L’actualité de la crise : La foi qui sauve, par François Leclerc

Billet invité.

LA FOI QUI SAUVE

Il se confirme qu’il n’y a plus aux USA qu’un seul pilote dans l’avion, la Fed. Elle vient d’annoncer, en complément des mesures d’hier, qu’elle étendait ses facilités de crédit à la consommation (le plan TALF) à d’autres secteurs économiques : sociétés de recouvrement de créances hypothécaires, de financement d’équipements professionnels, de crédit-bail automobile et spécialisées dans le financement des stocks. Les petits distributeurs de journaux n’auront pour l’instant droit à rien, d’ailleurs les journaux disparaissent. On a par ailleurs appris, sur le sujet qui éclipse tous les autres aux USA, l’affaire des primes d’AIG, au sujet desquelles les représentants viennent de voter dans des délais records une loi les taxant à hauteur de 90%, que la Fed, contrairement au Trésor qui porte le chapeau, était au courant du versements de ces primes et qu’elle aurait gardé pour elle cette information, fidèle sans doute à sa tradition de grande retenue. Un seul pilote, décidemment.

La même discrétion va-t-elle pouvoir être maintenue à propos de l’affaire Madoff, à propos non pas de ses proches et de son comptable, complices tous trouvés, mais des multiples intermédiaires financiers qui se sont prêtés à la juteuse combinazione ? Deux plaintes viennent d’être déposées en Europe, visant UBS et Ernst and Young, le commissaire aux comptes de la sicav Luxalpha, l’un des principaux fonds de droit luxembourgeois, ainsi que des membres du conseil d’administration de ce dernier, qui appartiennent aussi à USB Luxembourg. Le backstage de la gestion de fortune n’est pas exagérément à l’aise ces temps-ci.

Peer Steinbrück, le ministre social démocrate allemand des Finances, ne l’est pas trop non plus, après avoir reçu des lettres de menace de Suisse le traitant de nazi, c’est tout du moins ce qu’il a déclaré jeudi au Süddeutsche Zeitung. La veille, un conseiller national du parti démocrate-chrétien suisse, Thomas Müller, avait expliqué que Steinbrück lui rappelait « cette génération d’Allemands qui, il y a 60 ans, parcouraient nos rues vêtus d’imperméables en cuir, de chaussures montantes et avec un brassard ».

Continuer la lecture de L’actualité de la crise : La foi qui sauve, par François Leclerc

Partager :

Le 18 mars 2009 : fin du capitalisme

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

En portugais.

La date d’aujourd’hui, le 18 mars 2009, sera retenue par l’histoire, tout comme celle du 29 mai 1453 le fut pour la chute de Constantinople ou celle du 9 novembre 1989 pour la chute du mur de Berlin, comme celle qui signa la fin du capitalisme.

Aujourd’hui en effet, la Federal Reserve Bank, la banque centrale américaine, a annoncé son intention de racheter des Bons du Trésor (dette à long terme des États–Unis) en quantités considérables (pour un volant de 300 milliards de dollars), son budget atteignant désormais le chiffre impressionnant de 1,15 mille milliards de dollars. Pareil au serpent ouroboros dévorant sa propre queue, les États–Unis avaleront donc désormais leur propre dette, un processus désigné par l’euphémisme sympathique de « quantitative easing ». Pareille à celui qui tenterait de voler en se soulevant par les pieds, la nation américaine met fin au mythe qui voudrait que l’argent représente de la richesse : dorénavant la devise américaine représentera uniquement le prix du papier et de l’encre nécessaire pour imprimer de nouveaux billets. Elle se coupe aussi, incidemment, de la communauté internationale, mais baste !

Le dollar cessa de valoir de l’or quand, en 1971, le président Nixon mit fin à la parité du dollar avec ce métal. En 2009, le président Obama, en permettant à la Fed d’imprimer autant de dollars qu’elle le jugera bon, a mis fin à la parité du dollar avec quoi que ce soit, faisant de l’arrogance de la nation américaine la seule mesure restante de la valeur de sa devise. « Your Mamma still loves you ! » : le gosse, tout faraud, présente son premier spectacle et sa mère qui n’a pas voulu que son amour-propre courre le moindre risque a acheté tous les tickets !

Si la Chine attendait un signal pour se débarrasser de ses dollars, le voici ! Un article très intéressant dans l’Asia Times d’aujourd’hui, signé par Joseph Stroupe, explique comment la Chine, tentant de se délester en douce de ses dollars, les transfère discrètement à des fonds qui achètent des ressources minières et pétrolières. Stroupe, faisant reposer ses analyses sur des chiffres rassemblés par Rachel Ziemba, une collaboratrice de Nouriel Roubini, calcule que la Chine pourrait atteindre son objectif de réduction massive de son exposition au cours du dollar en un an environ. Nul doute que l’on ne dormira pas beaucoup cette nuit à Pékin et à Shanghai, tout occupé que l’on sera à acheter fébrilement des mines et des puits pétroliers aux quatre coins du monde !

Ah oui, j’oubliais : la bourse de New York, considérant qu’il s’agissait d’une bonne nouvelle, a clôturé en hausse.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :

L’actualité de la crise : La Fed sauveur suprême, par François Leclerc

Billet invité.

LA FED SAUVEUR SUPREME

Il y a un côté énergie du désespoir dans l’activisme de la Fed, qui tranche avec la lenteur non calculée que met le Trésor à annoncer son nouveau train de mesures de sauvegarde des banques, « pour bientôt » entend-on dire sans plus de précisions. Il faut dire que la première a en quelque sorte la partie belle, injectant sans compter des sommes colossales dans l’économie, tandis que le second cherche à sauver un système financier qui se refuse à coopérer et voudrait être tiré d’affaire grâce au miracle d’un changement de normes comptables, qui en réalité l’affaiblirait encore davantage.

La Fed a annoncé mercredi, un peu par surprise, qu’elle allait s’engager dans l’achat d’obligations d’Etat. Afin de peser sur leur rendement, de diminuer autant que possible la charge de remboursement de la dette publique, et surtout d’essayer d’inciter les investisseurs à se reporter vers d’autres secteurs, obligations privées d’entreprises ou mêmes actions. Elle gonfle son bilan pour que la dette n’enfle pas démesurément et pour que la machine financière redémarre. Ses actions de soutien au crédit sous toutes ses formes se poursuivent et s’accroissent encore, depuis les crédits hypothécaires jusqu’aux cartes de crédit (qui aux USA jouent un grand rôle dans le crédit aux petites entreprises, créatrices d’emploi). Il est en effet fondamental que la consommation intérieure, moteur essentiel de la croissance, ne chute pas exagérément, que la récession ne se transforme pas en déflation ; il n’y a pas d’autre moyen pour cela que de prendre le relais du système financier en déroute et de financer le crédit, sans compter et autant de temps qu’il le faudra. De fait, la Fed tient toute l’économie à bout de bras, magnifique paradoxe au pays de la libre entreprise, résultat du refus du système financier privé d’accueillir les capitaux publics qui lui sont proposés.

Mis en cause, Tim Geithner, le secrétaire d’Etat au Trésor, est de plus en plus écartelé entre une opinion publique qui ne comprend pas les cadeaux multiples fait aux responsables de la crise, l’argent déversé à flots sans contrepartie visible, des élus qui au Sénat et à la Chambre des Représentants sont sous la pression de leurs électeurs, et sa realpolitik financière, qui ne trouve pas de répondant auprès des investisseurs privés et des institutions en crise, malgré toute sa bonne volonté. Qui reste pour l’instant lettre morte. Feinte ou réelle, la colère de Barack Obama, qui lui conserve sa confiance faute de mieux, ne fait toujours pas une politique.

Continuer la lecture de L’actualité de la crise : La Fed sauveur suprême, par François Leclerc

Partager :

L’actualité de la crise : L’enfer ou le paradis, par François Leclerc

Billet invité.

L’ENFER OU LE PARADIS ?

Quelques perles relevées dans les fils des agences AFP et Reuters.

Micheline Calmy-Rey, chef de la diplomatie suisse, qui découvre les mérites de la transparence quand elle bénéficie à la Suisse : « Nous étions ces derniers jours assez surpris, pour ne pas dire fâchés, de découvrir le nom de la Suisse sur une liste qu’a concoctée l’OCDE de manière non transparente sur mandat de quelques Etats, alors même que la Suisse est un pays membre de l’OCDE ».

Nicolas Sarkozy, Président de la République : « Je ne veux pas enrichir Monaco, moi. Je ne veux pas enrichir la Suisse, je ne veux pas enrichir l’Autriche », a-t-il déclaré mardi, soulignant que son objectif est de « faire investir en France des gens qui ont de l’argent mais non pas de les faire partir ».

Eric Woerth, ministre français du budget : « La convention fiscale entre la France et la Suisse, qui avait été renégociée, nous en bloquons la signature et nous demandons d’intégrer dans cette convention fiscale le paragraphe OCDE ». A remarquer l’aveu implicite : le texte initial de cette nouvelle convention ne mentionnait pas les critères de l’OCDE, les représentants du gouvernement français n’ayant pas jugé utile de les intégrer lors de son élaboration.

Franck Bancheri, conseiller aux relations extérieures de la principauté de Monaco : « On espère, comme d’autres, ne plus être présent sur la liste noire le 2 avril ».

Selon le quotidien alémanique Tages Anzeiger, le nouveau projet de liste noire de l’OCDE comprenait 46 pays et territoires jugés « non suffisamment coopératifs ». Toujours selon lui, Angel Gurria, secrétaire général de l’OCDE, aurait déclaré après avoir rencontré le 12 mars des représentants du Luxembourg de l’Autriche et de la Suisse : « les efforts de certains pays de se conformer aux critères de l’OCDE sur les échanges d’informations en matière de fiscalité seraient mentionnés dans la liste » (ce qui signifie qu’ils y figureront toujours).

Continuer la lecture de L’actualité de la crise : L’enfer ou le paradis, par François Leclerc

Partager :

« De ne trouver personne avec qui faire quelque chose »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Je suis en train de regarder en direct la réunion d’un comité du Congrès américain consacré à AIG.

L’un des parlementaires, Gary Ackerman, vient de donner une définition des Credit–Default Swaps (CDS) : il y a deux gars sur un radeau, il y a autour d’eux des vagues de six mètres et des requins qui font la ronde. L’un des deux commence à avoir très peur. L’autre lui dit : « Si tu veux, je peux te vendre une assurance ».

PS : @ LeClownBlanc

De ne trouver personne avec qui faire quelque chose de ce qui est lu.

Oui, c’est extrêmement frustrant. La première réaction des gouvernants me semble-t-il est de dire : « Pas d’affolement dans l’entrepont ! » et de continuer de procéder comme ils l’ont toujours fait. Dans un deuxième temps, ils se rendent compte que les vieilles formules ne marchent plus mais ils nient. Dans un troisième temps, ils commencent à regarder autour d’eux (mon invitation par les membres socialistes du Parlement Européen, tombe à mon sens dans cette catégorie) mais ils continuent de nier. Dans un quatrième temps, on fait appel à toutes les expertises authentiques. Pour parvenir à ce quatrième moment, il faut avoir dépassé le déni, la réunion au Congrès américain dont je viens de suivre le déroulement tombe dans cette dernière catégorie.

L’Europe n’a pas encore atteint ce quatrième moment, c’est ce dont se plaint Krugman dans son dernier billet. Il affirme que l’Europe est toujours dans le déni et il a raison et il faudrait que cela cesse le plus rapidement possible pour limiter les dégâts (ceci dit, l’accent mis sur la régulation plutôt que sur une relance aveugle de la consommation par l’endettement est l’approche correcte – pour autant qu’on sache bien entendu quoi réguler et comment). À la décharge de l’Europe : depuis combien de temps les États–Unis sont-ils sortis du déni ? Est-ce depuis cinq ou depuis six jours ?

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :

Rions un peu – Les assureurs (I)

AIG, l’assureur tiré d’affaire par le contribuable américain pour un montant qui s’élève désormais à 173 milliards $ a donc versé aux dirigeants du département responsable de l’effondrement de la firme des primes de « rétention » d’un montant total de 165 millions $. Selon l’agence Bloomberg, 57 millions $ appartenant à cette somme ont été versés à des employés qui quitteront bientôt la firme, dont celui qui reçut le bonus le plus élevé d’un montant de 4,6 millions $ !

Sacrés lascars, ces assureurs ! Avec des concurrents pareils, les banquiers n’ont qu’à bien se tenir !

Partager :

Gesell (I)

Un nouvel article de Helmut Creutz intitulé Auto-multiplication cancéreuse des actifs financiers. Il y montre l’impact des intérêts sur le prix que nous payons pour les choses et produit des chiffres très intéressants sur les rendements respectifs du travail et du capital au cours des années récentes. C’est édifiant.

Si j’attire l’attention sur cet article de Creutz, c’est qu’il met le doigt sur le rouage essentiel : sur le fait qu’en raison de la perception d’intérêts, l’argent attire l’argent, et qu’il existe du coup une pompe très efficace qui draine en permanence les gains faits par les plus pauvres vers les poches des plus riches. La tendance constante de l’argent à se concentrer entre les mains de quelques-uns conduit aux crises que nous connaissons. Les politiques fiscales molles aggravent bien entendu encore le problème. Ceci dit, les politiques fiscales ne constituent jamais qu’un pis-aller : il faudrait réparer le système pour de bon plutôt que de tenter de persister à contrer maladroitement ses effets pervers.

Creutz prône comme l’un des remèdes possibles une taxe à la thésaurisation reprise à Silvio Gesell (l’utopiste et grand héros de Keynes). Cela faisait un moment que j’avais envie de lancer un petit feuilleton sur Gesell. Allez, ceci c’est le premier épisode : c’est parti !

Partager :

Rions un peu – Les banquiers (II)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

L’opinion publique américaine – et le Président lui-même – commencent à s’énerver sérieusement du fait que les dirigeants d’AIG qui ont perdu plus de 100 milliards de dollars pour leur firme méritent cependant 450 millions de dollars en primes PPC (= « payé par le contribuable »). L’argument selon lequel, sans ça, ces dirigeants passeraient à la concurrence ne convainc pas l’homme de la rue : « Ne serait-ce pas la meilleure chose qu’une firme puisse espérer, que de tels incapables soient débauchés par la concurrence ? », s’interroge-t-il. C’est que Monsieur-tout-le-monde mélange tout : le fait de gagner de l’argent et celui d’être indispensable. Ce n’est pas parce que ces dirigeants ont eu un peu de malchance ces temps derniers qu’ils ont cessé d’être indispensables et du coup, aimés par leur direction.

Quoi qu’il en soit, les esprits s’échauffent quelque peu autour de ces primes PPC. Les banquiers ne se découragent cependant pas pour autant et le Wall Street Journal d’aujourd’hui rapporte que des équipes d’avocats (PPC) travaillent ferme en ce moment chez des éclopés notoires comme Citigroup (45 milliards $ PPC) et Morgan Stanley (10 milliards $ PPC) à mettre au point des formules qui permettent d’augmenter aisément les… salaires (PPC). Les dirigeants de Wells Fargo (25 milliards $ PPC) de leur côté se sont déjà accordés de telles augmentations : les mesures ont précédé les injonctions relative aux bonus, déclare-t-on à la firme.

On aimerait voir la tête du Président Obama quand il apprendra ça ! Ces banquiers vont décidément lui donner du fil à retordre ! Sacrés lascars !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :

Un assureur bien tranquille

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Les chiffres publiés par AIG et le nom des contreparties bénéficiaires des fonds qui lui furent versés par les autorités américaines pour le tirer d’affaire sont intéressants à plus d’un titre. Ils nous montrent que les Credit–Default Swaps (CDS) ne constituaient peut–être pas sa seule exposition majeure et que l’emprunt d’instruments de dette constitue avec 43,7 milliards de dollars perdus un poste presque aussi important que les 49,5 milliards perdus sur les CDS. Avec une perte de 12,1 milliards de dollars sur les Guaranteed Investment Agreements (GIA), les sommes versées à des « municipalities » américaines apparaissent presque modestes. Tout cela représente un total de 105,3 milliards, soit davantage que les 85 milliards obtenus initialement par AIG lors de son sauvetage improvisé en septembre de l’année dernière.

Le règlement des sinistres sur CDS s’est fait selon deux formules : 1) rachat des instruments de dette sinistrés par un fonds (Maiden Lane III, quitte pour celui-ci de tenter de récupérer une partie de la mise), formule s’appliquant manifestement aux établissements qui achetaient les CDS dans une perspective authentiquement assurantielle (puisqu’ils disposaient des obligations assurées), dont coût : 27,1 milliards de dollars ; 2) règlement en espèce pour les autres CDS, formule s’appliquant manifestement aux acheteurs de CDS dont les positions étaient nues, c’est–à–dire ceux qui prenaient de simples paris sur la faillite prochaine de leurs concurrents, dont coût, 22,4 milliards de dollars. Soit, 27,1 milliards pour avoir joué un rôle d’assureur et s’être planté lamentablement dans l’évaluation du risque et 22,4 pour avoir joué au bookmaker.

Les Guaranteed Investment Agreements (GIA), étaient des placements que des fonds locaux américains pouvaient faire auprès d’AIG pour des sommes dont ils n’avaient provisoirement pas l’usage. Le rendement garanti était probablement faible mais à une époque où plus rien ne rapportait, ces taux ont dû se révéler encore excessifs et AIG a dû débourser la différence. Les déboires rencontrés ici sont du même ordre que ceux que les « Money Markets » rencontraient à la même époque et cet aspect de l’activité d’AIG relève exactement de la même logique.

Enfin, les 43,7 milliards de dollars perdus dans l’emprunt d’instruments de dette. C’est là l’information la plus curieuse et la plus neuve. Qu’allait donc faire AIG dans cette galère et comment l’assureur a-t-il fait pour perdre des sommes aussi considérables ? La réponse est qu’il s’agissait sans doute d’une activité connexe à la vente de CDS mais il ne s’agit là, comme on va le voir, que d’une simple supposition de ma part.

La déclaration d’AIG à ce sujet est très laconique : « L’aide publique fut également utilisée pour satisfaire des obligations envers des contreparties financières liées à AIG dans ses opérations de prêt d’obligations », et l’on en est donc réduit à supputer. Je réfléchis tout haut à votre intention. Celui qui emprunte des instruments de dette paie une commission à celui qui les lui prête. Il est obligé de placer un collatéral en garantie de cet emprunt. Si la valeur de ce collatéral baisse, il y a appel de marge, c’est–à–dire que le prêteur réclame que davantage de collatéral soit mis en gage pour compenser sa déperdition de valeur. Le prêteur empoche la commission, il ne peut perdre à l’opération que si l’emprunteur ne parvient pas à rendre ce qu’il a emprunté. S’il ne répond pas aux appels de marge, l’emprunteur est en défaut.

Si l’on regarde la liste des contreparties d’AIG à ce petit jeu, ils sont tous encore en vie, et on peut en tirer la conclusion que ce n’étaient donc pas eux les emprunteurs mais AIG lui-même. Dans quel but emprunte-t-on des obligations ? En général pour les vendre à découvert : parce qu’on imagine que leur prix va baisser et que l’on veut bénéficier de cette baisse. Montrons comment cela fonctionne sur un exemple : on emprunte des obligations quand elles valent 100 € et on les vend aussitôt. On attend que leur prix soit tombé à 90 €. On les rachète alors et on les rend à leur propriétaire. On les a achetées 90 € et on les a vendues 100 €, on a donc empoché 10 €. Les opérations ne se sont pas faites dans cet ordre là, mais qu’importe. Comme on aura payé une commission de 0,50 € pour l’opération, on s’y retrouve sans difficulté.

Quand on s’y prend mal, le prix ne baisse pas comme on l’avait prévu, cela n’empêche pas que l’on soit quand même obligé de racheter les obligations qu’on avait empruntées pour les rendre le jour convenu et, du coup, on perd de l’argent dans l’opération. Ce qui a dû se passer ici, c’est qu’AIG a dû tenter de se couvrir pour ses opérations de CDS, n’y a pas réussi et a pris une raclée. Prenons encore un exemple : disons que la Société Générale achète un CDS pour s’assurer contre les pertes qu’elle subirait sur un portefeuille de 1000 obligations émises par General Motors en cas de défaillance de celle-ci. Pour se couvrir, AIG a pu emprunter 1000 obligations émises par GM et les a vendues à découvert pour bénéficier de la baisse de leur valeur, faisant un gain équivalent à la somme qu’elle devrait verser à la Société Générale en cas de défaillance du constructeur automobile.

Qu’est-ce qui a mal tourné ? Difficile à dire sans informations plus précises. Un collatéral dont la valeur baissait et dont il fallait régulièrement augmenter le volume pour répondre aux appels de marge ? Une couverture impossible à assurer durant ce mois de septembre 2008 qui était à ce point chahuté qu’aucun produit financier ne répondait plus comme prévu ? Je ne sais pas. Quoi qu’il en soit, si d’autres s’avèrent aussi inquisiteurs que moi à propos de ces 43,7 milliards de dollars perdus par AIG dans des emprunts d’instruments de dette, nul doute que l’on en saura bientôt davantage.

(Merci à Nicolas Cori de Libération pour avoir attiré mon attention sur le communiqué d’AIG et sur la ventilation des pertes. Nous en avons longuement débattu. Son propre article sur le sujet paraîtra dans Libé demain mardi).

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :

L’actualité de la crise : Des peines à leur juste valeur, par François Leclerc

Billet invité.

DES PEINES A LEUR JUSTE VALEUR

Je poursuis volontiers sur le thème des règlements de compte qui s’opèrent – ou vont le faire – abordé par Paul Jorion avec Le calvaire des malheureux gouvernants, son dernier billet sur AIG. Non pas en évoquant encore une fois les ventes à découvert qui se poursuivent et spéculent en bourse à la baisse des actifs, ni en cherchant à dénombrer les poursuites judiciaires engagées ou annoncées à propos de l’affaire Madoff, qui risquent de dévoiler des dessous scabreux car la recherche des complicités ne devrait pas s’arrêter à la famille. Ni même en espérant des retombées au cas Stanford, car celui-là semble déjà enfoui. La loi du silence du monde des patrons de la drogue étant encore plus impitoyable que celle de ceux de la finance. Mais en m’appuyant, tout simplement, sur l’actualité.

Sans doute faut-il d’abord remonter le cours de celle-ci de quelques jours, une éternité en ces temps, et parler de General Electric, ce conglomérat emblématique des transformations de l’industrie américaine, ce fleuron de la bourse qui ne l’est plus. Pour avertir qu’il ne faut pas faire de mauvais diagnostics. Les ventes à découvert sont incriminées à propos de sa chute, les managers protestent pour leur part de la bonne santé de leur entreprise. Un scénario devenu habituel. Mais si l’on y regarde d’un tout petit peu plus près, on voit vite que la santé n’est pas si excellente que cela, et que les ventes à découvert ne sont pas seules en cause. On s’aperçoit qu’une filiale de GE, la GEC, contribuait à son chiffre d’affaires à hauteur de 35%, selon ses derniers résultats, développant depuis une vingtaine d’années une activité purement financière. La GE subit donc simultanément, selon l’expression consacrée, deux sanctions du marché, deux règlements de compte. D’un côté, l’activité de spéculation des plus forts, ou des plus habiles, de l’autre le contrecoup de son ancienne bonne fortune, comme pour toute « l’industrie financière », pour reprendre ce vocabulaire dévoyé. Tout du moins si l’on se souvient que l’industrie est « l’ensemble des activités humaines tournées vers la production en série de biens » (Wikipedia). Comme si on avait élargi le sens d’ « industriel » pour escamoter la désindustrialisation profonde du pays. Industrie depuis devenu synonyme d’activité ; une activité industrielle étant de ce fait un pléonasme.

Continuer la lecture de L’actualité de la crise : Des peines à leur juste valeur, par François Leclerc

Partager :

Le calvaire des malheureux gouvernants

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

AIG a donc révélé la liste des bénéficiaires des 85 milliards de dollars que le gouvernement américain lui avait alloués pour régler les sommes qu’elle devait à ceux qui avaient acheté auprès d’elle des Credit–Default Swaps (CDS). Il faut dire que l’assureur a eu la main forcée par le Wall Street Journal qui avait déjà publié cette liste la semaine dernière. Grand vainqueur : Goldman Sachs avec 12,9 milliards de dollars. La Société Générale a reçu elle 11,9 milliards de dollars.

On s’était demandé à l’époque pourquoi l’effondrement de la finance que les CDS devait générer le 21 octobre dernier n’avait pas eu lieu. L’explication, on la connaît maintenant : les sommes dues furent versées à ceux à qui on les devait et c’est l’argent du contribuable américain qui fut utilisé. On évoquera évidemment dans les jours qui viennent le fait que Mr. Paulson, l’ancien Secrétaire au Trésor, qui prit la décision de renflouer AIG pour que l’assureur puisse effectuer ces paiements in extremis, est lui-même un ancien de Goldman Sachs. Le fait n’a cependant aucune signification particulière, sinon de souligner une fois de plus le caractère incestueux de ce petit monde constitué d’une part de banquiers responsables de la catastrophe et d’autre part de gouvernants qui s’efforcent en ce moment de l’endiguer : ce sont les mêmes avec juste le petit décalage dans le temps qui leur permet de passer de l’univers de la finance à celui du gouvernement.

Et pour ces dirigeants, la situation actuelle est désastreuse, non pas simplement parce qu’ils se révèlent aussi incapables dans leur nouvelle fonction que dans l’ancienne mais parce que les nouvelles qui n’arrêtent pas de tomber soulignent toujours plus cruellement la nature perverse du système qu’ils essaient de sauver. Est en effet tombée en même temps que la divulgation de la liste des bénéficiaires, la nouvelle qu’AIG s’apprête à verser 165 millions de dollars en primes de rétention aux responsables en son sein de la calamité des CDS. Les gouvernants désapprouvent : « Il est absolument injuste que l’argent du contribuable soit utilisé pour soutenir une compagnie qui fit ces paris insensés », déclare Mr. Bernanke, Président de la Fed, en se tordant les mains. Mr. Lawrence Summers, principal conseiller économique de Mr. Obama, qualifie lui la chose de « révoltante ». « Le gouvernement ne peut malheureusement pas abroger ces contrats », ajoute-t-il en s’arrachant les cheveux.

Et c’est là le calvaire de ces malheureux gouvernants en ce moment : chaque jour qui passe les oblige à révéler davantage à un public ébahi que ce système dont ils firent non seulement partie mais dont ils furent autrefois les principaux acteurs, est organisé de manière à permettre à ses dirigeants de puiser en permanence dans la caisse et de la vider entièrement dès qu’un pépin se présente. Et comme le système n’a pas changé depuis le début de la crise (puisqu’ils s’efforcent de le maintenir intact), le fait que ce soit le contribuable qui remplisse maintenant la caisse au fur et à mesure qu’elle se vide, n’y change absolument rien : les dirigeants des banques continuent comme avant d’y puiser de manière éhontée (puisque « c’est dans les contrats », comme le dit Mr. Summers), la seule différence étant que c’est désormais au vu de tous. Le public les regarde faire avec des yeux ronds tandis que les gouvernants commentent la mort dans l’âme : « Ben, c’est malheureusement comme ça que ça marche… »

On avait dit à ce public, depuis que la banque existe : « C’est trop compliqué pour que vous puissiez comprendre. Circulez, y a rien à voir », et le voilà qui ne comprend que trop bien maintenant que ses propres gouvernants à la torture le lui expliquent et que tout cela est en réalité extrêmement simple à comprendre.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :

Jim Reeves (1923 – 1964)

C’était l’air préféré de ma maman, ça ne demande pas beaucoup plus d’explications. Si, pour les connaisseurs : Floyd Cramer au piano. Enregistré en 1959, le morceau fut 14 semaines No 1 aux États–Unis en 1960.

Jim Reeves, comme vous le voyez est mort jeune : dans un orage le petit avion qu’il pilotait s’est écrasé au sol près de Nashville, Tennessee.

Partager :

Le monde se cherche une nouvelle représentation, par Nikademus

Billet invité.

Le plus difficile est de forger non pas un nouveau monde mais une nouvelle représentation. Après, le monde suivra. Dans le sens où l’humain est avant tout un être d’imagination. C’est ce que j’aime dans l’histoire ou l’ethnologie, ou les voyages, et au fond aussi dans la philosophie, et de plus en plus dans l’art : une fois les conditions données, l’homme est vraiment capable de tout, d’inventer n’importe quoi. Ce n’est bien sûr pas « n’importe quoi » : il y a toujours des conditions de départ, qui d’ailleurs continuent d’informer par la suite la construction ; et puis dans les constructions authentiques, destinées à durer, il y a toujours un fond de vérité, ou de sacré. Ce n’est pas sans contrainte : c’est plutôt sans limite. Dans ce sens, on comprend que « la foi » déplace vraiment les montagnes. Mais la plupart du temps, personne ne s’en rend compte car tout le monde est plongé au cœur-même des choses. Et voilà que maintenant c’est fini : une crise véritable, comme celle-ci. L’écart toujours grandissant entre la représentation et le réel est finalement devenu trop grand et ce fut l’effondrement. Le réel s’écroule, et la représentation est d’abord incapable d’y croire, de s’y adapter…

Je me souviens d’un de ces portraits de dernière page dans Libération, il y a un an ou deux (« avant », dans l’ancien temps, dira-t-on bientôt) : le trader auquel il était consacré (un fils d’instituteur je crois me souvenir, ou issu de la partie basse de la classe moyenne en tout cas) déclarait qu’il n’appauvrissait personne. C’était déjà intéressant (énervant aussi) : 1) il éprouvait (déjà ou quand même) le besoin de le dire, 2) c’était faux bien sûr : l’argent n’est pas magique.

Et à ce propos, un article extrêmement intéressant sur l’univers des traders dans Le Monde en date de jeudi : Pauvres traders ! de Claire Gatinois et Anne Michel, car on peut lui appliquer tous les filtres :

* Celui de la lutte des classes : Interne, entre traders issus du milieu de l’argent (Londres : capitale éternelle de la lutte des classes !) et parvenus de la classe moyenne, lutte externe du coup.

* Celui du moraliste individuel : Irresponsabilité : « Ce n’est qu’un jeu » mais aussi lucidité : « Le monde de la finance m’a rendu très cynique » !

* Ou du moraliste « social » : Fin du modèle de l’argent : le modèle planétaire du jouisseur a définitivement implosé.

* Celui du psychanalyste : tel un névrosé, notre trader cherche à énoncer LA phrase, sans la trouver, qui lui permettra de réconcilier le disparate d’éléments complètement contradictoires : « Je ne suis qu’un petit artisan de la finance » ET « Le monde de la finance est celui où tout se décide »…

Au fond, Alexandre, le trader de l’article a raison : « On n’a rien fait de mal ». Au fond, ce n’est qu’un jeu, une construction imaginaire de l’esprit. Et l’humain aime jouer et inventer des abstractions à manipuler, encore et encore.

Mais ce jeu-là – ce que personne ne leur avait dit ou trop faible voix qu’ils n’avaient pu entendre, et a contrario qu’ils croyaient valorisé par tous (puisque l’humain a besoin de reconnaissance, i.e. de jouer à plusieurs) – ce jeu n’est pas un jeu : des gens en meurent.

Partager :

L’actualité de la crise : Un diable de plus en plus sollicité, par François Leclerc

Billet invité.

UN DIABLE DE PLUS EN PLUS SOLLICITE

Je comptais pouvoir prendre un peu de distance avec l’actualité, afin d’essayer de décrypter plus sur le fond la préparation du G20, mais cela s’est avéré téméraire, rattrapé une fois de plus par l’actualité, et devant reconnaître qu’elle me dépasse.

Le suivi du dossier des paradis fiscaux qui tient pour le moment le devant de la scène s’impose en premier lieu. Parce qu’il se confirme qu’il est traité sous un angle très politique, ce qui veut dire restreint, ce qui n’est pas trop étonnant si l’on pense à ce qu’une approche financière stricte, une fermeture totale des accès, aurait comme conséquence. On peut d’ailleurs se demander, c’est en tout cas mon avis, si cela est même concevable du point de vue du capitalisme financier. Dans un commentaire à mon précédent billet, j’utilisais la métaphore des trous noirs de l’univers, de la matière et de la masse sombre, pour imager comment l’argent déclaré et celui qui ne l’est pas participaient en réalité du même monde. J’ajoutais que la « pompe à phynance » que représentait l’économie réelle ne fonctionnait que dans un sens, vers le haut bien évidemment. Quoiqu’il en soit, à peine les accusés étaient-ils dirigés vers le poteau qu’ils se mettaient à parler, et que leurs juges leur accordaient sans tarder leur mansuétude, dans des attendus comportant bien peu de réserves à un adoucissement de leur peine. Lisez la presse de ce matin, vous serez édifiés. Cette question se révèle de manière caricaturale être un leurre, un nouveau chiffon rouge agité devant les yeux de l’opinion publique.

Les paradis fiscaux subissent le même traitement superficiel que les actifs toxiques. Ils portent d’ailleurs bien leur nom, équivalent quand cela va bien de ce que les bad banks sont quand cela va mal. De discrets parkings, dans un cas de la bonne fortune et dans l’autre de la mauvaise, ayant au bout du compte la même fonction, soulager des peines financières, ponction de l’Etat en faveur de la collectivité ou petites erreurs portant sur quelques milliers milliards de dollars ou d’euros, peu importe la devise, à ca niveau là ce ne fait plus vraiment de différence.

On reparle aussi des bad banks, après les avoir un peu oubliées. Les Allemands, non sans quelques faux départs, seraient en train de peaufiner un nouveau plan pour la fin du mois (avant le G20), tandis que les Américains, pour faire patienter, annoncent par la voie de Lawrence Summers, conseiller économique number one de Barack Obama, que le leur serait enfin prêt dans quelques semaines. La vérité est que l’industrie allemande ne peut plus attendre la renaissance lointaine du crédit, après le plongeon enregistré de son activité, et que le gouvernement ne veut pas entendre parler de création monétaire par la BCE, sur le mode britannique de l’achat d’obligations émises par les entreprises. Elle sait aussi que le LIBOR 3 mois, taux qui exprime le coût interbancaire du marché de l’argent, est en train de regrimper, exprimant les tensions que continue de connaître ce marché. S’il avait baissé, ce n’était pas en raison de l’amélioration de la situation mais parce que les banques ne cherchaient plus à se refinancer sur le marché, frappant directement à la porte de la BCE, qui l’ouvrait toute grande.

Continuer la lecture de L’actualité de la crise : Un diable de plus en plus sollicité, par François Leclerc

Partager :

*Le seul Blog optimiste du monde occidental*