le Peuple américain ? Là encore, allez savoir pourquoi.

––––––––––––––––––––
(1) Selon le Wall Street Journal d’hier : Goldman Sachs, Deutsche Bank, Merrill Lynch, Société Générale, Calyon, Barclays, Rabobank, Danske, HSBC, Royal Bank of Scotland, Banco Santander, Morgan Stanley, Wachovia, Bank of America, Lloyds Banking Group.

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A un lecteur

Vous m’avez écrit tout à l’heure et, d’abord, je vous remercie de me remercier. Vous vous reconnaîtrez si je dis que vous m’avez fait lire un article consacré à mon maître Lévi-Strauss où il est dit de lui qu’il est pire qu’athée parce qu’indifférent à l’idée de Dieu.

Allons, je ne suis donc pas « aussi pire » que Lévi-Strauss… Mais presque ! « Pas aussi pire » parce que je pense comme vous que les voies sont multiples qui conduisent à la seule chose qui importe vraiment et que j’appellerai, pour la raison que vous allez voir, le « contentement de l’âme ». Vivre dans le dégoût de la personne que l’on est devenue doit être l’enfer sur terre. Enfer pour vous au propre et pour moi, au figuré.

J’aimerais vous dédier cette chanson toute simple : Satisfied Mind, qui nous rappelle à quel point il est rare de trouver un homme riche à l’« âme contente », parce que je crois que nous pouvons nous y retrouver tous les deux : vous le sans-diplôme avec Dieu et moi le diplômé mais sans-Dieu.

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Me and Bobby McGee (I)

L’un d’entre vous m’écrit :

Cher Paul,

Je me trompe peut-être, mais je parierais que cette chanson de Kris Kristofferson n’est pas sans vous rappeler quelques bons souvenirs : Me and Bobby McGee. J’aime beaucoup cette phrase dans la chanson : Freedom’s just another word for nothing left to lose [Liberté, c’est juste un autre mot pour « plus rien à perdre »]. Et je trouve qu’elle sonne encore mieux par les temps qui courent.

Celui qui écrit cela me connaît semble-t-il très bien, la preuve, le (I) que j’ai placé derrière le titre de la chanson, et qui signale le début d’un feuilleton, d’une saga prolifique qu’il faudra empêcher de se transformer en une interminable et complaisante autobiographie.

Commençons par le début : par la musique. J’ai regardé ce qu’on trouve sur Youtube et, non : ce que je vous propose en premier, ce n’est ni Janis Joplin – qui immortalisa le morceau (je reviendrai sur ceci dans l’épisode IV – 😉 ) – ni Kristofferson lui-même, qui composa (avec Fred Foster) Me and Bobby McGee en 1969, mais Jerry Lee Lewis et Allison Crowe.

Crowe, franchement, je ne la connaissais pas avant de la découvrir il y a quelques mois chantant Hallelujah de Leonard Cohen. Certains paysages de la vidéo me rappellent les Highland écossais mais comme elle est de Colombie britannique, c’est peut–être là-bas. Les inscriptions qu’on voit en allemand ajoutent bien sûr à ma perplexité.

Jerry Lee Lewis, j’ai croisé son chemin à deux reprises. La première fois, banalement, quand je suis allé l’écouter en concert à Forest-National à Bruxelles, vers 1970. La seconde, plus fortuite, il y a quelques semaines seulement dans un restaurant à Hermosa Beach, l’une des plages de Los Angeles. Honnêtement, je ne l’aurais pas reconnu si à la table à côté de nous, une dame n’avait pas dit à voix basse au reste de sa tablée quand un groupe est entré : « Jerry Lee Lewis ! » J’avais quelques doutes mais, rentré à la maison, j’ai recherché des photos récentes et c’était bien lui. On connaît l’histoire : c’est lui qui aurait pu être appelé « The King » plutôt que « The Killer », s’il n’avait malencontreusement épousé une jeune fille de treize ans.

PS : Personnellement, j’ai bien aimé le film Great Balls of Fire (1989), avec Dennis Quaid dans le rôle du chanteur et Winona Ryder dans celui de sa femme-enfant.

Donc (à suivre…)

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L’actualité de la crise : Pusillanimes, par François Leclerc

Billet invité.

PUSILLANIMES

On ne fait pas attention au prix de l’eau quand la maison brûle. Nous risquons prochainement d’entendre répétée cette remarque toute pleine d’un bon sens suspect, afin de justifier l’entrée de la BCE dans la spirale de la création monétaire. Jean-Claude Trichet, le président de la BCE, a déjà annoncé qu’une réflexion était en cours, ce qui, dans sa bouche, signifie en réalité que la décision a été prise, mais qu’il n’est pas encore opportun de l’annoncer.

Christine Lagarde, ministre des finances, l’a relevé vendredi matin, sur Radio Classique : « Ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est de constater que, après la Fed, maintenant la Banque d’Angleterre, et peut-être la BCE, c’est en tout cas ce que laissent supposer les déclarations des uns et des autres, envisagent des mesures un petit peu alternatives et non conventionnelles ». On appréciera le « un petit peu alternatives » pour qualifier un total retournement de position de la BCE. L’art du ballon d’essai d’un côté, de l’euphémisme de l’autre.

Il est vrai que la crise financière, devenue également crise économique, frappe pour l’instant inégalement les pays et les régions du monde occidental, permettant de comprendre que les réactions, mesurées en plans de sauvetages et en milliards de dollars, de livres ou d’euros, ne soient pas toujours de la même ampleur. C’est aussi une question de moyens. Que les mesures mêmes qui sont adoptées ne soient pas identiques, en particulier sur la problématique centrale du partage du financement de ces plans par les Etats et les banques centrales. Tous se rejoignent cependant, pour l’instant du moins, dans le même refus de nationaliser ouvertement le système bancaire, acculés à la manière rampante et indirecte.

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L’actualité de la crise : Petits calculs d’une crise sans fin, par François Leclerc

Billet invité.

PETITS CALCULS D’UNE CRISE SANS FIN

De l’art de ne pas appeler les choses par leur nom. Les banques centrales se sont lancées, ou étudient la possibilité de s’y engager, dans une politique d’ « assouplissement quantitatif », mesure consistant dans un langage plus imagé à « faire tourner la planche à billets ». Selon un scénario qui était prévisible, la Fed a commencé, la BoE a annoncé la suivre et la BCE en étudie la possibilité.

Il faut dire qu’il y a le feu au lac. Mais rien n’indique que cette mesure de dernier ressort soit efficace. Les banques vont bénéficier d’argent frais, en échange d’actifs qu’elles vont céder à leur banque centrale, la qualité de ceux-ci pouvant varier d’obligations d’Etat à actifs non valorisables. Comment vont-elles l’utiliser, c’est la grande inconnue ? Le précédent japonais (première illustration de la « trappe à liquidités » de Keynes) n’est pas là pour nous rassurer. La vérité est que cette politique sera d’autant plus efficace que les banques centrales récupéreront, plus ou moins subrepticement, des actifs non valorisables (pourris) et non de qualité. Car sinon, cela laissera les banques dans une situation encore plus inconfortable qu’actuellement, en tête à tête avec leurs actifs toxiques et délestées de leurs actifs de qualité. Encore plus fragilisées, elles n’ouvriront pas les vannes du crédit. D’autant que la crise économique n’améliore pas la solvabilité des emprunteurs et que cela va en empirant.

Dans l’immédiat, la BoE a annoncé acquérir des obligations d’Etat. A tout prendre, ce n’est peut-être pas la chose la plus prudente qu’elle puisse faire – paradoxalement.

Si cette politique d’assouplissement quantitatif devait ne pas fonctionner, ce qui est possible, cela sonnerait le glas de toutes les dérisoires tentatives auxquelles nous assistons de ne pas aller droit au but en nationalisant les banques.

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