Aux grands maux, les grands remèdes

Ce texte doit paraître demain (11 février) en tribune libre dans Le Monde Economie. Il est présenté ici en version longue : le texte publié sera plus court en raison de la contrainte de ½ page.

Aux grands maux, les grands remèdes (1).

Le système financier moderne qui, pareil à un système sanguin, irrigue les économies en capitaux, est gravement malade. Je ne suis pas seul à le dire : le diagnostic est le même chez Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’Economie, chez Henri Guaino, conseiller spécial du Président de la République ou encore chez Bill Gross, Directeur chez PIMCO, la principale SICAV d’obligations américaine. Les dysfonctionnements sévères de la finance ont rapidement envahi notre vie quotidienne et le malaise est soudain ressenti par tous. Comme avec une mauvaise grippe, nous découvrons l’ampleur du mal parce que, sans crier gare, nos jambes soudain se dérobent. On parle du coup, dans un retour de balancier classique, de réguler à nouveau ce qui a été dérégulé au fil des ans. Mais il faut déchanter : les vieilles recettes n’ont hélas plus cours. La crise est inédite car la finance moderne s’est métamorphosée en un outil d’une puissance et d’une complexité étonnantes. Chacun de ses rouages contribue au même effet d’ensemble : assurer au plus petit nombre le plus grand gain possible. Les moyens qu’elle s’est donnée ont pour noms : « prix spéculatif, « effet de levier », « produits dérivés », tous reposent sur le même principe : amplifier le plus possible la chance de gain et augmenter concurremment, bien sûr, le risque de pertes. Par leur effet conjugué ils ont rendu le désastre inéluctable. Une régulation « à l’ancienne » serait sans portée : insuffisante à la tâche. Ce que la gravité de la crise réclame est d’un tout autre ordre, celui, radical, d’une transplantation d’organe : il faut maintenant rendre à l’économie réelle, celle de la production, de la distribution et de la répartition des richesses, un système sanguin sur lequel elle puisse à nouveau compter. Il faut lui offrir une authentique constitution dont ce soit elle, l’économie réelle, qui dicte les termes, et veiller à ce que le système financier se conforme à ce cadre.

L’inclination de la finance au débordement a été notée dès ses débuts. On la réglementa, mais toujours post festum : en une suite de remèdes ad hoc mis au point chaque fois qu’une catastrophe avait d’abord fait peser son poids de maux et des misères. L’héritage est celui d’une réglementation qui, quelle que soit son adéquation apparente à son but, s’assimile en réalité à une longue série de palliatifs qui furent chacun de circonstance. Cette histoire est donc celle du cantonnement : aucune de ces mesures ne dépasse la juridiction étroite qui lui fut attribuée lors de sa mise en place ; aucune ne déborde de son cadre immédiat, ignorant du coup les abus qui s’observent déjà dans des contextes similaires, et impuissante devant les autres crises qui menacent.

La dégradation du système financier n’est pas encore entrée dans sa phase finale : la crise de l’immobilier américain n’en est encore qu’à ses débuts et la gangrène qui ronge le marché des capitaux atteint chaque jour de nouveaux secteurs qui se ferment alors l’un après l’autre (2). Les faits parlent, les responsables aussi mais leurs propos ne rayonnent pas de la confiance et de la sérénité que l’on attendrait d’eux : leurs déclarations combinent de manière inquiétante voeux de réforme et assurances que rien dans la situation actuelle n’est réellement préoccupant. Ils trahissent ainsi partager le sentiment général : que la solution salvatrice ne sera pas trouvée dans la science abstraite et dégagée des contingences humaines que nous proposent les économistes. Les mesures envisagées présentent en conséquence le même caractère qu’elles eurent toujours par le passé : ponctuelles, c’est-à-dire sans généralité, et à court terme, c’est-à-dire à la vue trop étroite. En raison du caractère fragmentaire qu’elles présentent aussi bien dans la chronologie que sur le plan conceptuel, elles ne tarderont pas à révéler leurs insuffisances.

La faiblesse de mesures qui furent en leur temps prises au cas par cas, apparaît en pleine lumière lorsqu’elles sont éliminées l’une après l’autre dans un effort de dérégulation, lorsque le souvenir de la crise (parfois majeure) qui avait justifié leur mise en place s’estompe au fil du temps. Dans les rares cas où une conception d’ensemble avait présidé à leur institution, cette dilution progressive contribue à la saper : ainsi pour le New Deal américain de 1933, dont les survivances isolées se sont révélées incapables de répondre adéquatement à la crise des subprimes et au tarissement du crédit qui lui emboîta le pas.

C’est une telle conception d’ensemble que la crise actuelle réclame : celle d’une constitution axée sur la reconstruction du système financier qui lui rendra sa fonction première – celle requise en effet d’un système sanguin : d’être au service de l’économie, plutôt que de drainer ses ressources pour le bénéfice de quelques–uns. Une constitution substitue à une situation où les états de fait dictent leur loi, une autre où c’est au contraire une loi qui définit un cadre général auquel ils sont appelés à se conformer (3).

Les réglementations actuelles de la finance sont aujourd’hui si complexes que, comme les événements récents l’ont rappelé, bien peu nombreux sont ceux qui en maîtrisent les arcanes, même parmi ses praticiens. Une constitution évite ces écueils en se contentant d’établir des principes directeurs, sans se préoccuper du cas par cas. Elle s’abstient également de viser à contrôler dans le moindre détail le comportement de chacun et à chaque instant, comme entendaient le faire celles des régimes autoritaires d’inspiration marxiste. Elle constitue cependant le cadre de référence permettant de juger non seulement ce qui est, mais encore ce qui adviendra.

J’entends dire qu’appeler de ses voeux une constitution pour l’économie est irréaliste. Mais cette réflexion émet–elle un jugement quant à la nécessité ou non du projet ou bien reflète–t–elle plus simplement le découragement de ceux qui estiment la tâche irréalisable, soit en raison de sa complexité apparente, soit en raison de la puissance attribuée à ceux qui en seraient les adversaires ? Il est vrai que rien de ce qui n’existe encore n’est garanti de se voir un jour réalisé et le découragement anticipé s’alimente de cette observation banale. Le « c’est impossible puisque si c’était possible, ce serait déjà » qui la sous–tend, procède d’un raisonnement fallacieux et se voit démenti quand la volonté et l’adhésion de tous conduit au brassage et à la conjugaison des inventivités et deviennent ainsi les garants du succès.

La constitution pour l’économie a déjà découvert le lit où elle viendra se couler : dans la chance historique que lui offre aujourd’hui la prise de conscience par chacun que l’ensemble des problèmes à résoudre sont en réalité liés : que sont les appels au « développement durable » et à la « décroissance » sinon manières d’exprimer que l’avenir du monde est bien trop précieux pour être abandonné à un système financier aujourd’hui en plein désarroi pour n’avoir jamais proposé que ce que la nature livrée à elle-même offrait déjà : la concurrence de tous avec tous, réglée par le simple rapport de force et débouchant sur l’asservissement d’une majorité de perdants à une poignée de vainqueurs.

La réussite du projet d’une constitution pour l’économie ne nécessite pour le soutenir que ce qu’il convient d’appeler par son nom, quitte à recourir alors à une expression que les partisans de la politique du pire aimeront qualifier de désuète : la volonté d’un peuple.

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(1) Ce texte doit beaucoup à mes discussions avec Nikadémus, mon conseiller spécial.

(2) Ce furent d’abord les Asset-Backed Securities adossées à des prêts subprime, ensuite les Collateralized-Debt Obligations, enfin les Asset-Backed Commercial Papers.

(3) Une constitution « pour l’économie » est bien entendu l’inverse d’une constitution « économiste », tel le Traité Constitutionnel Européen, visant simplement à généraliser les principes de l’économie telle qu’elle existe sous sa forme spontanée d’organisation ou de désorganisation. Les tentatives de ce type se contentent de représenter les réglementations en vigueur sous la forme d’un bref catalogue et ne sont donc porteuses d’aucune information neuve ; elles constituent une caricature de ce que serait une authentique constitution « pour l’économie ».

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La métastase VIII – Les cartes de crédit

Le taux de défaut sur les cartes de crédit est en hausse aux États–Unis : il est passé en un an de 6,4 % à 7,6 %. Les banques réagissent de deux manières : en relevant le taux d’intérêt sur les sommes dues – jusqu’à 29,9 % pour certaines (*) – et en revoyant à la baisse le plafond du passif : les consommateurs sont avisés par courrier de la révision du montant maximum empruntable dans leur cas (la décision est fondée sur leur notation de crédit individuelle, mesurée par la cote FICO).

Au cours des années 2000–2006, les consommateurs américains avaient adopté un train de vie de plusieurs crans supérieur à celui que leurs moyens financiers – à l’exception de l’immobilier – leur permettaient d’assurer, et ceci parce que le prix des maisons n’arrêtait pas de grimper et qu’en mettant en gage la plus–value théorique (equity) de leur logement ou – ce qui revient au même – en refinançant sans cesse son prêt hypothécaire pour des montants de plus en plus élevés, les ménages dégageaient des liquidités qui autorisaient ces dépenses ostentatoires. Dans une courte–échelle vertigineuse, la bulle permit ainsi à certains d’obtenir une seconde hypothèque (Home Equity Line of Credit – HELOC) sur leur habitation et d’utiliser son montant pour régler les mensualités de la première (mortgage).

Quand ces sources de liquidités s’évanouirent fin 2006 avec la stagnation du prix de l’immobilier résidentiel, puit sa chute en 2007, les consommateurs se tournèrent dans une deuxième phase vers leurs cartes de crédit. Vis–à–vis des propriétaires, les banques avaient encouragé la substitution à la carte de crédit classique, une autre, garantie celle–là par la plus–value captive dans les murs du logement (equity). Avec le prix de l’immobilier à la baisse, les banques contactent aujourd’hui les consommateurs pour leur signaler que le plafond du crédit sur leur carte a été réduit, ce qui signifie pour certains que le montant de retrait maximum est d’ores et déjà atteint.

Ce qui a alarmé les banques, c’est la constatation récente par elles que les cartes de crédit sont de plus en plus souvent utilisées pour des dépenses de consommation courante : chez l’épicier, à la pompe, etc., une pratique qu’elles avaient bien entendu encouragée autrefois – avant de s’en alarmer aujourd’hui – en accordant des ristournes (de 1 % à 5 %) sur ce genre de dépenses !

(*) Ces taux sont exemptés aux États–Unis des lois relatives à l’usure – propres à chaque état – en raison de la reconduction tacite du prêt de mois en mois.

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Le scandale des banques qui créent – effectivement – de l’argent

Je me suis rapidement rendu compte après avoir rédigé ce billet que quelque chose clochait dans l’argumentation qu’on m’opposait. Il reste là comme un témoignage qu’on peut me faire changer d’avis avec des arguments. Mais dans ce cas-ci, je n’aurais pas dû : qu’on lise la suite de mes billets sur ce sujet, qui débouchèrent sur L’argent, mode d’emploi (Fayard 2009).

Mea culpa ! Vous m’avez convaincu que je me suis trompé : si des intérêts sont bien perçus sur de sommes créées de manière ad hoc par les banques commerciales – même si celles–ci sont neutralisées ensuite – il y a bien création d’argent ex nihilo. Comme le dit alors très justement Armand dans son commentaire au billet précédent :

« A partir de la monnaie centrale qu’elles contrôlent (sous forme électronique à son compte à la Banque Centrale, ou en stock via les dépôts de ses clients) ces banques de premier niveau peuvent créer autant de monnaie bancaire que leur permet le « coefficient de réserves obligatoires » fixé par la BC. Ce coefficient dont “on” (= les médias) ne parle jamais est pourtant bien plus important que le taux d’escompte ou que ce fameux « taux monétaire » dont les mêmes “on” nous rebattent les oreilles (sans même préciser qu’il ne s’agit que d’un objectif que la BC va essayer d’imposer sur le marché monétaire de par ses interventions, mais qu’elle ne peut pas fixer !) »

Désolé de vous avoir induit en erreur – et je pense surtout à ceux qui n’auront vu que mon billet précédent, mais on apprend tous les jours – moi y compris ! Ce que je vous propose de faire, c’est de mettre en exergue le commentaire d’Armand puisqu’il est très complet, et qu’on redémarre à partir de là : s’il se trompe, dites-le nous, c’est de cette manière que progresse le savoir. Merci aussi à tous les autres pour leur contribution au débat ! Voici le texte d’Armand in extenso (y compris son appel à voter pour Ron Paul – liberté de la presse avant tout !)

Si, Mr Jorion, les banques créent de la monnaie. C’est la monnaie scripturale (« ce qui est écrit ») qui n’existe que sous forme électronique, celle qui figure sur les relevés de compte de ses clients.

Les banques centrales (BC), premier étage de cette escroquerie pyramidale, créent de la monnaie centrale qui existe sous deux formes :

– la monnaie fiduciaire, seule à avoir cours légal, représentée par les billets et pièces que nous avons en poche ou que nous déposons “à la banque” et que cette dernière garde très précieusement.

– la monnaie centrale électronique qui n’existe que dans la mémoire de l’ordinateur de la BC et est affectée à ses banques de premier niveau (les « primary dealers » de la FED). Cette forme électronique présente l’avantage de pouvoir être créée et détruite instantanément et à peu de frais. Cette création (destruction) de monnaie centrale électronique est essentiellement réalisée en contrepartie des TOMO, que le grand public connait désormais par les expressions urbaines « d’injecter (éponger) des liquidités » ; en gros la banque dépose en garantie un avoir de grande qualité (p.ex. des bons du trésor notés triple-A), qu’elle s’engage à reprendre à l’issue du prêt (de 1 à 14 jours en général, mais parfois jusqu’à 3 mois, comme en cette période troublée) et la BC crédite le compte de cette banque en monnaie centrale ainsi créée ex-nihilo. Le prêt porte sur pourcentage de la garantie offerte, selon sa qualité. A l’issue, la banque rembourse la BC, avec l’intérêt convenu (le fameux taux d’escompte que fixe la BC ou un taux négocié lors « d’appels d’offres »), et la BC lui restitue sa garantie. C’est une classique opération d’escompte.

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Le scandale des banques qui « créent » de l’argent

Comme on le sait lorsque l’on lit ici mes billets, je ne me prive pas de critiquer la finance quand cela me semble justifié. Cela ne signifie pas pour autant que je souscrive à toute critique exprimée vis–à–vis du système financier. Je lis de plus en plus souvent par exemple, que « les banques commerciales créent de l’argent », et qu’il y aurait là un scandale à dénoncer. Or, cette proposition est fausse : les banques commerciales ne créent pas d’argent. J’explique pourquoi.

Quand elle vous prête de l’argent, la banque n’en crée pas : si elle peut vous prêter, c’est soit qu’elle utilise l’argent de quelqu’un d’autre, disponible sur son compte–chèque ou sur son livret–épargne (moins les « réserves obligatoires » qu’elle doit conserver comme provisions), soit qu’elle emprunte elle–même cet argent – par exemple en émettant des certificats de dépôt – et vous le re–prête. Son profit résulte du fait qu’elle vous prête à un taux plus élevé que celui qu’elle consent sur un livret–épargne ou que celui auquel elle emprunte elle–même. Il n’y a (malheureusement !) pas de « miracle de création d’argent » : les banques commerciales ne créent pas d’argent ex nihilo ! Pour en prêter, il faut que comme vous et moi, elles le trouvent quelque part !

En regardant d’un peu plus près le raisonnement de ceux qui soutiennent cette « légende urbaine », je vois l’accent mis sur trois choses : que beaucoup d’argent circule aujourd’hui sous forme électronique, que l’argent circule très vite et que la banque vous fait payer des intérêts. Ils disent : « On ne voit pas les billets ! ». Réponse : Ça n’a aucune importance : que votre employeur vous règle en billets de banque à la fin du mois, billets que vous allez alors déposer sur votre compte–chèque, ou qu’il le verse directement – par un ordre électronique – sur votre compte, cela lui coûte strictement le même montant : il n’a pas « créé » d’argent dans le second cas. Ils disent aussi : « Si vous obtenez un prêt aujourd’hui et que vous allez payer votre garagiste et qu’il dépose l’argent sur son compte, la banque pourra le re–prêter ! ». Réponse : Bien entendu mais où de l’argent a–t–il été créé ? C’est le même ! Il peut éventuellement circuler très vite au lieu d’être caché sous un matelas : c’est sa disponibilité pour d’autres transactions qui est en question avec l’épargne. Le Lac Victoria contient la même quantité d’eau que la Seine. L’eau s’écoule plus vite dans une rivière que dans un lac, donc il y a davantage d’eau dans la Seine que dans le Lac Victoria ! Non, je viens de le dire : le volume est le même ! Ils disent enfin : « Oui, mais vous payez des intérêts sur votre prêt et la personne qui empruntera l’argent déposé par le garagiste sur son compte, en paiera aussi ! ». Ben oui, mais pour payer ces intérêts, il faudra bien que je trouve l’argent quelque part – et de même pour lui ou elle !

Dans un des articles qui dénoncent le « scandale », il est écrit : « Beaucoup d’employés de banque diront que les banques commerciales ne créent pas d’argent… ». Encore heureux apparemment qu’eux au moins le sachent ! C’est dans les banques où je travaille que j’ai dû subir le même lavage de cerveau !

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USA : les deux journées du 5 février

La journée du 5 février, qui touche à sa fin, fut schizophrénique pour les États–Unis, écartelés entre deux histoires n’ayant pas grand rapport tout en en ayant un cependant : le destin du pays. D’une part, le déroulement, prévu de longue date, des primaires présidentielles dans vingt–quatre des états, dont certains parmi les plus importants comme la Californie et New York, d’autre part, la déroute, imprévue celle–là, de la bourse de New York, désespérée par la publication du chiffre pour janvier de l’indice ISM.

L’indice ISM est publié par l’Institute for Supply Management et sert de baromètre à l’activité dans le secteur des services, représentant aujourd’hui 90 % des emplois aux États–Unis. L’indice varie autour du seuil des 50 indiquant une activité stable, sans expansion ni contraction ; une valeur supérieure à 50 signale que le secteur est en expansion, une valeur inférieure à ce chiffre, un secteur qui au contraire se contracte. En décembre, l’indice valait 54,4 et le chiffre prévu par les analystes pour janvier était de 52,5. Le chiffre réel – communiqué ce matin une heure plus tôt que prévu pour éviter les fuites – s’avérait n’être que de 41,9 suggérant que l’activité du secteur, représentant, comme je l’ai dit, 90 % des emplois, est en chute libre. La bourse entamait une baisse qui se poursuivrait inexorablement durant toute la séance pour atteindre 3 % en clôture. Quand la bourse de Tokyo prit le relais, l’indice Nikkei perdit en deux heures 4,3 % de sa valeur.

Sur le front des primaires, la journée n’avait pas la même signification pour les camps républicain et démocrate, et ceci en raison des règles différentes qui président au système électoral au sein de chacun des partis. Pour les premiers, dans de nombreux états le vainqueur récolte l’ensemble des électeurs qui le représenteront à la convention républicaine début septembre. La conséquence pratique en est que le candidat officiel pourrait émerger à la suite du vote d’aujourd’hui. Pour les démocrates, la représentation est proportionnelle et à moins d’un raz de marée pour l’un des deux candidats – que les résultats connus jusqu’ici n’indiquent pas – leur affrontement se poursuivra jusqu’en mars ou avril, voire jusqu’à la Convention démocrate à la fin du mois d’août.

La situation qui pourrait exister dès demain, serait donc celle – très déséquilibrée, d’un candidat officiel du côté républicain, tandis que les deux candidats potentiels démocrates continueraient de se chamailler durant de longs mois. Les démocrates le savent, et c’est ce qui explique sans doute pourquoi lors du débat Clinton – Obama en Californie vendredi dernier, les deux candidats étaient tout sourire l’un vis–à–vis de l’autre, s’étant sans doute résignés à l’idée d’un « ticket » qui les réunirait, le seul problème restant à régler étant de savoir qui des deux se présenterait en pole position. La question ayant été explicitement posée par le modérateur, Obama avait répondu par une boutade : « Quel candidat ne se réjouirait de se présenter avec Hillary candidate à la Vice–Présidence ! ». Le casse–tête des démocrates est qu’en cas de duel avec McCain, et au vu des chiffres actuels d’intentions de vote, aucun des deux, Obama ou Clinton, ne l’emporte de manière décisive contre le républicain. Tout se complique encore davantage en raison du profil très particulier de ces trois candidats : de nombreux électeurs républicains s’abstiendront de voter pour McCain, jugé trop à gauche, tandis que certains électeurs démocrates préféreront sans doute voter pour un homme blanc plutôt que pour une candidate ou pour un Américain noir. Telle que la situation se présente au soir d’une journée pourtant qualifiée de « décisive » au cours des dernières semaines, rien ne sera véritablement joué avant le jour de l’élection présidentielle, le 4 novembre prochain. Entre–temps, les événements qui se déroulaient en parallèle au cours de la journée auront contribué à pousser toujours davantage le budget des ménages au centre des futurs débats.

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Les passantes

Quand on est assis dans un restaurant, à moins qu’on n’ait le regard fixé sur la porte, ce sont les gens qui entrent qui vous aperçoivent avant que vous ne les voyiez vous–même. Ce sont donc eux qui ont le loisir de poser le regard sur vous. La scène se passe à l’heure du déjeuner à « House of Nanking » sur Kearny à San Francisco et donc cette femme entre, et en fait elles sont deux, mais c’est la première qui me regarde. Je commence du coup par la seconde, une Chinoise américaine, trente ans, très américanisée ; c’est au maquillage et aux cheveux bouclés qu’on peut mesurer l’américanisation des Chinoises. Et l’autre, à mon avis, c’est une Iranienne, pas une trace d’accent, donc probablement née ici, grande, la cinquantaine blue-jeans. Et là, paf ! Dieu sait, c’est peut-être moi qui l’ai regardée le premier ?

Toujours est-il qu’elle vient tout droit s’asseoir à côté de moi, et c’est elle qui engage la conversation, qui dit, en s’adressant à Raoul, et en montrant notre plat, « C’est quoi ça, ça a l’air très bon ! », et Raoul lui répond, il dit, « Oui. Ce sont des coquilles Saint-Jacques mais ça n’a pas du tout le goût de ce dont ça a l’air », ce qui est tout à fait vrai parce qu’elles sont panées, au même titre d’ailleurs que les champignons de Paris qui composent également le plat. Mais moi je ne me mêle pas de tout ça. C’est seulement plus tard, au moment où elle essaie de retirer son blouson, très joli d’ailleurs en cuir marron, très fin, en le faisant tomber de ses épaules, et qu’elle s’empêtre parce que ça ne veut plus glisser dans le mélange de tissu et de cuir qui s’ensuit, que je participe à la manoeuvre, en retenant sa manche. Et quand elle comprend qu’elle n’a pu se dégager que grâce à mon intervention, elle se tourne vers moi et, sans rien dire, en me fixant dans les yeux, elle me tapote deux fois sur l’épaule, comme on dit « Brave garçon ! » ou plutôt « Brave toutou ! »

Ces moments de familiarité, entre gens qui ne se connaissent pas, comme cette fille dont j’ai parlé sur le bateau, qui me montre sa glotte (La luette), font venir à la surface la complicité possible, et qui n’aura jamais lieu, parce qu’il y a trop de circonstances dans une vie, trop de choses qui se passent en parallèle et qui réclament chacune de l’attention, trop de rouages qui tournent en sens inverse les uns des autres et chacun à sa propre vitesse, concentré sur son histoire à lui.

Baudelaire a écrit « À une passante » et c’est effectivement « écrit », peut-être un peu trop écrit,

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais.

Mais sur ce sujet, je préfère de loin ce que Monsieur Antoine Pol, Capitaine d’artillerie, né à Douai le 23 août 1888 – mort à Seine-Port le 21 juin 1971, a écrit durant la Grande Guerre (je l’imagine notant ceci dans un petit calepin, les pieds dans la boue d’une tranchée, et des nuées de gaz jaune lui passant par-dessus la tête), avant que Monsieur Georges Brassens ne le chante, bien des années plus tard :

Je veux dédier ce poème
A toutes les femmes qu’on aime
Pendant quelques instants secrets,
À celles qu’on connaît à peine
Qu’un destin différent entraîne
Et qu’on ne retrouve jamais.

À la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin.
Qu’on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu’on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main.

À la fine et souple valseuse
Qui vous sembla triste et nerveuse
Par une nuit de carnaval.
Qui voulut rester inconnue
Et qui n’est jamais revenue
Tournoyer dans un autre bal.

Je suis d’accord que ce n’est pas très bien écrit, c’est un peu rocailleux et si les mots finissent par tomber à la bonne place, tout ça sent quand même le dictionnaire de synonymes, et en même temps, c’est très très bien dit. Lui, Capitaine d’artillerie, et moi, tâtant les mots, essayant de faire comprendre ce qui se passe entre les hommes et les femmes à la veille du printemps.

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Jérôme Kerviel et l’assurance de classe

Bien qu’il ne soit pas mentionné dans ses références bibliographiques, « Les héritiers. Les étudiants et la culture » de Pierre Bourdieu et Jean–Claude Passeron (1964) est un ouvrage qui nous avions pris comme modèle, Geneviève Delbos et moi à l’époque où nous rédigions « La transmission des savoirs » (1984).

A la lecture d’extraits des procès–verbaux des auditions de Jérôme Kerviel, un passage du livre m’est revenu en mémoire : c’est celui où les auteurs rapportent une expérience dans laquelle il était demandé à un groupe d’étudiants de définir des mots compliqués mais fictifs. Les étudiants issus des milieux populaires étaient en général volontiers disposés à admettre qu’ils ignoraient la signification du mot. Au contraire, plus l’origine sociale des parents était élevée, plus les répondants étaient prompts à définir le mot, recourant bien entendu aux explications les plus fantaisistes. Le facteur qui rendait compte du culot observé avait un nom : l’assurance de classe.

Kerviel dit :

« Fin juillet (…) Mon résultat grimpe : 500 millions d’euros (…) Je masque par une opération fictive (…). Il est vrai que je me retrouvais très intimidé par ce montant de 500 millions et surtout de ne pas savoir comment l’annoncer (…). Au 31 décembre, je n’ai plus de « pose » et mon « matelas » (gains en réserve) est monté à 1,4 milliard d’euros toujours pas déclarés à la banque. A ce stade, je suis dépassé par l’événement et ne sais comment le présenter à la banque, cela représente un cash non déclaré de 1,4 milliard d’euros ».

La presse parle de Grandes Écoles contre Facultés mais ce n’est pas du cursus qu’il s’agit à vrai dire – même si les deux dimensions se recouvrent bien sûr un peu – il s’agit d’assurance de classe. S’il était né dans le velours, Kerviel aurait dit :

« Patron, je crois que c’est bon pour la boîte : j’ai 1,4 milliard de positif. Si vous voulez on pourra discuter plus tard comment j’ai fait mais là, j’ai besoin qu’on m’aide à me mettre flat (défaire les positions) ». Le patron aurait répondu : « Ah ! C’est pas mal. Bon : on va vous aider ! »

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Les États–Unis sont-ils en récession ?

D’un point de vue strictement technique, non, et ils ne pourront l’être au plus tôt qu’en juillet de cette année. La raison en est qu’on distingue aux États–Unis, un ralentissement économique d’une récession, dont la définition est une succession de deux trimestres au moins au cours desquels le Produit Intérieur Brut a été négatif – d’où l’impossibilité d’être en récession avant le mois de juillet.

Au cours du troisième trimestre 2007, la croissance américaine avait atteint 4,9 %, un niveau assez remarquable dans le contexte de la dépression marquée de l’immobilier résidentiel dont la « crise des subprimes » et le tarissement du crédit qui lui avait succédé, avaient constitué les symptômes l’année dernière. Le chiffre de 0,6 % annoncé mercredi pour le PIB américain au cours du quatrième trimestre est en prise avec la morosité des consommateurs observée durant la période des fêtes. Le consensus des économistes, bien que tous conscients d’un ralentissement, n’était cependant pas aussi pessimiste puisqu’il envisageait un PIB de 1,2 %, soit le double du chiffre qui devait être annoncé.

Donc, si l’on adopte la définition traditionnelle, les États–Unis ne sont pas encore engagés dans la récession, et ceci bien que la croissance de 2,2 % sur l’ensemble de l’année 2007 ait été la plus faible observée depuis les 1,6 % de 2002, l’année qui avait subi le contrechoc de l’éclatement de la bulle des start–ups. La crainte d’une récession est cependant réelle si l’on se fie aux gestes posés récemment par diverses autorités : le 18 janvier, le gouvernement proposait en effet un plan de relance fait de déductions fiscales pour les ménages comme pour les entreprises ; le Sénat planche en ce moment sur ce plan déjà adopté par le Congrès, ayant annoncé son intention de le muscler davantage. Par ailleurs, la Fed a abaissé de manière très agressive son taux directeur, une première fois, de 0,75 %, le mardi 22 janvier, et une deuxième fois, de 0,5 %, mercredi passé, ramenant le taux directeur à 3 % – niveau qu’on n’avait plus vu depuis mai 2005. Il faut remonter à la fin des années 1980 pour retrouver une mesure de relance aussi radicale qu’une baisse de 1,25 % sur une période de huit jours ; les ajustements réalisés durant les périodes de récession 1990 et 2001 n’avaient pas été aussi brutaux, ne dépassant jamais 0,5 % d’un mois sur l’autre.

Le bond de 4,7 % à 5 % du taux de chômage en décembre avait inquiété ; les chiffres plus récents signalaient une relative embellie mais celle–ci est sans aucun doute exagérée par le mode de calcul des ajustements saisonniers. La récession de l’immobilier, en baisse de 24 % au quatrième trimestre 2007, a contribué à elle seule à une réduction du PIB de 1,18 %. L’immobilier résidentiel n’avait pas connu de crise aussi grave depuis la fin 1981. Au cours des années récentes, les plus–values enregistrées par les particuliers grâce à leur logement avaient injecté dans l’économie des sommes considérables : ainsi, en 2005, au sommet de la bulle, 890 milliards de dollars créés par elle avec du vent spéculatif avaient été consacrés aux dépenses de consommation des ménages. Dans le contexte d’une baisse du prix des maisons, amorcée au début 2007, ces sommes sont aujourd’hui absentes, alors que la croissance américaine dépend, je le rappelle, pour 70 % de la consommation privée. Le reste du monde doit cependant lui aussi s’inquiéter, puisque sa bonne santé économique dépend également, à concurrence de 30 %, des dépenses du consommateur américain.

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Jacques Attali, la révolution et la constitution

La réaction des parlementaires de la majorité au Rapport de la Commission pour la libération de la croissance française me remet en mémoire un souvenir d’il y a plus de trente ans. La scène se passe à la préfecture d’un petit département rural. Mon interlocuteur est assis à son bureau et feuillette un dossier rempli de directives en provenance de Paris : « Oui, très bien : on applique !… Non, non : pas ça ! Ça, ce serait la révolution ici ! On passe !… Oui… Oui… Non : révolution !… », et ainsi de suite.

Les parlementaires de la majorité ont réagi de la même manière aux recommandations de la commission Attali : ils trient et retiennent ce qui leur convient et écartent ce qui – du moins, dans leur esprit – mettrait à feu et à sang la république. Tout le « révolutionnaire » passe ainsi à la trappe. Comme ils sont conservateurs, ce qui leur convient risque de n’être que ce sur quoi tout le monde était tacitement d’accord avant même que la Commission n’entame ses travaux et qui ne fera pas de différence énorme, étant privé de ce qui avait été conçu, dans l’esprit de ses membres, comme devant le compléter. Mr. Attali leur oppose que les recommandations de la Commission constituent un tout. En disant cela, il se contente de répéter ce que lui avait promis le Président de la République : « Tout ce que vous proposerez, je le ferai ».

Je ne m’occupe pas de distinguer « ce qui me plaît personnellement » de « ce qui me déplaît » parmi ces propositions, ni non plus de déterminer si telle ou telle d’entre elle est authentiquement « révolutionnaire » ou non : je me contente de débattre des principes. J’avais autrefois récolté un bouquet de félicitations mêlées d’insultes pour avoir remis en question les définitions de « Blanc » et de « Noir » dans les tests d’intelligence utilisés aux États–Unis (Intelligence and Race : the House of Cards). Est en effet considéré comme Noir, quiconque possède au moins un ancêtre africain, est Blanc qui n’en possède au contraire aucun. J’avais souligné que les deux définitions étaient incomparables et interdisaient du coup tout rapprochement intéressant. Un panier de recommandations comme celles de la Commission Attali est semblable au Noir américain : il suffit que l’une de ses recommandations soit révolutionnaire pour que le panier le soit dans son entier. C’est alors au Président de décider s’il est personnellement révolutionnaire ou non. S’il l’est, il doit effectivement faire appliquer le tout. Si non, il choisit à sa convenance, et ce qui survit à son tri perd toute cohérence pour s’effriter en une mosaïque d’initiatives disparates. Je ne sais pas ce que, ni le Président, ni Mr. Attali, avaient en tête quand l’un proposa à l’autre le projet de la Commission pour la libération de la croissance française, et l’autre en accepta la direction. Mais à Mr. Attali, j’ai une proposition à faire, que voici.

J’ai suggéré en septembre de l’année dernière que l’on s’attelle à la rédaction d’une « constitution pour l’économie » et j’entends y revenir bientôt. Avec une constitution, il n’est nullement nécessaire de dire : « C’est à prendre ou à laisser » parce que cela va de soi ! Avec une constitution, il n’est pas utile non plus d’entrer dans les détails : ses articles ne contiennent par définition que des principes directeurs. Des mesures précises découlent cependant directement de ceux–ci parce qu’elles n’en sont en réalité que les corollaires. Quant aux points de détail, il suffit de passer toute réglementation envisagée au test de sa constitutionnalité.

Alors voici ma proposition à Jacques Attali : « Vous et vos collaborateurs avez réalisé un travail remarquable : en détail comme en profondeur. Son application ne dépend désormais plus de vous mais du Président de la République, de son gouvernement et de sa majorité, aussi passons sans tarder à l’étape suivante. Des principes directeurs existent nécessairement, dont les recommandations que vous proposez représentent autant d’instances particulières. Quels sont ces principes ? Examinons–les et faisons en les articles d’une « constitution pour l’économie » ! ».

L’avantage ? Les révolutions, aussi justifiées soient–elles, sont toujours à l’origine de dérapages sanglants. Ecrire une constitution est une exercice bien plus paisible qui permet d’en faire entièrement l’économie : d’abord parce qu’il n’en a nul besoin comme d’un préalable, ensuite parce qu’il peut également prévenir celle qui couve. Comme nous le rappelle chaque jour l’actualité, c’est désormais l’absence d’une
« constitution pour l’économie » qui engendre ses propres dérapages sanglants et un tel projet en acquiert du coup un caractère d’évidence. Seul manque encore la volonté de l’écrire. Remettre à plat les vieilles certitudes requiert sans doute comme aiguillon le sentiment d’une urgence. Si celui–ci n’est pas encore ressenti, les mois qui viennent y veilleront hélas. Quoi qu’il en soit, pourquoi attendre davantage ?

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Les assureurs d’obligations (III. Les deux prix du risque)

J’ai déjà parlé de Bill Ackman, le manager d’un hedge fund appelé Pershing Square Capital Management [Les assureurs d’obligations (I. Résumé des épisodes précédents)]. C’est lui qui avait attiré l’attention de Laetitia sur le risque de faillite des « rehausseurs de crédit » ou « monolines ». La firme d’Ackman est l’auteur d’un rapport fascinant sur les rehausseurs et leur business que Philippe Barbrel (de ContreInfo) a eu l’amabilité de me communiquer. J’y ai découvert que le risque peut avoir deux prix. Je vais expliquer comment et pourquoi.

La logique de l’assurance consiste a réclamer une prime qui contient deux éléments : d’une part, une composante « fixe » : les frais et le profit de l’assureur et de l’autre, une composante « variable » qui reflète le risque financier que court l’assureur en cas de sinistre. Cette partie–là de la prime, celle qui reflète le débours de l’assureur lorsqu’un sinistre a lieu, combine deux éléments en les multipliant : le montant de la perte à compenser et la probabilité de l’événement. Cette dernière est estimée à partir de données historiques et reprise dans des tables actuarielles. Un calcul correct de la partie de la prime qui couvre le risque est bien évidemment essentiel à la bonne santé du secteur de l’assurance.

La finance a adopté cette logique de l’assurance et j’ai eu l’occasion d’expliquer l’année dernière à l’occasion de la crise des subprimes (Crise du « subprime » et titrisation) et du tarissement du crédit (Le mécanisme de la crise du crédit) que les deux crises découlaient du fait que la prime de risque comprise dans le taux d’intérêt associé aux prêts subprime ne couvrait plus le risque effectivement couru et ceci en raison du taux croissant de défaillance de cette population d’emprunteurs ; les instruments financiers impliqués dans le premier cas étaient les ABS (Asset–Backed Securities) et dans le second, les CDO (Collateralized–Debt Obligations). Oui, je sais, avec les événements de la Société Générale, tout cela est déjà si loin !

Dans le cas d’une obligation émise par une entreprise, le risque de crédit associé au fait que celle–ci puisse éventuellement faire faillite est reflété par son coupon. De manière générale, à même maturité, ce coupon est plus élevé que celui d’une obligation d’état ; la différence entre les deux taux, la « marge » ou « spread » correspond au sentiment que le risque de non–remboursement est plus élevé dans le cas de la firme que dans celui de l’État. Quand la faillite menace, la notation de crédit attribuée à la compagnie par les notateurs (Standard & Poor’s, Fitch, Moody’s) se dégrade jusqu’à atteindre à la baisse la notation « junk », en français :
« camelote ». Le coupon élevé d’un « junk bond » reflète alors ce risque élevé. Autrement dit, et pour résumer : le marché évalue le risque de crédit d’une entreprise et cette évaluation du risque s’exprime dans la « marge » ou « spread » des obligations qu’elle émet. Bien.

Je passe maintenant aux « rehausseurs de crédit » et au miracle des deux prix du risque. Les « rehausseurs de crédit » sont des assureurs d’obligations. Quel est le prix du risque d’une obligation ? Je viens de l’expliquer, c’est la « marge » ou « spread » : la différence entre le coupon de ce titre et celui d’une obligation d’Etat, censément sans risque. Quelle devrait être alors, la partie de la prime couvrant le risque de l’obligation, qu’un rehausseur de crédit devrait exiger ? La « marge » ou « spread » bien entendu puisque c’est la prime de risque que le marché a « spontanément » calculée (avec l’aide bienveillante des agences de notation). Et c’est ici que le miracle intervient, la prime exigée par les rehausseurs de crédit a toujours été plus faible : le tiers ou la moitié seulement du spread. Cette différence a permis, comme le rappelle le Wall Street Journal d’aujourd’hui, une opération lucrative intitulée « negative basis trade », opération sur la base négative, qui consiste pour une banque à acheter un CDO et à ensuite l’assurer auprès d’un rehausseur de crédit ; comme la prime est moins élevée que le spread, il existe un bénéfice immédiat que, nous assure le Wall Street Journal, certaines banques n’hésitent pas à comptabiliser aussitôt comme recettes.

Il y a donc deux prix au risque de crédit d’une obligation : celui du marché (conseillé par les notateurs) et celui, plus faible, des rehausseurs du crédit. L’un des deux (au moins) se trompe. Vous saurez lequel dans notre dernier épisode : Les assureurs d’obligations (IV. La fin), à paraître très bientôt !

(à suivre…)

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La figure du trader dans la crise actuelle

Un hebdomadaire me pose quelques questions. Les voici, avec mes réponses.

Une question générale : Que vous inspire en premier lieu la crise de la Société Générale ?

Que le système financier est gravement malade et le monde de la finance, dans un grand désarroi.

Croyez-vous à la thèse du trader unique ? Et si oui, comment expliquez-vous les défaillances du contrôle ? Est-ce qu’un tel niveau de défaillance serait possible ailleurs, en Angleterre ou aux Etats-Unis ?

Kerviel a probablement agi seul pour les choses qu’on lui reproche. Quand il dit que d’autres à la Société Générale, faisaient – ou font encore – exactement la même chose que ce qui lui est reproché, la chose est tout aussi probable.

Les procédures de contrôle sont tatillonnes mais bureaucratiques, il n’est pas très difficile pour quelqu’un qui les connaît bien, comme c’était le cas de Kerviel, de les contourner.

Oui, il n’y a là rien de propre à la France, à quelques variantes près les procédures de contrôle sont les mêmes en Angleterre et aux Etats-Unis.

Si Jerôme Kerviel avait gagné, pensez-vous qu’il aurait été sanctionné par sa banque ? En d’autres termes, les banques ne masquent-elles pas d’autres pratiques limites, d’autres Jérôme Kerviel ?

Il aurait peut–être été réprimandé, en particulier si ses actions avaient atteint le niveau de visibilité par les autorités de tutelle, par le régulateur, mais j’imagine mal qu’on ait cherché à le licencier si ses ordres étaient gagnants. Bien des pratiques que les autorités décident un jour de prohiber, ont longtemps été coutumières : ont tout simplement fait partie de la culture des salles de marché, sans que quiconque y ait rien vu d’autre que le train–train.

L’explosion de la sphère financière, et la complexité croissante des produits financiers, ont-elles changé le profil des traders ? Les qualités requises sont-elles toujours les mêmes ?

On requiert de plus en plus une bonne formation en mathématiques appliquées, ce qui ne peut pas faire de tort. Le profil psychologique demeure le même : il faut des battants, des jeunes capables de survivre aux alternances rapides de victoires éclatantes et de défaites cuisantes, sans devoir chercher un soutien dans l’alcool ou la drogue. Après, c’est essentiellement une question de chance : tous les modèles mathématiques utilisés impliquent une confiance absurde dans la capacité de prédire l’avenir. Certains, parmi les plus populaires, sont notoirement faux mais constituent une « norme sectorielle » et chacun les utilise.

Que pensez-vous de la thèse selon laquelle l’informatique rend l’argent virtuel ?

Ce n’est pas l’informatique qui rend l’argent virtuel, ce sont certains principes et certaines techniques financières que l’informatique facilite grâce à la vitesse qu’elle autorise et à sa capacité de calcul. Parmi elles : la valorisation spéculative, la possibilité du prix d’un produit de décoller par rapport à sa « valeur », c’est–à–dire par rapport au prix de ses composantes ; l’effet de levier, qu’autorise l’emprunt et qui permet de multiplier les chances de gain mais aussi le risque de pertes ; les produits financiers dérivés, qui permettent de reproduire dans un nouveau produit financier « synthétique », les chances de gain ainsi que le risque de pertes d’un produit existant, appelé son sous–jacent.

Le trader, dans la société contemporaine, n’est-il pas devenu une figure romanesque ?

Bien sûr, et romantique : toujours au lendemain d’une victoire ou d’une défaite. Gagner, signifie beaucoup d’argent. Quand on perd, on perd son emploi, mais si l’on est un battant, on est réembauché aussitôt par la banque d’à côté. C’est une vie exaltante ! Du moins jusqu’à ce que les écailles vous tombent des yeux !

Focaliser sur cette figure ne permet-il pas d’oublier la crise des subprimes et les égarements des banques ?

Peut–être pour une semaine ou deux, jusqu’à la prochaine mauvaise nouvelle : jusqu’à la faillite retentissante d’un « rehausseur de crédit », jusqu’à ce que la vente de Countrywide à Bank of America ne capote, jusqu’à la faillite d’un grand établissement bancaire ou « hedge fund », obligeant le gouvernement américain à venir à la rescousse avec l’argent du contribuable. La liste potentielle est malheureusement longue !

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Les processus financiers enclins à l’emballement

Adrien de Tricornot m’interroge sur « les conséquences à tirer de la crise bancaire et financière en terme de régulation ». Son article s’intitule « L’essor des produits dérivés a accru le coût du risque » et a paru dans l’édition du Monde datée du mardi 5 février. Voici ma réponse à ses questions :

L’effet d’emballement – aux conséquences potentiellement catastrophiques – caractérise la dynamique de certains processus qui sont au cœur même du fonctionnement des systèmes financiers. Les trois principaux processus de ce type sont :

1) la valorisation spéculative : c’est le fait que le prix d’un produit soit autorisé à évoluer selon sa propre dynamique, en décollant du prix de ses fondamentaux, c’est–à–dire de ses composantes. Dans le cas de la bourse, les investisseurs se focalisent du coup sur la plus–value du titre plutôt que sur ses dividendes et la dimension « loterie » l’emporte sur une logique de placement sûr. La valorisation spéculative favorise le risque systémique que constitue la tendance du prix à tendre vers zéro : c’est le phénomène du krach.

2) l’effet de levier : c’est le fait que l’on puisse multiplier ses chances de gain et son risque de pertes. Le moyen le plus courant consiste à emprunter les sommes que l’on joue. Dans le cas qui fait la une de l’actualité, celui des « monolines » ou « rehausseurs de crédit », le multiplicateur atteint le chiffre faramineux de 140, conduisant au risque systémique que l’on observe aujourd’hui : la perte totale qui résulterait de la faillite de ces assureurs d’obligations se chiffre à 820 milliards de dollars.

3) les produits dérivés : c’est la possibilité qui est offerte de répliquer dans un nouveau produit « synthétique », les chances de gain et le risque de pertes d’un produit déjà existant, appelé son sous–jacent. Ainsi, les credit–default swaps créent une assurance « virtuelle » contre le risque de défaut d’une entreprise ou d’un produit financier. Ils permettent non seulement à des agents qui sont réellement exposés à ce risque de se couvrir contre lui (stratégie de « couverture ») mais également à d’autres qui ne le sont pas, de s’assurer contre ce risque « virtuel », comme s’ils y étaient exposés (stratégie « directionnelle »). Comme rien ne limite le nombre de ces derniers, le volume de ce type d’assurance peut gonfler indéfiniment, créant un risque systémique si les assureurs se révèlent insolvables. Le montant d’exposition actuellement garanti par des banques ou des fonds d’investissement spéculatifs (« hedge funds ») à des credit–default swaps s’élève à 45.000 milliards de dollars.

Il existe sans doute au sein des systèmes financiers des pare–feux locaux visant à circonscrire les effets les plus désastreux de ces processus prédisposés à s’emballer mais aucune tentative n’est entreprise pour les éliminer systématiquement étant donné qu’ils sont considérés essentiels au bon fonctionnement des marchés.

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La vieille dame et la courbe des taux

Dans un billet intitulé « Jérôme Kerviel ou la main de Dieu ? » (*) à paraître sur Causeur, le site d’Elisabeth Lévy, je reprends comme explication de la baisse de 0,75 % de son taux directeur par la Fed mardi, celle qu’à peu près tout le monde – y compris moi – avait proposée, à savoir, qu’il s’agissait d’une intervention destinée à prévenir le krach qui se dessinait le lundi 21 janvier (voir Le krach pour demain ?). Depuis, le Financial Times a suggéré que l’apparence de krach résultait des opérations entreprises lundi par la Société Générale pour défaire les positions prises par Kerviel et représentant près de 10 % du montant des marchés boursiers.

Sur Causeur, il convient d’être incisif et de ne pas y aller par quatre chemins, c’est la loi du genre pratiqué là et je m’y plie. Il existe cependant une autre interprétation du geste de la Fed mardi. Je l’ai trouvée sous la plume de John Mauldin, un gourou des milieux financiers, explication qui me paraît très plausible. Voici. La Fed est essentiellement préoccupée par la faillite possible des principaux assureurs d’obligations, les « monolines » ou « réhausseurs de crédit » et, avant qu’on n’en arrive là, par les pertes qui seront enregistrées par les banques si la notation de ces assureurs devait être révisée à la baisse par les notateurs (Fitch a déjà rétrogradé MBIA, le 18 janvier, de « AAA » à « AA » – d’autres révisions de notation sont imminentes), du fait de la dégradation automatique alors de la note de crédit d’un grand nombre d’obligations qu’ils couvrent (voir Les assureurs d’obligations (II. Le contexte)). La seule manière de venir en aide aux banques, avance Mauldin, c’est de les aider dans leur financement. Sachant qu’elles prêtent sur le long terme et empruntent à court terme, des taux courts beaucoup plus faibles que les taux longs leur permettraient de se refaire une santé. Pour cela, il faudrait baisser le taux directeur de 1,25 %, soit beaucoup plus que ce que le dollar est à même de digérer d’un seul coup. C’est pourquoi, dit Mauldin, la baisse a été décomposée en deux phases : 0,75 % à chaud, mardi dernier, 22 janvier, et 0,5 % mercredi prochain, le 30 janvier, quand la Fed se réunira pour son rendez–vous mensuel. Cette interprétation est élégante et bien pensée. Si en plus elle est juste, ça, on ne le saura que mercredi prochain.

(*) Le texte en est disponible en avant-première dans les commentaires au présent billet.

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Le modèle américain

Si vous avez un ami ou une amie qui pense qu’il est important pour la France de s’inspirer du modèle américain – et si il ou elle comprend l’anglais – faites-lui voir ceci.

Le mot qu’il faut que vous compreniez, c’est « foreclosure » : c’est la saisie de la maison. Vous aimerez, comme moi, le passage où l’on explique que les victimes de l’éviction ne sont pas toujours contents et détruisent parfois tout ce qu’ils peuvent dans le logement qu’ils sont forcés de quitter.

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Audience du site

Certains d’entre vous – les commentateurs en particulier – sont certainement curieux de l’audience du site. Le blog en français fut créé le 28 février 2007. Le télécomptage fut installé le 20 juin. J’avais lu quelque part qu’un blog plafonne à la fin de la première année. Ce n’est pas ce que l’on observe ici : il y a une tendance linéaire à la hausse (pour les spécialistes : concordance de 97 % avec une droite).

Le premier diagramme montre la progression des accès au site (à multiplier par 2 et des poussières pour obtenir le nombre de pages vues) du 20 juin 2007 au 19 janvier 2008.

Audience 2007 - 2008

Le deuxième diagramme montre la progression du 1er janvier à hier, 24 janvier 2008. Les creux correspondent aux samedi et dimanche.

audience-2008.bmp

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*Le seul Blog optimiste du monde occidental*