Débâcle ? Vous avez dit débâcle ?

La journée avait commencé calmement. Un article dans les pages intérieures du Wall Street Journal évoquait la baisse du prix des actions de la compagnie Moody’s, une des trois grandes agences de rating, avec Standard & Poor’s et Fitch (une filiale du groupe français Fimalac), qui évaluent le risque de crédit associé aux instruments financiers. Le public reproche à ces agences de ne pas avoir vu venir le risque qui affecte en ce moment la valeur des Asset–Backed Securities (ABS) adossées à des prêts hypothécaires « sous-prime » (subprime) et des Collateralized Debt Obligations (CDO) dont certaines des composantes sont des « tranches » d’ABS recombinées.

Déjà sur la sellette à l’époque de la chute d’Enron dont elle n’avaient pas prévu la rapidité – et dont elles avaient été partiellement responsables (*), les agences se défendaient jusqu’ici en invoquant des arguments « conceptuels » : « Nous offrons des opinions – et non des jugements (qui pourraient impliquer notre responsabilité légale) – lesquelles portent uniquement sur la qualité du crédit : nous évaluons le risque de non–paiement que présentent des débiteurs, mais ce qui n’est pas de notre ressort, c’est le prix que le marché assigne ensuite à des produits dont nous avons évalué le risque de défaillance ! »

Mais à 14 heures, heure de New York, le ton avait changé. Le blog de Dennis K. Berman débutait par ces mots : « « Débâcle. » Nous sommes prudents au Wall Street Journal quand nous utilisons un terme comme celui–là. Ils peuvent avoir leurs propres conséquences pour les marchés » et il ajoutait, « mais éviter le mot qui commence par « d » vient de devenir plus difficile ». Ce qui était intervenu entre–temps, c’était un communiqué de Standard & Poor’s qui sortait de son attentisme et accusait certains organismes de prêt
« sous-prime » de lui avoir communiqué des données falsifiées, l’explication de ses évaluations trop optimistes résiderait là. Le temps était donc venu des doigts accusateurs : en général un très mauvais signe. Pire encore, c’est Standard & Poor’s qui citait certains acteurs présents sur les marchés et qui n’hésitent pas à prononcer le mot ignominieux commençant par « d ».

Les obligations dont Standard & Poor’s entend revoir la cote de crédit représentent à peine 2,13 % des ABS émis en 2005 et 2006 mais le danger pour les marchés financiers ne réside pas dans le volume absolu des obligations revues à la baisse mais dans la plongée éventuelle de leur grade. Les habitués de mon blog sont familiers de mon « baromètre », l’indice ABX pour le grade BBB– (***). Pourquoi BBB– ? Parce qu’il s’agit du grade le plus bas de ce qu’on appelle « investment grade », d’un rating suffisant pour l’investissement : les grades par ordre descendant sont AAA, AA, A, BBB, BB, B, CCC, etc. L’expression qui couvre le reste, « junk bond », « obligation camelote », est mieux connue. Or, il ne s’agit pas avec « investment grade », d’une simple expression : certaines entreprises américaines ayant des responsabilités d’un type spécial – tels les caisses de retraite et les compagnies d’assurance – doivent cantonner leurs investissements au niveau « investment grade », et devraient donc revendre celles dont le rating tomberait au–dessous du niveau BBB (je rappelle qu’on parle ici d’un marché qui se monte à 800 milliards de dollars pour les ABS et à 1.000 milliards pour les CDO). Et c’est ici que les choses se corsent puisque Standard & Poor’s annonçait son nouveau barème : toute obligation dont la simulation révélerait une perte probable d’une partie de son principal dans l’année à venir serait rétrogradée au niveau CCC+, dans le créneau 13 à 24 mois : B, dans le créneau 24 à 30 mois : BB et BBB dans celui qui va de 30 à 36 mois. De tout cela, seul BBB atteint le « grade d’investissement ». On va donc retenir son souffle dans les jours à venir : si les compagnies d’assurance et les caisses de retraite se voient obligées de revendre de grandes quantités d’ABS et de CDO désormais jugés de grade « camelote », les prix s’effondreront et ceux qui en détiennent dans leurs portefeuilles se verront obligés de les comptabiliser à ce niveau. Pour désigner la situation qui en résulterait, le mot qui commence par « d » ne serait certainement pas trop fort.

Note : Standard & Poor’s a annoncé qu’il ne réviserait pas seulement le grade d’obligations BBB mais aussi des AA et A. L’indice ABX pour le grade AA (en rouge) a accusé le coup comme le montre le diagramme.
ABX - AA 10 juillet 2007

(*) Les agences de rating s’étaient retrouvées dans un petit ballet imprévu où une décote de la qualité de la dette d’Enron par l’une d’entre elles constituait un facteur objectif dont les autres étaient obligées de tenir compte et les forçait elles–mêmes à revoir à la baisse le grade qu’elles accordaient à la compagnie. J’ai expliqué ceci de manière détaillée dans mon Investing in a Post–Enron World (McGraw–Hill [**] : 2003), aux pages 181 à 197.

(**) L’agence de rating Standard & Poor’s est une filiale de la compagnie McGraw–Hill.

(***) Tombé aujourd’hui à son plus bas niveau historique : 51,42 % (il valait encore 54,54 % dans le blog le plus récent où je l’évoquais, le 30 juin).

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Les tâches et les responsabilités qui sont aujourd’hui les nôtres

On aura noté que quatre de mes blogs récents, au ton uniformément hégélien, constituaient un tout (*). Leur suite est publiée comme un texte autonome dans la Gazette Permanente du MAUSS. En voici la conclusion :

L’Homme est non seulement le moyen que la nature s’est donnée pour prendre conscience d’elle–même mais aussi celui qu’elle a découvert pour se surpasser grâce au dessein intelligent qui, à notre connaissance, caractérise notre espèce seule au sein de l’univers. La sphère de l’économie demeure elle encore réglée par la nature laissée à elle–même, à savoir par une sélection fondée sur le rapport de force où le plus puissant écrase le plus faible, principe agressif dont l’emprise déteint alors sur l’ensemble des rapports humains.

De manière tendancielle, les inquiétudes touchent à leur fin, les frayeurs qui avaient conduit l’Homme à croire aux dieux ont perdu petit à petit de leur urgence et finiront par s’effacer. Bien que les injonctions de ces dieux furent, sinon totalement absentes, tout au moins, sibyllines, nous demeurions convaincus qu’une mission nous avait été confiée par eux. Notre foi dans l’existence de celle–ci s’évanouit avec le crépuscule des dieux. Il nous est néanmoins loisible de constater quel a été le destin objectif de notre espèce jusqu’ici et de tirer de ces observations une ligne de conduite pour la suite, autrement dit, de définir quelles sont, au temps où nous vivons, les tâches qui nous attendent et les responsabilités qui sont les nôtres. Il s’avère que notre responsabilité essentielle est précisément d’assumer sans états d’âme ces tâches où le sort a voulu nous appeler (**).

Constatant quelle fut notre destinée, nous ne pouvons nous empêcher de comparer le pouvoir qui est devenu le nôtre à celui que nous avions attribué autrefois aux êtres surnaturels que nous avions imaginés. Ces dieux créateurs situés à l’origine, nous apparaissent maintenant n’avoir été rien d’autre qu’une image de nous–mêmes projetée dans l’avenir, un avenir qui ne nous apparaît plus désormais aussi lointain. Il reste cependant à éliminer de nos sociétés le règne de la nature non–domestiquée en son sein telle qu’il s’exerce encore dans la sphère économique et celles autour d’elle qu’elle parvient à contaminer. Du moyen d’y parvenir, nous ne savons presque rien. Lorsque l’Homme aura réussi dans cette tâche, il sera devenu le moyen que la nature s’est donnée de créer le Dieu qui lui fit jusqu’ici tant défaut.

(*) 1. « Expliquer la nature en ses propres termes », 2. « Le moyen que la nature s’est offerte pour se surpasser », 3. « Le dessein intelligent », 4. « Le dépassement de la nature par l’Homme n’a pas encore eu lieu dans la sphère économique ».

(**) « Gémir, pleurer prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »
(Alfred de Vigny, La mort du loup).

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Je te salue, vieil océan

Ma relation avec l’océan a changé du tout au tout après les jours passés à la pêche. Avant, c’était la bonne mer, source infinie de gratification, après, la mauvais mer, la mer jalouse, comme Dieu-le-Père : capricieuse, et dans l’ensemble, n’aimant pas les hommes. J’avais eu peur, une fois ou deux, en faisant de la voile, mais ça n’avait jamais été bien loin : jamais la certitude de mourir dans l’heure que je devais découvrir ensuite. La pêche m’a fait perdre le goût de la voile : j’avais fait confiance à l’océan et il l’avait trahie, il en avait profité pour me faire un sale coup.

Je m’étais un jour fâché en lisant dans Libération un article consacré à un chalutier disparu corps et biens. C’était théorie du complot et compagnie : la faute en était à un prétendu sous-marin, protégé par le secret défense. Il n’était évidemment pas totalement exclu que les choses se soient passées de cette manière, je n’en sais rien, le fait est cependant qu’il n’est pas nécessaire d’invoquer des événements extrêmement improbables pour expliquer qu’un bateau de pêche soit allé par le fond. J’avais donc pris la plume pour expliquer aux lecteurs du journal qu’un bateau de pêche a toujours mille raisons pour sombrer : un écueil, un incendie à bord, un chalut qui croche dans la roche et qui tire le chalutier vers le bas. Je me souviens avoir écrit que le miracle n’est pas le bateau qui coule mais celui qui rentre au port. Malgré tous ces bons sentiments, ma lettre ne fut pas publiée.

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De la prière

Le peu de religion que j’ai, c’est à la pêche que je l’ai trouvé. Dans les circonstances ordinaires de la vie quotidienne, on dispose toujours d’un certain contrôle sur ce qui est en train de se passer. Ce n’est pas le cas en prison, ni non plus sur une coquille de noix avec les vagues qui déferlent par–dessus, et qu’on n’a pas la moindre idée où on se retrouvera quand la prochaine aura achevé son cours. Juste avant que Bush ne déclare la guerre à l’Irak, j’avais été irrité lors d’une réunion des Quakers par une femme qui s’était levée pour dire « Mes amis, prions ! » ou quelque chose à l’avenant. J’avais pris la parole et j’avais mentionné l’offrande accompagnant une maquette de navire offerte à Sainte Anne d’Auray. Je cite de mémoire : « Ayant fait tout ce que les hommes peuvent faire, nous nous mîmes en cercle, et nous tenant par la main, nous recommandâmes notre âme à Sainte Anne ». Ceux-là bien sûr, eurent la chance de rentrer. Je mettais délibérément l’accent sur le « Ayant fait tout ce que les hommes peuvent faire » : l’équipage en détresse avait très bien compris quelle était la condition préalable à remplir avant de se tourner vers la prière. J’essayais de faire comprendre à cette brave dame que se tourner vers la prière de manière prématurée, c’était souffrir de prière précoce.

Je dois préciser à la décharge des Quakers que, de manière générale, ils n’aiment guère la prière. L’athéisme d’un grand nombre d’entre eux, voire de la majorité, constitue bien entendu une partie substantielle de la réponse mais il existe une dimension plus subtile, qui n’est pas très éloignée de la philosophie des marins rendant grâce à Sainte Anne : prier Dieu, c’est « faire suisse », vouloir faire l’économie du rapport aux autres pour obtenir quelque chose et c’est surtout cela qui les dérange.

Et de ce point de vue, j’avais trouvé très révélateur un message qui transparaissait du film « A Perfect Storm ». On vous rebat les oreilles à propos du fait que les Américains seraient des gens très religieux. Il s’agit là des conséquences d’une confusion sémantique souvent faite par les Américains eux–mêmes qui appellent « religieuse » toute considération d’ordre « éthique » mais il est dommage que cela soit répété sans examen à l’étranger. « A Perfect Storm » est un film très américain, et il l’est aussi en ce que je vais dire et qu’aucun commentateur (à ma connaissance) n’a noté. Voilà un bateau qui va par le fond après un long combat désespéré et pendant tout ce temps-là, personne, je dis bien personne, n’a prié, ni même esquissé un tout petit signe de croix : personne n’a pensé une seconde à se tourner vers Dieu.

J’ignore comment les choses se passent dans la pratique sur les bateaux de pêche américains ; j’ignore également si le livre dont le film est tiré mentionne ou non la prière. Il me suffit de savoir qu’Hollywood n’a pas jugé utile de mentionner la prière, ni par conséquent son récipiendaire habituel, dans l’histoire d’un bateau en train de sombrer. Dans ces moments où, effectivement, rien de ce que l’on puisse faire n’a d’impact sur la suite des événements, quand on a le sentiment, autrement dit, de pisser dans un violon, on prie. Il y a deux cas de figure : soit on croit en Dieu et on lui présente une requête, soit on n’est sûr de rien et le moment paraît propice pour tester ce qu’il est possible ou non d’obtenir par des moyens surnaturels en ces temps difficiles où les moyens naturels ont fait la preuve de leur insuffisance. Et comme on est dans une situation pascalienne où le risque en se trompant est nul tandis que la rétribution, la vie sauve, est infinie – à sa propre échelle, si l’on avait raison, je peux vous assurer qu’on n’hésite que très peu.

C’était un soir, durant ces années tristes où certains espéraient mon désespoir et auraient réussi dans leur entreprise s’il n’y avait eu la foi de Rosella, Minerve, seule, indifférente à la croyance des autres car possédant sa cause en elle-même. Et j’étais là, assis, dans ce studio minuscule de la rue Saint-Paul, sur mon divan qui me servait aussi de lit. Je ne faisais rien de précis : si l’on m’avait demandé, j’aurais dit que je pensais. Si ce n’est qu’à un moment donné je me suis rendu compte de ce que je faisais réellement : je fixais l’un des coins du plafond. Et je prenais en même temps conscience du fait qu’il y avait certainement un long moment que j’étais perdu dans cette contemplation. Je me suis alors interrogé : qu’est-ce qui pouvait bien retenir ma réflexion dans cette encoignure ? Et j’ai rapidement compris : les trois arêtes qui la constituent : trois en un : le Père, le Fils et le Saint-Esprit : le mystère de la Sainte Trinité résolu pour moi, un soir de la rue Saint-Paul où, de la manière abstraite qui me caractérise, je priais.

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Comment le Grand Programmeur se trahit

Dans un article paru il y a quelques années dans le New Scientist, le physicien britannique John Barrow examinait une question suscitée par le film The Matrix : si le monde où nous nous trouvons est une simulation générée par un logiciel, comment nous, héros virtuels, pouvons-nous en faire la preuve ? La réponse qu’il apportait était intéressante : comme le Grand Programmeur ne disposera pas de ressources illimitées (aussi grand soit–il), on peut supposer qu’il sera tenté d’opérer des raccourcis pour les données périphériques ou inessentielles, comme cela se fait, précisait Barrow, dans les films d’animation. À cette lecture, je pensai immédiatement à la « masse noire » des astronomes, ces énormes quantités de matière dans l’univers qui manquent à l’appel de nos théorisations physiques et qui révèlent en effet (s’il ne s’agit pas d’un artefact de nos théories) ce genre de travail bâclé.

J’ai eu l’occasion de repenser à cet article quand, il y a quelques jours, j’ai eu la curiosité de rechercher sur l’Internet quelques amis et connaissances des années 1970. Comme on peut s’y attendre, mes vrais amis ont eu des vies aussi compliquées que la mienne. Mes simples connaissances au contraire sont apparemment toutes restées assises sur leur cul, répétant inlassablement les mêmes gestes au sein de leur village natal. Là aussi, du travail bâclé, comme dans la cas de la « masse noire », et pour certaines, un degré de simplification proprement stupéfiant atteint par le Grand Programmeur.

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Un train qui déraille, filmé au ralenti…

James Cayne, le PDG de Bear Stearns a déclaré à la presse que sa firme a encaissé un coup de poing d’une puissance formidable et que sa réputation a été « foulée au pied ». Il est vrai que la saisie par Merrill Lynch d’obligations mises en gage par un « hedge fund » appartenant à Bear Stearns pour une somme qui se monte à 850 millions de dollars constitue un camouflet de taille. En fin de compte, il en fut vendu à hauteur de 100 millions de dollars seulement. Mais la nouvelle n’est pas là : l’information essentielle c’est qu’on ignore combien furent vendues pour ce montant : la cote n’a pas été divulguée. Et chacun retient son souffle.

Les organismes de tutelle exigent que les ABS (Asset–Backed Securities) adossés à des prêts hypothécaire « sous–prime » (et les CDO [Collateralized Debt Obligations] remplis d’ABS) soient comptabilisés « au juste prix », c’est–à–dire, soit au prix du marché lorsque celui–ci est connu, soit à défaut, lorsqu’il n’existe qu’une « faible liquidité », c’est–à–dire – comme dans le cas présent – lorsque ces titres sont rarement échangés, « au prix du modèle » : au prix que détermine le modèle mathématique utilisé par l’organisme financier pour évaluer ses avoirs. Or, un confrère blogueur américain révèle ce qu’il appelle « un sale petit secret » : que les ABS et CDO ne sont comptabilisés par ceux qui les détiennent ni au prix du marché ni au « au prix du modèle » mais tout simplement au prix auquel il les ont achetés. Cette situation a inspiré à un autre blogueur une longue parabole que je résume en quelques phrases : Un banquier se rend chez un paysan qui lui doit cent dollars. Quand il arrive à la ferme, le paysan, qui tient un cochon par la longe, se prépare à se rendre au marché. Il explique qu’il ne dispose pas de la somme mais qu’il remboursera le banquier sur le produit de la vente. Le banquier propose alors de l’accompagner. Arrivés au marché, ils s’aperçoivent qu’il y a là des centaines de paysans, chacun accompagné d’un cochon. La vente commence : pas d’acheteur à cent dollars du cochon. « Qui est preneur à quatre–vingt dix dollars ? » Personne. Personne à quatre–vingt, personne à soixante–dix… « Rentrons ! » dit le banquier au paysan. « Non, non : il y a encore une chance ! », répond celui–ci. « Tu ne comprends pas ! », dit le banquier qui le tire alors par la manche : « Chacun de ceux que tu vois là me doit cent dollars ! »

La cote de l’indice ABX suggère que le prix du marché des ABS de la qualité la plus basse est maintenant de 55 cents du dollar et celle des CDO de 75 cents du dollar. Le jour fatidique viendra où il faudra bien que ceux qui en possèdent dans leur portefeuille ré–évaluent celui–ci sur cette base. Un autre blogueur décrit le marché des ABS et des CDO (503 milliards de dollars émis en 2006) comme celui d’« un train qui déraille, filmé au ralenti », et il précise : « le déroulement complet [de la tragédie] prendra beaucoup de temps – probablement des mois ».

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Le soir d’une bataille (*)

Je n’ai jamais été proche de mon père, et je fus surpris d’apprendre il y a quelques années qu’un de mes neveux le fut bien davantage que moi. J’ai une idée, une hypothèse, conçue à partir d’un certain mystère, d’un certain flou qui envahissait aussitôt la conversation dès que le mot « guerre » avait fait son irruption obscène, car ses mots à lui se tarissaient alors pour faire place au silence. Il avait été au front durant la campagne belge dite « des dix-huit
jours » – pas trop mal pour un pays minuscule – et y avait été blessé. Il faisait parfois allusion à ses carnets, aux notes qu’il avait prises au moment-même, en particulier durant les trente mois d’attente à Eben-Emael.

J’ai le sentiment que quelque chose a dû casser en lui à cette époque. Oh, il a vécu, il a eu une belle carrière comme on dit dans l’administration et dans le monde universitaire, et il a eu des enfants : la preuve. Mais est-ce qu’il y croyait encore fondamentalement à la vie et à la vie familiale ou est-ce qu’il avait désespéré d’une certaine manière de la race humaine ? C’est bien possible.

Comment m’est venue cette hypothèse ? Sans doute parce que je crains n’être moi-même qu’à un demi-millimètre d’envisager les choses de cette manière. Alors, quand il est mort, et davantage encore quand ma mère est morte et qu’il a fallu vider la maison, j’aurais pu les mettre sur la piste, ceux qui étaient là à Plougoumelen, au pays, à vider les armoires : j’aurais pu leur dire « Trouvez les carnets ! », mais je m’en suis bien gardé. Et si je les avais moi-même découverts ou si on me les avait un jour fait parvenir, je les aurais probablement brûlés sans les ouvrir. Parce que mon hypothèse me paraît la bonne et qu’il n’existe chez moi que ce demi-millimètre.

(*) Le soir d’une bataille
Leconte De Lisle (Charles Marie René)

Tels que la haute mer contre les durs rivages,
A la grande tuerie ils se sont tous rués,
Ivres et haletants, par les boulets troués,
En d’épais tourbillons plein de clameurs sauvages.

Sous un large soleil d’été, de l’aube au soir,
Sans relâche, fauchant les blés, brisant les vignes,
Longs murs d’hommes, ils ont poussés leurs sombres lignes
Et là, par blocs entiers, ils se sont laissés choir.

Puis ils se sont liés en étreintes féroces,
Le souffle au souffle uni, l’oeil de haine chargé.
Le fer d’un sang fiévreux à l’aise s’est gorgé ;
La cervelle a jailli sous la lourdeur des crosses.
Continuer la lecture de Le soir d’une bataille (*)

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Le libéralisme est la philosophie spontanée du milieu des affaires

Mon entretien avec Adrien de Tricornot paru dans Le Monde – Economie, édition du mardi 3 juillet : Le libéralisme est la philosophie spontanée du milieu des affaires

Qu’est-ce qu’un modèle libéral, en économie ?

Historiquement, la question du libéralisme ne se pose jamais à l’intérieur d’un vide. Il s’agit toujours de supprimer des réglementations en place, dans un contexte où existent déjà des règles écrites, ou tacites. Si l’on supprime certaines règles écrites, on se retrouve dans le contexte des règles restantes et des principes tacites, c’est-à-dire que l’on renforce les pouvoirs de ceux qui en disposent déjà.

Déjà en 1776, dans La Richesse des nations, Adam Smith faisait remarquer qu’il y a énormément de réglementations qui interdisent aux travailleurs de se concerter et très peu qui interdisent aux patrons d’en faire de même. La raison en est, disait-il, qu’il est beaucoup plus simple pour les patrons, qui sont en nombre réduit, de se rencontrer secrètement que ça ne l’est pour les ouvriers, qui doivent nécessairement se concerter en très grand nombre et dans des lieux publics. Ainsi, tout effort de déréglementation, de privatisation, revient à renforcer le pouvoir de ceux qui le possèdent en réalité déjà, en l’occurrence, pour reprendre Adam Smith, les patrons. Les débats sur le libéralisme ont toujours eu lieu à des moments historiques où la suppression de certaines lois conduit à éliminer les barrières mises en place pour contenir les excès de ceux qui disposent déjà du pouvoir.

A quelles époques faites-vous référence pour les Etats-Unis ?

Après vingt-cinq ans de « reaganisme » et de déréglementation à tout-va, le système financier américain s’est énormément fragilisé, les hedge funds, les private equity (fonds d’investissements) et certains des établissements financiers de Wall Street ont découvert l’ensemble des failles et s’y sont installés pour y trouver leur profit.

Le libéralisme vise-t-il à supprimer toutes les régulations ?

Non, car s’il intervient toujours après un effort de réglementation dont l’application est ressentie par l’opinion comme excessive, afin d’en éliminer certaines, la conception selon laquelle on pourrait supprimer toutes les règles ou même leur majorité, est illusoire. Une fois instaurées, les règles sont rapidement intériorisées, deviennent tacites, voire une seconde nature, et, à ce titre, invisibles. C’est ce qui permet, malgré les vagues de déréglementations et de privatisations, un certain progrès : un retour au statu quo ante serait toujours perçu comme excessif et insupportable.

Quelles réglementations le libéralisme choisit-il de garder et pourquoi ?

Il faut appeler un chat un chat, le libéralisme est la philosophie spontanée du milieu des affaires : laissez-moi poursuivre mon intérêt particulier et l’intérêt général en bénéficiera. De fait, paradoxalement, cela marche toujours, jusqu’à un certain degré, parce que même l’exercice d’une avidité égoïste oblige celui qu’elle motive à consacrer une partie de ses efforts à maintenir en état de marche le contexte général au sein duquel elle s’exerce. C’est ce qu’évoque Adam Smith avec la « main invisible ». Si l’on veut jouer au football avec l’intention ferme de gagner, il convient quand même de se mettre d’accord avec les autres joueurs pour savoir qui louera le terrain, qui s’occupera d’entretenir le gazon. L’être humain est social, quoi qu’il en pense, et même son intérêt égoïste exige la collaboration, la coopération. Peut-on laisser aux seuls hommes d’affaires le soin de définir l’intérêt général ? Non, parce que quand les affaires marchent, ils sont bien trop occupés !

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Immigrant

À l’occasion de la sortie de « Sicko », un documentaire consacré aux défaillances du système de santé américain par Michael Moore, le metteur en scène acclamé à Cannes en 2004 pour son « Fahrenheit 9/11 », une charge contre le Président Bush et sa décision d’envahir l’Irak, BusinessWeek publie cette semaine (*) une étude comparative entre les systèmes de santé français et américain, dont la France sort vainqueur haut la main. Classée au premier rang par l’OMS, la France domine les États–Unis qui n’arrivent que 37ème. Les raisons en sont simples : plus longue espérance de vie (deux ans de plus en France), taux de décès néo–natal plus favorable (à peine un peu plus de la moitié du chiffre américain), coût pour les familles (près de quatre fois moindre en France), et ainsi de suite.

Comme je le signalais dans l’entretien le 10 mai dernier avec les lecteurs de Télérama (« L’Amérique étonnera le monde par sa nouvelle ouverture »), où je répondais négativement à une question qui m’était posée sur une éventuelle dérive totalitaire des États–Unis, l’Amérique est avant tout pragmatique et quand les choses vont mal, elle se pose des questions, d’où le titre donné par Télérama à notre entretien, à partir d’une phrase que j’avais prononcée. Et comme en ce moment ça ne va pas du tout (politique étrangère dans l’impasse, misère du système financier, système de santé boiteux, incapacité à mettre en place une nouvelle législation sur l’immigration), l’Amérique va se montrer particulièrement ouverte et généreuse.

Ceci dit, les Américains sont très sensibles à toute critique de la manière dont les choses se passent chez eux. S’il vous arrivait de suggérer par exemple qu’une démocratie authentique a éliminé la peine de mort, ne possède pas une population carcérale constituée essentiellement des représentants de ses minorités ethniques, ou interdit que l’argent à la disposition d’un candidat soit l’élément déterminant dans le résultat d’une élection, c’est que, tout simplement, vous ne comprenez pas le sens des mots. Si vous insistez, on vous réprimandera : c’est un Français, de Tocqueville, qui a écrit que les deux mots « Amérique » et « démocratie » sont synonymes. « Vous êtes français vous-même (**), c’est une chose que vous devriez savoir ! »

J’ai connu Kate, en 1998, peu de temps après mon arrivée aux États–Unis, à l’époque où j’habitais Laguna Beach en Californie méridionale. C’est Kate qui m’a offert la faïence qui m’a permis l’année suivante de m’installer à Pasadena. L’immigrant n’est rien sans ce genre de courte-échelle. Elle nous a un jour persuadés, Brenda et moi (l’immigrant n’est rien non plus sans la tendresse d’une petite amie) de l’accompagner à un Pow-Wow à Big Bear, un lac dans la montagne, à une heure et demie de route de Los Angeles. Une Amérindienne (pas une jeunesse : une femme de mon âge) m’avait repéré dans la foule et m’a invité à participer à la danse rituelle. On trouve également des photos de moi me trémoussant dans des villages reculés de l’Afrique Occidentale où la foule scande et se tord de rire de voir le Yovo (le Blanc) qui « sait danser comme nous » – ou surtout « ose danser comme nous ». Et pendant qu’on roulait, Kate nous racontait son séjour en Afrique du Sud, à l’époque de l’apartheid. Et elle décrivait en particulier une scène à laquelle elle avait assisté dans un bureau où on délivrait ce qui devait être des cartes d’identité permettant de se déplacer d’une région à l’autre du pays. Et à cette évocation, Kate était émue et revivait son indignation. Moi, qui depuis un an passait sous les fourches caudines de l’immigration américaine, qui faisait la queue, avec à chaque fois à mes côtés, mille familles mexicaines, tous en files interminables sous le soleil californien, voire à des moments de la journée qui ne sont pas des heures de Chrétien, je savais qu’il n’était pas nécessaire d’aller aussi loin que l’Afrique du Sud pour assister à des scènes semblables, ni surtout, leçon inestimable pour en être l’un des acteurs, que ce genre de traitement pas très humain des personnes n’a pas nécessairement lieu à des milliers de kilomètres de chez soi.

Une telle ignorance du fonctionnement ordinaire de sa propre société (comme dans l’expression « fascisme ordinaire ») n’est évidemment pas réservée aux seuls Américains.

(*) BusinessWeek, 9 et 16 juillet 2007.
(**) Confusion née de la distance.

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Chine – États–Unis, 1920–1930

San Francisco possède une communauté chinoise très importante, et ceci, depuis le XIXè siècle : une partie considérable du centre-ville est encore occupée par le quartier chinois, le « Chinatown ». L’île la plus importante de la Baie de San Francisco est Angel Island, un centre de détention pour immigrants, essentiellement chinois, y existait autrefois.

Quand on a commencé à évoquer les camps d’internement pour Japonais et Américains d’origine japonaise durant la deuxième guerre mondiale, certains se sont interrogés sur les ressemblances et les dissemblances avec d’autres camps qui existaient, à la même époque, en Europe occupée. Dans la brochure qu’on vous offre à l’entrée du musée du centre de détention d’Angel Island, on s’est efforcé de calquer l’histoire du centre sur celle de ces camps d’internement pour Japonais.

À la fin du XIXè siècle, certaines minorités se sont vu imposer des quota ou des interdictions d’immigrer. Ce sont là des choses américaines que l’on ne peut guère comprendre en Europe. Seule la réunion des familles trouvait grâce aux yeux du Ministère des Affaires Étrangères. Donc les Chinois qui essayaient d’entrer aux États-Unis par San Francisco étaient arrêtés et languissaient dans le centre de détention d’Angel Island. C’est du moins là la version officielle aujourd’hui.

Lorsque la visite guidée atteint l’un des dortoirs, l’indignation est à son comble à la vue des échafaudages de lits en ferraille empilés jusqu’au plafond. Moi qui n’hésite jamais à mettre les pieds dans le plat, je laisse échapper « Est-ce que ce n’est pas l’équipement standard des casernes ? » À quoi le guide a la grâce de me répondre, « Ben, c’est ce qu’il m’a toujours semblé aussi ! »

Dans une autre pièce une anomalie saute aux yeux, un curieux rapprochement s’opère dans l’esprit du visiteur entre une représentation de la vie quotidienne au Centre, mise en scène grâce à des mannequins de cire du genre Musée Grévin, et une photo des années vingt ou trente qui pend au mur d’une des pièces visitées précédemment. La scénette a manifestement été reconstituée à partir de la photo d’époque. Un fonctionnaire « Anglo », comme l’on dit ici pour désigner les blancs au teint clair (ce qui comprend aussi bien les Scandinaves et les Germains), est assis derrière un bureau et prend des notes. Un autre Anglo est debout, son visage sévère est empreint d’un air inquisiteur : c’est un flic en civil ou un officiel de la même engeance, il s’adresse au troisième personnage, assis sur une chaise et qui, lui, est Chinois. C’est ici qu’intervient l’anomalie : les deux blancs de la scénette sont habillés comme sur la photo, mais pas le Chinois. Le mannequin chinois est en bleu de chauffe et casquette comme on les voit sur les photos de la Révolution Culturelle. Le Chinois de la photo, lui, est en complet trois–pièces et feutre clair. « Vous avez dit bizarre, comme c’est bizarre ! »

Et voici ce que j’ai appris en cuisinant le personnel du Musée, sur ce qui s’est réellement passé. En 1906, lors du grand tremblement de terre qui détruisit le centre de San Francisco, les archives brûlèrent à la mairie. Chaque chef de famille se trouva dans l’obligation de ré-engistrer son ménage. Un grand nombre d’entre eux se déclarèrent à la tête de familles nombreuses dont la plupart des enfants demeuraient encore en Chine. Ils passèrent alors des petites annonces dans leur ville natale afin de vendre au prix fort le droit de prétendre être le fils ou la fille d’un résident du Chinatown de San Francisco. Ce sont essentiellement des avocats et des médecins qui se portèrent candidats et, en cette époque reculée, ces « professionals » étaient tous des hommes. Ceci explique du coup, une seconde anomalie : les textes gravés en caractères chinois sur les murs. Il en existe dans les chambres réservées aux hommes et non dans les dortoirs des femmes. On en trouve plusieurs couches : le personnel du Centre recouvrait les inscriptions d’un enduit épais et les occupants suivants se remettaient à graver. Les femmes étaient probablement d’authentiques filles de Chinois san franciscains ou des clandestines, et ne savaient pas écrire.

Les prisonniers s’étaient constitués en association et disposaient d’avocats en Chine comme en ville. On apprend que seul un pour cent et demi des détenus se voyaient finalement rapatriés. Au début, on avait tenté de les nourrir avec de la tambouille pour hôpital ou pour prison mais ils s’étaient rebellés contre cette nourriture infâme et il leur fut ensuite possible de commander leurs plats à Chinatown. La communication avec les citadins se faisait à l’aide de petits messages collés au-dessous des assiettes. Les prisonniers faisaient savoir à leurs parents putatifs : « Je passe mercredi, ils vont me demander combien de fenêtres il y avait dans ma maison natale. Dépannez–moi ! ».

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Le fléau de Dieu des marchés financiers

Les marchés de capitaux ont survécu à la semaine écoulée. Les ventes massives d’Asset–Backed Securities (ABS) adossées à des prêts
« sous–prime » (subprime), mises en gage par Bear Stearns et saisies par leurs créanciers, n’ont pas eu lieu et les détenteurs de telles obligations n’ont donc pas dû réévaluer leurs avoirs à la baisse. Seules victimes, deux « hedge funds » (fonds d’investissement) britanniques : Caliber Global Investment et Queen’s Walk Investment, qui se sont déclarés en difficulté.

Hier, vendredi, les organismes de tutelle des banques et caisses d’épargne qui accordent des prêts hypothécaires « sous–prime » aux emprunteurs les moins fortunés, ont finalement serré la vis : les nouvelles directives déclarent que les organismes de prêt devront désormais s’assurer que les consommateurs auxquels les prêts « sous–prime » sont accordés sont à même de les rembourser. Une révolution ! Cette considération de bon sens avait cessé d’être pertinente lorsque les banques se mirent à revendre ces prêts individuels sur un marché secondaire, principalement sous les forme de ces obligations ABS, transférant le souci de récupérer les fonds à des investisseurs « capables d’encourir de tels risques de manière optimale », pour reprendre une phrase fameuse d’Alan Greenspan.

Avant de nous quitter, consultons le baromètre du marché « sous–prime » – l’actuel fléau de Dieu des marchés financiers, l’indice ABX. Nous l’avions laissé le 14 juin (mon blog intitulé « Le baromètre signale une dépression ») alors que sa valeur était de 61,91 % (pour la qualité BBB–).
L’indice ABX 14 juin 2007
Sa valeur hier, en clôture pour le dernier jour de la semaine, était tombée à 54,54 %. On observera sur le diagramme qu’il a fallu pour pouvoir représenter la poursuite de la dégringolade, ajouter deux crans supplémentaires : de 60 % à 55 % et de 55 % à 50 %.
L’indice ABX 29 juin 2007

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Le dépassement de la nature par l’Homme n’a pas encore eu lieu dans la sphère économique

L’Homme est la conscience de la nature. Par la technologie et par le dessein intelligent qui la caractérise et où il fait se rejoindre et se féconder réciproquement des lignées d’inventions indépendantes, l’Homme surpasse les lois de la nature telles qu’elles lui ont été offertes au moment où il apparaît dans l’histoire du monde. C’est par sa propre industrie qu’il a aidé la nature à se surpasser en forçant ses lois à se subvertir au sein d’un environnement localisé où il les a convoquées. La médecine a surpassé la nature livrée à elle–même quand elle pénètre au sein de la cellule et subvertit l’essence des espèces et du coup, leur destin. La rationalité engendre dans la technologie le dessein intelligent – absent de la nature dans sa créativité spontanée telle qu’en elle–même.

De ce point de vue, et parmi les institutions humaines, l’économie est une exception anachronique parce que son mécanisme, celui du système aujourd’hui quasi–hégémonique du capitalisme, existe sous la forme primitive, brute, de la nature non surpassée par l’Homme, à savoir, celle de la sélection par la concurrence absolue des espèces comme des individus et leur tri par l’élimination des plus faibles. Le prix qui établit l’étalon des rapports marchands se constitue à la frontière que détermine le rapport de force, non pas, comme on l’imagine le plus souvent aujourd’hui, entre des quantités abstraites, mais entre les groupes concrets des acheteurs et des vendeurs, tous également situés au sein d’une hiérarchie cautionnée par un système politique. Ceci, Aristote le savait déjà. En finance, le statut d’acheteur ou de vendeur peut s’inverser rapidement pour un agent particulier sans que ceci ne remette en question la détermination sociale du prix par un rapport de force.

Au sein de l’économie donc, l’empreinte de l’Homme n’est pas encore visible et la nature y agit sous sa forme brute et brutale : au sein de cette sphère, l’Homme n’a pas surpassé jusqu’ici la nature telle qu’il y est soumis simplement en tant qu’être naturel.

L’Homme a sans doute progressé sur le plan politique, comme en témoigne la croissance dans la taille des groupes au sein desquels il a vécu au fil des âges. Les sociétés de chasseurs–cueilleurs étaient constituées de bandes, les
« hordes » des anciens auteurs, comptant une cinquantaine d’individus. Aujourd’hui les états réunissent plusieurs centaines de millions de nationaux mais dans un climat qui encourage et continue d’entretenir l’agressivité de l’homme contre l’homme, contre quoi les sociétés ont dû lutter pour arriver à constituer des ensembles de la taille qu’on leur connaît aujourd’hui.

Contrairement à ce qui s’observe pour l’organisation politique, ou avec les techniques qui permettent à l’Homme aussi bien d’échapper à sa planète, qu’à toucher du doigt l’immortalité de son corps, l’économie reste encore entièrement à domestiquer. C’est pourquoi, vouloir situer le marché au centre de la société, et prôner qu’elle s’organise à son exemple, revient en réalité à proposer que les sociétés humaines fonctionnent sur le modèle de la nature à l’exception de l’Homme, en faisant fi de ce que l’Homme a introduit au sein de la nature comme les moyens pour elle de se surpasser. Autrement dit, c’est retourner d’intention délibérée à l’état de nature où, comme l’a observé Hobbes, l’Homme est un loup pour l’Homme. C’est en réponse à Hobbes que Rousseau imagine une époque, qu’il appelle « l’âge des cabanes », âge d’un Homme naturel miraculeusement abstrait des rigueurs des lois naturelles, époque qui précède la guerre de tous contre tous parce que la source de l’agressivité y est encore absente, parce que le marché n’y est pas encore au centre des institutions, parce qu’en ces temps édéniques, nul n’a encore prononcé les paroles qui suffiront à faire d’un agneau, un loup : « Ceci est à moi ! »

Le modèle capitaliste de l’économie – contenu par des rambardes que l’État construit autour de lui – n’est donc autre que celui, darwinien, de la sélection par la concurrence, celui qui règne dans la nature livrée à elle–même. À l’instar des espèces, qui sont toutes par nature opportunistes et colonisatrices dans les limites que leur impose leur environnement, les entreprises n’ont d’autre rationalité que leur tendance à enfler indéfiniment. Des équilibres provisoires et partiels s’établissent cependant, dont le seul ressort est l’agression, comme au sein de la nature en général, tel celui du système prédateur–proie.

Les tentatives d’imposer à l’économie un autre ordre que l’ordre naturel se sont limitées jusqu’ici à vouloir y transposer le modèle étatique ; ces tentatives ont été au mieux peu convaincantes et au pire désastreuses. Un nouveau modèle, non inscrit dans la nature avant l’Homme, devra cependant être découvert car, même si l’on était disposé à tolérer la manière dont il régit les individus, générant d’une part la richesse excessive et de l’autre, plus tragiquement, la misère et la mort, le sort qu’il impose à la planète tout entière est en tout cas lui intolérable, l’absence de freins qui caractérise sa dynamique ayant aujourd’hui mis en péril l’existence–même de celle-ci en tant que source de vie.

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La semaine qui s’annonce

Les systèmes financiers sont parvenus entiers à la fin de la semaine. Le problème, c’est que ce fut pour eux une gageure.

La panique ne s’est pas déclenchée. Elle n’aura peut-être pas lieu lundi, ni peut-être mardi mais un climat de panique s’est bel et bien instauré : le système est entré en phase critique. Une phase critique, les physiciens vous le confirmeront, dure un temps indéterminé.

Hier, un analyste de Bank of America disait à propos de la crise du secteur immobilier américain « sous-prime » (subprime) : « Et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg ! » Il a raison : c’est certainement la partie la plus choquante du système financier américain et ceux qui ont lu les 25 pages que j’y consacre dans « Vers la crise du capitalisme américain ? » auront noté sous mon style clinique, mon indignation contenue. Ceci dit, au hit–parade des détonateurs probables, je ne l’aurais classé qu’au quatrième ou cinquième rang. La question qui s’est posée a été : quel est le fusible qui sautera en premier ? Les faits confirmèrent la chose bien connue que les crises éclatent effectivement plus aisément chez les pauvres.

Si une crise généralisée devait éclater alors que seul le secteur « sous-prime » est réellement affecté jusqu’ici, l’erreur dans mon livre aura été d’avoir trop mis l’accent sur les coupe–feu en place et dont aucun n’aura même été atteint. Le fort belge d’Eben–Emael était imprenable, les 85 paras allemands qui avaient atterri en planeur sur son toit, le 10 mai 1940, détruisirent ses coupoles à l’aide de charges creuses ; l’opération dura quinze minutes.

Une mine a sauté et le système vacille. Derrière elle, le champ de mines s’étend à l’infini.

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Variétés pathologiques

Laetitia me demande dans son commentaire sur « La métastase (III), Wall Street » :

« Donc votre scénario envisage véritablement une contagion de la crise actuelle de l’immobilier américain (due à la crise du “subprime”, qui représente 15% du montant global des prêts) à l’ensemble de l’économie américaine, alors même que les “deliquencies” [retards de paiements] et “foreclosures” [saisies de logements] des emprunteurs “prime” restent à des niveaux relativement bas. Crise davantage matérialisée par les appels de marges des fonds, que par la révision des prêts ARM qui va intervenir en 2007 et 2008 ? »

Je lui réponds ceci :
« Ah non ! je ne dis pas ça. En fait, l’un n’empêche pas l’autre. Si vous voulez, et puisque je me suis mis à utiliser cette image qui m’est venue à l’esprit de métastase, il y a la tumeur originelle : essentiellement ce dont je parle dans
« Vers la crise du capitalisme américain ? » et dont fait partie « la révision des prêts ARM [Adjustable Rate Mortgage, c’est–à–dire prêt hypothécaire à taux variable] qui va intervenir en 2007 et 2008 » [quand le taux d’intérêt promotionnel sera remplacé par le taux véritable, beaucoup plus élevé bien entendu] et puis les effets distribués, les crises induites qui vont apparaître ici ou là, auxquelles appartiennent l’avertissement de la Banque Centrale suisse quant au risque de pertes sévères pour les établissements bancaires (« La métastase (II) »), les « hedge funds » qui battent de l’aile de Bear Stearns (« La métastase (III) : Wall Street »), et ce qui doit encore venir, ces derniers cas, largement imprévisibles au moment où j’écrivais le livre – et dont j’ai décidé de vous informer au jour le jour dans mon blog ».

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La métastase (III) : Wall Street

Ces jours derniers, j’ai eu l’occasion à plusieurs reprises de parler de la banque d’affaires Bear Stearns : le 10 juin, dans “Wall Street, cette semaine”, où j’évoquais ce que certains appelaient ses tentatives de manipulation de l’indice ABX qui mesure essentiellement la confiance des investisseurs dans les obligations adossées à des prêts hypothécaires « sous–prime » (subprime) accordés aux propriétaires les moins fortunés, marché actuellement au coeur de la tourmente, et plus récemment encore, le 15 juin, dans “Le baromètre signale une dépression”, ou je rapportais que Bear Stearns annonçait pour le premier trimestre 2007 une baisse de ses recettes de 33 %.

Ce matin, en première page du Wall Street Journal, un article consacré à la firme et qui déclare entre autres : « Les problèmes des « hedge funds » de Bear Stearns sont emblématiques des retombées grandissantes du marasme de l’immobilier résidentiel américain qui semblait en voie de rétablissement il y a quelques semaines ».

Depuis la fin de la semaine dernière, les feux de l’actualité se sont en effet déplacés vers les deux créatures de Bear Stearns, les deux « hedge funds » – ces officines qui centralisent les capitaux d’investisseurs fortunés en vue d’opérations spéculatives – spécialisés dans des instruments financiers reposant dans une très large mesure sur des prêts hypothécaires « sous–prime ». Au milieu de la semaine dernière, l’un de ces deux fonds révisait le chiffre de ses pertes récentes, des 6,75 % initialement annoncés, à 18 %. Les réactions ne se faisaient pas attendre, venant en particulier de Merrill Lynch, autre banque d’affaires importante, qui leur avaient avancé des sommes importantes et qui annonçaient qu’ils saisiraient, pour un montant de 850 millions de dollars, une partie des Mortgage–Backed Securities mises en gage par Bear Stearns, avec l’intention de les vendre cet après–midi au meilleur preneur, et ceci en dépit d’une injection par la firme mère de 1,5 milliards de dollars dans les deux fonds.

Dans une vente « à la casse » de ce type, les niveaux de prix obtenus sont bien entendu en général défavorables au vendeur. Du surcroît, une fois créés, ces prix définiront le nouveau niveau à partir duquel les transactions ultérieures des mêmes produits auront nécessairement lieu. Ceci aura deux conséquences : d’une part, cela obligera les firmes et les investisseurs qui possèdent de telles obligations dans leur portefeuille à réévaluer leurs avoirs à la nouvelle cote et, d’autre part, cela pourra éventuellement déclencher des « appels de marge » chez ceux dont les positions ont été établies grâce à des emprunts, si ceux–ci se révélaient désormais déficitaires. La « marge » est en effet une réserve que l’emprunteur maintient chez le prêteur : lorsque le compte apparaît potentiellement déficitaire, l’organisme prêteur force l’emprunteur en difficulté à réapprovisionner son compte. De tels « appels de marge » ont déjà eu l’occasion de démontrer leur capacité à déclencher des catastrophes, en particulier lors du krach boursier d’octobre 1987.

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